Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux 2007/2
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
2007/2 (n° 39)
182 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782804154264
DOI 10.3917/ctf.039.0103
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Dossier

Vous consultezQuand la surprise s’invite dans le travail avec les adolescentes et leur famille

AuteursSabine Claus du même auteur


« On s’est toujours émerveillé devant ces enfants qui ont su triompher d’épreuves immenses et se faire une vie d’homme, malgré tout »B. Cyrulnik (2002, p.7)

Introduction


Quoi de plus inattendu que de s’entendre proposer d’écrire sur la surprise dans nos interventions systémiques ?

2 Spontanément, nous associons le terme surprise non pas à l’activité professionnelle – encore moins lorsque celle-ci concerne le suivi de jeunes et de familles en difficultés – mais plutôt aux loisirs et à l’amusement (« fête-surprise », « cadeau-surprise »). Dans un premier temps, ce thème nous a donc paru étrange. Par la suite, lorsque nous approfondissons notre réflexion, nous lions la surprise à une bonne ou mauvaise nouvelle, une déstabilisation, une perte de contrôle, un tournant, un événement inexpliqué, un effet inattendu, etc.

3 L’inattendu, voilà un terme qui nous est beaucoup plus familier. Au fil de nos réflexions individuelles et collectives, nous avons constaté que la surprise (au sens large) est une composante importante de notre quotidien professionnel au sein de notre Centre d’Observation et d’Orientation (C.O.O.).

4 Ce service résidentiel accueille 15 adolescentes (de 11 à 17 ans) confiées par le Tribunal de la Jeunesse[2] [2] T. J ...
suite
(aide contrainte) ou le Service de l’Aide à la Jeunesse[3] [3] S. A. J ...
suite
(aide négociée). Ces jeunes filles sont confrontées à des événements problématiques, personnels ou familiaux (décrochage scolaire, maltraitance, fugues, actes de délinquance, etc.). L’accueil, d’une durée de 3 à 5 mois, a pour objectif d’évaluer la situation de crise pour ensuite tenter de la dépasser en élaborant un projet d’orientation, en collaboration avec le réseau familial et extra-familial (amis, école, etc.).

5 Notre questionnement sur la surprise a mis en évidence qu’en tant qu’équipe psycho-sociale[4] [4] Cette équipe est composée de quatre intervenants, tous...
suite
d’un Centre d’Observation et d’Orientation, nous rencontrons des événements surprenants à différents niveaux de notre pratique.

6 Nous commencerons par aborder les surprises qui naissent du comportement des adolescentes et poursuivrons par les familles qui nous étonnent. Ensuite, nous nous questionnerons sur notre capacité à surprendre les jeunes et les familles pour enfin finir par les surprises qui peuvent apparaître dans le travail de co-intervention.

Quand l’adolescent nous surprend

7 Quoi de plus surprenant qu’un adolescent ? Il vous reproche de ne jamais l’écouter mais vous envoie sur les roses quand vous lui proposez de discuter. Il se plaint de s’ennuyer et réclame de l’action, mais refuse la plupart des activités que vous lui proposez. Il réclame à corps et à cris plus de liberté tout en vous reprochant de ne pas assez vous occuper de lui… Accompagner des adolescents est parfois décourageant ou fatiguant, mais surtout souvent déstabilisant.

8 Dans sa construction identitaire, l’adolescent est en questionnement. Il se cherche et tente de se construire au travers de ses activités, ses relations sociales, ses rapports familiaux ou encore sa scolarité. Il navigue dans un océan de questions et d’expériences et cherche à trouver une identité « solide » qui lui corresponde. Certains adolescents trouvent rapidement une stabilité tandis que d’autres la cherchent pendant plusieurs années à coups de revirements plus ou moins importants pour leur entourage (changement de look, d’orientation scolaire, de groupe d’amis, de goûts musicaux, etc.). Cette recherche est souvent déboussolante pour les parents qui y assistent et qui ne partagent pas les mêmes attentes que leurs enfants : ils souhaitent de la stabilité là où le jeune aime l’impulsivité, ils attendent des projets à long terme là où l’adolescent veut de l’immédiateté.

9 Dans notre pratique au Centre d’Observation et d’Orientation, les adolescentes nous surprennent quasi quotidiennement. Certains événements prennent parfois une tournure humoristique (look étonnant, etc.) tandis que d’autres sont sources d’inquiétude et de questionnement pour l’équipe (passage à l’acte auto- ou hétéro-agressif, disparition inquiétante, etc.). Ce passage de l’humour à l’inquiétude, du positif au négatif fait partie du travail avec l’adolescent. Il est à l’image de l’instabilité qui caractérise cette période de la vie.

10 Ne pouvant décrire ici toutes les surprises de l’accompagnement quotidien d’adolescentes, nous en développerons certains types qui touchent directement au travail d’observation et d’orientation réalisé au sein de l’institution.

Les ressources

11 Malgré leur jeune âge, les adolescentes accueillies au C.O.O. ont souvent connu un parcours long et difficile, jalonné de difficultés familiales, de problèmes scolaires et de plusieurs expériences institutionnelles. Elles apparaissent souvent découragées, voire blasées, et abordent cet accueil comme « un placement de plus ». Dans ce contexte, il n’est pas étonnant de constater que certaines choisissent de se laisser porter par l’institution, de subir cette décision de placement tout en collaborant un minimum pour satisfaire à la demande du mandant, « jouant à être un bon assisté psychosocial pour “avoir la paix” » (Hardy, 2001).

12 D’autres vont, dès le début, ou après quelques semaines d’accueil, faire preuve d’une capacité à rebondir et dévoiler des ressources dont nous ne soupçonnions pas l’existence. Cette capacité de résilience est souvent interpellante pour l’équipe. Elle suscite l’admiration des intervenants voire un questionnement personnel (« Comment aurais-je réagi à son âge ? Est-ce que j’aurais su aussi bien faire face à ce problème ? »).

13 Jeanne a 17 ans. Elle est en décrochage scolaire et vit recluse chez elle avec sa mère, coupée de toute vie sociale, si ce n’est un petit ami qu’elle voit à la maison. A son arrivée, elle est totalement opposée à son placement. Elle se montre agressive, distante. De plus, Jeanne refuse de parler aux hommes envers qui elle manifeste une grande froideur ; elle ne les regarde pas dans les yeux, cache son visage derrière ses longs cheveux,… Un travail de resocialisation et de réaccrochage scolaire est entamé avec difficulté, la jeune fille adhérant difficilement aux projets. Au cours de son séjour, Jeanne passe subitement à l’acte : dégradation de matériel, confrontation en crise face à un éducateur,… Suite à ce passage à l’acte, Jeanne change complètement d’attitude : elle sort, se socialise tant avec les autres jeunes qu’avec les éducateurs masculins, trouve un travail, reprend une formation en apprentissage et a un projet d’autonomie. Ce revirement d’attitude a surpris toute l’équipe (ainsi que sa mère), bien qu’il s’inscrive dans la continuité d’un travail individuel et familial.

14 Pour développer leurs ressources et rebondir face à leurs difficultés, les jeunes filles vont souvent rechercher du soutien autour d’elles. Certaines vont investir une relation privilégiée avec l’un des intervenants, d’autres vont puiser leur énergie dans une relation avec une de leurs paires, d’autres encore vont se tourner vers une activité sportive ou artistique. Il est important que notre équipe perçoive et respecte l’importance de ces éléments – qui paraissent parfois anodins – pour permettre aux adolescentes de déployer et d’utiliser pleinement leurs ressources.

15 Diane est âgée de 13 ans. Elle est issue d’une famille d’origine africaine et est la cadette d’une fratrie de dix enfants. Tous ont été placés suite à des négligences et des maltraitances en famille. Diane a été particulièrement visée par cette violence physique et psychologique. Elle en garde d’ailleurs des traces sur le corps et une grande souffrance psychologique. Totalement rejetée sur le plan familial, elle ne reçoit aucune visite durant son séjour au C.O.O. et est amenée à passer ses week-ends dans l’institution tandis que la plupart des autres jeunes rentrent en famille ou sont assez âgées que pour bénéficier de sorties libres (c’est-à-dire desquelles elles ne doivent pas rendre de comptes). Après quelques semaines, Diane exprime la demande de pouvoir bénéficier d’une telle sortie, ce qui lui est refusé vu son jeune âge. Elle continue à réclamer régulièrement ces sorties auprès de son juge. Finalement, celui-ci les lui accorde mais, à notre grand étonnement, Diane n’utilise jamais cet accord et reste tous les week-ends dans l’institution. Pour son bien-être, elle semble donc avoir eu besoin de se sentir comme les autres, et donc d’être autorisée à sortir le week-end, sans avoir besoin de concrétiser ce projet.

Les passages à l’acte

16 Certains comportements surprenants ont une fonction d’appel et de recherche d’attention. Ils mettent alors en évidence une souffrance psychologique que nous ne voyions pas ou plus. En effet, dans un groupe d’une quinzaine d’adolescentes, il arrive que certaines prennent beaucoup de place et mobilisent ainsi l’attention de l’équipe. D’autres, aux comportements plus calmes et plus adaptés, passent alors parfois plus inaperçues tant dans l’institution qu’à l’école ou en famille. « Quand les jeunes les plus effrayants s’expriment avec fracas, les plus inhibés passent aux oubliettes » (Seron, 2006, p. 50). Ce sont souvent ces jeunes en retrait qui surprennent par un passage à l’acte soudain et inattendu (décrochage scolaire soudain, auto-mutilation, agressivité envers un autre jeune ou un adulte, etc.).

17 En outre, ces passages à l’acte sont souvent le signe d’un « syndrome d’abandon » comme le nomme Claude Seron. « Il s’agit d’une corrélation entre des traits de comportement (provocation pour tester la solidité des liens, recherche constante de preuves d’attachement, de complétude affective à travers des attitudes fusionnelles, escalades dans les récriminations et les exigences, intolérance à la frustration qui se manifeste à travers des expressions agressives ou dépressives) et des attitudes affectives sous-tendues par une image très dévalorisée d’eux-mêmes, un profond sentiment d’insécurité datant de la petite enfance et alimenté par les rejets successifs qu’ils ont subis. » (Seron, 2006, p. 57). Ces jeunes vont donc adopter des comportements provocants et décourageants pour mettre à l’épreuve les relations qu’ils entretiennent avec les intervenants.

18 Amélie est âgée de 14 ans. Elle n’a pas connu son père. Sa mère souffre de troubles psychotiques qui ont fortement affecté les relations mère-fille. En effet, la maman d’Amélie a été à plusieurs reprises éloignée de sa fille lors d’hospitalisation de longue durée. De plus, malgré des périodes de cohabitation, Amélie a souvent éprouvé un sentiment de solitude car, bien que sa mère ait été physiquement présente, Amélie ne partageait pas la même réalité qu’elle lorsqu’elle était délirante. Depuis deux ans, Amélie adopte régulièrement des comportements inquiétants, surtout à l’école ou à l’internat (auto-mutilation, tentatives de suicides, discours morbides, etc.). Suite à une tentative de suicide, elle a été hospitalisée, à sa demande, en psychiatrie. Elle est ensuite confiée au C.O.O. afin de réfléchir à un projet d’orientation. Amélie et sa maman souhaiteraient revivre ensemble.

19 Dès le début de son accueil au C.O.O., Amélie se décrit comme souffrant de troubles psychiatriques graves. Elle expose avec précision les symptômes de sa maladie (idées délirantes, hallucinations, angoisses, etc.). Nous constatons que ces symptômes correspondent à ceux que présente sa mère. Or, alors qu’elle se décrit comme malade, Amélie adopte rapidement des comportements tout à fait adaptés et conformes à son âge (reprise de la scolarité, intégration dans le groupe, relation amoureuse, etc.). Mais lorsque qu’un membre de l’équipe du COO ou de l’école lui fait remarquer cette évolution positive, Amélie réalise systématiquement un passage à l’acte dans les jours qui suivent (auto-mutilation, courrier morbide, consommation excessive de médicaments, etc.). Elle semble vouloir mettre à l’épreuve les relations avec les personnes de son entourage qui connotent positivement son évolution. De cette façon, elle semble également nous dire que bien qu’elle aille mieux, sa souffrance est toujours bien vive et la présence d’intervenants autour d’elle reste nécessaire.

20 Doit-elle rester loyale à ce point à sa mère en ne s’autorisant pas à « aller bien » ? Etre reconnue comme malade serait-il la seule manière pour elle d’être entourée ?

Les changements d’orientation

21 Un des objectifs de l’accueil au sein du COO est de construire un projet d’orientation pour l’adolescente, en collaboration avec celle-ci et sa famille. Ce projet est élaboré progressivement et finalisé en présence du mandant. Si celui-ci donne son accord, le projet est alors mis en œuvre (retour en famille, orientation vers un autre service résidentiel, préparation à l’autonomie, etc.).

22 Dans certains cas, nous constatons qu’alors que le projet d’orientation a été réfléchi depuis plusieurs semaines, qu’un accord a été trouvé avec tous les protagonistes et que nous sommes sur le point d’en faire part au mandant, l’adolescente nous surprend en proposant en dernière minute une toute autre orientation. Souvent, ce nouveau projet n’avait jamais été abordé ni même envisagé.

23 Nous constatons que ces changements soudains et de dernières minutes sont souvent liés à une quête affective et à des conflits de loyauté dans lesquels la jeune est empêtrée. Alors qu’elle a défendu un projet depuis plusieurs semaines (ex. : choix d’un accueil dans une institution plutôt que de rentrer en famille), l’adolescente ne peut assumer ce choix qui va à l’encontre des attentes de certains membres de son entourage et qui risquerait de provoquer son isolement. Juste avant le rendez-vous chez le mandant, elle choisit donc de s’orienter vers une autre voie, plus conforme aux attentes de cet entourage.

24 L’accueil en institution est souvent associé à des conflits de loyauté. Certaines adolescentes ressentent une grande culpabilité à tirer des bénéfices de leur accueil en dehors de la famille. Elles ont le sentiment de trahir leur clan familial. La situation se complique lorsque les parents sont séparés et que des tensions les opposent. L’adolescente doit alors gérer des sentiments d’appartenance qui parfois sont incompatibles. Dans de telles situations, il est important que les intervenants reconnaissent les compétences de chacun et mettent en place un climat dans lequel l’adolescente se sent autorisée à investir des relations sociales et non pas exclusivement familiales.

25 Manon est âgée de 16 ans. Quelques mois après sa naissance, elle a été abandonnée par ses parents qui ne se sentaient pas capables d’élever un enfant. Elle a été accueillie par son grand-oncle et sa grande-tante. Cette dernière décède quelques années plus tard ; le grand-oncle lui a promis, peu avant sa mort, de s’occuper de Manon jusqu’à sa majorité. Cependant, depuis environ deux ans, Manon, devenue adolescente, adopte des comportements problématiques (sorties nocturnes, fréquentation d’hommes plus âgés…), et son grand-oncle (qui est âgé de 75 ans) n’arrive plus à la cadrer. En accord avec le S.A.J., Manon est donc confiée au COO. Nous observons rapidement qu’elle est coincée dans des conflits opposant les membres de son entourage.

26 Dès le début du séjour, au vu de la situation familiale, le S.A.J. encourage une orientation vers un accueil à plus long terme dans un service résidentiel. Cependant, Manon n’adhère pas à ce projet et est en recherche d’une autre solution. Durant son séjour, elle va nous proposer de multiples alternatives, changeant de discours et de projets de façon successive et inattendue. A chaque entretien, elle nous prend au dépourvu en élaborant des projets différents selon la présence ou l’absence de tels ou tels membres de son entourage (retour chez son grand-oncle, accueil chez la maman de sa demi-sœur, accueil chez une amie de son grand-oncle, mise en autonomie, accueil dans un service résidentiel, etc.).

27 Progressivement, nous comprenons que Manon veut préserver les relations avec les quelques personnes qui constituent son entourage, et qu’elle craint de revivre l’abandon qu’elle a vécu toute petite. Selon les différentes personnes présentes en entretien, Manon adopte des discours différents et conformes à leurs attentes. Finalement, la jeune fille adhèrera au projet d’accueil dans un service résidentiel de l’aide à la jeunesse car elle y trouvera un lieu de vie neutre et plus serein.

L’adhésion au placement

28 Alors qu’une demande de prise en charge est introduite auprès de l’institution par le mandant ou le délégué[5] [5] Le délégué (du Service de Protection Judiciaire ou du...
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, une première rencontre est organisée au sein du C.O.O., en présence de la jeune et de son (ses) parent(s), de membres de l’équipe du Centre, ainsi que du délégué. Cette prise de contact permet au jeune de se familiariser avec l’équipe, de créer parfois des premiers liens, de voir par ses propres yeux à quoi ressemble la vie dans l’institution.

29 Il est courant de constater que la plupart des jeunes filles se présentent contraintes à ce premier rendez-vous. Elles expriment généralement leur opposition face à l’idée de placement, jurant que jamais on ne les y obligera. Alors qu’elles gardent fermement leur position, certaines d’entre elles semblent subitement adhérer plus aisément au projet en fin de séance.

30 Magali, 15 ans, et sa maman rencontrent de grandes difficultés relationnelles. Mère et fille entretiennent une relation où les limites des statuts de chacune ne sont pas claires, laissant apparaître une relation teintée tant d’agressivité, de violence verbale, que de rires. De plus, Magali est en décrochage scolaire depuis plusieurs mois. Elle se présente avec sa mère, en compagnie du délégué S.A.J., en entretien d’admission. Tout au long de cette entrevue, l’adolescente exprime à notre égard une attitude opposante, agressive, accuse sa mère de vouloir se débarrasser d’elle et répète à maintes reprises qu’elle ne compte nullement venir s’installer au Centre. Vers la fin de la séance, Magali demande, toujours en gardant un ton défensif et une attitude opposante : « Quand est-ce que je peux rentrer ? », et pose alors toute une série de questions curieuses sur le fonctionnement et la vie institutionnelle. Magali intégrera l’institution quelques jours plus tard.

31 L’adolescente veut parfois nous faire comprendre que ce ne sont pas les autres qui décideront de son entrée au Centre, mais bien elle. Cela lui permet, d’une part, de ne pas se sentir sous la pression des autorités mandantes et d’autre part, de démontrer qu’en adhérant à ce placement, elle accepte les raisons qui ont conduit à cet éloignement familial. En se montrant ainsi d’accord, elle nous envoie le message qu’elle est prête à s’investir et à accepter « l’aide » qui lui est suggérée (voire imposée).

32 Nous venons d’énoncer plusieurs contextes dans lesquels des adolescentes peuvent se montrer imprévisibles. Mais, bien qu’elles en soient à cette étape de la vie, en constante mutation, en instabilité, ces moments déroutants ne leur sont pas propres. Bon nombre de parents, de familles se montrent également parfois étonnants. Nous allons passer en revue certains exemples que nous avons rencontrés au cours de notre pratique.

Quand les familles nous surprennent

33 Rien d’étonnant à ce qu’un intervenant soit confronté au surgissement de l’imprévu face à une famille. Nombreux sont les moments au cours desquels un parent peut nous surprendre en entretien. Les réactions des parents, leurs prises de décision, leurs attitudes et comportements,… peuvent varier radicalement. Il arrive que ces moments inattendus ou ces « phases tournantes » soient déterminants pour l’avenir du jeune ; parfois même, ils vont influer sur la décision du mandant (S.A.J. ou T.J.) en fonction du moment où ces réactions-surprises apparaissent.

34 Nous évoquions auparavant l’attitude subitement adoptée par certaines jeunes filles au cours de l’entretien d’admission. Lors de ce premier rendez-vous, des parents peuvent aussi montrer un revirement soudain qui étonnera tant les intervenants présents que leur propre enfant. Comme l’exemple suivant l’illustre, cet entretien d’admission prend parfois une autre tournure lorsque, alors que toutes les personnes présentes s’accordent à reconnaître les raisons du placement, un parent s’y oppose et propose un tout autre projet pour son enfant.

35 Sophie, 13 ans, se présente à l’entretien d’admission en compagnie de sa maman et du délégué. Elle apparaît fort introvertie, peu expressive, et anxieuse. Mère et fille sont en conflit permanent, Sophie fugue et est en décrochage scolaire. Elle a été placée dans un C.A.U.[6] [6] Centre d’accueil d’urgence, accueillant des jeunes pour...
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car la cohabitation à deux devenait difficile ; la jeune fille s’exprime peu, présente un mal-être et sa maman nous dit d’emblée souhaiter un éloignement pour que sa fille apprenne à s’ouvrir. Sophie dit être d’accord avec cette mesure, visite le centre, sympathise avec certaines résidentes. En fin de séance, Madame demande un temps de réflexion et après un long silence, propose à sa fille de revenir à la maison en établissant alors un « contrat mutuel ». Tout comme nous, Sophie apparaît surprise par la proposition de sa maman et l’accepte. Elle se montre alors plus souriante et s’ouvre davantage.

36 Dans pareil cas, de nombreuses hypothèses émergent. On pourrait se dire que la maman est angoissée à l’idée de voir sa fille vivre dans une institution avec d’autres « jeunes à problèmes ». Cette maman, qui se montrait dans un premier temps plutôt radicale quant au souhait de voir sa fille placée, pourrait également craindre de « perdre le contrôle parental » en se voyant obligée de déléguer son rôle d’autorité à des inconnus. Quant à l’adolescente, voir sa maman exprimer ouvertement son désir de la réaccueillir pourrait l’encourager à aller vers un mieux.

37 Ainsi, si l’entretien d’admission sert à préparer une future entrée, il arrive aussi qu’il soit le premier pas vers un désamorçage du conflit, laissant alors aux parents la possibilité de trouver en eux les ressources leur permettant de dépasser une difficulté, comme ce fut le cas dans cet exemple.

Des hypothèses trop vite conçues

38 Une fois la jeune fille installée au Centre, nous rencontrons les parents (en sa présence ou non). Cet entretien permet d’approfondir les difficultés rencontrées au sein de la famille ; chacun des parents à ainsi l’occasion d’exprimer son vécu. Il va de soi qu’en fonction des éléments qui se présentent, des hypothèses s’imposeront à nous. Celles que nous avons construites lors des premiers contacts avec la famille sont parfois mises à mal par les éléments de la vie quotidienne. Elles vont donc évoluer, et devront être actualisées au fur et à mesure. Il arrive que l’une d’elles, qui nous semble solide, s’écroule à un moment donné du fait de nos observations ou de ce que nous apprenons au cours des entretiens.

39 Larissa est d’origine marocaine. Elle a 17 ans et est l’aînée d’une fratrie de dix enfants. Lorsque nous l’accueillons, son père est décédé depuis un an. Le Tribunal de la Jeunesse a pris la décision d’éloigner du milieu familial les trois aînés de la fratrie (Larissa et deux de ses frères) car ceux-ci ne respectent pas l’autorité maternelle (sorties nocturnes, absentéisme scolaire…) et en viennent même parfois à des passages à l’acte violents à son encontre.

40 Lorsque nous rencontrons individuellement Larissa et sa maman, toutes les deux décrivent le père décédé comme quelqu’un de bon et de juste qui imposait son autorité de façon posée et qui prenait en charge le suivi scolaire des enfants. En l’absence de son mari, la maman apparaît donc dépassée et dans l’incapacité d’assumer l’éducation de ses dix enfants. Nous supposons alors que le père était une personne cadrante, capable de gérer sa famille, alors que la maman apparaît plus faible et peu apte à exercer une fonction paternelle. Plus tard, lors d’un entretien à domicile regroupant la mère et les trois aînés, la circulation de l’information entre ces trois derniers met en avant une toute autre image du père défunt. Celui-ci est décrit comme agressif et violent physiquement. La maman confirme les propos de ses enfants. Les trois aînés expliquent alors leur colère envers leur mère par le fait que celle-ci a été complice de la violence paternelle pendant de nombreuses années.

41 Nous comprenons alors que Larissa et ses deux frères sont dans un processus de vengeance envers une mère qui ne les a pas protégés de cette violence, ce qui nous amène à reformuler notre hypothèse de départ.

42 Au plus profond de nous, il est indéniable que nous nous construisons une image des individus que nous rencontrons, qu’elle soit positive ou négative, en fonction de nos propres résonances (Elkaïm, 1989). Par ailleurs, s’identifier à l’un ou l’autre rôle (en tant que mère, père, adolescent,…) nous amène parfois à porter implicitement un jugement qui va nous conduire à dresser un certain tableau de la famille. Certains modes de vie, des manières de penser, considérés comme anodins par les familles peuvent nous surprendre et nous interpeller : ils nous sont inconnus, nous paraissent étranges, parfois même ils nous dérangent.

Prendre le temps…

43 En fonction de la situation et de ce que la famille nous présente au fil des entretiens, nous nous créons d’elle un portrait et lui attribuons une histoire. Nous tentons de définir avec elle le problème à résoudre et fixons un objectif de travail. Toutefois, cet objectif nous semble parfois difficilement réalisable au vu du délai plutôt court auquel notre agrément nous contraint. Il nous arrive de nous montrer tellement impatients de voir une famille changer que nous finissons par nous dire : « avec cette famille, on n’y arrivera pas ». Pourtant, en cours du suivi, les parents dévoilent souvent des ressources qui nous semblaient alors inattendues jusque-là (Ausloos, 2005, p. 35).

44 Ebru, 15 ans, vit avec sa maman et sa fratrie. Elle arrive au C.O.O. suite à des problèmes de comportement en famille et un décrochage scolaire important. La famille est d’origine turque. Ses parents sont séparés, ce qui est mal perçu par l’entourage familial. Ce contexte particulier incite la maman à laisser l’autorité à son ex-mari ; mais très vite, elle éprouve beaucoup de rancœur envers lui vu qu’il ne prend pas, selon elle, ses responsabilités paternelles envers ses enfants.

45 Durant le séjour d’Ebru, Madame exprime clairement son souhait de voir Monsieur régler les difficultés de leur fille, mais se rend compte qu’il n’assume pas son rôle. Elle se tourne alors vers l’équipe de l’institution et en attend des solutions miracles. Ne remarquant pas de changement dans le comportement de sa fille, elle propose alors un internat islamique ou encore un retour en Turquie. Lors du dernier entretien (qui s’est effectué à domicile), alors que nous allions également dans le sens d’un éloignement familial, la maman se fâche et s’en prend aux intervenants. Madame estime que personne d’autre qu’elle n’est capable d’exercer l’autorité sur Ebru. Nous ne pouvons que l’encourager dans cette voie. Quelques jours plus tard, la jeune fille est rentrée dans sa famille.

46 Nous avons été marqués par le retournement de situation et la volonté maternelle soudaine de reprendre les choses en main alors que durant 5 mois, cette mère semblait avoir tout fait pour que ce rôle soit pris en charge par quelqu’un d’autre.

47 Il est ainsi important de ne pas attendre trop de la part de la famille mais de laisser le temps à celle-ci d’amener ses propres ressources. La pression du délai qui nous est imposé nous amène parfois à vouloir attendre davantage d’elle, ou encore à espérer la voir réagir plus vite. Il est pourtant essentiel, tant pour la famille que pour les intervenants, de prendre du temps.

48 Par ailleurs, au cours du suivi, il arrive que nous soyons confrontés soudainement à des moments d’émotion intense. Ces moments sont d’autant plus surprenants qu’ils proviennent de parents qui ont toujours tenu à se montrer durs devant leur enfant et qui, en leur absence, se permettent de “lâcher la pression” et d’exprimer certaines émotions.

49 Madame V. est la maman de Marie, 13 ans. Alors qu’elle s’est toujours montrée virulente et fermement opposée à ce placement, Madame s’effondre un jour, au début d’un entretien, pleurant son « petit bébé qui lui manque tant », livrant son immense solitude depuis la mort de ses propres parents.

50 Lors d’un autre rendez-vous, nous recevons Monsieur V., le père de Marie. Il a été décrit comme « l’homme de la famille », le dur, le « Père autoritaire ». Les parents sont divorcés ; Marie et son père sont en rupture de contact depuis plusieurs mois. Monsieur fait part des raisons qui l’ont fait décider de ne pas revoir sa fille et il exprime sa colère, sa rancœur vis-à-vis de son ex-femme. D’un coup, il s’effondre en larmes et laisse entrevoir un tout autre aspect de sa personnalité.

51 Ces moments d’émotion surgissent en nous laissant parfois pantois, sans trop savoir d’emblée comment y réagir. Si parfois nous éprouvons une certaine amertume envers quelqu’un, il arrive qu’ensuite notre ressenti soit contrebalancé par les affects des parents. Il s’avère donc indispensable de prendre le temps d’écouter cette émotion, de laisser une place à ce que nous apportent les personnes.

Rester sur notre fin…

52 En fonction du contenu de nos entretiens, des éléments apportés par la famille et au vu de l’évolution des relations sociales et familiales ainsi que de l’évolution de l’adolescente, nous établissons, en collaboration avec la famille, un projet d’orientation.

53 Dans certains cas, ce projet se définit assez rapidement, du fait de la configuration familiale et du consensus qui réunit tous les protagonistes (intervenants, jeune, famille). Il arrive cependant aussi que la famille et l’équipe ne soient pas du même avis et n’envisagent pas le même projet. La famille propose parfois un projet qui nous semble peu en rapport avec l’intérêt de la jeune fille, peu réalisable ou peu concret et envers lequel nous émettons des réserves. Dans d’autres cas encore, on nous propose en dernière minute un projet qui n’avait pas été envisagé jusque-là.

54 Laura est âgée de 17 ans. Elle est placée au Centre suite à diverses fugues et absences scolaires,… Elle vit avec sa mère, ses deux plus jeunes frère et sœur. Son père n’habite plus sous le même toit mais y passe régulièrement pour imposer son autorité. Les relations entre Laura et son père sont très tendues : l’adolescente lui reproche son abus d’autorité, son agressivité et son « machisme » excessif. Laura n’envisage donc nullement un retour en famille, malgré l’affection qui la lie à sa mère. Ses parents ne se sont que très rarement manifestés tout au long de son séjour. Laura est surtout attachée à son petit ami, Mario. Un projet de mise en autonomie se dessine avec le soutien du jeune homme et de la famille de celui-ci. Absents jusque-là, les parents de Laura se manifestent alors, marquant leur opposition à ce projet ; ils ne veulent pas que leur fille vive sous le même toit que Mario tant qu’elle est mineure et pas mariée avec lui.

55 Alors que ce projet d’autonomie prend forme, Laura fait marche arrière et demande à retourner vivre en famille. Ses parents, surpris autant que nous, l’acceptent. Un dialogue au sein du système se recrée entre Laura et ses parents ainsi qu’entre ceux-ci et la famille de son petit ami, avec qui des tensions existaient aussi. Ce dialogue ne pouvait en fait avoir lieu qu’en dehors de toute intervention de professionnels.

56 Lorsque le projet établi est en phase d’être accompli, l’adolescente ou sa famille peut décider d’abandonner l’orientation initialement approuvée pour finalement proposer une autre voie. Nous devons dès lors accepter ce revirement, et autoriser les membres de la famille à redevenir acteurs de leur propre projet.

57 La fin d’un suivi est très souvent riche en rebondissements. Les liens affectifs doivent se défaire, le jeune quitte un milieu de vie pour un autre qui peut lui être inconnu. Les parents quant à eux admettent parfois difficilement que des personnes extérieures soient responsables de l’avenir de leur fille. Ils peuvent se montrer beaucoup plus impliqués lorsque le projet est en vue d’être concrétisé, ce qui est angoissant pour tout le monde. Ils se demandent si l’orientation décidée est effectivement celle qui convient. Alors que nous arrivons au terme des délais qui nous sont impartis pour définir le projet, un nouveau travail semble alors commencer, mais au cours duquel nous ne prendrons plus part. Nous devons rester sur cette fin, alors que pour les familles, il s’agit d’un tournant dans un processus continu qui leur appartient.

Quand les intervenants surprennent les familles

58 Même si nous avons déjà eu un écho de la problématique familiale avant le premier entretien, chaque famille reste, pour nous, une nouvelle rencontre. Nous nous adaptons à elle, ce qui implique que nous ne travaillons pas de la même façon avec chacune d’elles ; nous la prenons là où elle est, en fonction de ce que ses membres veulent bien nous amener.

59 Quand elles arrivent au C.O.O., les adolescentes et leurs familles ont bien souvent connu d’autres institutions ou ont été aidées par d’autres services. Elles ont été confrontées à bon nombre d’intervenants. Plusieurs questions nous viennent alors à l’esprit : comment ne pas répéter ce qui a déjà été fait ? Comment faire autrement pour que les jeunes et leur famille soient preneurs du travail proposé et que celui-ci leur apporte quelque chose ? Comment peut-on les sortir d’un état de lassitude face aux professionnels ? Comment leur apporter quelque chose de neuf ? Comment, finalement, arriver à les surprendre.

60 L’un des objectifs de nos prises en charge est d’amorcer un processus de changement. Dans cette optique, il nous paraît utile d’arriver à « prendre la famille par surprise » pour lui permettre d’aller au-delà de ce qu’elle connaît. La surprise nous aide à bifurquer des voies tracées d’avance, elle nous empêche de ronronner. De plus, dans quelle mesure le travail dans l’aide contrainte ne nous oblige-t-il pas à vouloir d’autant plus surprendre les familles afin de les mobiliser et de les rendre parties prenantes des entretiens proposés ? Ne devons-nous pas être plus créatifs pour permettre à chaque famille d’avancer à son rythme avec des outils qui lui conviennent ?

61 Mais avant de s’autoriser à surprendre une famille, il est primordial d’établir une relation de confiance avec elle, d’être en alliance thérapeutique car « la surprise s’accompagne toujours d’un envahissement émotionnel qui inonde la personne, lui donne pour un instant l’impression de s’exhiber nu aux yeux des autres » (Marcelli, 2006, p. 9). Être surpris peut être vécu comme angoissant car cela implique une perte de la maîtrise de soi. En acceptant de perdre le contrôle un court instant, de se dévoiler, de sortir des sentiers battus, et donc de se montrer autrement, la famille parviendra à voir la situation différemment et à trouver dès lors en elle de nouvelles ressources qui vont lui permettre d’évoluer.

62 On induit un premier effet de la surprise en provoquant un déséquilibre, en ébranlant l’homéostasie du système pour emmener ensuite la famille vers un nouvel état d’équilibre qui, bien souvent, donne place à plus de flexibilité. Comme le dit Mony Elkaïm (2003), « La surprise est un surgissement inattendu qui brise la répétition du même et permet à l’autre, singulièrement d’advenir. » Elle permet de s’ouvrir au non familier.

63 Au cours des divers entretiens que nous menons, nous essayons de surprendre les familles en apportant un éclairage différent sur la situation qu’elles vivent afin qu’elles puissent trouver en elles de nouvelles ressources pour avancer. Ainsi, dans certains cas, nous proposons de réaliser des sculptures[7] [7] Une sculpture est un outil visant la réalisation d’un...
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. Ce type d’intervention ne peut se faire qu’après avoir établi un lien de confiance et que si la famille est prête à s’exposer et à utiliser d’autres modes d’expressions que le mode verbal. Pour celle-ci, s’y risquer relève de l’inattendu et de la déstabilisation, mais peut s’avérer fort enrichissant et expressif.

64 Camille est âgée de 16 ans. Elle est issue d’une famille aisée et est la deuxième d’une fratrie de quatre filles. Ses parents sont divorcés depuis six ans et des tensions importantes continuent à les opposer. Les enfants sont régulièrement mêlés à leurs conflits et sont obligés de jouer un rôle de médiateur entre eux. Madame S., maman de Camille, revit en couple depuis environ un an. Son nouveau partenaire occupe une place de plus en plus importante au sein de la famille. Il loge chez eux plusieurs nuits par semaine et a le projet de s’y installer totalement. Les relations entre Camille et cet homme sont très tendues. Elle n’accepte pas sa présence et reproche cette relation à sa mère. Dans ce contexte, elle s’est montrée plusieurs fois agressive verbalement envers celle-ci et l’a menacée de violences physiques.

65 Nous réalisons plusieurs entretiens rassemblant la maman, Camille et ses deux sœurs cadettes. Au cours de l’un d’eux, nous proposons à chacune de sculpter la famille telle qu’elle la perçoit actuellement. Ces sculptures vont leur permettre de prendre conscience qu’au delà du divorce parental, une cohésion familiale subsiste encore entre elles. De plus, la maman s’étonne de constater qu’elle entretient une relation égalitaire (« de copines ») avec Camille et que la différence intergénérationnelle est quasi inexistante. En l’absence de cette autorité maternelle, Camille a tendance à prendre un rôle dominateur au sein de la famille et voit d’un mauvais œil l’arrivée du compagnon de sa mère, qui affirme peu à peu son autorité.

66 Cette séance de sculptures a également permis d’établir une situation propice aux contacts entre Camille et sa mère alors qu’elles entretenaient jusque-là des relations fort distantes.

67 Sortir du côté formel des entretiens permet à la famille de se montrer et de se voir autrement. Travailler de façon non verbale conduit les personnes, non plus à « penser » la famille, mais à la « sentir ». Chacun fait alors appel à ses sentiments et émotions parfois enfouis ou remisés au second plan.

68 Lorsque le lien entre l’adolescente et ses parents est rompu ou quand les familles se sentent critiquées et dévalorisées, il nous paraît important de relever les éléments positifs communs aux différents membres du système. Cela permet de recréer du lien et de sortir de l’image négative perçue.

69 Sadia est une jeune fille de 17 ans qui, à la suite de divers événements, a décidé de rompre les liens avec ses parents et a fait appel au SAJ pour être retirée du milieu familial. Après plusieurs mois, le dialogue entre Sadia et ses parents reste difficile, les intéressés n’étant pas sur la même longueur d’ondes, chacun refusant d’entendre le point de vue de l’autre. Sadia décide donc de ne pas rentrer en famille et met un projet d’autonomie en place. Deux jours avant la fin de son placement, un premier et dernier entretien familial a lieu à la demande de l’adolescente. Cette rencontre met principalement en évidence les divergences qui séparent la jeune de ses parents. Il nous semble alors important de clôturer cet entretien en soulignant les traits positifs du caractère de la jeune fille, résultant de l’éducation qu’elle a reçue de ses parents. Ceux-ci se rendent ainsi compte de ce qu’ils ont pu apporter de bon à leur enfant et peuvent être moins inquiets devant le projet qu’elle met en place. En outre, Sadia a également été surprise par cette connotation positive venant de l’intervenante, ce qui lui a permis de relativiser sa rancœur à l’égard de ses parents.

70 Remarquons que lorsque des intervenants s’autorisent à se montrer autrement en exprimant leurs émotions ou en parlant d’eux-mêmes en tant que personnes (père-mère, homme-femme, etc.), cela surprend également les interlocuteurs et les autorise à exprimer leurs émotions dans un second temps.

71 En surprenant les familles, nous sommes à notre tour étonnés de la tournure que prennent les événements. Pour sortir les familles de leur fonctionnement habituel, nous devons nous-mêmes nous détacher de ce que nous avions prévu de faire, de ce que nous connaissons, ne pas appliquer de réponses préfabriquées et accepter l’incertitude. Cela demande une certaine souplesse, une volonté de ne pas tout contrôler et la reconnaissance de faire partie du système que nous voulons voir évoluer. Nous nous laissons alors porter par les familles, guider là où elles veulent bien nous emmener. Au cours de nos interactions avec elles, l’écoute de nos sensations peut être utilisée comme un outil d’intervention, afin de les aider à aller plus loin.

72 Comme l’évoque Guy Hardy (2001), « c’est dans les espaces d’incertitudes, d’imprévisibilité qui émergent de la relation, dans ces moments de rencontre, de prise de risques et de prises de responsabilité que les interventions se fondent et qu’émergent les possibilités de changement ».

Quand la surprise naît de la co-intervention

73 Dans notre pratique professionnelle, les personnes avec qui nous passons le plus de temps sont nos collègues. Nous rencontrons beaucoup de familles différentes mais toujours avec les mêmes collègues. Or, nous ne les choisissons pas et il nous faut souvent beaucoup de temps pour connaître leurs façons de travailler, pour accorder nos violons et être cohérents dans nos interventions. Au fur et à mesure du temps qui passe, des habitudes se tissent dans ce travail collégial.

74 Au sein de notre institution, nous avons développé une approche bien spécifique : chacun des intervenants a une place particulière auprès des jeunes filles. Pour chacune d’entre elles est désigné un éducateur référent, un psychologue pour les entretiens individuels et un référent familial qui rencontrera sa famille et son réseau extérieur. Lors des entretiens avec l’adolescente et sa famille, le psychologue et le référent familial sont présents et travaillent en co-intervention. Une des manières pour nous d’amorcer le dialogue est de « croiser » nos interventions pendant ces entretiens familiaux. Le référent familial se focalise plus sur la jeune fille et sur son ressenti alors que le psychologue se tourne plutôt vers les parents qu’il voit seulement à cette occasion.

75 Souvent, nous attendons une certaine attitude de la part du co-intervenant. On pense par exemple : « Il a l’habitude de prendre la parole le premier. Je vais le laisser mener l’entretien. C’est normal, il a plus d’assurance puisqu’il travaille ici depuis plus longtemps » ou : « Je suis assistante sociale de formation et j’attends l’avis de la psychologue pour compléter mon analyse de la situation », ou encore « Mon collègue me regarde, il doit attendre de moi que j’intervienne ». Parfois, nous sommes étonnés de sa réaction : « Pourquoi se met-il si fort en alliance avec cette maman ? » ou : « Pourquoi ne réagit-il pas alors que la jeune est si agressive ? Il ne dit plus rien et me lance des regards ; il semble déstabilisé, dépassé par l’attitude excessive de la jeune » ; « Pourquoi ne dit-il rien depuis le début de cet entretien ? ».

76 Comment interpréter ce qui nous surprend chez le collègue, qu’est-ce que cela signifie ? Quelle est la fonction de cette surprise ? Qu’en faire au sein de la co-intervention ? Elle est déclenchée par l’attitude différenciée du co-intervenant qui nous surprend s’il pense autrement, adopte une attitude éloignée de la nôtre et choisit une voie que nous n’avions pas prévue. Sa réaction nous permet de nous situer par rapport à ce qui se passe et nous amène à percevoir la situation différemment.

77 Naomi a 15 ans. Elle vit avec sa mère, son petit frère et sa petite sœur. Ses parents ont entretenu une relation chaotique faite de violence physique grave et de séparations multiples. Ils se sont définitivement séparés il y a une dizaine d’années. Depuis, Naomi a vécu chez son père et chez sa mère en alternance, chacun jetant à son tour l’éponge suite aux débordements de leur fille (sorties nocturnes, fréquentations d’hommes plus âgés, etc.). Naomi est confiée par le S.A.J. au COO suite au constat que la mère est totalement dépassée et que le père n’intervient plus car il est retourné vivre en Afrique. La relation mère-fille est extrêmement tendue et distante. Au cours des entretiens de famille, la psychologue et la référente familiale ont élaboré des points de vue sur le parcours familial. Les vécus exprimés par ces deux intervenantes à l’issue des entretiens se sont avérés très différents : la psychologue percevait la mère comme très rejetante, distante, agressive envers sa fille et mettant toute possibilité de changement en échec. Par contre, la référente familiale ressentait chez cette maman une volonté d’avancer et d’aider sa fille. Ces perceptions divergentes ont permis d’aborder la situation familiale sans en disqualifier l’un des membres. L’écoute du point de vue de l’autre a favorisé chez chacune de ces intervenantes la relativisation de sa propre vision de la situation et la découverte, à travers le regard de la collègue, des compétences de Naomi et de sa maman.

78 Prendre en considération ce qui se joue entre deux co-intervenants permet aussi de mieux comprendre les enjeux dans la dynamique familiale. La communication et la méta-communication entre nous pendant l’entretien renvoient à la famille une autre image d’elle-même : s’interroger sur ce qui se passe ou sur notre appréhension de chaque membre de la famille, voire même exprimer nos divergences, est une manière d’avancer ensemble en mobilisant les capacités réflexives de chacun. Cet exercice nécessite une grande confiance entre co-intervenants. En effet, cela implique de dépasser la peur d’être observé ou jugé par son collègue. Nous prenons des risques en travaillant à deux.

79 Mais, est-ce un avantage de bien connaître ses collègues avant d’interagir avec une famille ? Une trop grande complicité n’empêche-t-elle pas la famille de nous surprendre ? Sommes-nous trop en alliance ? Nous oublions vite que la co-intervention est plus qu’une relation interpersonnelle. Chacun des co-intervenants a sa fonction, sa formation, sa place, sa position hiérarchique, son âge ou son ancienneté propre dans l’institution. Les liens intra-collègues mis au jour lors d’entretiens de famille se feront aussi le miroir de l’institution.

80 En adoptant une attitude et un propos particuliers, l’intervenant « dit » quelque chose de la famille mais sûrement aussi de lui-même. On se dévoile devant nos collègues, on prend des risques parfois parce que nous devons continuer à travailler avec eux, tout comme les différents membres de la famille vont continuer à vivre ensemble. Dans ce contexte, il est important que nous restions solidaires et loyaux les uns envers les autres. Nous sommes sensibles à la manière dont nos collègues vivent cette rencontre et leur apporterons notre soutien si nécessaire.

Conclusion

81 Spontanément, le terme surprise pouvait nous paraître éloigné de notre pratique professionnelle au sein du Centre d’Observation et d’Orientation. Nous constatons, au contraire, combien nous sommes quotidiennement confrontés à l’inattendu et même plus, combien la surprise constitue une ouverture d’esprit indispensable à nos interventions.

82 En effet, jour après jour, les adolescentes nous surprennent par leurs ressources et leurs attitudes impulsives qui viennent bien souvent bouleverser le cadre et l’ordre établis. De même, les familles font preuve de comportements ou de compétences que nous n’attendions pas ou plus. Ces éléments surprenants offrent souvent l’étincelle ou le tremplin nécessaire pour faire évoluer une situation qui s’est rigidifiée autour de l’adolescente, patiente désignée.

83 Notre réflexion sur la surprise ouvre également un questionnement sur les attentes des intervenants confrontés à l’aide contrainte. En effet, il doit être très dur pour une famille considérée depuis longtemps comme « à problèmes », de surprendre les intervenants et les mandants alors que ceux-ci ont peut-être perdu l’espoir d’un changement ou la confiance en ses compétences. Ne met-on pas parfois la barre des attentes trop haut ? Ne faisons-nous pas passer, dès le début, un message pessimiste quant aux possibilités d’évolution de la famille ?

84 Le cadre de l’aide contrainte nous impose de respecter des délais bien déterminés car nous ne pouvons accueillir une jeune fille au-delà de cinq mois. Quoique raisonnable, ce temps nous apparaît souvent trop court pour mener à bien le projet que l’on se fixe au départ avec l’adolescente et sa famille. Nous sommes souvent conduits à vouloir aller plus vite pour ne pas être pris par le temps et à construire un canevas de travail qui nous permette de structurer nos interventions. Les familles n’hésitent pas à renverser notre cadre temporel et remettent ainsi constamment en question notre champ d’intervention.

85 En parallèle, il est également très difficile pour les intervenants de surprendre encore les familles qui ont connu une multitude de prises en charge et qui connaissent presque mieux que nous les rouages de l’Aide à la Jeunesse. Pour sortir des chemins maintes fois battus, notre équipe doit donc faire appel à sa créativité pour tenter d’ouvrir de nouvelles pistes de travail. A l’utilisation des sculptures, du recadrage ou encore de la connotation positive, s’ajoute la pratique systématique de la co-intervention. Cette forme de prise en charge en duo nous permet d’utiliser les alliances et la méta-communication pour tenter de flexibiliser le système et d’introduire une nouvelle perception de la situation et donc des éventuelles modifications susceptibles de la faire évoluer.

86 La surprise, qu’elle soit induite par l’adolescent, la famille ou l’intervenant, est source d’une perturbation, d’un déséquilibre qui constitue un terrain propice au changement. Tenter de surprendre les familles et leur laisser la possibilité de nous surprendre, constituent la trame d’un processus favorisant une rencontre qui permettra la recherche commune d’une issue aux impasses, aux souffrances, aux non-sens.

Bibliographie

Références

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Notes

[ 1] Centre d’Observation et d’Orientation « Maison pour Jeunes Filles », Bruxelles.Retour

[ 2] T.JRetour

[ 3] S.A.JRetour

[ 4] Cette équipe est composée de quatre intervenants, tous psychologues ou assistants sociaux. Elle travaille en collaboration avec une équipe éducative qui est en relation quotidienne avec les jeunes.Retour

[ 5] Le délégué (du Service de Protection Judiciaire ou du Service d’Aide à la Jeunesse) est la personne qui fait le lien entre le jeune et sa famille, les services mandatés (dans ce cas, le C.O.O.) et le mandant (le T.J. ou le S.A.J.). Il est souvent le porte-parole du mandant.Retour

[ 6] Centre d’accueil d’urgence, accueillant des jeunes pour une durée de 20 jours, renouvelable une seule fois.Retour

[ 7] Une sculpture est un outil visant la réalisation d’un tableau dynamique, la représentation d’une « photo de famille ». Le thérapeute demande à un membre de la famille (le « sculpteur ») de « mettre en scène » un épisode de la vie familiale.Retour

Résumé

Cet article développe différents types de surprise rencontrés par une équipe psychosociale travaillant au sein d’une institution qui accueille des adolescentes. L’analyse de certaines situations permet notamment de rendre compte des ressources et attitudes de ces jeunes et de leurs familles, pas toujours perceptibles au premier abord. Les interactions avec ces familles sont emplies de moments inattendus qui seront déterminants pour la continuité du lien. Les auteurs s’interrogent ensuite sur les manières de sortir la famille de ses habitudes, en vue d’amorcer un changement par le déséquilibre. Enfin, l’article se centre sur la co-intervention qui, dans ce contexte, met en évidence des enjeux relationnels souvent imprévus auxquels il faut faire face.

Mots-clés

adolescente, co-intervention, aide contrainte, ressources, institution



This article describes the challenges faced by a psycho-social intervention team working within an organization catering to adolescent girls. An analysis of situational factors reveals that the adolescents’ attitudes and resources, as well as those of their families, are not always readily identifiable. Interactions with these families are also filled with unanticipated moments that become key factors for the continuity of the working relationship. The authors question possible ways to move the family out of its habitual pattern by initiating change through a disruption of the system. Finally, the article emphasizes co-intervention as a tool that, in this specific context, allows for an effective capitalization of the unexpected in interpersonal relationships.

Keywords

adolescent girls, co-intervention, forced help, resources, institution

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Sabine Claus et al. « Quand la surprise s'invite dans le travail avec les adolescentes et leur famille », Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux 2/2007 (n° 39), p. 103-123.
URL :
www.cairn.info/revue-cahiers-critiques-de-therapie-familiale-2007-2-page-103.htm.
DOI : 10.3917/ctf.039.0103.