Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
De Boeck Université

I.S.B.N.9782804154264
182 pages

p. 5 à 8
doi: en cours

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n° 39 2007/2

2007 Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux

L’humour et la surprise en psychothérapie

Introduction

Edith Goldbeter-Merinfeld  [1]
La psychothérapie s’adresse à la souffrance, ou à tout le moins, à l’inconfort. C’est un processus d’accompagnement des patients qui ne se borne pas à introduire un thérapeute comme observateur et soutien. La participation active de ce dernier dans l’instauration d’un changement de perspective et donc de vécu chez ceux qui le consultent est un facteur essentiel. Cette démarche s’organise à partir de différentes grilles de lecture qui varient en fonction des orientations théoriques de l’intervenant. Si ses manières d’écouter les patients, de les entendre et de leur ouvrir ensuite l’accès à d’autres pistes pour comprendre leurs difficultés, trouvent un écho chez ces derniers, elles pourront les conduire à organiser différemment leur rapport au monde et de là, à améliorer leur bien-être. Ceci constitue donc un outil important de la psychothérapie. C’est dans le contexte de ce type d’intervention que l’humour et la surprise trouvent leur place. Rien en effet n’interdit qu’une démarche thérapeutique soit étonnante, bousculante ou qu’il y soit introduit plus de légèreté voire qu’on y suscite le rire.
On représente souvent le psychothérapeute comme un être distant, neutre et froid, ou au contraire chaleureux et soutenant, mais on oublie que la surprise et l’humour peuvent faire partie de ses outils thérapeutiques. Pourtant, certaines formes de thérapie issues du champ de l’approche systémique ont encouragé leur recours. On constate aussi que bien souvent, le patient et la famille en souffrance sont non seulement réceptifs au comique et à la surprise, mais encore, arrivent même à les exploiter pour leur plus grand bien.
Nous avons donc voulu présenter ici les points de vue de différents thérapeutes à propos de leurs manières de considérer l’humour et la surprise et d’y faire appel au cours des psychothérapies dont ils sont responsables.
Rodolfo de Bernart & Daniela Gommi ouvrent le dossier avec le texte de l’exposé qu’ils ont présenté au congrès de l’EAP qui s’est tenu à Florence en juin 2007 et dont le thème était précisément « L’humour et autres stratégies pour survivre aux crises émotionnelles ». Ils insistent sur les ressources de l’usage de l’humour sur la scène psychothérapeutique en se référant non seulement à Freud ou à Bateson, mais en faisant également appel à la littérature et à la filmographie.
Le sujet de ce dossier étant dès lors posé, il est utile de s’interroger sur le sens du comique et de l’étrangeté. Jean-Luc Giribone aborde ces questions sur un plan philosophique en se référant aussi bien à Bergson qu’à Freud ou Bateson. Il relève que le comique nous conduit presque au fantastique, ce qui n’est pas sans susciter chez nous de l’inquiétude. Il pointe la composante de reconstruction inhérente à la sensation du comique d’une situation et déplore l’image négative de l’art comique considéré comme un art mineur à côté des « grands arts ».
Christophe Panichelli nous ramène vers la scène clinique en s’interrogeant sur les différents effets de l’humour, qu’il vienne des patients, du personnel hospitalier ou du thérapeute. Il décrit différentes utilisations bénéfiques de l’humour comme mécanisme de défense ou comme moyen de faciliter les relations, et du côté du thérapeute, comme moyen de développer l’alliance thérapeutique et de faire baisser la tension. Il attire aussi notre attention sur le fait que l’humour peut être utilisé à mauvais escient comme procédé pour éviter certaines situations difficiles qui dès lors, risquent de ne jamais se résoudre.
Edith Goldbeter évoque ensuite différentes approches thérapeutiques faisant appel à l’humour ou à la surprise. Elle relève que cette dernière est inhérente à tout processus thérapeutique dans la mesure ou dès le départ, la rencontre thérapeutique se construit sur la base de l’instauration tacite de la surprise générée par la rencontre avec un inconnu – le thérapeute. Ce dernier aura à se distancer de la logique historique et explicative de la famille après avoir tenté de la comprendre, et dès lors, son « décadrage » apparaîtra surprenant. Elle souligne que le renversement qui survient alors au sein de la thérapie ressemble au renversement brusque, typique de l’issue des blagues.
L’humour est très proche du paradoxe dont, en particulier, les thérapeutes de Palo Alto ont fait un usage très fréquent. Irène Bouaziz s’y intéresse et remarque qu’un recadrage proposé par un thérapeute, qu’il soit humoristique ou paradoxal, est toujours destiné à modifier la vision du monde du patient, mais n’aboutit pas toujours là où on le voudrait. Il peut surprendre, voire déstabiliser, mais une même plaisanterie comme une même intervention paradoxale aura des effets très différents selon le patient à qui elle s’adresse, et court même parfois le risque de devenir une arme destructrice. Elle conclut que paradoxe et humour relèvent d’une même capacité de percevoir les différents niveaux logiques et de surfer de l’un à l’autre.
Giorgio Nardone et Claudette Portelli poursuivent cette réflexion de thérapeutes stratégiques en soulignant que le paradoxe est particulièrement utile pour créer une relation et un climat thérapeutiques adéquats avec des patients très résistants, en particulier les patients obsessionnels compulsifs ; en effet, en prescrivant un comportement opposé à ce qu’ils attendent, leurs défenses et résistances sont désarmées. Ces thérapeutes soulignent la richesse apportée en thérapie par l’usage d’actes créatifs ou de langages comme l’humour, la fantaisie, les métaphores et le jeu, afin de déclancher des moments de changements thérapeutiques réels.
L’utilisation de l’humour en thérapie ne se réduit pas à l’évocation d’histoires drôles ou à la prescription de tâches humoristiques. Il est aussi fait de l’utilisation de termes humoristiques pour désigner des expériences dramatiques ou des personnes vécues comme dangereuses et malfaisantes ; ceci permet d’acquérir une certaine distance, de reprendre plus d’assurance voire de ressentir une revanche ou une protection vis-à-vis des faits traumatiques. Ainsi, Martine Nisse qui travaille avec des enfants ayant subis des maltraitances diverses, organise son approche thérapeutique en « autorisant » la victime à éprouver une haine légitime à l’encontre de son agresseur par le biais de l’humour, dans le but de provoquer des émotions nouvelles essentielles au développement de la résilience. Elle propose donc à ces enfants de choisir un surnom caricatural pour désigner les personnes maltraitantes de leur entourage, plutôt que d’employer des termes confusionnant comme « papa » ou « maman » qui sont porteurs de charges affectives trop complexes. Elle souligne combien ce surnom aide l’enfant à opérer le dé-confusionnement nécessaire des registres émotionnels et à sortir de ses conflits de loyautés.
L’adolescence est une période remplie de surprise : l’enfant qui grandit s’étonne et s’inquiète de se voir changer en profondeur, les parents ne reconnaissent plus leur poussin, les revirements sont fréquents. Sabine Claus, Gabriel da Costa Correia, Laetitia De Blauwe et Laurence Flahaut abordent précisément ces irruptions d’inattendu dans leurs interventions auprès d’adolescentes en difficulté et de leurs familles. Cette équipe constate que même lorsqu’un projet d’orientation a été élaboré minutieusement par tous les partenaires impliqués, il arrive que l’adolescente ou la famille propose en dernière minute une tout autre direction jamais envisagée jusque-là. Ces auteurs abordent également la manière dont leur mode de travail peut surprendre les familles et relèvent que dans une équipe de co-intervention, la non prévisibilité des attitudes d’un collègue, au contraire d’être un frein, peut constituer une ressource.
L’évocation de l’humour et de la surprise entraîne certains thérapeutes à s’interroger non seulement sur le processus thérapeutique mais aussi sur la formation.
Ainsi, Jacques Pluymaekers et Chantal Nève relèvent que le recours à la surprise pendant la thérapie s’organise en un processus semblable à celui qui survient dans le contexte de la formation : un déclic apparaît chez les personnes en présence, d’autant plus facilement que le système thérapeutique ou de formation à été éloigné de son état d’équilibre. De là l’importance d’acquérir des outils favorisant ces mises à l’écart de l’équilibre où l’effet de crise flexibilise le système et où l’émergence de changements est possible. Les auteurs illustrent leur propos en s’appuyant sur le génogramme paysager, outil qu’ils ont conçu.
Wendel A. Ray et Matthew F. Borer se préoccupent eux aussi des manières de former à la thérapie et pointent l’importance de revenir aux prémisses développées au début de la thérapie familiale systémique : il s’agissait alors de surtout se centrer sur la nature de la relation entre les personnes plutôt que sur la nature de l’individu. Ils proposent douze cartes relationnelles qui aideront les apprentis thérapeutes (systémiques ou stratégiques) à faire ce passage surprenant d’une orientation individuelle à une vision relationnelle.
Les réflexions sur la thérapie se clôturent par un texte de Jean Cassanas qui se penche sur les actions et les changements surprenants qui surviennent dans le processus thérapeutique et qui lui apparaissent indissociables. Il propose le concept d’embrayeur d’action – questions circulaires et réflexives formulées par le thérapeute – pour désigner ce processus qui, partant d’une intervention du thérapeute, engage la famille ou le couple dans l’utilisation de ressources qui leur sont spécifiques et ouvre de nouveaux champs de possible.
Nous avions déjà évoqué dans le Cahier (n°38) précédent la disparition de thérapeutes de renom dans notre champ. Catherine Ducommun-Nagy et Genenviève Platteau consacrent chacune une note, respectivement à Ivan Boszormenyi-Nagy, fondateur de la thérapie contextuelle, et à Etienne Dessoy qui a formé de nombreux thérapeutes familiaux en Belgique.
Nous espérons que la lecture de ce Cahier contribuera à restaurer l’image de l’humour et de la surprise aux yeux des psychothérapeutes et qu’ils oseront dès lors en faire usage plus souvent !
 
NOTES
 
[1]Consultation du Service de Psychiatrie de l’Hôpital Erasme (ULB), Maître de conférence à l’ULB, Institut d’Etudes de la Famille et des Systèmes Humains, Bruxelles.
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