2007
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
In memoriam
Ivan Boszormenyi-Nagy n’est plus, mais son message reste
Catherine Ducommun-Nagy, MD
J’aimerais tout d’abord remercier Edith Goldbeter pour l’invitation qu’elle m’a faite d’écrire quelques lignes en mémoire de mon mari, Ivan Boszormenyi-Nagy, pour les Cahiers Critiques. Elle souhaitait avant tout que je partage avec le lecteur ce que je pensais important de se rappeler de lui et non pas tellement de reprendre dans le détail les faits de sa vie ou de sa carrière professionnelle.
C’est aussi l’occasion pour moi de remercier Mony Elkaim pour la place qu’il lui a faite dans l’EFTA en veillant à sa nomination comme membre honoraire de cette association dont il a ensuite obtenu une distinction pour son rôle dans le développement de la thérapie familiale, non seulement aux Etat-Unis mais aussi en Europe. Cette distinction était venue s’ajouter à toute une série de distinctions qu’il avait reçues au cours de sa vie, en particulier de la part des deux grandes associations américaines de thérapie familiale, l’American Family Therapy Association dont il avait été l’un des membres fondateurs, et l’American Association for Marriage and Family Therapy.
Près d’un an a passé depuis son décès et celui de plusieurs pionniers de la thérapie familiale et autres figures importantes de ce champ qui sont morts dans la même période. Leur mémoire a été évoquée dans les grand congrès internationaux comme celui de l’AFTA à Vancouver et celui de l’EFTA à Glasgow. Ils ont aussi fait l’objet d’articles non seulement dans les journaux professionnels mais dans la presse. Je réfère donc le lecteur à ces textes et à la section biographique des ouvrages qui ont parus sur la thérapie contextuelle.
Pour la plupart des thérapeutes familiaux, Ivan Boszormenyi-Nagy est connu pour son ouvrage Invisibles Loyalties (1973) qui reste, malgré les années, l’un des ouvrages les plus fréquemment cités dans le domaine de la thérapie familiale bien qu’il n’ait jamais été traduit en français. Mon propre ouvrage Ces loyautés qui nous libèrent (2006) résulte d’un effort pour faire un lien entre les idées qui ont été à la base de ce livre et des notions qui sont apparues plus récemment dans le domaine de la thérapie contextuelle.
Comme tous les pionniers du mouvement de la thérapie familiale, Ivan Boszormenyi-Nagy s’est appuyé sur la théorie générale des systèmes pour rendre compte d’observations cliniques qui ne pouvaient être expliquées par de simples motifs individuels, qu’ils soient conscients ou non. Il partageait donc avec eux la notion que la santé et la maladie mentale dépendaient, pour une part en tout cas, de facteurs supra-individuels. Mais, il a refusé d’aller aussi loin que certains de ses collègues qui avaient cessé de tenir compte de facteurs individuels pour expliquer nos comportement et qui les situaient seulement comme une réponse aux besoins homéostatiques du système familial. Il ne pouvait se résoudre à nous voir comme de simples marionnettes mues par un agent invisible qui aurait représenté les lois du système familial. Pour lui, la stabilité du système familial résulte de la capacité que nous avons de nous engager personnellement dans les relations que nous entretenons avec nos proches. En d’autres termes, l’homéostasie du système familial résulte de notre capacité de loyauté. Comme beaucoup de thérapeutes de familles avaient vu dans les besoins homéostatiques de la famille une source de symptômes individuels et de stagnation relationnelle, ils ont souvent eu une vision négative de la loyauté sans comprendre que nous restons libres de choisir comment nous manifestons notre engagement envers les autres et notre loyauté à leur égard. On retrouve du reste une critique de la vision systémique de l’homme comme jouet des forces du système familial chez Mony Elkaim
[1] qui décrit bien que nous gardons une liberté personnelle et une responsabilité face à nos choix.
La grande contribution d’Ivan Boszormenyi-Nagy a été de proposer une vision multidimensionnelle de la thérapie familiale. Dans cette vision, la réalité relationnelle est composée de déterminants biologiques auxquels se sont intéressés en particulier les neuro-psychiatres, de déterminants psychologiques dont rendent compte les psychanalystes et les thérapeutes cognitivistes, de déterminants systémiques décrits par les thérapeutes familiaux classiques. Ivan Boszormenyi-Nagy y ajoute encore deux types de déterminants auxquels seuls les thérapeutes contextuels s’adressent directement : les déterminants éthiques et les déterminants existentiels. Il a y déjà plus de trente ans qu’Ivan Boszormenyi-Nagy avait évoqué l’idée que ce que nous attendons des autres et ce que nous leur faisons est déterminé pour une bonne part par notre attente d’équité et de réciprocité. Ce n’est que beaucoup plus récemment que ce sujet a commencé à intéresser les chercheurs dans le domaine de la biologie de l’évolution et de la neurobiologie ; tous, ils confirment l’hypothèse du pionner de la thérapie contextuelle, à savoir que nous somme programmés pour la réciprocité et l’équité et que dans ce sens, nos capacités morales ne dépendent pas d’acquis auxquels seul un petit nombre d’entre nous auraient accès mais qu’il s’agit d’une capacité inhérente à l’espèce humaine dont il s’agit de tenir compte dans notre travail de thérapeute.
L’autre dimension dont les thérapeutes devraient aussi apprendre à tenir compte est ce qu’Ivan Borszormenyi-Nagy a nommé la dimension ontique des relations. Il se réfère en cela au fait que nous avons fondamentalement besoin de la présence des autres pour exister en tant qu’êtres autonomes. Dans cette vision, l’autonomie devient donc un paradoxe puisqu’elle est basée sur une dépendance. C’est du reste ce qui permet de justifier le traitement familial comme voie d’accès à l’individuation alors qu’on pourrait penser que la voie d’accès à l’autonomie se situe dans le traitement individuel.
Pour conclure, laissons-lui maintenant la parole :
« J’espérais que les thérapeutes de familles puissent connaître tout ce qui est utile en psychologie et en psychanalyse, tout ce qui résulte de la connaissance de la dynamique des systèmes et qu’ils puissant alors intégrer toutes ces thérapies pour le bénéfice du public, pour le bénéfice de la connaissance et cela place bien sûr une grande attente sur eux, celle de devenir des leaders dans le domaine de la thérapie. […]
[…] En résumé, ce que j’espère, c’est tout cela, en termes d’intégration, de meilleure définition de la thérapie et de partage avec la société de tout ce que nous avons appris sur les relations à tous les niveaux, y compris les relations intergroupales. C’est cela mon espoir pour l’avenir de la thérapie du futur. »
(Interview par B. Doherty, enregistré sur vidéo en 1992 pour l’AAMFT dans la série “Pionniers de la thérapie familiale)
[1]
ELKAIM, M. (2001) : Thérapies systémiques, prédictibilité et hasard. De la loi à l’événement » In Prigogine I. (sous la dir.) :
L’homme devant l’incertain. Odile Jacob science, Paris.