2008
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
Revue des livres
Revue des livres
Voyage en Systémique. L’intervenant, les demandeurs d’aide, la formation, Philippe Caillé, Éditions Fabert, Paris, 2007
Dans son dernier livre, Philippe Caillé nous emmène sur les lieux et paysages de son itinéraire de médecin, psychiatre et thérapeute.
Il nous y fait partager ses découvertes et ses rencontres. Ce qui fait la force de cet ouvrage c’est que ce témoignage est une invitation à reconsidérer nos propres parcours d’intervenant dans le contexte de la thérapie comme dans celui du suivi social.
Le lecteur non familiarisé avec le modèle systémique y trouvera une synthèse des concepts fondamentaux et de leur développement au cours des dernières décennies.
Les praticiens déjà initiés au modèle systémique y découvriront, en suivant le cheminement de la pensée de l’auteur et les récits de ses engagements, combien certains concepts des origines gagnent à être revisité à la lumière de cette évolution de la théorie systémique. A titre d’exemple, le double lien, les niveaux d’apprentissages et l’importance de la fonction du récit dans les écrits de Grégory Bateson sont replacés dans leur juste contexte. Le cycle du don inspiré de l’ethnologue M. Mauss y trouve une juste place dans la stabilité relationnelle. La métaphore de la danse illustre la distance appropriée dans la relation thérapeutique, ni trop neutre, ni trop fusionnelle.
Ce qui fait pour moi la richesse du Voyage en Systémique, c’est l’apport des multiples chemins que l’auteur a emprunté, guidé par sa curiosité singulière vers d’autres disciplines, apport qui a enrichi sa vision et sa pratique. Si le lecteur met ses pas dans les siens et le suit dans ses lectures qui incluent aussi bien les théoriciens des arts martiaux que des auteurs comme A.R. Damasio, J. Baudrillard, J.P. Carse, R. Girard, F. Héritier, E. Morin, il se trouvera incité à découvrir ensuite ses propres itinéraires ou chemins de traverse.
Le lecteur sera également confronté à des aspects très concrets de pratiques introduites en clinique par l’auteur et ses collaborateurs sous le nom d’« Objets Flottants » qui est aussi le titre du livre qu’il a co-écrit avec Yveline Rey. Il y trouvera aussi des références à la thérapie de couple selon les modalités décrites dans un autre ouvrage (Un et Un font Trois – Le couple d’aujourd’hui et sa thérapie), modalités qui incluent le protocole invariable de thérapie de couple. Ce qui ne peut être énoncé verbalement par les demandeurs d’aide y trouve un mode d’expression très précis, doué d’évolution créative, de « poïésis », dans le langage analogique, dans le langage du corps.
La partie centrale de l’ouvrage est consacrée aux demandeurs d’aide, donc à « ceux que nous rencontrons ». J’ai particulièrement eu plaisir à y redécouvrir des textes intitulés :
- La Société Post Moderne peut-elle faire l’économie du couple ?
- Être parents aujourd’hui. Performance d’un rôle ou vécu d’un état.
- Fratrie sans fraternité.
Dans le premier de ces chapitres, en praticien des premières heures, Philippe Caillé réfléchit à l’évolution du couple contemporain dans sa dimension de protection des conjoints ; dans le second, il considère les dilemmes des nouvelles constellations familiales en contraste de ceux bien connus de la famille traditionnelle. Enfin dans « Fratrie sans Fraternité », il nous fait découvrir que le fait d’être frères ou sÅ“urs, s’il a ses avantages, présente aussi ses dangers et ses pathologies à connaître, d’où le concept de Fratritude, à rapprocher sans doute de celui de Négritude d’Aimé Césaire.
Ce n’est sans doute pas un hasard si, après avoir traité des fratries, les deux chapitres suivants concernent la formation : « Ceux que nous formons », dernière partie du livre renvoie en écho à la première : « Se penser thérapeute ». Ces deux sujets se complètent, encadrant la partie clinique en un avant et un après, montrant que pour l’intervenant, le travail clinique n’est pas un état stable. L’intervenant doit constamment se procurer du savoir pour pouvoir ensuite le transmettre, modifié par l’expérience et, espérons le, enrichi – ce que notre culture a peut-être tendance à oublier.
J’ai animé, plusieurs années durant, un groupe de formation avec Philippe Caillé, intitulé « Changer soi même pour aider les autres à changer ». Nous avons ainsi travaillé ensemble sur les propositions exposées dans les deux derniers textes de l’ouvrage, « Parcours de changement pour le systémicien en formation » et « Développement personnel en formation ». Le fonctionnement des petits groupes selon les modalités décrites dans ces textes, où les participants qui tous sont engagés dans des pratiques sociales ou thérapeutiques, se montrent attentifs et responsables les uns envers les autres et s’emparent soudain, dans un effort de découverte de soi et de l’autre, de « l’esprit » des objets flottants, est générateur d’émerveillement et d’optimisme.
Ce livre est particulièrement recommandé à tous ceux qui ont du mal à se poser cette question simple : « Quels sont les aspects de moi-même qui pourraient intéressants dans mes prochaines rencontres professionnelles ou personnelles ? ». Le Voyage en Systémique me semble donc être un bon guide pour un parcours de créativité et de liberté de penser.
Françoise Domenach