Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
De Boeck Université

I.S.B.N.2804154257
264 pages

p. 5 à 12
doi: en cours

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n° 38 2007/1

2007 Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux

Générations et transmission

Introduction

Edith Goldbeter-Merinfeld  [1]
L’une des fonctions essentielles de la famille est la transmission : transmission génétique bien sûre, mais aussi bien d’autres, comme celles d’un savoir, d’une expérience, d’un savoir-faire et d’un savoir être. Premier milieu social où évolue le tout-petit, la famille est porteuse d’un modèle de socialisation et de couple, d’une manière de concevoir les hiérarchies et les relations, d’un langage et donc d’une manière de communiquer, même en se taisant. A ces formes de transmissions au premier degré (car connues le plus souvent de ses acteurs et exercées volontairement par eux) s’en ajoutent d’autres, plus implicites, façonnées par une histoire transgénérationnelle qui remonte dans la nuit des temps. Elles véhiculent les valeurs et les mythes, les habitudes et rituels répétés de manière automatique sans que vienne à la conscience l’idée d’en questionner le sens.
Porteuse de mémoire, la famille recèle ses légendes (cf. John Byng Hall, 1995), ses histoires et ses rites qui, tous, véhiculent des valeurs respectées ou transgressées. Les événements heureux ou malheureux marquent la toile familiale, y laissent des traces qui elles aussi, non seulement vont être transmises, mais vont aussi déteindre sur les modalités mêmes de la transmission et sur les règles concernant la manière de la recevoir et de la traiter.
Le calendrier familial parle, comme le pensait Murray Bowen, car en permettant de retracer son histoire telle que la famille se la construit, il explique le présent et esquisse le futur à partir de ce récit du passé.
Beaucoup de thérapeutes de famille sont donc sensibles à l’importance de la forme de la transmission, à son contenu, ses sources et ses conséquences sur les générations qu’elle relie. En particulier, très tôt, les thérapeutes intergénérationnels ont fait fi du rejet du temps par l’école de Palo Alto qui le suspectait d’induire une vision trop linéaire et causale et qui donc prônait la mise entre parenthèses de l’histoire familiale. Des cliniciens impliqués dans le champ systémique, comme Muray Bowen, James Framo, Ivan Boszormenyi-Nagy et Norman Paul, se sont penchés dès les débuts de la thérapie familiale sur les processus instaurés au sein des rapports entre générations, de même que les thérapeutes familiaux psychanalytiques dont l’approche s’était construite à partir de leurs pratiques de la thérapie de groupe (cf. Elkaïm, 1995).
La transmission borde notre chemin de vie, autant par ce que l’on reçoit que par ce que l’on donne à notre tour. Elle dépasse la mort dans la mesure où elle se poursuit, même si son objet se déforme au cours du temps, bien au-delà de la disparition de ses premiers « détenteurs ».
Nous aussi, professionnels de la thérapie, nous partageons des appartenances, nos « familles » culturelles avec leurs figures marquantes, leurs générations, leurs légendes, mythes et règles, et last but not least, leurs manières de transmettre.
Dans ce numéro consacré à la transmission, il me paraît donc particulièrement indiqué d’évoquer la disparition de plusieurs grandes figures de la thérapie qui toutes, ont enrichi le champ de la thérapie familiale de leurs modèles et concepts. En effet, durant cette année 2007 sont décédés Paul Watzlawick et Jay Haley auxquels Mony Elkaïm et Wendel Ray ont consacré chacun une note, Ont également disparu Lyman Wynne qui a publié de nombreux travaux sur la pseudo-mutualité et la pseudo-hostilité dans le contexte de l ‘approche familiale de la schizophrénie, Ivan Boszormenyi-Nagy, pionnier de la thérapie contextuelle qui a introduit dans notre champ les concepts de loyauté, d’éthique relationnelle et de partialité multidirectionnelle, Tom Andersen qui a créé le modèle de l’équipe réfléchissante, et Insoo Kim Berg qui fut une collaboratrice brillante de Steve de Shazer mort précédemment, dont l’apport à la thérapie centrée sur les solutions fut important. Enfin, en Belgique a disparu au début du mois de juin Etienne Dessoy, qui laisse à notre champ différents concepts dont celui de l’ambiance.
J’ai eu l’occasion de rencontrer plusieurs de ces grands thérapeutes et de suivre des moments de formation avec Paul Watzlawick et Ivan Boszormenyi-Nagy qui tous deux m’ont impressionnée non seulement par leur intelligence et leur créativité, mais aussi par leur grande ouverture d’esprit, leur écoute attentive, et la préoccupation éthique constante au centre de leur pratique. Lors de séminaires à Bruxelles et à Paris, Jay Haley m’a éblouie par son audace réfléchie, son irrévérence calculée.
Tous ces thérapeutes issus de la première et de la deuxième génération de notre famille professionnelle nous ont transmis des outils et des concepts dont nous leur restons redevables.
Dans ce numéro, nous avons demandé à des cliniciens de différentes générations, psychanalystes ou systémiciens mais travaillant tous avec des familles, de nous parler de leur manière de concevoir la transmission à partir de leur pratique. Reconnaissant la spécificité des apports des générations, ces thérapeutes s’intéressent non seulement au phénomène de la transmission, mais également à son contenu ; même si un héritage peut concerner des biens matériels, nous en connaissons aussi la dimension fortement affective et culturelle et nous sommes dès lors attentifs à l’effet qu’il produit sur ceux qui le reçoivent ainsi qu’aux modalités de la transmission : transgénérationnelle, intergénérationnelle, intersubjective.
Le dossier s’ouvrira par le texte d’un thérapeute familial à la fois d’orientation systémique et psychanalytique : Helm Stierlin y propose une réflexion sur le processus de transmission en s’appuyant sur deux concepts qu’il a créé et déjà longuement développé ailleurs : l’individuation relationnelle et la délégation.
En particulier, il relève que la transmission se passe dans des conditions optimales lorsqu’il y a eu réconciliation entre l’individuation avec et celle contre les parents, la première étant celle où enfant, on apprend progressivement à se différencier et à nommer ses propres sentiments, la deuxième où pour parfaire cette individuation, il paraît nécessaire de s’opposer aux modèles anciens. Élargissant son propos, Helm Stierlin développe l’importance des délégations véhiculées par le contexte sociopolitique jusqu’au sein des familles avec le risque qu’ensuite, les générations doivent se débattre avec des transmissions lourdes et parfois contradictoires…
Les poids de certaines transmissions semblent davantage résulter de la forme ouverte ou au contraire masquée qu’elles adoptent, plutôt que de leur contenu. Dans cette optique, Serge Tisseron aborde la manière dont les traces d’un événement sont transmises. Cette transmission se fera parfois à travers des récits clairs et des rituels définis donnant lieu à des phénomènes intergénérationnels observables, ou au contraire, elle prendra une forme plus indirecte et énigmatique, plutôt gestuelle. Cette dernière modalité se marque par des phénomènes transgénérationnels et a lieu notamment en cas de traumatismes vécus et non surmontés dans une génération antérieure. L’auteur recourt aux concepts de revenants et de fantômes pour décrire la manière dont ces traumatismes font des « ricochets » d’une génération à l’autre, mais conclut en relevant que les secrets qui soudent ces transmissions enfermantes peuvent perdre de leur toxicité lorsque l’on favorise le partage entre proches des émotions qui leur sont associées.
Pierre Benghozi poursuit cette réflexion sur les transmissions consécutives à des traumas en distinguant deux objets de transmissions : la trace qui concerne le contenu psychique lié à un événement, et l’empreinte qui est constituée par le matériel psychique familial non révélé, qui n’a pas été métabolisé ni symbolisé, et qui me paraît assez proche des fantômes évoqués par Serge Tisseron. Thérapeute familial psychanalytique, Pierre Benghozi s’intéresse aussi à la qualité du maillage des liens psychiques de filiation et d’affiliation au sein des familles ; ce maillage s’avère pour lui un facteur essentiel dans la vulnérabilité ou au contraire la bonne protection de ces familles en cas de transmissions lourdes. L’auteur invoque alors la résilience familiale qu’il définit comme la « capacité psychique subjective, intersubjective et trans-subjective des membres du groupe familial à démailler et remailler, à déconstruire et reconstruire du lien de filiation et d’affiliation ».
Thérapeutes familiales psychanalytiques également, Anna Maria Nicolo et Eleonara Strinati proposent elles aussi une réflexion sur les transmissions de trauma. Elles relèvent que ce qui est transmis ne se réduit pas seulement au souvenir de l’événement traumatique ou du vécu fantasmatique lié au trauma, mais est surtout constitué des défenses transpersonnelles mises en œuvre pour s’en protéger et en éviter les conséquences ou les répétitions. Elles considèrent que la dimension préverbale des interactions (que l’enfant ingère précocement) constitue une sorte de dépôt des expériences traumatiques transmises par un vecteur transgénérationnel, au niveau duquel on peut observer une partie des défenses transpersonnelles de la famille. Elles insistent dès lors sur la nécessité que le thérapeute reste attentif à décoder les liens pathologiques et pathogènes qui lient les membres de la famille entre eux (patient y compris), et aux défenses transpersonnelles auxquelles la famille a recours pour garantir son fonctionnement.
Les auteurs cités jusqu’ici ont développé des outils théoriques pour aborder et comprendre les transmissions de traumas. Ceux qui suivent approchent de plus près certains domaines spécifiques au cœur même de ce thème.
Ainsi, Geneviève Platteau relate sa rencontre avec des rescapés du génocide rwandais et nous décrit des dispositifs concrets pour travailler directement sur la trace du trauma à la première génération. Dans les groupes auxquels elle a participé, elle constate que les personnes présentes sont passées d’un stade de sensation physique (l’émotion) du trauma à celui de la perception de l’émotion puis à celui de la représentation d’images mentales. Elle tente alors d’aider ces victimes en les faisant retourner vers le niveau primitif de leurs émotions, tout en étant soutenues par un groupe solidaire. Elle leur propose des jeux de rôles pour leur permettre de replacer le traumatisme dans un espace temporel défini, de l’amener à se transformer et de pouvoir dès lors le transmettre sous une forme plus élaborée.
Isabelle Lambotte, Lotta De Coster et Françoise De Gheest abordent un autre événement traumatisant : l’annonce au sein de l’hôpital, de diagnostics très graves à des parents à propos de l’un de leurs enfants. Elles relèvent que ces parents sont alors confrontés à un double traumatisme : celui du décès prochain d’un être cher, mais qui de plus, va à l’encontre de l’ordre habituel des choses puisqu’il concerne un enfant. Elles pointent l’importance de la manière de transmettre ces informations graves aux intéressés car la forme de ce message orientera la suite du traitement de l’information et du vécu de sa concrétisation dans la vie quotidienne. Elles rappellent que trois partenaires sont ici concernés – l’enfant, les parents et l’équipe soignante – et évoquent le « traumatisme par contagion » vécu par les soignants. Elles concluent en soulignant que la « résilience » parentale sera favorisée par la reconnaissance du savoir des parents et l’écoute apportée par des soignants, lesquels devraient eux-mêmes être soutenus en équipe.
D’autres textes traitent de l’importance de la prise en compte de la transmission entre générations dans l’abord de problématiques familiales et individuelles spécifiques.
Ainsi, Catherine Ducommun-Nagy, thérapeute contextuelle, montre que la notion de justice et le besoin associé de réparer ou de recevoir réparation en cas d’injustices, constituent des leviers importants dans la prise en charge de jeunes qui présentent un trouble des conduites. Elle relève que loin d’être fermés à l’éthique relationnelle, ces jeunes adoptent souvent des comportements antisociaux en étant engagés dans une trajectoire de vengeance vis-à-vis d’injustices subies au cours de leur enfance et liées à des transmissions intergénérationnelles. Catherine Ducommun-Nagy reprend les concepts de légitimité destructive et de parentification pour décrire les composantes de ces transmissions pesantes qui débouchent sur la répétition de comportements antisociaux.
Pour leur part, Sasha Goldsztein, Barbara Ghyssel et Isabelle Duret ont étudié la représentation des liens familiaux chez des adolescents ayant fait au moins une tentative de suicide, afin de comprendre la façon dont ces jeunes s’inscrivent dans leur histoire familiale et se repèrent dans leur généalogie. Elles remarquent ainsi que certaines conduites suicidaires ont valeur d’ordalie, le fait de tenter de se donner la mort permettant paradoxalement au jeune d’acquérir un sentiment d’exister.
Thérapeutes systémiciens travaillant à Rome, Luigi Onnis, Mariella Giannuzzi et Carlotta Romano se penchent sur l’histoire trigénérationnelle des familles dont un membre est anorexique et remarquent qu’elle est souvent caractérisée par des événements de perte non élaborée qui ensuite, influencent le développement des relations familiales et la construction des valeurs et des mythes dans les générations successives. Ces auteurs observent qu’à travers leur symptôme, les patient(e)s anorexiques établissent une communication directe avec le fantôme d’une personne particulièrement importante de la famille, et deviennent même ce fantôme en mettant en acte sa propre disparition par le refus de la nourriture. Leur hypothèse est que les «mythes d’unité » si fréquents dans ces familles sont des constructions défensives communes qui ont comme fonction de les protéger des craintes de perte non élaborées et des angoisses de séparations.
La transmission est, répétons-le, l’une des fonctions essentielles de la famille. Les auteurs qui suivent l’ont traitée dans des situations diverses. Ainsi, Didier Robin s’intéresse en premier lieu au « repas familial » comme exemple de rituel qui concentre un grand nombre d’opérations nécessaires à la transmission transgénérationnelle. Élargissant son propos en s’appuyant sur des cas cliniques et des références au mythe d’Œdipe, il décrit ensuite les apports de la transmission transgénérationnelle à l’humanisation. Il relève aussi sa composante conflictuelle « puisque toute éducation amène tout éducateur à contempler dans le devenir de l’enfant “sa propre suppression dialectique”, sa propre mort. »
Nicole Prieur aborde de son côté la question de la transmission de l’origine dans les nouvelles formes de filiation. Elle y relève le rôle essentiel joué par la famille en tant que lieu originel mais aussi en tant que lieu des premières paroles que l’enfant pourra entendre sur ses origines. Devant la complexification actuelle des systèmes de filiation du fait des migrations en nombre croissant, des nouvelles formes de famille et de parentalité, Nicole Prieur se demande si le couple n’a pas à “se dire” ce qu’a représenté pour chacun de ses membres, l’arrivée de l’enfant, avant que de lui parler de ses origines.
La transmission d’informations entre intervenants psycho-médio-sociaux peut être source de stigmatisations des familles et nuire dès lors grandement au succès d’une prise en charge. Sensibles à ce type de risque, les systémiciens Pierre Asselin et Jean-Pierre Gagnier ont monté en banlieue de Montréal, une équipe d’intervention destinée à aider rapidement des jeunes et leurs familles à traverser un état de crise qui a également touché les intervenants déjà impliqués. Ces auteurs insistent sur la nécessité d’aborder et de traiter ces jeunes en difficulté dans leurs lieux de vie et donc en évitant de briser les liens et d’induire un processus d’exclusion. Ce type d’approche favorise à leurs yeux en même temps la compréhension de l’utilité relationnelle des symptômes en laissant de côté les transmissions d’informations stigmatisantes pour le jeune ou sa famille, venant d’autres professionnels, pour au contraire introduire une vision plus constructive mettant en évidence les ressources dormantes jusque-là.
Le couple n’est pas qu’une source potentielle de transmission vers ses enfants et petits-enfants. La forme qu’il adopte est tributaire aussi des héritages reçus des générations antérieures, concernant les rôles des hommes et des femmes, les croyances construites sur chaque genre, les manières de concevoir les liens, souvent imprégnées des premiers attachements vécus par chaque partenaire. Anne Courtois aborde ces éléments de transmission qui vont orienter la formation et le maintien des couples. S’inspirant de la théorie de l’attachement, elle propose aux thérapeutes de couple de chercher avec leurs patients les modèles internes opérants et les scénarios familiaux réplicatifs et correctifs ; en effet, leur remémoration, accompagnée du partage des émotions et de la prise de conscience de leur amalgame, permettra au couple de se libérer des scénarios destructeurs pour en créer de nouveaux plus constructifs.
Enfin, souvenons-nous que la transmission est également présente dans la formation suivie par de futurs psychothérapeutes, à la fois dans le lien établi entre eux et leurs formateurs dans le cadre d’une transmission de savoirs, et à la fois dans le travail effectué au sein de ces groupes au sujet de la famille d’origine des participants. À partir de son expérience de formatrice, Christine Vander Borght aborde ce thème à la lumière des différents niveaux de transmission à l’œuvre dans un groupe de formation centré sur « le génogramme », où sont utilisés différents objets flottants (les génogrammes paysagers et imaginaires). Elle souligne le contexte intergénérationnel d’emblée présent puisque déjà le formateur se réfère à ce qu’il a lui-même reçu de ses propres formateurs, eux-mêmes héritiers au sein d’autres filiations et que, de plus, les stagiaires en formation sont amenés à (ré)élaborer la trame des tissages générationnels dont ils sont issus.
Cet article clôture notre dossier en posant des questions essentielles à propos de la transmission et de l’héritage : « Qu’ai-je reçu ? Que puis-je en faire ? Qu’est-ce que je garde ? À quoi vais-je choisir de renoncer ? » Voilà de bonnes question que je vous invite à vous poser individuellement, en famille, et sans doute en institution…
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  BYNG-HALL J. (1995) : Rewriting Family Script. The Guilford Press, New York, London.
·  ELKAÏM M. (1995) : Panorama des thérapies familiales. Seuil, Paris.
 
NOTES
 
[1]Consultation du Service de Psychiatrie de l’Hôpital Erasme, ULB, Bruxelles. ULB. Institut d’Études de la Famille et des Systèmes Humains, Bruxelles.
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