2008
Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux
L’adolescence en contexte
Introduction
Edith Goldbeter-Merinfeld
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L’adolescence est une étape de vie qui se passe rarement sans remous : elle bouleverse les habitudes, les vécus et les représentations de soi instaurés depuis l’enfance, aussi bien chez les jeunes eux-mêmes que chez leurs parents, l’entourage familial élargi et le réseau social. Ces bouleversements s’accompagnent parfois de souffrances, de troubles psychologiques voire psychiatriques, ou de désordres sociaux. Selon le contexte choisi pour comprendre et traiter ces problèmes, les prises en charges thérapeutiques se différentient. Nous avons demandé à différents psychothérapeutes de nous présenter leur lecture et mode d’approche des difficultés propres à l’adolescence. Si des points communs réunissent les différents auteurs autour de certains thèmes telles les questions de dépendance et d’autonomie, de limites, de positionnement des générations, chaque texte les aborde dans une perspective différente, illustrant bien ainsi la multiplicité des facettes de l’adolescence.
Comme étape de vie, l’adolescence ne concerne pas seulement l’individu qui en porte les signes physiques, mais bien son milieu. Edith Goldbeter-Merinfeld dresse ainsi le tableau de ce que Bouley et al. (2006) ont nommé la famille adolescente : l’ensemble du système familial est particulièrement bousculé au cours de cette période. Selon la place et la fonction de chacun dans les générations, les répercussions seront différentes, mais toujours, elles interagiront entre elles, amplifiant ou calmant ainsi les nouveaux désordres familiaux.
Michel Wawrzyniak & Gérard Schmit relèvent ensuite l’importance, dans le champ de la pédopsychiatrie, d’articuler la spécificité du fonctionnement mental des adolescents, laquelle relève de leur identité, avec leur place et leurs fonctions dans leur milieu naturel, qui relèvent de leur appartenance : interagissant les uns avec les autres, tous ces aspects se nourrissent entre eux et sont quasi indissociables ; ils interviennent dans la lutte que mène l’adolescent pour construire sa réalité. Ces auteurs explorent ensuite les différentes formes de luttes psychiques ainsi traversées, l’engagement qu’y met l’adolescent, et les implications de son environnement. Ils pointent la place prise par la virtualité à cette étape de vie, et dès lors les risques d’entrer dans l’irréalité voire dans la déréalisation. Ils évoquent aussi la fréquence des vécus dépressifs liés aux deuils successifs traversés durant cette période.
Luigi Onnis, Marco Bernardini, Carlotta Romano, Alessia Veglia soulignent deux faces essentielles de la réalité que l’adolescent doit connecter : la dimension psychophysique liée à sa propre croissance et l’évolution du corps familial. Ils relèvent que c’est au sein de l’interaction complémentaire entre ces deux pôles que s’inscrit le destin de l’adolescence, qu’il implique une construction progressive structurante ou qu’il s’oriente vers des problèmes psychopathologiques et des déviances.
Thérapeute contextuelle, Catherine Ducommun-Nagy reprend la théorie dialectique de la personnalité proposée par Boszormenyi-Nagy pour aborder la question de l’individuation de l’adolescent. Elle souligne que le concept de loyauté ne définit pas seulement une attache qui pourrait entraver le processus d’individuation, mais représente aussi l’une des sources de l’autonomie. En effet, toute transaction amène le sujet à se positionner soit comme agent (sujet de l’action) ou comme agit (objet de l’action) et permet dès lors d’établir une distinction Soi-Autre qui est indispensable pour la définition du Soi.
Michel Delage aborde l’adolescence en introduisant dans sa pratique systémique des éclairages issus de la théorie de l’attachement ; il décrit en particulier la manière dont des attachements organisés sur un mode insécure peuvent se développer dans les relations de l’adolescent avec ses différents partenaires, notamment ses parents et ses pairs. Il relève que c’est dans la mesure où l’adolescent sait pouvoir compter sur une base familiale de sécurité qu’il peut explorer d’autres attachements et entrer en conflit avec ses parents. Il conclut en soulignant que pour parvenir à être bien différencié, mieux individué et plus autonome, l’adolescent a besoin d’être suffisamment bien attaché.
Marie Delaye reprend, sur une base fort proche, les dysfonctionnements des processus d’autonomisation chez l’adolescent, en les illustrant à l’aide de trois vignettes cliniques. Elle relève que si au cours de l’autonomisation, la séparation du sujet de son contexte familial est un processus sain, elle devient dysfonctionnelle lorsque le détachement est critique.
L’adolescence ne concerne pas que le jeune ou sa famille, elle prend également appui sur le réseau de pairs comme vont l’exposer les textes qui viennent ensuite.
Ainsi, Philippe Guitton s’intéresse au rôle de l’amitié dans le cadre de l’originalité partagée qui marque souvent l’adolescence. Il souligne combien la culture communautaire secrétée par le groupe d’amis contribue à la construction d’une identité « pleine et entière » du jeune dans un contexte hors de la loi du père et plutôt groupal. Les adolescents créeraient ensemble un système spécifique commun et original où ils développeraient leur intimité. Avec les amis, déclare l’auteur, « l’enjeu est la co-création par des “semblables différents”, d’un style, d’un habitus, d’un ensemble de liens renaissant à chaque rencontre, sensibles aux cristallisations sociales que constituent certains héros promus, dans un espace familier, dans l’air du temps qui est non contraint. »
Conscients de l’importance des groupes d’amis des adolescents, les auteurs québécois Robert Pauzé, Jacinthe Couture, Éric Lavoie, Caroline Pesant, Carmen Beauregard, Stéphanie Mailloux & Marie Mercier en extraient des ressources pour la prise en charge de jeunes filles anorexiques. Relevant que ces patientes ont souvent tendance à s’isoler au fur et à mesure de la progression de leur mal, se privant ainsi de toute expérience correctrice, ces auteurs ont instauré un traitement impliquant le réseau d’ami(e)s de ces jeunes filles. Ils ont constaté que la réactivation de ces relations favorise une reprise significative et régulière du poids et une plus grande assurance sur le plan social. De plus, cette approche s’avère également bénéfique du fait qu’elle brise le silence établi dans le réseau autour de la maladie et permet d’aborder les difficultés sociales de l’adolescente.
Il me semble opportun de rappeler ici, en regard à ces textes se référent aux groupes de pairs dans le traitement d’adolescents en difficulté que si la fratrie est également un espace nourrissant pour le jeune en croissance, elle souffre parfois aussi des retombées des adolescences difficiles. Nous renvoyons à ce propos les lecteurs à l’excellent ouvrage de Jean-Clair Bouley, Patrick Chaltiel, Didier Destal, Serge Hefez, Elida Romano & Françoise Rougeul (2006).
Si les auteurs ont jusqu’ici abordé les adolescents à partir d’une lecture centrée sur l’individu, la famille où le réseau social, d’autres se sont également intéressés au lieu où ces jeunes peuvent être aidés lorsqu’ils vivent des difficultés. Nous savons combien, lorsqu’on parle d’appartenance et d’autonomisation, on touche aussi aux notions d’exclusion, d’inclusion, et donc de territoire.
Frédéric Mauriac & Natalie Depraz décrivent le mode d’intervention du service parisien d’urgence psychiatrique et de crise ERIC où il a été décidé de ne pas séparer l’adolescent en crise de son milieu familial mais de l’y maintenir et de refuser de souscrire à l’impuissance des parents face à cette situation de crise. Sensibles aux inversions des hiérarchies familiales dans ces situations qui génèrent parfois la violence, les auteurs repositionnent les rôles des parents, aussi bien dans leur relation que face à leurs enfants, en passant par le renforcement de leur autorité et non de la puissance. Par ailleurs, ils restaurent leur confiance en eux-mêmes en connotant positivement leurs compétences.
La prise en charge des problématiques qui se développent à - et autour de l’adolescence, inclut souvent le blâme implicite soit des parents, soit des jeunes. Si, en réaction, Frédéric Mauriac & Natalie Depraz insistent sur l’importance de requalifier les parents, Jean-Pierre Gagnier & Pierre Asselin évoquent les risques pour les adolescents de se voir stigmatisés par le biais de l’usage de pratiques d’évaluation et de contrôle de leurs conduites. Ils pointent combien ces jeunes sont sensibles à l’image d’eux qu’on leur renvoie, et à quel point les processus de désignation peuvent avoir des effets néfastes sur le développement de leur identité. Les auteurs décrivent la pratique qu’ils ont développée au Québec en intervenant auprès d’adolescents qualifiés jusque-là de multiproblématiques et de leurs familles, dans les lieux de vie où surviennent les problèmes (domicile, école, espaces de loisir). Ils proposent de remplacer les diagnostics produit par l’évaluation et qui seulement connotent, par des énoncés performatifs qui « sont » littéralement des actions qui modifient les choses.
Sensible également à la dimension sociale, Alain Marteaux pointe que les crises sociales et identitaires sont entremêlées à l’adolescence ; il déplore que la protection structurante de l’interdit soit affaiblie au profit de l’exigence de performance. La crise identitaire va pousser le jeune à chercher des limites chez l’adulte et se manifeste parfois par des états véritablement dépressifs souvent dissimulés derrière des comportements agressifs ou caractériels. Au niveau des prises en charges, cet auteur s’inspire des paradigmes constructivistes et plus particulièrement de l’approche des narrations de Michael White, et insiste sur la nécessité que l’intervenant s’engage dans la rencontre intersubjective avec l’adolescent sans considérer que son statut de thérapeute le dote d’un pouvoir.
Ayons ici une pensée pour Michael White, thérapeute du mouvement constructionniste social, dont nous venons d’apprendre le décès inopiné en avril 2008. S’inspirant de Derrida, ce thérapeute australien cherchait à déconstruire les « vérités » qui sont séparées des conditions et contextes de leur production (cf. Elkaïm, 1997, p. 17) et insistait sur l’importance d’amener les clients, grâce à des « conversations thérapeutiques » à construire des narrations alternatives aux récits intériorisant leurs problèmes. Pour plus de détails, nous renvoyons le lecteur aux textes d’Elkaïm (1995 ; 1997), de Zimmerman & Dickerson (1995) et de White (1997).
Conscients également de l’importance du contexte social, Catherine Guitton, Jean-Michel Jamet & Anne Parachout ont mis sur pied un service spécialisé en thérapie familiale, Espace Famille, situé sur la commune de Boulogne-Billancourt qui permet aux familles de bénéficier gratuitement des consultations d’entretiens familiaux. Dans ce cadre, ces auteurs ont installé des thérapeutes familiaux à l’intérieur du Commissariat de Police afin d’être plus accessibles à des familles dont un membre mineur est confronté à la police. Ces interventions sont proposées dans le temps même de la convocation de la famille à la police avec l’objectif de restructurer la situation et de tirer parti de l’état de crise sociale pour élaborer la crise familiale sous-jacente et éviter si possible l’enfermement du jeune et sa stigmatisation.
Si les crises adolescentaires débordent vers le contexte social et gagnent à être traitées en s’appuyant sur les différents réseaux sociaux qui entourent le jeune, il n’en est pas moins indispensable de prendre en compte les familles qui sont en premières lignes, tant du fait qu’elles vivent ces crises de près que parce qu’elles peuvent receler un réservoir de ressources susceptibles d’aider à leur résolution.
Dans cette optique, le sociologue David Le Breton se penche sur les conduites à risque des adolescents en constatant qu’aujourd’hui, l’impact de la transmission et de la filiation est affaibli du fait des positionnements des pères plus en copains qu’en aînés, et de la fragilisation des relations conjugales qui aboutissent souvent à des séparations. Il remarque que les différences générationnelles s’estompent au profit de relations entre pairs au sein des familles et que l’enfant comme l’adolescent y deviennent d’emblée égaux aux autres, adultes dès le départ en quelque sorte, et donc sans nécessité d’être éduqués ni de recevoir des repères ou des limites. Dans un tel contexte, la question de la définition de l’identité et des interdits devient problématique, ajoute cet auteur qui développe l’importance de poser les repères, responsabilité qui incombe aux aînés.
Patricia Garel aborde ensuite une pathologie qui touche précisément les limites : l’automutilation ; selon elle, ce trouble met en relief l’ambiguïté de la douleur et du plaisir, de la continuité et de la rupture, de la mort et de la sexualité, la complexité de notre rapport à autrui. Elle souligne aussi que se blesser ainsi rappelle aux adultes ce qu’ils ont raté, appelle à la reconnaissance de leurs torts et exige réparation. Elle relève aussi combien la sensibilité de ces adolescents à tout mouvement de l’intervenant est extrême et se situe au-delà des mots, ceci impliquant que ce dernier témoigne de son authenticité, de son respect et son désir sincère de comprendre.
Denis Vallée aborde un autre témoignage du mal-être de l’adolescent : la tentative de suicide. Il propose de la comprendre comme une préfiguration du prochain départ de l’adolescent hors du cercle de famille, qui permettrait au système familial de tester ses propres capacités à supporter ce départ. Il rappelle que pour les thérapeutes systémiques, la tentative de suicide est une tentative d’autonomie qui est vécue par l’ensemble du système comme une menace de séparation de la famille d’origine. Elle entraîne donc une crise à tous les niveaux relationnels du système familial. Ce passage à l’acte vient en lieu et place d’un discours qui ne peut se tenir dans la famille à ce moment particulier de son cycle vital ajoute l’auteur.
Une autre problématique récurrente durant l’adolescence concerne les consommations de drogues : Myriam Cassen & Jean-Michel Delile abordent les usages problématiques de substances avec ou sans dépendance, en déplorant que dans ces cas, contrairement à leur entourage familial, les adolescents ne sont que très rarement demandeurs de soins, ce qui rend difficile leur adhésion initiale et leur maintien en traitement. De plus, les mineurs consommateurs occasionnels ou réguliers ignorent souvent ou dénient la dangerosité de ces conduites. Les auteurs insistent dès lors sur la nécessité de s’assurer de la collaboration des familles. Ils proposent une manière d’évaluer les modes de consommation de substance, leur nature et de repérer les troubles psychologiques voire psychiatriques afférents.
Nous espérons que ce kaléidoscope varié mais non exhaustif, à l’image de son objet insaisissable et imprédictible – l’adolescence – inspirera les professionnels dans leurs prises en charge des familles d’adolescents en souffrance.
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BOULEY J.-C, CHALTIEL P., DESTAL D., HEFEZ S., ROMANO E. & ROUGEUL F. (2006) : La famille adolescente. Conversation thérapeutique. Érès, collection Relation, Toulouse.
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ELKAÏM M. (1995) : Constructivisme, constructionnisme social et narrations : aux limites de la systémique ? In ELKAÏM M. (dir.) : Panorama des thérapies familiales. (p. 507-527). Seuil, Paris.
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ELKAÏM M. (1997) : Du constructivisme au constructionnisme social : un rappel historique. In GOLDBETER-MERINFELD E (dir.) : Constructivisme et constructionnisme social : Aux limites de la systémique ? Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux 19 : 13-26.
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WHITE M. (1997) : Thérapie et déconstruction. In GOLDBETER-MERINFELD E (dir.) : Constructivisme et constructionnisme social : Aux limites de la systémique ? Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux 19 : 153-188.
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ZIMMERMAN J.L. & DICKERSON V.C. (1995) : Les narrations en psychothérapie et le travail de Michael White. In ELKAÏM M. (dir.) : Panorama des thérapies familiales. (p. 533-554). Seuil, Paris.
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Thérapeute systémique, enseignante et formatrice. Université Libre de Bruxelles et Institut d’Etudes de la famille et des Systèmes Humains.