Accueil Revue Numéro Article

Cahiers d'économie Politique / Papers in Political Economy

2001/2-3 (n° 40-41)



Article précédent Pages 139 - 176 Article suivant
1

La présente contribution s’organise autour de 30 rubriques que le lecteur peut parcourir dans l’ordre qui lui convient, au gré des titres et des numéros indiqués ci-dessous. On signale dans plusieurs rubriques la connexité entre certains paragraphes (§) qu’il y aurait intérêt à lire à la suite pour rendre le cheminement de la lecture plus aisé.

  1. Enjeu

  2. Transactions

  3. Agrégats nominaux

  4. Trois espaces de valorisation

  5. Circularité formelle

  6. Décalages temporels

  7. Proposition de modèle

  8. Institutions

  9. Coutumes collectives

  10. Habitudes privées

  11. Capital

  12. Contraintes

  13. Valeurs transactionnelles

  14. Est-ce bien "raisonnable" ?

  15. Dynamique de l’incertitude

  16. Économie monétaire

  17. Crise

  18. Régulation des pouvoirs

  19. Facteurs limitatifs

  20. Politique économique

  21. Variable de commande

  22. Faisabilité

  23. Désagrégation

  24. Conventions statistiques

  25. Hiérarchies

  26. Conflits

  27. Concurrence imparfaite

  28. Régulations locales

  29. Finalité

  30. Actualité

1 - Enjeu

2

L’institution doit être entendue ici comme l’ensemble des règles qui gouvernent les comportements humains à un moment donné. Et l’institutionnalisme sera ce mode particulier d’analyse économique qui met en relation l’homme et la marchandise par l’intermédiaire des règles en question. Il s’agit donc d’une approche qui élargit le champ de l’économie au-delà de la seule sphère des marchandises et des prix. Car l’interaction des comportements à propos des marchandises génère une modification des anciennes règles et l’apparition de nouvelles. Toutes ces règles ne sont d’ailleurs qu’imparfaitement compatibles entre elles, d’où cette reproduction continuelle de conflits spécifiques entre des projets et des routines avec les effets qui s’ensuivent sur le rythme de production et d’échange des marchandises elles-mêmes. En pleine révolution marginaliste de la fin du dix-neuvième siècle, l’institutionnalisme esquisse donc une alternative à la pure analyse économique qui permettrait de faire retour à l’économie politique des origines. On trouve dans Commons deux composantes essentielles de cette nouvelle problématique : ne pas faire de l’institution un cadre préalable comme il est d’usage dans les analyses dominantes, mais la considérer comme un élément qui varie sous l’effet des conflits qu’elle suscite entre les acteurs ; et ne pas accepter la soit-disant neutralité descriptive des théories économiques, mais confronter les critères normatifs permettant de porter un jugement sur l’objet analysé. Une telle problématique institutionnelle est susceptible d’applications à une multitude d’objets économiques : Commons, choisit de l’appliquer aux "transactions" économiques, entendues comme l’ensemble des droits et obligations qui se nouent et se dénouent entre les acteurs sociaux à propos de la propriété. On verra au §16 que cela définit exactement l’économie monétaire.

3

La première caractéristique de la nouvelle problématique concerne donc les rapports de causalité réciproque entre ces deux pôles que sont respectivement les actions collectives, générées par le système institutionnel dans son ensemble, et les actions directement imputables à des acteurs particuliers. Les formes de cette "causalité circulaire [2]  La causalité circulaire est une expression reprise... [2] " se modifiant constamment, la figure qui peut le mieux la représenter sera non pas la boucle mais la spirale. En introduction de son Institutional Economics [3]  Toutes les indications de pages figurant dans le texte... [3] , Commons fait profil bas, annonçant qu’il n’apporte rien d’analytiquement nouveau mais seulement un autre regard (8), qui pondère les différents acquis de deux siècles d’analyse économique. L’institutionnalisme se définirait ainsi par une problématique consistant à puiser dans l’histoire de la pensée économique, comme dans une boîte à outils, pour agencer les instruments d’analyse disponibles selon un ordre nouveau. On ne saurait pourtant se limiter à cet objectif minimal et la lecture de Commons montre que son projet était de fait bien plus ambitieux, sans qu’il en ait appréhendé cependant les conditions de son accomplissement. Or il me semble que l’institutionnalisme n’aura quelque chance de devenir un programme de recherche alternatif aux analyses dominantes que s’il entend faire progresser l’analyse dans quelques domaines où ces dernières s’avèrent particulièrement faibles. A partir de Commons, de telles avancées me paraissent à sa portée en deux domaines principaux. Le premier consiste à décortiquer explicitement le "sophisme de composition" entre la totalité sociale et ses parties constitutives, rendant ainsi sans objet la querelle des méthodes entre individualisme et holisme. Il est aussi capable d’enrichir l’analyse dynamique en ne se contentant plus d’en faire le résultat d’un jeu sur les décalages de périodes (§6) mais en la fondant essentiellement sur une tension renouvelée entre deux champs de phénomènes ayant chacun leur logique propre (§15). La séparation conflictuelle et la coopération intégratrice sont ces deux logiques qui se confrontent avec plus ou moins d’intensité selon les périodes et dont aucune ne saurait jamais triompher définitivement. "Our subject matter is the transactions of human beings in producing, acquiring, and rationing wealth by coopération, conflict and the rules of the game." (121)

4

Quant aux appréciations normatives sur le processus de valorisation dont je fais la seconde caractéristique de la nouvelle problématique, elles conditionnent largement le choix du type d’institution privilégiée dans l’analyse ainsi que la définition qu’on lui donne. On attendra donc de cette démarche qu’elle se fixe pour programme d’établir scientifiquement une typologie des institutions, discriminées explicitement en fonction des objectifs qu’elles sont susceptibles de produire dans le champ social. Car le déterminisme "naturel" qui voulait fonder l’existence quasi biologique de lois universelles en économie n’a plus cours dans cette approche puisqu’on y montre les biais "artificiels" que l’action humaine introduit en permanence dans les automatismes, et qu’on y cherche même analytiquement les conditions appropriées à de plus efficaces interventions. Il s’agira en somme d’établir une théorie de l’économie mixte qui endogénéise les interventions socio-politiques dans le fonctionnement des marchés dont on renonce à modéliser les normes de perfection et de pureté. Le dernier chapitre des Institutional Economics est très significatif de ce point de vue : il ouvre sur une comparaison des systèmes politiques. Tout le travail de Commons conduit ainsi à cet aboutissement normatif du choix d’un capitalisme "raisonnable", permettant d’éviter les effets néfastes qu’engendrent les conglomérats et les groupes de pression, devenus plus puissants que l’État lui-même, et qui empêchent tant le marché que la démocratie de fonctionner correctement. De leur fait, le "capitalisme bancaire" connaît une répartition trop inégale des richesses (898) et une irrégularité excessive de leur accumulation (896). Le risque qui s’ensuit pour les États-Unis est une dérive vers des régimes politiques dictatoriaux, de type communiste ou fasciste, dont la nature commune est de vouloir éliminer à la fois l’incertitude et la liberté.

5

Ayant posé a priori que toute analyse économique doit émettre des jugements au-delà de la simple description des situations, Commons dénonce tout à la fois le paradigme libéral et le paradigme étatique [4]  La référence en matière d’ordre dirigiste est le mercantilisme,... [4] . L’ordre socio-économique n’est pas le produit instantané d’une libre confrontation marchande régie par de la concurrence pure et parfaite ; et il ne résulte pas davantage des injonctions souveraines sans lesquelles les acteurs s’entre dévoreraient. Notre auteur invite donc à faire un choix sociétal, et l’enjeu de son ouvrage consiste à établir les conditions d’élaboration d’une fonction de préférence collective (ou de "bien commun") à propos de ce qu’il appelle les transactions. Replacé dans le contexte d’aujourd’hui, ce travail présente l’immense mérite de rappeler qu’il existe aux États-Unis une tradition régulationniste qu’on ne saurait imputer seulement aux divers courants du socialisme européen. Mais pour que cette tradition puisse retrouver quelque influence dans le pays qui est maintenant au cœur du libéralisme mondial, il importe de se couler dans le pragmatisme ambiant. Deux prescriptions semblent ainsi s’imposer. Il faut éviter d’abord de mener le combat institutionnaliste sous la bannière de Veblen dont le discours, tellement plus sympathique à la gauche européenne, reste cependant inaudible aux États-Unis dans l’état actuel des choses. Il convient en outre de ne pas se crisper sur une défense inconditionnelle de la régulation d’État, qui n’est qu’une forme historique ou géographique particulière de la régulation. Contre une marchandisation à outrance et sans principe des relations sociales, on sait avec Commons qu’il existe aussi des opportunités pour les acteurs d’en contrôler le développement par eux-mêmes et d’en atténuer les nuisances par une libre participation à des processus de négociation et de production de règles collectives.

2 - Transactions

6

Les transactions consistent en des transferts de droits de propriété entre des groupes sociaux d’intérêts communs et d’objectifs similaires (737), transferts qui se manifestent par des modifications dans les positions créditrices et débitrices des uns par rapport aux autres au cours de la période considérée. "The équation of exchange (J.C.) if we place it in the transactions at the présent point of time, is always an équation of exchange of titles of ownership." (513) Je ferai ici l’hypothèse que Commons n’utilise pas gratuitement le terme d’équation des échanges sans imaginer qu’une certaine formalisation mathématique de son propos serait bien venue. Son programme de recherche énonçait d’ailleurs quelques pages plus haut (483) : "Thus a debt instead of commodity becomes the subject-matter of a science that would unite in one functional relation of mutual dependence (LG) the production of wealth, the relative scarcities of wealth and of money, and the laws or property." Je tenterai donc de prendre Commons au mot en proposant de traduire son propos à l’aide d’une seule équation fonctionnelle qui expliquerait toutes les valeurs possibles que peuvent prendre à chaque instant les trois composantes essentielles de l’économie des transactions : les raretés, les règles et les dettes. On admettra une seule concession à la complexité : l’équation du "modèle" présentée au §7 sera une fonction de fonctions. L’intérêt d’un tel formalisme est de pouvoir représenter de façon synthétique toutes les variations possibles de chacune des variables en question et de tirer d’éventuelles conséquences analytiques à partir de l’observation des configurations limites. Pour garder une distance critique vis-à-vis de cette démarche quelque peu réductrice, on se souviendra de la réaction amusée de Simiand prenant connaissance de la façon dont John (futur sire) Hicks tentait lui-même de résumer en une simple équation sa grande œuvre sur le salaire, la monnaie et les prix : "Évidemment, il suffisait d’y penser. Que n’ai-je économisé tout un volume et le travail qu’il m’a coûté!"

3 - Agrégats nominaux

7

Commons estime qu’il n’appartient pas à l’analyse économique de s’intéresser au caractère matériel des choses, non plus qu’à leurs formes d’appropriation physique par les acteurs économiques, ou aux besoins particuliers qu’elles peuvent satisfaire. Sa vision de la société économique n’est pas faite essentiellement de substances, mais s’organise autour d’instances. L’instance langagière constitue la principale d’entre elles, et sa nature consiste à exprimer toute chose dans le langage de la monnaie. Des titres de propriété dématérialisent les relations que les hommes entretiennent à propos des richesses. Et des prix monétaires homogénéisent l’ensemble de ces richesses, les réduisant à du chiffre pur qui s’inscrit dans des comptes et fait l’objet de calculs. Dans un premier temps de l’analyse, on peut donc traiter les causalités à l’œuvre dans le système des transactions par le biais de grandes masses ou agrégats de valeurs, appréhendées au niveau d’une nation tout entière, abstraction faite de toutes les spécificités matérielles que recouvrent ces grandes masses. "We start our économic theory… with debt instead of commodity" (483), sachant que ces dettes sont des catégories "as objective as commodities themselves" (523), car elles matérialisent des droits de propriété sur des marchandises ou des paiements futurs. A priori, l’approche par grands agrégats nationaux se justifie puisque Commons conçoit la nation au plan économique comme l’expression d’un arbitrage entre des stratégies dynamiques et des stratégies routinières a produit une distribution plus ou moins "raisonnable" des droits et obligations entre les divers acteurs sociaux (634). Ce n’est qu’après avoir posé les relations fonctionnelles du modèle qu’on verra (aux §23 et suivants) comment décomposer ces grandes masses monétaires en un ensemble de transactions particulières.

4 - Trois espaces de valorisation

8

Pour les besoins de l’analyse, Commons délimite trois domaines distincts dans lesquels le mode d’évaluation des richesses s’effectue de façon spécifique. L’auteur attribue d’ailleurs un statut de théorie pure à cette analyse multipolaire du processus de valorisation [5]  Commons 1936/1996, II : 497. Dans Commons, 1923a/1996,... [5] . Cette approche me paraît essentielle en effet pour la raison qu’elle se situe au niveau des instances fonctionnelles (de valorisation), et non pas des substances matérielles qui leur sont sous-jacentes : les types d’objets produits, les procédés techniques utilisés, les formes d’organisations sociales.

9

Dans la proposition de modèle que nous allons formuler (§7) pour rendre compte du travail de Commons, trois fonctions algébriques auront pour dessein de symboliser séparément chacune de ces instances particulières. La première concerne les actions individuelles, portées par des spéculations sur l’avenir, ou prospections : le processus valorisation s’y fonde sur une appréciation subjective et propre à chacun des acteurs. C’est le champ des hétérogénéités radicales. La deuxième instance est celle des régulations politico-administratives, portées par des préoccupations collectives sur le risque de système que font courir les conflits. C’est le champ des institutions qui tend à homogénéiser les valeurs et à rendre compte de tout ce que les acteurs ont en commun. La troisième instance résulte de la tension entre les deux logiques de valorisation qui précèdent ; c’est le champ des sanctions comptables qui enregistrent les valeurs non intentionnelles et les fluctuations involontaires des transactions. A tout moment, il existe une configuration du "jeu" socio-économique qui résulte de l’état des règles au moment considéré et des idées que se font les acteurs sur l’évolution du jeu. Cette formalisation ne doit pas laisser croire cependant que les analyses de type institutionnaliste s’apparenteraient à la théorie des jeux, car le cadre d’analyse de cette dernière est beaucoup trop contraignant [6]  Ainsi que le dit Hodgson, 1988 : 145, la théorie des... [6] . Dans le jeu concurrentiel qu’on analysera au §27, les conditions du jeu se modifient à mesure que les stratégies sont mises en œuvre.

5 - Circularité formelle

10

Le modèle à trois fonctions que je propose pour rendre compte des analyses de Commons présente dans sa forme structurelle deux caractéristiques principales : il est circulaire et séquentiel. L’aspect séquentiel est traité au §6, tandis que son aspect circulaire résulte de ce que chacun des trois domaines de l’analyse dont nous venons de parler (§4) trouve sa représentation dans une fonction qui associe la variable clé du domaine avec une certaine combinaison des variables issues exclusivement des deux autres domaines. Les paramètres de l’équation fonctionnelle qui caractérise un domaine mesurent ainsi l’impact respectif qu’exercent sur lui les variables clés des domaines connexes. Quant aux dérivées de cette même fonction (supposée dérivable), elles mesurent le degré de complémentarité ou de substituabilité dont font preuve ces variables clés quand on les saisit à un instant précis de leurs variations. La même analyse étant formellement transposable à l’un ou l’autre des trois domaines, on peut donc faire tourner le modèle dans un sens ou dans un autre, selon le point de vue auquel on se place : soit que les fluctuations résultent du couple spéculations/régulations, ou que le couple fluctuations/régulations produise des spéculations, ou encore que les régulations résultent elles-mêmes d’arguments explicatifs issus des deux autres domaines. Cette dernière optique présente un intérêt tout particulier, comme on le voit au §8. On pose en effet qu’il existe un mécanisme de production des règles institutionnelles en conséquence d’une certaine configuration des fluctuations et des spéculations, ce qui tranche avec l’analyse dominante en économie où l’on raisonne généralement à l’intérieur des contraintes institutionnelles, tout en renvoyant à d’autres disciplines l’étude de leurs transformations. Le caractère normatif du programme de Commons et des institutionnalistes s’exprime au contraire dans une conception politique de l’économie qui ouvrent sur des perspectives d’analyses (sociologiques, anthropologiques, etc.) de la gestion non marchande des conflits.

6 - Décalages temporels

11

Commons émaille son discours d’une multitude de considérations sur la temporalité qui oblige à ne pas imputer la dynamique de son modèle aux seules tensions qui se font jour entre les trois systèmes de valeurs, conjoncturelles, spéculatives et administrées. "Cause and effect are of the essence of économics and of its principle of willingness, which accomplishes future ends by timely control of the present limiting factors." (648) Chacune des trois fonctions du modèle exposé au §7 comporte donc des séquences chronologiques entre passé, présent et futur qui prennent la forme de décalages temporels entre les différentes variables clés. Cela définit des équations de récurrence, et suggère même la possibilité d’un modèle auto-régressif dans la mesure où, par combinaison en chaîne de retards échelonnés sur les trois équations, chaque variable se trouve expliquée en partie par des valeurs qu’elle a prises elle-même antérieurement.

12

Cette dépendance des valeurs actuelles par rapport au chemin déjà parcouru antérieurement écarte la problématique de maximisation ponctuelle en fonction des seules valeurs du moment. Des rémanences, et donc des rigidités, s’installent en effet dans le schéma. Observons cependant qu’en fonction de la valeur prise par les différents paramètres et selon aussi la façon dont s’emboîtent les divers décalages temporels, l’impact des valeurs passées (ou futures) sur les valeurs actuelles s’estompent plus ou moins (dans certaines configurations, il pourrait s’enfler au contraire). Formellement, le fait de constater une densification (ou un allégement au contraire) des périodes passées (ou futures) dans l’explication du contenu de la période présente pourrait donc s’interpréter comme étant le signe d’une modification dans la vitesse du temps qui passe.

13

Par commodité de présentation, on choisit d’exprimer les relations fonctionnelles du modèle sous une forme qui fournit la valeur de chacune des trois variables au même moment to. Il va de soi cependant qu’on obtiendra pour chacune d’elles les valeurs fonctionnelles de n’importe quelle autre période d’observation (antérieure ou postérieure à to), en décalant simultanément l’indice de période du même nombre de rangs pour toutes les variables qui sont impliquées dans l’équation considérée. Cette conservation des décalages signifie que la structure du modèle ne se modifie pas dans le temps de l’analyse. On fournit au §24 des précisions sur ce que doivent être concrètement les périodes d’enregistrements des valeurs comptables, mais on perçoit déjà que la problématique des transactions implique une temporalité des phénomènes qui corresponde aux vicissitudes quotidiennes de la vie des affaires, impliquant donc essentiellement une analyse des cheminements de court et moyen terme.

14

Le système économique est saisi par Commons dans un régime particulier de son fonctionnement : le capitalisme bancaire des États-Unis de la fin du dix-neuvième et début du vingtième siècle, avec sa caractéristique d’alternances récurrentes dans la production des richesses. Son analyse n’a pas pour vocation de rendre compte par la même méthode des changements de régimes qui ont fait passer le système par une série de ruptures, de la rareté, à l’abondance, puis à cette alternance qui le caractérise maintenant (788). Le passage d’une dynamique de court/moyen terme à celle des stades historiques d’évolution n’est pas pensé chez lui comme problème méthodologique. Et je ne considérerais pas que son schéma pluriséculaire de transformation des industries de la chaussure fournisse une pièce majeure dans les dispositifs théoriques permettant de penser l’évolution [7]  En 1934, Commons tient cependant à reprendre (764-765)... [7] . De même que ses quelques références à l’anthropologie (590, 458, 475) ne me paraissent pas suffisantes pour fonder une vision historique de la transformation des systèmes [8]  Voir Maucourant, 1993 : 214, pour une interprétation... [8] . On ne saurait nier toutefois que les préoccupations de ruptures soient présentes dans l’analyse de Commons : mais elles y figurent seulement comme problème politique. Communisme et fascisme sont ainsi des occurrences toujours possibles à l’intérieur même de sa logique des cheminements de court terme dont la rupture dépend de la façon dont les institutions et les transactions s’adaptent mutuellement les une aux autres.

7 - Proposition de modèle

15

Voici les trois équations du "modèle Commons" qui pourraient représenter de manière stylisée sa pensée sur le "système transactionnel de valorisation." (510)

16

La fonction de régulation (1) : Ito = ƒ (Tt-1 ; It-1)

17

La fonction de prospection (2) : Pto = g (Tt-1 ; Ito)

18

La fonction de transaction (3) : Tto = h (Pt-1 ; It-1)

19

Ce modèle global ne s’inscrit pas dans une problématique d’équilibre général dont Commons estime qu’il est une fiction sans portée opératoire en raison de son aspect instantané, concurrentiel et dépourvu de relations causales [9]  Les références critiques à l’équilibre général sont... [9] . D’ailleurs, la fonction du prix n’est pas d’harmoniser naturellement des échanges anonymes mais de mesurer les dettes qu’ont générées des stratégies de pouvoir personnalisées (477). Cela explique que chacune de nos trois fonctions puisse s’exprimer formellement dans le même langage monétaire. Qu’il s’agisse de la production de règles (en 1) ou de l’élaboration de projets (en 2), c’est toujours d’une redistribution de droits sur la propriété des richesses dont il est question. Les dettes qui s’y engendrent à l’occasion seront plutôt de nature sociale dans le premier cas et plutôt privée dans le second, mais leur évaluation à toutes deux dépendra de la façon dont a fonctionné le modèle des transactions monétaires dans la période considérée. Dans l’état du capitalisme où le trouve Commons, ce sont les banques qui opèrent la médiation entre les deux catégories de dettes et sont donc au cœur du système des évaluations monétaires, comme on l’explique au § 16.

20

Dans notre modèle, on notera l’absence d’une fonction de consommation ou d’utilités individuelles qui est la caractéristique des théories de l’économie "domestique" (85). Commons la récuse pour la raison qu’elle ignore les interactions de l’acteur avec son environnement, comme le font Bentham et ses successeurs (233). A sa place, on pose une fonction de régulation qui incorpore plus ou moins de contraintes collectives. Cette fonction est le pivot normatif de toute l’analyse de notre auteur, puisqu’elle lui permet d’introduire des palliatifs institutionnels ayant pour objet d’organiser volontairement un certain équilibre des transactions [10]  Dans le texte de 1934, le terme "regulate" est à la... [10] . La question de savoir si cette volonté aboutit à des résultats effectifs ou non dépendra de la façon dont le modèle aura fonctionné dans la période considérée. Dans ce modèle, il n’existe pas non plus à proprement parler de fonctions d’investissement (en machines), l’activité d’entreprise étant mieux exprimée par une fonction de prospection qui vise à l’accaparement de pouvoir économique par le biais de cette figure centrale qu’est le "capital intangible", comme on le verra au §11. A une fonction de production de richesses matérielles (wealth) de l’économie "d’ingénieur" qui se préoccupe, depuis Smith (185), de l’efficience technique à prix constant, notre modèle substitue enfin la fonction de transaction. Celle-ci enregistre comment se redistribue la propriété des valeurs économiques (asset) entre débiteurs et créanciers. "Wealth is increased by increasing the ratio of ouput to input, assets by increasing the ratio of income to outgo" (301). La façon dont on y est parvenu n’est en rien "naturelle" : elle peut faire l’objet de jugements critiques, de débats et de politiques correctrices : c’est le lieu même de l’élaboration des préférences collectives et aussi le lieu de l’interrogation sur la légitimité des procédures de son élaboration. Avant de revenir sur cette question fondamentale au §30, examinons tour à tour le contenu de chacune de nos trois fonctions.

8 - Institutions

21

L’équation de régulation (1) enregistre le jeu des règles d’action collective, dénommées institutions. Les institutions sont donc constituées d’un ensemble de données opératoires qui bornent le champ des possibles et structurent l’expérience de tous les acteurs. Ces règles présentent deux caractéristiques principales. Elles résultent tout à la fois d’une volonté discrétionnaire de contrôle social de la part de l’instance politique et d’une prégnance irréductible de la psychologie sociale qui rend plus ou moins effective la volonté de contrôle en question : l’institution libère ou asservit selon les circonstances [11]  On notera que Commons se réfère de façon sélective... [11] . Par ailleurs, si les règles de l’action collective ne sont pas négociées sur un quelconque marché, la redistribution marchande des dettes et créances en constituent cependant l’enjeu. On peut donc évaluer quantitativement la présence de ces règles par les effets qu’elles produisent dans la période considérée sur les transactions monétaires [12]  C’est ainsi que l’abolition de l’esclavage en 1863... [12] . Les valeurs inscrites dans cette fonction sont cependant de pures conjectures (ex ante) dans la mesure où les acteurs ignorent les réactions qu’elles vont aussitôt provoquer. Ces valeurs ont une potentialité de survenir telles quelles tant que la période des réalisations n’a pas fini de s’écouler, mais à la clôture des comptes, elles se résorbent finalement en des valeurs objectives qui s’enregistrent effectivement dans la rubrique des transactions (de la troisième équation du §7).

22

La fonction ƒ de régulation explique comment se forment les règles redistributives dans la période où se situe l’analyse (t0), en fonction de l’état des règles (I) et des valeurs conjoncturelles (T) enregistrées dans la période écoulée (t-1). Pour exprimer formellement que l’impact des comportements individuels sur la production de règles collectives est relativement mince, je propose un artifice d’écriture qui aboutit à traiter cette fonction différemment des deux autres. En effet, on n’y trouve pas les prospections sur l’avenir (P) que les acteurs élaborent dans la période présente (t0), de sorte que la variable que l’on cherche à expliquer ici ne résulte pas (à la différence de ce qui se passe pour les deux équations suivantes) d’une combinaison des deux autres variables clés de l’analyse. Ces prospections ne sont pas cependant tout à fait exclues du processus de production des règles, mais elles n’y interviennent que de façon indirecte, comme on le voit en remplaçant l’argument Tt-1 par sa valeur dans l’équation (3), selon la règle des décalages indiquée au §6. Il en résulte que It0 dépend tout de même d’une certaine manière de (Pt-2), sous l’effet d’une combinaison de fonctions (ƒ (g)). L’effet des spéculations sur la production de règles ne peut ainsi passer que par l’inscription effective dans les comptes des résultats qu’elles ont produits : de fait, elle passe par des corrections d’erreurs entre ce qui s’est effectivement réalisé en t0 et ce qui avait été anticipé deux périodes avant. C’est là une façon d’accorder tout de même un certain rôle aux volontés de pouvoir des acteurs privés dans la transformation des règles institutionnelles, ce qui me paraît conforme à l’option de Commons qui refuse, contrairement à Veblen par exemple, d’abandonner les règles à leur propre logique interne [13]  Cette remarque comparative est due à Gislain, 1996 :... [13] .

23

S’agissant des arguments qui composent la fonction de régulation, le premier est de nature "artificielle" (Tt-1) : il figure la réaction volontaire à une certaine restructuration des droits de propriété survenue dans la période précédente ; le second est récurrent (It-1) : il exprime l’auto-correction ou l’auto-renforcement du système des règles par lui-même, en référence aux règles précédentes. On établit ainsi une certaine relation entre ce qui institue et ce qui est institué ; il est des cas où les règles deviennent des conduites et d’autres où ce sont au contraire les conduites qui deviennent des règles. La façon dont chacun des deux arguments de notre présente fonction opère est précisée dans les §9 et §10, mais on voit déjà que selon la pondération respective qu’on attribuera à l’un ou l’autre, on obtiendra des réponses différentes à la question très controversée sur le caractère plus ou moins spontané de la coordination entre les stratégies des multiples acteurs privés.

9 - Coutumes collectives

24

Comment interpréter la présence de l’argument T dans la fonction de régulation du §7 ? Elle signifie que la variation des valeurs régulées de période en période dépend partiellement de la configuration du système global des transactions. La production de règles se trouve en quelque sorte soumise au principe de précaution. Dans certains cas, les acteurs privés sont incapables en effet d’aboutir par eux-mêmes à un règlement négocié de leurs transactions, ou bien ils produisent sans intention particulière des transferts de droits entre des tiers sans que ceux-là les aient désirés. Pour se prémunir contre de tels inconvénients qui pourraient être fatals au système dans son ensemble, l’institution exerce un contrôle "souverain" au nom de la collectivité. Elle instaure d’autorité des règles contraignantes qu’elle impose au besoin par la force et qui deviendront, dans les termes de Commons, des "coutumes" collectives (153, 702). Leur intérêt consiste à introduire une certaine sécurité dans la marche des affaires, car elles peuvent être anticipées à peu près correctement par les acteurs. Globalement, elles sont stabilisantes.

25

Le processus de création des règles autoritaires étant soumis aux modalités conjoncturelles du conflit pour les richesses T, il est discontinu par nature et soumis sans doute à des effets de seuil. Cette viscosité se lit en remplaçant l’argument T par sa valeur tirée des deux autres fonctions, avec la règle de décalage indiquée au §6. Il suit que Tt-1 dépend de Pt-2 selon l’équation (3) et donc de Tt-3, selon l’équation (2). On constate ainsi que la norme collective réagit aux modifications conjoncturelles en sautant une période sur deux : Ito = i (t-1, t-3, t-5, …), avec i exprimant la combinaison fonctionnelle de ƒ, g et h. Remarquons enfin que l’annulation de l’influence de l’argument T dans la fonction institutionnelle I qualifierait une économie produisant toute seule ses propres mécanismes d’autorégulation, par la force des habitudes acquises et sans instance supérieure de limitation aux prétentions des plus puissants. C’est le paradigme d’un ordre spontané, surgissant naturellement pour coordonner toutes les stratégies des acteurs sans qu’ils aient besoin d’en délibérer.

10 - Habitudes privées

26

Avec le second argument (It-1) de l’équation de régulation, on se situe dans le domaine des règles d’usage qui s’imposent collectivement sous l’effet du conditionnement des acteurs par eux-mêmes. Les habitudes privées s’engendrent d’elles-mêmes par un effet d’imitation et de répétition (239, 701). Un processus auto-régressif est ici à l’œuvre puisque les valeurs usuelles (i.e. normales) du moment s’expliquent par un échelonnement des valeurs normales antérieures, sans limitation d’horizon (car It-1 dépend à son tour de It-2 etc.). Ce processus est de nature continue et il se renforce sous l’effet de l’argument décrit au §9, puisque (Tt-1) fait lui-même intervenir les règles, en vertu de l’équation (3), où Tt-1 = h (It-2) par décalage d’une période. Ainsi l’ancrage des règles dans les mentalités est d’autant plus fort que les périodes s’accumulent depuis leur apparition. En conformité avec la pensée de Commons, cet emboîtage de périodes exprime formellement qu’il existe à tout moment une variété d’institutions qui sont inégalement contraignantes. Ajoutons qu’on ne trouve rien chez notre auteur qui inviterait à introduire des ruptures dans ce processus récursif : ainsi qu’on l’a souligné au §6, le modèle Commons est du type cheminement séquentiel et sans ruptures. La transformation des règles juridiques peut elle-même participer de ce processus.

27

Une des particularités des pays de droit coutumier tels les États-Unis est de ne pas figer les solutions dans des Codes sensés résoudre par avance la totalité des cas possibles [14]  Selon Commons, ce système est difficilement compréhensible... [14] , selon une logique déductive plutôt qu’expérimentale (221). Les valeurs administrées par les juges sont ici d’une grande plasticité, s’adaptant sans cesse aux conditions changeantes du combat pour le pouvoir économique. "Working rules are continualy changing in the history of an institution" (71). Et cela d’autant plus que des procédures arbitrales s’interposent souvent dans la genèse des nouvelles règles, rendant le processus encore plus fluide. La doctrine du précédent exerce cependant une forte pesanteur dans l’évolution des valeurs institutionnelles par sa référence obligée aux sentences déjà prononcées dans des cas similaires (705). Pour les acteurs privés, cela présente au moins l’avantage de réduire l’incertitude qui pèse sur la valeur effective de leurs transactions futures. Nous revenons sur cette question au §28.

11 - Capital

28

L’équation des prospections (2) du §7 : Pt0 = g (Tt-1, It0) explique comment les spéculations que les acteurs élaborent à propos de leur avenir au cours d’une période donnée dépendent selon la combinaison fonctionnelle (g) des règles I de la période en question et des résultats conjoncturels T hérités de la période antérieure. La quantification des valeurs qui vont rendre compte des prospections mobilise deux mécanismes distincts : une procédure (d’actualisation) permettant d’évaluer dans les comptes d’aujourd’hui les valeurs dont on escompte la réalisation future, de sorte que "Futurity acquires a quantitative dimension in economics theory." (609) ; et un régime (discriminatoire) de concurrence dans lequel la nature des stratégies que mène chaque acteur est interprétée comme une volonté d’accroître son pouvoir au détriment des autres. Ce dernier mécanisme ne peut se traiter au niveau du modèle agrégé qui est le nôtre actuellement et nous le reportons au §27. Il nous suffit de savoir que les valeurs générées par la concurrence imparfaite peuvent dans le modèle Commons donner lieu à quantification : "If competition were idealy free, … there would be no measurable difference (LG) between competition and choice of opportunities." (331)

29

Considérons d’abord le rôle de l’argument T dans notre fonction de prospection. La dynamique du système des transactions est portée par les stratégies d’acquisition de droits dans l’avenir. "It is always the principle of Futurity that dominate human activity." (84) Or, ces stratégies résultent des prospections que les acteurs effectuent parmi les multiples opportunités qui se présentent en les accompagnant d’évaluations du risque qu’ils encourent. Mais ces stratégies sont elles-mêmes conditionnées par les situations antérieures auxquelles ils réagissent : les paris sur l’avenir, nous dit Commons, se basent toujours de quelque façon sur des données du passé [15]  Cette précision donnée explicitement dans Commons,... [15] . Les configurations comptables qui viennent d’être enregistrées entre les différents acteurs, sous la forme d’une redistribution des créances et des dettes (Tt-1) ouvrent des opportunités dont chacun tente de profiter à sa manière. Cette redistribution des droits oblige les acteurs à modifier leurs prospections, ce que Commons appelle des "transferts d’anticipation." (523) Si la dérivée partielle de cette fonction (g’) par rapport à T est positive, on est en présence de spéculations qui renforcent la tendance conjoncturelle ; une dérivée négative indiquera l’inverse.

30

Commons appelle propriété "intangible" l’actualisation au présent des valeurs transactionnelles dont on escompte la réalisation future : "Those expectations of future beneficial transactions…are economic quantities having value". Cette valeur virtuelle est à proprement parler celle du capital, considéré du point de vue des hommes d’affaires ou des actionnaires (865, 867) : c’est, en somme, la valeur boursière quand il existe un lieu pour l’objectiver. Le capital est ici entendu non pas comme un ensemble de marchandises et de machines ; il se matérialise par des titres de propriété donnant droit à des revenus futurs (429). Ces perspectives de revenus tiennent compte, non seulement de la valeur anticipée des créances en cours, mais elles incorporent aussi une survaleur par rapport aux coûts de revente des équipements qui figurent actuellement au bilan des acteurs considérés [16]  Dans Commons, 1935b/1996, II : 475, cette précision... [16] (452, 499). Ce concept a pénétré dans le droit positif des États-Unis à la fin du dix-neuvième siècle [17]  Le Minesota Case de 1890 est analysé dans Commons,... [17]  : il permet selon Commons d’élaborer une théorie institutionnelle du capitalisme qui ne repose pas, comme le fait Veblen, sur la doctrine de l’exploitation du travail (649). On peut considérer aussi qu’il annonce la façon dont Tobin analysera plus tard l’investissement, ainsi qu’on le voit au § 18.

12 - Contraintes

31

Abordons le second argument It0 de la fonction de prospection Pt0 du §7. Il signifie que les contraintes régulatrices de l’instance collective introduisent des discriminations institutionnelles dont les acteurs doivent tenir compte. Prenons par exemple le cas des décisions de justice : elles opèrent de "great changes in values and great transfers of value from individuals and classes to other individuals and classes." (646) Comme on vient de le voir au §11, ces transferts modifient les valeurs prospectives. En n’introduisant pas ici de décalages entre la variable explicative et la variable expliquée : Pt0 = g It0, on veut signifier que les règles institutionnelles s’élaborent dans le même temps où émergent les prospections, en toute ignorance des effets que les unes et les autres pourront avoir. Cela n’empêche d’ailleurs pas les acteurs d’anticiper les modifications institutionnelles quand ils élaborent leurs plans. Pour ce faire, ils se basent simplement sur les valeurs institutionnelles des périodes antérieures, qu’ils extrapolent plus ou moins selon les circonstances : formellement, cela se repère en remplaçant les arguments de la fonction P par leur valeur dans les deux autres, soit : Pt0 ƒg (It-1, It-2).

32

Selon le principe formel évoqué au §11, l’impact relatif d’un surcroît d’interventions institutionnelles sur l’humeur des acteurs peut se lire dans la valeur de la dérivée de la fonction de prospection par rapport à la variable en question. On peut même envisager que les dérivées de cette fonction connaissent dans certains cas des valeurs négatives. Commons n’envisage-t-il pas l’existence de stratégies déloyales spéculant sur d’éventuels changements de jurisprudence [18]  Commons, 1936/1996, II : 500. [18]  ? Une dérivée de valeur nulle possède aussi sa signification : elle correspond à l’hypothèse d’un modèle de pur marché (ou d’institutions données une fois pour toutes), dans lequel l’impact des valeurs institutionnelles n’a plus aucune portée explicative. Notons qu’une telle hypothèse ne garantirait pas pour autant la parfaite réalisation des spéculations.

33

Pour Commons, les sociétés humaines constituent par essence un monde imprévisible. (107) L’incertitude radicale qui pèse sur ce que sera l’état des affaires dans le futur oblige les acteurs à choisir un horizon de décision ainsi que le rythme de réalisation de leurs projets. C’est pour cela que l’instant présent s’inscrit dans la temporalité historique. Et c’est à cette occasion que les conventions comptables jouent leur rôle de cadrage collectif, ainsi qu’il est précisé au §24. Dans le laps de temps qui correspond à l’enregistrement des valeurs effectives (les périodes t0, t1, etc.), les acteurs imputent donc une certaine fraction des valeurs qu’ils anticipent sur la totalité de leur horizon décisionnel. L’importance de cette fraction dépend du degré de préférences pour le temps présent dont ils font preuve, selon que la conjoncture les incite à voir plus ou moins loin. La tension qui existe entre les valeurs potentielles et les valeurs effectivement réalisées prend ainsi la forme d’une soumission à l’arbitraire comptable, lequel oblige à inscrire dans un laps de temps conventionnel une distribution arbitraire de valeurs dont on escompte la réalisation future sans trop savoir à quel rythme. L’équation des prospections accueille donc toutes les hétérogénéités imaginables entre des acteurs qui confrontent leurs plans et tentent chacun d’imposer le sien aux autres. La dynamique de ces conflits sera étudiée au niveau du modèle désagrégé dans les §26 et suivants.

13 - "Valeurs transactionnelles" (84)

34

L’équation des transactions (3) du modèle exposé au §7 : Tt0 = h (Pt-1, It-1) stipule que les valeurs comptabilisées (T) dans la conjoncture T0 dépendent d’une certaine façon (h) des configurations prises au cours de la période précédente (t-1) par les spéculations (P) et les régulations (I). Conformément à ce qui est dit au §6 sur la translation homothétique des décalages temporels, on aura soin d’indicer correctement les variables explicatives P et I quand on les remplacera par les valeurs qu’elles prennent dans les équations (1) et (2), c’est-à-dire : Pt-1 = gt-2, etc.

35

On trouve explicitement dans Commons (512) la notification du premier argument avec son décalage temporel, exprimé ici sous la forme Tt+1 = h (Pt0) : "The expected prices and quantities of commodities, of services and of debts whose valuations largely determine the magnitude of further debts created by further transfers of ownership." S’il est vrai que la structure des temporalités se conserve avec les mêmes décalages, on a donc bien aussi Tt0 = h (Pt-1). Quant au second argument explicatif de la valeur actuelle des transactions (I), il est à la base même de l’analyse de Commons pour qui toutes les actions individuelles sont soumises à un mécanisme de contrôle collectif qui les autorise et les sanctionne légalement, des institutions. C’est d’ailleurs sous cette forme que de la politique économique peut aussi s’introduire dans le système.

36

L’interprétation que je propose est alors la suivante. Sur le modèle des fonctions de production de l’analyse néo-classique, on pourrait faire l’hypothèse qu’il existe une relation inversement proportionnelle entre d’une part, la "quantité économique" de prospections ou de régulations qu’on introduit dans le système et d’autre part, l’impact qu’elles ont dans l’explication de la conjoncture transactionnelle. De sorte que plus leur importance augmenterait en valeur, et moins serait grand leur rôle sur le résultat final. Avec les deux arguments retenus ici dans la fonction de transactions, cela revient à poser sous forme mathématique la question de savoir si une économie prise à un certain moment du temps perd ou ne perd pas de son efficacité à mesure où elle est davantage administrée. Dans quelle proportion cela peut advenir est une question à laquelle une fonction de transaction d’inspiration néo-classique permettrait formellement de répondre par la mesure des "taux marginaux de substitution" entre les deux variables (I et P) d’une fonction h (T) partiellement dérivable, tant par rapport aux règles collectives qu’aux stratégies privées. Mais la problématique de l’école institutionnelle autorise-t-elle de raisonner ainsi ? C’est ce dont nous traitons au § 14.

14 - Est-ce bien "raisonnable" ?

37

Commons est particulièrement sensible à l’acquis analytique de l’école marginaliste, avec ses choix d’opportunités alternatives, ses raretés relatives, ses élasticités et ses substitutions dans les fonctions de préférences ; il considère d’ailleurs Böhm-Bawerk comme l’un des plus grands économistes (616). De cela, on pourrait inférer que ce n’est pas trahir la pensée de notre auteur que de raisonner par analogie avec la "fonction de production" à deux facteurs (le capital et le travail) qu’utilisent les néo-classiques pour analyser les modalités de la création rationnelle des richesses. Commons connaît et commente d’ailleurs (550, 580) les travaux que Douglas a menés sur l’élasticité et la substitution entre les facteurs productifs, ce même Douglas qui (associé au mathématicien Cobb) laissa son nom à l’une des formalisations les plus célèbres de la fonction de production néo-classique. Rappelons-en la logique.

38

On part de l’idée qu’il existe tout un ensemble (parfaitement continu) de combinaisons possibles entre deux variables pour obtenir un même résultat donné, en l’occurrence le niveau maximum de ce qu’il est possible de produire. La forme de la fonction de résultat étant donnée, on peut calculer l’impact relatif qu’exerce l’une des deux variables par rapport à l’autre : la valeur de ce rapport mesure ce qu’on nomme le "taux marginal de substitution" (c’est le quotient entre les deux dérivées partielles de la fonction de résultat). Par construction, on sait que ce rapport prend autant de valeurs différentes qu’il y a de combinaisons entre les deux variables : on appelle alors "élasticité de substitution" cet indicateur qui mesure à chaque niveau de combinaison l’intensité du remplacement d’une variable par l’autre, en conséquence des variations constatées dans leur impact relatif sur le résultat.

39

Transposer cette problématique à la fonction des transactions du modèle exposé au §7 suppose que l’on considère les prospections et les institutions comme étant ces deux "facteurs" dont de multiples combinaisons alternatives sont susceptibles de produire le niveau maximum de transactions dans la période analysée. Le texte de Commons sur la récurrence des phases de boom et de crise y invite, puisqu’il considère que c’est tantôt la monnaie (ou les régulations institutionnelles) et tantôt l’appréciation du futur (ou les anticipations privées) qui sont responsables des irrégularités dans le processus d’élaboration des transactions. C’est la question du "facteur limitatif" de la croissance, à laquelle notre auteur consacre de nombreux développements et que nous présentons au §19. Avant cela, ajoutons que cette transposition de la problématique des fonctions de production au traitement des transactions paraît d’autant plus légitime qu’elle introduit paradoxalement une dose de réalisme dans l’analyse néo-classique. Cela se manifeste de plusieurs façons.

40

Il n’est pas nécessaire d’abord de donner arbitrairement à chacun des facteurs une unité de mesure de leurs quantités physiques, puisque I et P sont ici évalués en unité de compte homogène : ce sont les valeurs attribuées au cours d’une période aux projets que les acteurs élaborent sur la base des prix constatés en début de période. Point n’est besoin non plus de supposer (pour que la fonction soit dérivable) que les deux facteurs de production sont physiquement divisibles et malléables jusqu’à leur plus petite unité : la chose va de soi quand on traite directement de valeurs monétaires parfaitement substituables les unes aux autres. Aucune contrainte technique ne s’oppose ici à la substituabilité qui est purement institutionnelle, et dépend notamment de l’intensité des volontés politiques par rapport aux appétits de pouvoir des groupes privés. Il ne va pas même jusqu’à la conservation à l’identique des proportions quand on change le niveau de la production (l’absence de rendements d’échelle dans la fonction néo-classique) qui ne satisfasse le programme de Commons. Car son analyse des transactions marchandes concerne la redistribution des droits de propriété pour un niveau donné des transactions en question, alors que le changement d’échelle concerne pour sa part des questions d’efficience qui relèvent de transactions de nature différente, comme on le voit au §25. Enfin, Commons reproche explicitement à Douglas d’introduire dans son analyse des substitutions de facteurs un critère qui ne correspond pas au comportement des acteurs privés (580) : la part relative des revenus de chacun dans la valeur globale (alors que c’est la marge de profit qui compte selon lui, ainsi qu’on le dit au §27). Appliquée à la valeur globale des transactions (plus ou moins régulées), l’usage de la fonction de production semble au contraire correspondre beaucoup mieux à la psychologie sous-jacente des acteurs : ils sont sensibles au poids (excessifs ou insuffisants, selon les cas) des valeurs non marchandes dans l’économie de marché. On développe ce point au §18.

41

Deux configurations limites peuvent être pensées grâce à la fonction de transaction T. Elles correspondent aux situations dans lesquelles l’un ou l’autre de ses arguments s’annule. Dans une économie hypothétique de pur marché, les conjonctures résultent de la seule confrontation des stratégies d’acteurs sans aucune régulation administrée ; dans une économie hypothétique de pure planification, les spéculations autre qu’institutionnelles sont mises autoritairement hors jeu. Un procédé de ce type permet de lire à partir de notre équation la façon dont Commons interprète les différences qui existent entre Malthus et Ricardo quant à leur diagnostic de crise conjoncturelle et aux remèdes à y apporter. Ce point est développé au §17. Il va de soi qu’aucune de ces configurations extrêmes ne convient à Commons, qui les rejette explicitement pour préserver le système de capitalisme décentralisé. Le formalisme de notre présentation indique que cet objectif aura d’autant plus de chances d’être atteint que les deux variables explicatives de notre équation seront indépendantes l’une de l’autre. Dans le cas d’institutions entièrement phagocytées par les groupes privés, en effet, les régulations ne seraient que de faux-semblants, ou de simples validations de normes correspondant à la seule logique du capital. Inversement, l’économie ne serait plus décentralisée si elle devait ne répondre qu’à des injonctions institutionnelles. L’enjeu politique est ici évident, qui interdit de voir dans la sphère des institutions un lieu où se mettent en œuvre anonymement de purs usages qui se répéteraient mécaniquement. Dans la problématique de Commons, elle se compose au contraire d’acteurs repérables et qu’il espère convaincre de la nécessité qu’il y a dans l’état actuel du système d’infléchir la psychologie collective pour que s’instaurent de bonnes coutumes [19]  Il fut comme on sait conseiller du gouvernement pour... [19] .

15 - Dynamique de l’incertitude

42

Le propre de l’analyse institutionnelle est de ne considérer que des acteurs qui ont l’intention et la volonté d’agir sur les autres acteurs pour obtenir les résultats qu’ils désirent. De cette "willingness", les équations d’équilibre de l’économie mathématique ne peuvent rendre compte selon Commons (648). Sans doute l’équation (3) des valeurs effectivement réalisées à l’échelle globale (T) se résout-elle bien, dans la formalisation du §7, en un équilibre comptable entre les créances et les dettes de la même période. Mais cela ne fait que traduire le résultat provisoire d’intentions contradictoires émises simultanément par les groupes privés (l’équation 2) et les institutions collectives (l’équation 1). Les projets d’accaparement de droits de propriété futurs et les projets d’aménagement de l’intérêt général se manifestent dans des valeurs purement potentielles : nulle coordination ne les organise a priori, et il faut attendre la réalisation effective des transactions pour que tombent les sanctions.

43

C’est de la tension renouvelée entre le potentiel et l’effectif que résulte dans le modèle Commons le mouvement d’accroissement des richesses. Chacun de ces projets s’inscrit dans un horizon temporel qui lui est propre, et les valeurs qu’ils anticipent pour le futur font l’objet de la part des acteurs d’un calcul qui leur donne une valeur "actualisée" plus ou moins grande pour le moment présent, en fonction de la marge d’incertitude qui les caractérise. L’ensemble des transactions entre les acteurs n’est ainsi fait que d’une succession de dettes qui se créent et s’annulent de façon discontinue, et dont la question essentielle est celle de leur répétition, ou "taux de récurrence" (295) jamais totalement assurée. Dans un tel modèle, la dynamique est essentiellement monétaire, ce qui ne renvoie pas pour autant à une dynamique du circuit, comme on le verra au § 16.

44

A la lecture de deux articles que donne Commons en 1923 et 1937, on comprend mieux les distinctions analytiques qu’il pose entre ce qui relève du niveau, de la variation, et de l’enregistrement des valeurs. L’inégalité dans les "stocks" accumulés en droits de propriété (le niveau des valeurs, donc) concerne essentiellement la question sociale, et cela ne relève pas du même traitement que la question strictement économique du cycle des affaires. Pour comprendre ce dernier, c’est la redistribution périodique des créances et des dettes qui importe ; pour autant, ces variations de valeurs ne mettent nullement en jeu des "flux". Il s’agit ici de promesses (de faire, de payer) qu’il faut analyser au travers d’écritures comptables qui multiplient sans cesse et simultanément des inscriptions et des annulations de chiffres abstraits dans des livres [20]  Respectivement dans Commons, 1923b/1996, II : 312-3,... [20]  : "there remains only a book of account" (621). Il ne revient pas à l’économiste de s’occuper des choses matérielles (les acteurs s’en chargent eux-mêmes) ; ils doivent seulement analyser les traces qu’elles ont laissées.

45

Pour être conforme à la pensée de Commons, le modèle d’économie transactionnelle doit faire une place centrale à l’incertitude. Afin de s’assurer que notre formalisation satisfait à ce programme, on partira des conditions qui seraient requises pour qu’il n’y ait pas d’incertitude. Il faudrait pour cela que les transactions effectivement enregistrées au cours d’une période correspondent exactement aux plans que les acteurs avaient formulés pour cette période. L’organisation temporelle des stratégies et des contraintes qu’expriment nos trois fonctions indique qu’une telle situation requiert un régime permanent d’accroissement des valeurs, condition assez peu compatible avec les circonstances conflictuelles dans lesquelles se déroulent les transactions.

46

Posons d’abord la fixité de la variable institutionnelle pour nous intéresser aux seules relations entre les deux autres. En vertu des fonctions (2) et (3), on a simultanément :

47

Pt0= g(t-1) ; et Tt0= h(Pt-1). La condition de certitude Pt0= Tt0 implique donc g (Tt-1)= h (Pt-1), c’est-à-dire en remplaçant P par sa valeur :

48

g(Tt-1) = h(g Tt–2), soit la nécessité qu’on ait pour satisfaire la condition de certitude :

49

Tt-1 = h (Tt-2) et Tt-2 = h (Tt-3), etc.

50

Considérant maintenant de façon séparée la variable institutionnelle, on voit que l’absence d’incertitude requiert une condition supplémentaire, puisqu’on a simultanément, selon les mêmes fonctions (2) et (3) :

51

Pt0 = g(It0) ; et Tt0 = h (It-1).

52

La condition de certitude Pt0 = Tt0 implique donc aussi :

53

h(It0) = g (It-1), où It0 = h/g (It-1) puis It-1 = h/g (It-2), etc.

54

En résumé, l’absence d’incertitude requiert une modification régulière selon une vitesse constante à la fois des règles institutionnelles et des bilans comptables. Cette occurrence se trouve empêchée par la logique conflictuelle du modèle, ainsi qu’on le voit au §26.

16 - Économie monétaire

55

Traditionnellement, la monnaie s’analysait selon le triptyque : étalon/échange/réserve, fortement inspiré par l’idée d’une monnaie-marchandise troquée contre des biens. L’analyse de Commons lui substitue un autre triptyque (513-515) dans lequel la monnaie est à la fois unité de mesure des transactions, quantité de dettes passées négociables, et cristallisation du capital futur. Sans que la monnaie figure formellement à un quelconque endroit du modèle transactionnel exposé au §7, elle y est cependant incorporée à tous les niveaux de l’analyse, avec ses différentes logiques de valorisation/dévalorisation qui transparaissent dans le taux d’intérêt de l’institution bancaire, les revenus actualisés des projets stratégiques et le prix courant des transactions. Souvent sous-estimée par ses commentateurs, l’analyse monétaire de Commons me paraît cependant établir la cohérence d’ensemble de sa construction et la marque essentielle de son originalité par rapport aux analyses de son temps [21]  C’est aussi la thèse développée dans Whalen, 1993 :... [21] . Car la monnaie est chez lui à la fois endogène (la création de dettes répond à une demande), déséquilibrante (elle produit des fluctuations globales récurrentes), et régulatrice (pour peu que la politique économique s’en empare, ainsi qu’on le voit au §21).

56

La monnaie est d’abord une convention usuelle servant à normaliser tous les transferts de droits de propriété, afin que les positions relatives des acteurs puissent être comparées de façon incontestable tant par le créancier que par son débiteur, en raison de leur expression dans un langage abstrait et commun à tous. "An arbitrary unit is constructed so that differences and changes can be counted and compared in the language of number" (515). Ces unités de mesure nominale des raretés sont des constructions sociales et non pas des concepts logiques. "Units of mesurement are compulsory institutions and not the fancies of psychology or romantic history." (518) Selon les périodes et les pays, la mesure des valeurs peut prendre l’une ou l’autre des deux formes de l’action collective exposées aux §9 et 10, et résulter de coutumes sociales ou de décisions autoritaires [22]  Sur la distinction entre "legal tender" et "customary... [22]  ; elle peut aussi renvoyer ou non à de la propriété corporelle, selon qu’elle s’ancre à un étalon métallique, ou qu’elle ne dépend que de la promesse du gouvernement [23]  Aux États-Unis, c’est un jugement de la Cour suprême... [23] . Mais quelle qu’en soit la forme, il n’est pas de négociation possible en l’absence d’une unité objective, socialement garantie pour mesurer les transactions (440) : toutes les autres caractéristiques de la monnaie découlent de cette fonction première. Dans ce premier sens, la monnaie apparaît donc sous la forme d’une "institution historique" (468) : c’est une action collective qui encadre le jeu des transactions individuelles, les rend possibles et les socialise dans un espace territorial donné. Ce faisant, elle fournit un service public à l’ensemble des acteurs [24]  Cet aspect est développé dans Commons ; 1924a/1995 :... [24] .

57

La monnaie est ensuite un opérateur de calcul qui permet d’évaluer en chaque instant la valeur future des propriétés incorporelles et des propriétés intangibles, sous la forme du taux d’intérêt et du taux de profit. C’est par elle que la temporalité s’introduit dans les comportements économiques, transformant ainsi la propriété en capital. "Money value is the measure of an unseen economic quantity, capital." (440) Dans le régime que connaît actuellement le capitalisme, ce sont les banquiers qui opèrent cette médiation entre les différentes périodes de l’activité transactionnelle, car la monnaie n’est plus fondamentalement qu’une répétition de débits sur le compte des banques (499). C’est du "système bancaire" que dépend à chaque instant la distribution des "quantités économiques" entre les différents acteurs, au sens de leur quantité de pouvoirs respectifs. Pour conforter la réputation de leurs emprunteurs et afin de s’assurer de leur solvabilité future, les banques sont alors conduites à s’approprier une part du capital des conglomérats industriels. (890) On peut penser que cette nouvelle institution tend à fragiliser davantage l’ensemble des transactions, en "exposant" un peu plus encore les droits futurs de chaque acteur aux stratégies des autres. Commons n’en fait pas cependant un critère de périodisation du système capitaliste. [25]  L’ouvrage de Hilferding sur le capital financier date... [25]

58

La monnaie est enfin le véhicule du règlement des dettes et du transfert des propriétés. (392) Cet instrument résulte d’une "transaction de crédit" qui transforme les dettes commerciales à échéance plus ou moins lointaine en une dette bancaire immédiatement réalisable (par virements et chèques) à sa valeur nominale (sans escompte) [26]  La "transaction de crédit" fait l’objet du chapitre... [26] . C’est l’institution du caractère négociable et transférable des dettes commerciales qui est à l’origine de cette "monnaie de crédit" dans laquelle les titres sont déconnectés de la personnalité des acteurs qui en sont à l’origine [27]  C’est en 1603 que ces pratiques furent légalisées en... [27] . Ici les promesses sont donc garanties par d’autres promesses, c’est-à-dire en dernière instance par la confiance que les acteurs accordent eux-mêmes aux gestionnaires du système. Cela révoque aussi toute idée de neutralité de la monnaie, car la production de richesses suppose une négociation préalable avec son banquier, et donc des transferts de droits sur un futur aléatoire (512, 538). Cela révoque aussi la théorie de Quesnay pour analyser la monnaie moderne, car ni les dépôts ni les chèques ne circulent, et seule continue de le faire la monnaie légale (pièces et billets) qui ne représente que le dixième environ du total des paiements [28]  La révocation de Quesnay se fait page 130 en première... [28] . On est ainsi passé "from the older ideas of physical circulation to the modern ideas of velocity of repetition" (621). "Instead of a quantity of money, we have a variable ’turnover’ of bank debts, the total volume of which is negociated, created, cancelled, and renewed every 30 days or so". (512)

59

Quant à la valeur de cet instrument monétaire, elle exprime le pouvoir économique d’acheter des droits de propriété ; et elle se mesure à l’inverse du prix courant des dettes négociables [29]  La première apparition de cette thèse est dans Commons,... [29]  : "the term ’value of money’ is merely a brief name for the inverse of an aggregate of money-prices." (519) Il va de soi que cette valeur est éminemment conventionnelle, car la construction d’un indice général des prix n’a rien d’objectif ; cette valeur est en outre sujette à de fréquentes variations, en conséquence des confrontations permanentes entre les débiteurs et les créanciers. On voit donc que seule une analyse monétaire des transactions peut rendre compte des fluctuations continuelles dans le niveau général de l’emploi et des prix. Ce qui veut dire aussi qu’une théorie de l’équilibre n’est possible qu’à condition d’éliminer la monnaie (892). Car c’est une erreur de rechercher avec Smith (213) et tous les classiques un étalon des valeurs qui soit naturellement stable : seule l’émergence d’institutions adéquates peut stabiliser la valeur des dettes.

17 - Crise

60

En dehors de circonstances exceptionnelles dues au hasard (l’équilibre), la trajectoire temporelle des trois évaluations monétaires indiquées au §16 (par les prix, par l’intérêt et par l’escompte de revenus risqués) ne peut pas coïncider. De manière spontanée, le système est globalement instable, comme on peut le vérifier sur des chroniques longues d’évolution des prix (122) [30]  Pour une reconstruction analytique des explications... [30] . Il revient à Locke d’avoir localisé pour la première fois la source essentielle de l’instabilité du système des transactions dans la pluralité des valeurs de la monnaie (36) : à la fois richesse privée dont l’accumulation se mesure par le taux d’intérêt, et aussi richesse collective dont l’institution se mesure au prix attribué à l’étalon monétaire (alors en métal argent). Mais il faudra attendre plus d’un siècle pour que Malthus et Ricardo analysent rigoureusement l’effet que produit ce conflit des valeurs monétaires sur la dynamique du système. Or, leur diagnostic s’oppose (576).

61

Le diagnostic de Malthus porte sur un défaut d’attribution, la part des valeurs qui revient aux salariés étant insuffisante, de sorte qu’il faut susciter une autre répartition pour débloquer la sous-consommation. Resitué dans les termes du modèle exposé au §7, tout se passe donc comme si Malthus éliminait l’argument P de la fonction des transactions pour ne retenir que sa partie institutionnelle (une norme de salaire à garantir socialement). Pour Commons, ce diagnostic repose sur une mauvaise appréciation des comportements d’entreprise qui ne se soucient nullement de la part relative des revenus dans l’économie nationale. Il lui semble en outre que le transfert de revenu d’une classe à l’autre n’est qu’un jeu à somme nulle sans effet global. (589) Il pointe enfin l’inadéquation de la théorie monétaire qui en découle (546) : avec Malthus, la monnaie est réduite à sa seule fraction circulante (cash), dotée de la simple fonction de moyen d’échange [31]  On peut lire pages 128-130 à propos de Quesnay, et... [31] , sans dimension prospective. Cela correspond à un état dépassé de l’histoire monétaire (513), comme l’ont assez prouvé les errements de la théorie quantitative. On vient de voir au § 16 pourquoi il n’y a pas de masse monétaire, mais une succession de dettes qui tournent dans des livres de compte.

62

Le diagnostic de Ricardo quant à l’instabilité de l’économie monétaire porte au contraire sur un défaut de production : la marge de profit qui revient aux entrepreneurs (par rapport à leurs recettes globales) se retrouve périodiquement insuffisante pour leur permettre des anticipations favorables. Pour soutenir le niveau d’activité, il faut donc réduire dans ces moments là le taux des salaires. Tout se passe cette fois comme si Ricardo faisait disparaître l’argument I de la fonction des transactions : le standard de vie n’est pas une contrainte collective, et la monnaie n’est que marchandise (un pur morceau de métal). Si le diagnostic sur la marge de profit correspond à ce que Commons pense des comportements d’entreprise, ainsi qu’on le verra au §27, le remède ne lui convient pas pour autant. Car c’est ici une impasse institutionnelle qui est à l’œuvre alors que l’analyse des transactions exige de considérer simultanément leurs deux composantes inséparables, individuelle et collective. Avec toujours la possibilité que des interventions régulatrices surviennent, non pas pour restreindre la liberté des acteurs comme le pensaient les classiques, mais pour élargir au contraire l’éventail des opportunités en prévenant les situations de crise.

18 - Coefficient de régulation et volonté de pouvoir

63

De quelle façon le modèle du §7 peut-il servir de guide dans la mise en œuvre d’une politique économique visant à stabiliser les fluctuations de la valeur des transactions pour éviter les situations de crise ? C’est ce que nous allons voir maintenant. Soit la fonction de transaction T, qui traduit la valeur globale des dettes et des créances inscrites au bilan de l’ensemble des acteurs à un moment donné. Cette valeur globale aurait pu s’obtenir par une variété de combinaisons différentes entre les stratégies privées P et les régulations sociales, I, selon la logique présentée au § 14. Appelons "coefficient de régulation" R, le rapport qui existe à un moment donné entre l’importance respective de l’ensemble des valeurs mises en œuvre par les régulations sociales et de celles qui proviennent de toutes les stratégies privées : R = I/P. Notre fonction h ne faisant pas de sauts, il est possible de mesurer à tout moment l’impact ponctuel que peut avoir l’une et l’autre de nos variables clés sur la valeur des transactions, T. Il dépend précisément de la valeur du coefficient de régulation à ce moment-là. Les dérivées partielles de la fonction de transaction calculées par rapport à chacune des variables explicatives prenant par construction une valeur différente pour chaque niveau de ces variables, elles s’écrivent, respectivement :

64

H’ I (I, P) pour la dérivée de la fonction par rapport aux institutions, et

65

H’ P (I, P) pour la dérivée de la fonction par rapport aux prospections.

66

Ces écritures vont s’avérer utiles pour traiter du facteur limitatif au §19.

67

Avant d’en venir là, formalisons d’abord la condition d’équilibre dynamique des transactions en s’en tenant aux seuls acteurs privés, pour un niveau donné d’intervention régulatrice. Un élément crucial de leurs stratégies tient dans le rapport qui existe à un moment donné entre d’une part la valeur au bilan de leur capital courant (les créances et dettes comptabilisées en T) et d’autre part la valeur boursière qui actualise les perspectives futures des créances et dettes associées à la mise en œuvre des nouvelles stratégies, P. Ce rapport mesure l’intensité des stratégies de valorisation privée [32]  Ce rapport n’est pas sans évoquer le coefficient qu’inventera... [32] , ou encore l’intensité de la volonté de pouvoir, selon l’expression de Commons (willingness), soit W= P/T. Dans l’hypothèse d’une fonction qui satisfait aux conditions posées au §14, on peut obtenir les transformations suivantes :

68

T = h (P, I) = Ph (P/P, I/P), puis :

69

T/P = h (1, I/P), et donc puisque P/T = W et I/P = R :

70

1/W = h(1, R).

71

Où l’on constate en résumé que la volonté de pouvoir est en fonction inverse du coefficient de régulation, ce qui traduit bien l’arbitrage dont l’équation des transactions voulait rendre compte. A ce titre, il revient me semble-t-il à Commons d’avoir le premier attribué un statut théorique à la valeur boursière dans l’analyse de la façon dont se déterminent (hors bourse) l’ensemble des transactions qui se nouent entre tous les acteurs. Les seules véritables "quantités économiques" sont ainsi celles qui passent par le prisme des anticipations (86, 400). C’est sur elles que les autorités monétaires vont se baser pour tenter de réguler le processus de valorisation, grâce au maniement de cette variable globale qu’est le taux d’intérêt, comme on le verra au §21.

19 - Facteurs limitatifs

72

Conformons-nous de nouveau au programme de Commons (588) : "Economic theory, with its mathematics and statistics… is concentrating more and more upon the discovery of the changing limiting factors which create and release the recurring economic jams." Le système des dérivées de la fonction de transaction exposé au §13 fournit une expression mathématique à ce fameux "facteur limitatif": est limitative la variable (ici P ou I) qui est suffisamment rare (relativement à l’autre) au moment considéré pour que sa dérivée partielle soit supérieure à celle de l’autre. Le taux marginal de substitution que nous avons défini au §14 est ainsi supérieur à l’unité, parce que l’impact sur le résultat de la variable figurant au numérateur est plus que proportionnel à celui de la variable placée au dénominateur.

73

Exprimées sous cette forme, on comprend mieux les caractéristiques que Commons attribue au facteur limitatif. Puisque sa définition est relative (aux autres facteurs), il occupe seul cette place, par construction (dans la période du calcul), et les situations d’acteur accumulant plusieurs facteurs limitatifs au même moment sont exclues (90). En outre, du fait que les dérivées se mesurent ponctuellement, il va de soi que cette situation ne peut durer : il existe un certain seuil dans le coefficient de régulation (I/P) à partir duquel c’est l’autre variable qui devient limitative. Commons dénomme "complémentaire" le facteur qui est entraîné par l’autre dans son dynamisme de création de valeur, mais avec une intensité moindre, de sorte que les acteurs n’en font pas (provisoirement) l’objet de stratégie spécifique. On aura compris en effet qu’il existe une relation étroite entre la mise en œuvre des stratégies et la nature du facteur limitatif [33]  Tourné essentiellement vers les stratégies agressives,... [33] . Une stratégie est d’autant plus performante qu’elle réussit à enchaîner des séquences temporelles s’adaptant au plus près aux variations du facteur limitatif, conservant ainsi "la meilleure proportion" entre les facteurs, compte tenu des nouvelles raretés relatives.

74

"The marginal utility theory is the scarcity aspect of the doctrine of limiting and complementary factors. (It) is the doctrine of proportioning the quantities of all the complementary factors needed to produce a desired result… and this propotion, mathematically, is such that the marginal units are equal". (633) "The limitating factor in the bargaining process is the one whose ownership enables the owner to obtain, as income, a larger share of the total income, at the expense of a smaller share for others." (632) "This doctrine of limiting and complementary factors in its objective meaning, or strategic and routine transactions in its volitional meaning, may be said to be the whole of the theory of political economy." (633) Ces quelques phrases complètent les arguments avancés au §14 : elles me paraissent justifier amplement l’utilisation de la fonction de production néoclassique dans l’analyse des transactions marchandes telles que la conçoit Commons. Celui-ci transpose simplement la problématique de l’efficience technique à celle des marchandages, dans lesquels la variation du prix de vente, et donc le revenu monétaire, importe au premier chef. C’est la redistribution des droits de propriété qui est ici en jeu, c’est-à-dire le pouvoir. L’analyse marginaliste permet ainsi de faire retour à la problématique du partage de la valeur ajoutée que les théoriciens classiques avaient mise à l’honneur. "The difference between the efficiency meaning and the scarcity meaning of limiting and complementary factors is that the control of limiting factors in the former case multiplies the output, but in the latter case it only transfers a larger share of the ouput at the expense of smaller shares of other people." (634)

20 - Politique économique

75

Dans cette problématique des fonctions de production transposée à l’analyse des transactions, l’élasticité de substitution devient un instrument susceptible de mesurer la cohérence des politiques économiques. Comme on l’a dit au §14, l’élasticité de substitution exprime l’intensité du remplacement d’une variable par l’autre en conséquence des variations d’impact que chacune produit sur le résultat global au moment considéré. On peut dans cette optique étudier comment se combinent les dérivées partielles (en I et en P) pour produire ensemble par l’effet h’ leur impact respectif sur la valeur totale des transactions, T. Puisqu’on a supposé que les proportions se conservent quand on change l’échelle des transactions, il suit donc que :

76

H’(I, P) = IH’i(I, P)+PH’p(I, P)

77

Dans cette fonction, H’i (I, P) et H’p (I, P) désignent la mesure des valeurs successives de I et de P quand on fait varier leur contribution à la valeur T du résultat global, soit H’ (I, P). Si ce mode d’évaluation est "correctement" choisi (selon la logique des fonctions de production), alors la combinaison des deux contributions fournit l’exacte valeur de l’ensemble des transactions effectivement comptabilisées au moment considéré, c’est-à-dire son évaluation aux prix du marché (p). Il me paraît intéressant de mettre ici en rapport la contribution respective des actions régulatrices I et des actions prospectives P avec ce que dit Commons (590-610) sur les variables les plus sensibles à la conjoncture : le taux d’intérêt (i) et la marge de profit (m). "Present value results from a double discount of the forecast value, an interest-discount value and a profit-discount value… The accuracy of the double discount dépends on the accuracy of the forecast." (508)

78

Je propose donc l’hypothèse suivante concernant la cohérence d’ensemble du modèle Commons tel qu’il se présente au §7. Ces deux variables conjoncturelles (i, m) constituent les "bonnes" unités de mesure des transferts de valeurs, dans le cas idéal où les prévisions de chacun se réalisent. Le taux d’intérêt nominal (de la dette publique, par exemple) permettant d’étalonner les transferts d’origine institutionnelle et le taux (de marge [34]  On explique au §27 pourquoi Commons choisit de retenir... [34] ) du profit nominal mesurant les transferts d’origine privée ; la combinaison des deux se résolvant quand tout se passe bien dans l’unité de mesure des transactions (p), à savoir les prix nominaux de la période [35]  Tout se passe bien dans la fonction de production dite... [35] . De la sorte, et pour autant qu’il n’y ait pas de troisième variable intervenant dans le processus de valorisation, la valeur cohérente des transactions à chaque période prendrait la forme de l’équation suivante : Tp = Ii + Pm. On retrouverait ainsi la perspective annoncée au §1 : Commons trouve dans la boîte à outils de l’analyse économique un instrument, la fonction de production, qu’il détourne de sa logique néoclassique pour en faire un guide de la régulation politique.

79

Cette équation d’équilibre idéal entre les trois espaces de valorisation me semble fournir chez Commons le guide des politiques de régulation et la sanction aussi de leurs résultats. On notera que dans les deux expressions transformées de cette équation : Pm = Tp - Ii, et Ii = Tp - Pm, on exprime le dilemme des anticipations dans lequel se trouvent tant les acteurs privés que les acteurs institutionnels. Ils sont tous contraints de parier sur la future valeur de la monnaie envisagée à la fois comme pouvoir d’achat (le prix) et comme capital, lui-même avec sa double valeur, selon qu’il est rapporté aux relations des hommes d’affaires avec le système bancaire (l’intérêt) ou avec le système commercial (le profit). Si les paris sont laissés aux réactions spontanées de la psychologie coutumière, une antinomie apparaît dans la conjoncture entre les deux modes d’évaluation du capital, car "the interest-discount and profit-discount operate inversly". (508) Et ce devrait être précisément l’objet des politiques régulatrices d’empêcher qu’il en soit ainsi : "The relative weights assigned by business world at different times and places to the interest-discount and the risk-discount is a matter of the gravest importance." (609) Dans la façon dont vont se redistribuer les créances et les dettes, le choix d’un système d’évaluation (étalon) est crucial ; pour des régulationistes de cette obédience, cela va conférer une importance particulière à la monnaie comme variable de commande, ainsi qu’on va le voir au §21.

21 - Variable de commande

80

Sachant que l’instabilité conjoncturelle provient principalement d’erreurs dans les anticipations et que les fluctuations de prix en sont la principale cause (et aussi par contrecoup la conséquence), il apparaît à Commons que l’objectif de toute politique économique doit être la stabilisation des prix. Après avoir un instant envisagé la possibilité de politiques structurelles (directement sur T, dans le modèle du §7), il les rejette pour leur difficulté d’application et l’excès d’intervention qu’elles impliquent [36]  Avant de se faire un partisan inconditionnel de la... [36] . Au demeurant, il serait erroné d’analyser le cycle comme un phénomène sectoriel car il résulte d’un effet de système dont les causes et manifestations sont globales. (580) Commons rejette pareillement la régulation du niveau général des prix par le biais de la masse monétaire, en raison de l’inadéquation des analyses fondées sur la théorie quantitative de la monnaie (512). Les acteurs de son temps n’ont d’ailleurs pas encore, selon lui, l’habitude de considérer l’indice des prix comme un indicateur de conjoncture [37]  Commons, 1925c/1996 : 351. [37] . Enfin, il ne semble pas non plus à notre auteur qu’une politique des revenus puisse fournir le remède à l’excessive fluctuation conjoncturelle des transactions, car "high wages do not furnish more employement for labor." (551) On aura noté d’ailleurs qu’à l’inverse de la problématique des fonctions de production, notre "modèle Commons" n’incorpore pas le travail comme variable clé de la mise en valeur. Cet élément contribue à la bonne réalisation des stratégies selon (disons) une cuisine interne à la fonction d’organisation des groupes, mais Commons estime qu’il ne relève pas à proprement parler de l’analyse économique ; c’est plutôt une affaire d’ingénieurs. L’auteur soustrait en outre le salaire aux velléités d’intervention politique en posant que le niveau de vie (le salaire nominal, déflaté par les prix) est une norme du système (240), conditionnée par les habitudes acquises et soumise à sa propre logique dans le cadre des institutions (sous la forme par conséquent de l’équation (1) : It0=ƒ(It-1)).

81

Puisque, selon Commons [38]  Commons, 1921c/1996, I : 288. [38] , "the credit problem is our biggest labor problem", il ne reste donc plus qu’à tenter d’amortir le mouvement conjoncturel des prix par une action sur le système bancaire, via la régulation du taux de l’intérêt, dans la tradition que Wicksell reprend de Thornton et de Tooke en 1898. Cela découle logiquement du diagnostic porté sur la nature actuelle du système économique : un capitalisme bancaire fonctionnant à la monnaie de crédit. Tout le problème devient celui de savoir si cette intervention sera bien cohérente avec l’estimation du profit futur que les stratégies privées incorporent dans leurs propres plans de valorisation. Dans la problématique des fonctions de production, l’élasticité de substitution est cet outil qui permet d’apprécier quantitativement la façon dont une variable tend à remplacer l’autre pour conserver au résultat son niveau maximum, ainsi qu’on l’a vu au § 14. Cela s’exprime ici par les arbitrages suivants : combien d’interventions régulatrices supplémentaires (le montant global des rationnements et subventions généré hors marché) en réaction à un accroissement de la marge de profit, ou : quelles nouvelles stratégies redistributives d’origine privée (le montant global de rentes et de pertes généré hors concurrence parfaite) en réaction à une élévation du taux d’intérêt. Pour peu que notre fonction de transaction prenne la forme privilégiée que lui attribuent volontiers les néoclassiques, on y constatera qu’il existe à chaque instant un rapport inversé des proportionnalités, la proportion des quantités de valeurs prospectives ou régulatrices variant à l’inverse de leur impact sur les transactions. L’équilibre idéal de cet arbitrage s’exprime algébriquement dans un taux marginal de substitution TMS = Pi/Im. Transposée dans la logique des comportements, cette formule signifie qu’il conviendrait que s’établisse un équilibre croisé dans les modes d’évaluation de chacune des valeurs inhérentes aux deux sphères (privée et collective) de l’économie : l’acteur institutionnel prenant le profit escompté dans le privé pour étalonner ses valeurs de régulation tandis que l’acteur privé étalonnerait ses valeurs stratégiques au moyen de l’intérêt escompté par les institutions. Chacune des sphères de l’économie devrait en somme être transparente à l’autre.

22 - Faisabilité

82

Dans la phase contemporaine du capitalisme géré par des institutions bancaires, l’offre de monnaie est une opération comptable "merveilleusement élastique" (560). Ce sont essentiellement les demandes de pouvoir d’achat provenant des acteurs stratégiques qui impriment leur rythme à l’ensemble des actuelles transactions. Or la demande de ces hommes d’affaires "work just the opposite of the consumer law" (560) : elle s’accroît quant les prix augmentent et réciproquement, exacerbant ainsi les tendances cycliques de la conjoncture. Un puissant modérateur de cette tendance réside toutefois dans le taux d’intérêt qui établit le prix des dettes à contracter pour que les prospections se matérialisent. Pour autant que les autorités monétaires s’engagent publiquement sur une politique de stabilisation du pouvoir d’achat, elles auront toute chance de rendre moins incertaine la valeur future des transactions, d’engendrer des prospections plus réalistes et d’éviter par le fait que soit réduit le niveau de vie des salariés [39]  Il s’agit de faciliter l’endettement des particuliers... [39] . Pour cela, répétons ce qu’on a dit au §16 : ce n’est pas le prix particulier de la monnaie qui importe en soi, le taux d’intérêt, mais son impact sur le niveau général des prix, l’étalon de mesure du pouvoir d’achat de la monnaie sur les transactions. La confusion entre ces deux modes d’évaluation de la monnaie peut être fatale à la politique économique, ainsi qu’on le vit aux États-Unis à la fin de la grande guerre [40]  Voir les pages 591-594 pour l’analyse de l’erreur commise... [40] . Mais précisément, notre modèle Commons d’institutionnalisation des règles stabilisantes procède par tâtonnements et corrections d’erreurs, ainsi qu’on le voit formellement dans l’équation (1) du §7 : Ito =ƒ(Tt-1). Ce processus est d’ailleurs facilité par l’intervention d’agences d’expertise dont s’entoure de plus en plus le gouvernement, à la plus grande satisfaction de notre auteur. Ainsi, le Système de la Réserve Fédérale des États-Unis (395, 890) place depuis 1924 tous les conflits privés à propos des endettements sous le contrôle collectif d’une politique monétaire élaborée par des experts indépendants et soucieux d’amortir les fluctuations du niveau général des prix et de l’emploi [41]  Trois articles importants de 1925-1927 traitent du... [41] . Révérence est faite ici au modèle de la Banque d’Angleterre qui fut "the first great concerted action of private business men under modern capitalism to acknowledge, without legislation, their responsibility to the public." (438)

83

Pour que la régulation monétaire réussisse, deux conditions sont requises : il doit exister une vraie volonté politique et il faut que son objectif affiché soit crédible pour tous. L’expérience de la grande guerre a montré qu’il n’y avait pas d’obstacles théoriques à la mise en œuvre de politiques globales et que l’économie pouvait faire l’objet d’expériences régulatrices [42]  Commons, 1937/1996, II : 502. [42] . L’obstacle psychologique semble lui-même reculer devant la menace d’une insécurité croissante des transactions, et une "forte pression de l’opinion publique" est maintenant susceptible de provoquer un changement d’habitudes dans les comportements institutionnels (438). Pour autant que l’apprentissage s’effectue correctement et que ces nouvelles habitudes soient bien intériorisées par tous les acteurs qui comptent dans l’espace de souveraineté considéré, le taux d’intérêt directeur de l’institut monétaire peut donc devenir l’étalon du système des valeurs futures. Encore faut-il que cet objectif soit crédible, et la puissance des banquiers privés est ici cruciale, ainsi qu’on en fit l’expérience lors des premières interventions de la Banque centrale sur le marché des titres [43]  Le lobby bancaire s’était estimé injustement concurrencé ;... [43] . Commons estime donc qu’il faudrait pour le moins que le Congrès impose une norme explicite de stabilité des prix au Système Fédéral de Réserve [44]  Commons, 1936/1996, II : 500. [44] .

84

En supposant remplies ces deux premières conditions de type institutionnel, deux conditions plus techniques s’ajoutent au programme (609-610) : il faut que l’institution régulatrice puisse faire une prévision satisfaisante du risque de système global (notamment par la concertation avec les autorités étrangères), et il faut aussi que les acteurs privés soient matériellement sensibles à son intervention (faible taux de profit et fort taux d’endettement). Commons estime que ces conditions sont à peu près réunies aux États-Unis [45]  Voir les pages 332, 580, 588, 608. [45]  : grâce d’abord aux progrès de la statistique et de l’économétrie ; et aussi par les taux que l’on constate effectivement dans l’endettement global (50% du produit national) et dans la marge de profit (3%). Mais il n’ignore pas pour autant la possibilité d’effets pervers dont ce type de régulation est porteuse, dans le cas où les opérateurs viendraient à l’intégrer (et la déjouer) par anticipation dans leurs stratégies [46]  Sur ce risque, voir Commons, 1937/1996, II : 512. [46] . On ajoutera au §29 une condition supplémentaire de faisabilité qui pourrait provenir d’une interprétation keynésienne du taux de l’intérêt, différente de celle que Commons avait en tête.

23 - Désagrégation

85

Toutes les potentialités du modèle Commons à son niveau global ayant été exploitées depuis le §7, on doit maintenant s’interroger sur les modifications formelles qui sont requises pour lui permettre de traiter des relations interindividuelles. Si l’analyse des causalités pouvait se satisfaire dans un premier temps d’une utilisation de variables agrégées au niveau national, le traitement des conflits interdit qu’on en reste là. Ce serait d’ailleurs trahir grandement l’œuvre de notre auteur pour qui "the term ’economy’ has always meant a part-whole relationship." (621) Sous le terme de transaction, Commons s’attache tout particulièrement à l’analyse des relations qu’entretiennent entre eux les différents acteurs à propos de la propriété des richesses. Ces transactions constituent en quelque sorte l’aspect "micro-économique" de l’analyse institutionnelle, si l’on veut bien considérer que l’objet de la micro-économie ne se réduit pas à ces particules élémentaires agissant aveuglément pour satisfaire les théoriciens de la concurrence parfaite. Les acteurs dont il est question ici sont des groupes organisés (concern) qui confrontent leurs stratégies de lutte (going) pour une plus grande part de pouvoir.

86

Cette problématique impose donc de décomposer nos agrégats pour conférer au modèle Commons un aspect matriciel, et produire selon ses vœux la nécessaire analyse des relations entre les parties et le tout. Chacune des trois variables clés posées au §7 (transactions T, prospections P, institutions I) devra donc prendre la forme d’un tableau de valeurs comptabilisant l’ensemble des relations économiques que tout acteur entretient avec l’ensemble des autres (les interdépendances), chaque case du tableau indiquant les transferts de valeurs (effectifs ou potentiels, selon les cas) qu’un acteur particulier (i) réalise avec un autre acteur particulier (j) dans la période considérée.

87

La mise en place des tableaux de valeurs commence par la matrice des transactions, dont le format s’impose au traitement des valeurs prospectives et institutionnelles. Ses diverses composantes figurent en effet les paiements ou promesses de paiements effectivement enregistrés dans les comptes au cours de la période sous étude. Ces valeurs sont la traduction comptable des acquisitions et aliénations de droits de propriété résultant des stratégies que les acteurs (tant privés que collectifs) ont menées sur des quantités et des prix potentiels. Formellement, chaque acteur est donc figuré dans le tableau par deux vecteurs de chiffres qui comptabilisent, en ligne, l’ensemble de ses dettes et en colonne l’ensemble des créances qu’il possède à l’égard de tous les autres. Il va de soi aussi que l’opérateur fonctionnel qui fait passer d’une variable explicative à la variable expliquée dans chacune de nos équations prendra lui-même la forme matricielle, pour autant qu’on ne saurait se satisfaire de réactions homogènes d’un acteur à l’autre. Au plan formel, on ne pourrait même pas parler de stratégies d’acteur si on n’opérait pas ainsi, car c’est précisément dans l’hétérogénéité qu’elles se manifestent. Plusieurs conventions sont requises pour que notre modèle soit susceptible d’applications statistiques, ce que requiert incontestablement le pragmatisme de Commons. Nous traitons des trois plus importantes dans le §24.

24 - Conventions statistiques

88

Une première convention concerne la dimension spatiale de l’analyse et consiste à choisir l’ordre de la matrice des transactions, c’est-à-dire le nombre d’acteurs qu’on y fera figurer. Les unités de base entre lesquelles s’effectue l’enregistrement des transferts de valeur ne seront pas de simples atomes : "instead of individuals the participants are citizens of a going concern." (74) Il s’agira en pratique de groupes d’individus coalisés et menant des actions concertées ou similaires (736), des organisations [47]  La notion de going concern, en tant que groupement... [47] . Le terme de "bataillon" utilisé un moment par Commons (499) présente l’avantage d’insister sur l’aspect de groupes de combattants que prend chacun de ses acteurs, en place de l’individu tranquille de l’analyse traditionnelle. Le format de la matrice résulte donc de la nomenclature des groupes que l’on se donne au départ pour analyser les conflits d’intérêt : groupes industriels certes, mais aussi agricoles, administratifs, financiers, et même syndicaux. Commons estime que les acteurs se comptent par dizaine de milliers mais que le nombre de ceux qui comptent vraiment avoisine les deux cents (885), de sorte que la matrice transactionnelle en devient techniquement plus maniable.

89

Un des apports de l’analyse institutionnelle est de montrer comment les formes d’organisation et donc la nomenclature des transactions n’est pas invariante. Au contraire, la population des acteurs (leur nombre et leurs contours) présente toutes les chances de se modifier à mesure où se réalisent les transactions. Ainsi, l’extension et la concentration des marchés, de même que la mondialisation des économies nationales auront leur traduction formelle dans le format et la structure de la matrice des transactions, T. Il importe de distinguer ici le niveau absolu des valeurs enregistrées, variable de période en période, et le solde comptable de toutes ces transactions en chaque période, qui est par définition égal à zéro puisque la somme de toutes les nouvelles créances en colonne égale la somme de toutes les nouvelles dettes en ligne. Cette contrainte comptable ne pèse évidemment pas sur les deux autres équations du modèle exposé au §7, celles-là ne déterminant que des valeurs virtuelles telles que les imaginent les acteurs privés ou collectifs au moment où ils s’engagent dans des stratégies de domination ou de régulation. C’est la matrice des transactions qui se chargera d’apporter une sanction économique à cet ensemble de stratégies a priori incompatibles.

90

Une deuxième convention importante concerne la temporalité de l’analyse. L’unité temporelle d’enregistrement ne peut être qu’un découpage artificiel ("mental device" 626), et ce sont de pures contraintes d’enregistrement d’ordre statistique ou administrative qui font généralement choisir l’année pour scander le passage du temps (870). "Time factor which is introduced into the mesurement is solely an external operation of the human mind, not internal for the mechanism itself." (639) L’objectif est de se situer à des points successifs du temps qui passe, "the moving standpoint of the present" (83, 406), en enregistrant les valeurs du temps présent comme le résultat ponctuel et combiné de ce qui vient de se passer précédemment et de ce qu’on prévoit qui pourrait se passer dans l’avenir. Le temps passé est rythmé par une succession de périodes d’enregistrement des valeurs qui sont effectivement survenues : ce sont des intervalles ou "laps" de temps strictement encadrés par des bornes bien repérables. Quand on calcule un taux d’intérêt sur une période future bien déterminée, c’est d’ailleurs au lapse de temps que l’on fait aussi référence (675).

91

Mais généralement, le temps futur n’a pas d’horizon aussi bien défini : c’est un flux de temps indéterminé qui se compose d’une succession d’événements dont l’acteur se fait une représentation imaginaire au moment présent par le truchement d’une procédure d’actualisation qui lui est personnelle (407). Sa densité en informations et en événements potentiels est soumise à toutes les fantaisies possibles, selon l’humeur et la stratégie de chacun. Autant le futur n’est redevable que de représentations personnalisées dans le moment présent (§11), autant les événements du temps passé font à l’inverse l’objet d’un travail collectif de la mémoire qui les objectivise et les homogénéise d’une certaine façon, les transformant en véritables institutions culturelles (§8). Pour Commons, c’est l’occultation de cette dichotomie dans le traitement du temps qui empêche Veblen de conférer un rôle déterminant aux acteurs dans la dynamique du système (674).

92

Une troisième convention relative à l’enregistrement des transactions concerne l’exigence d’homogénéité conceptuelle des valeurs comptabilisées. Or la problématique de Commons oblige ici à violenter quelque peu les usages de la comptabilité d’entreprise. Le principe analytique est en effet que toute transaction crée deux dettes (106), la première transférant d’abord des droits sur les marchandises qu’elle transforme ainsi en propriétés "incorporelles" (cessibles à autrui), et la seconde impliquant livraison et paiement des marchandises elles-mêmes. Sous la rubrique des transactions, il nous faut donc combiner à la fois des valeurs inscrites au compte de capital, parce qu’elles engagent à des paiements pour les périodes ultérieures ("assets and liabilities" 72), et aussi des valeurs qui apparaissent dans le compte d’exploitation (achats et ventes), pour la raison que les promesses et leurs exécutions sont survenues au cours de la période étudiée. L’arbitraire de la période d’enregistrement produit ici son effet conceptuel, car plus elle s’allonge et plus les deux dettes se télescopent au point de laisser croire à un simple échange de quantités physiques, marchandise contre monnaie de caisse (470). Afin d’éliminer cet effet parasite, Commons propose de faire comme si le présent de la transaction se réduisait à un point du temps, décalant nécessairement le paiement vers un instant suivant. Ainsi y a-t-il bien deux dettes à enregistrer (544) et le compte d’exploitation se ramène en quelque sorte à un compte de capital [48]  Sur la primauté du compte de capital pour fournir les... [48] .

25 - Hiérarchies

93

Dans son premier chapitre consacré à la méthode, Commons présente une typologie des transactions, dont on peut estimer que le clivage essentiel renvoie à l’opposition aristotélicienne entre justice commutative et justice distributive, les marchandes et les statutaires. Dans les premières, la confrontation (bargaining) des acteurs pour les richesses passe directement par le marché, lequel opère une redistribution négociée des créances et des dettes. Au facteur chance près, chacun y est sanctionné selon ses mérites et performances. L’autre type de transactions se fonde sur des relations binaires qui relèvent du commandement et non pas de la négociation (679) ; leur finalité n’est pas la lutte pour la richesse mais concerne directement le pouvoir (761). Ces transactions mobilisent des hiérarchies entre les acteurs, qui sont héritées de périodes antérieures et présentent une viscosité forte ; elles produisent des statuts qui limitent de façon inégalitaire les capacités d’action de chacun. Les transactions statutaires relèvent donc davantage de la justice distributive, car les conditions d’exercice des transactions marchandes s’en trouvent modifiées de façon discrétionnaire.

94

Chez Commons, ces transactions hiérarchiques sont elles-mêmes de deux types. Les unes concernent la relation de commandement ("managerial" (64)) qui s’exerce dans la gestion interne des groupes. Leur légitimité repose entièrement sur la propriété acquise, à la façon d’une démocratie censitaire. Les autres font intervenir l’autorité d’une instance souveraine agissant au nom de la collectivité tout entière. La légitimité des restrictions de liberté ("rationing" (68)) qu’elles introduisent dans le jeu des relations interindividuelles relève de la règle majoritaire ou consensuelle. Cette règle n’est toutefois pas dépourvue d’ambiguïté, en raison de nombreuses délégations et substitutions de compétences qui existent à ce niveau. Seule une réputation indiscutable peut alors éventuellement légitimer l’intervention d’experts, de commissions et d’arbitres qui opèrent dans ces transactions. Nous évoquons au §30 les problèmes que cela pose vis-à-vis de la démocratie politique.

95

L’essai de formalisation qu’on déroule depuis le §7 traite de la même façon toutes les transactions hiérarchiques, qu’elles soient d’origine sociale ou privée. Sans doute la façon d’imposer son pouvoir sur les autres n’est-elle pas de même nature (par l’incitation ici, par la sanction là, 700), mais le mécanisme est similaire et le résultat identique : un désir d’inscrire dans les transactions marchandes des valeurs discrétionnaires qui empêchent la réalisation des valeurs mythiques qu’aurait pu produire la concurrence parfaite des théoriciens. On notera que les trois types de transactions sont distinguées pour les besoins de l’analyse, mais qu’elles coexistent dans toutes les relations que les acteurs nouent entre eux à propos des richesses. Cependant, pour préserver la bonne marche du système, et prévenir toute dérive totalitaire, il importe selon Commons que les relations d’attribution autoritaire restent subordonnées aux relations négociées et que la socialisation des acteurs continue de reposer sur le contrat et la liberté (93). "Managerial and rationing transactions, based, as they are, on the legally Superior and Inferior, lead to a social philosophy of dictatorship." (649)

96

Pour illustrer cela sur un exemple particulier de relation hiérarchique, voyons comment se résolvent les conflits dans le cadre de la relation salariale. Cette question fournit un bon test de la pertinence de notre modèle car elle mobilise tous les types de transactions et fait tourner l’ensemble de nos équations avec tous les décalages temporels possibles. On peut concevoir les syndicats comme des acteurs d’un conglomérat de type particulier qui marchandent des transferts de droits, selon la logique des transactions de négociation (65). Mais il est probable que la simple négociation collective ne suffise pas à générer une valeur raisonnable pour l’acteur à statut dominé, pour la raison notamment que son degré d’organisation est très insuffisant [49]  Commons estime à onze millions le nombre de salariés... [49] . Il en résulte le plus souvent un transfert du conflit dans le champ institutionnel, avec des perspectives de limitation du pouvoir des acteurs dominants, par le législateur, par des juges ou par des arbitres. Le premier cas est exceptionnel (888) et le deuxième n’est pas souhaitable, en raison de présupposés juridiques inadéquats (l’égalité des contractants, notamment). Commons souhaite donc que se multiplient des procédures d’arbitrage, et il pense d’ailleurs qu’elles seront de plus en plus souvent déclenchées à l’initiative des consommateurs, soucieux de limiter à la fois l’excès des profit et celui des salaires. On contourne ainsi la question de la lutte des classes, car ce sont les conditions de marché plutôt que les conditions de production qui déterminent la façon dont se résout le conflit salarial. De la sorte, et en raison du combat qu’il mène à la fois contre les trusts, et les lobbies syndicaux ou politiciens, c’est le "tiers parti" des consommateurs qui devient aux États-Unis le fer de lance des solutions raisonnables obtenues par arbitrage [50]  Commons, 1908a/1996, I : 200. Comme on sait, Commons... [50] .

26 - Conflits

97

Dans le modèle désagrégé dont nous avons posé la nécessité au §23, quelle est donc la signification de chacune des cases d’une matrice des valeurs potentielles, qu’il s’agisse des valeurs prospectives P de la deuxième équation, ou des valeurs institutionnelles I de la première ? Elles indiquent comment les acteurs tentent de se redistribuer leurs droits sur les valeurs : entre deux acteurs donnés, l’inscription d’une valeur négative signifie que l’un d’eux réussit à rationner ou taxer l’autre, l’empêchant ainsi de faire tout ce qu’il voudrait ; un solde positif au crédit d’un acteur indique des aubaines et subventions au contraire, avec la capacité qu’il a dans cette situation d’imposer ses choix à l’autre. Qu’elles soient d’origine sociale ou privée, ces actions sont ainsi créatrices de valeurs potentielles qui entrent en tension les unes avec les autres, produisant des résultats comptables dans la période (les valeurs effectives Tt0) qui déplairont à un nombre suffisant d’acteurs pour qu’ils tentent de les remettre en cause à la période suivante (à travers de nouvelles valeurs potentielles).

98

Commons énonce ainsi ce que son approche a de spécifique par rapport aux théories économiques dominantes : "We may look upon all economic theories as idéalisation of future harmony, not as scientific investigations of existing conflicts and the ways in which order arises from conflict". (108) Puis il résume son système des transactions par ce triptyque fonctionnel dont nous avons proposé la formalisation au §7 : "We resolve a transaction not only into conflict of interests, but also into mutual dependence and collective efforts to bring order out of conflict." (109) Les stratégies de pouvoir pour obtenir toujours plus de droits sur les richesses futures génèrent donc des situations d’asymétrie entre les acteurs qui se résolvent dans des arrangements provisoires toujours remis en cause. Le renouvellement des conflits conditionne l’existence du progrès dans le futur tandis que l’exécution des promesses conditionne la résolution des conflits dans les comptes d’aujourd’hui. Cela permet au système de se perpétuer dans la reproduction immédiate de conflits nouveaux (57). Le parti pris de vitalisme qui s’exprime à longueur de pages dans des expressions telles que les working rules et les going concerns traduit chez Commons la volonté de se démarquer du mécanicisme : pour que l’essentiel du système demeure, il faut que ça bouge un peu partout [51]  Commons, 1900a/1996, I : 155, insiste sur ce vital... [51] .

99

Comme l’inégalité des acteurs est propre à stimuler leur activisme, la concurrence imparfaite se trouve ainsi promue au rang du premier facteur dynamique comme on va le voir au §27. Depuis Cournot ou Alfred Marshall ce type d’analyse n’a pu produire cependant que des explications locales de situations particulières, sans qu’aucune théorie ne soit parvenue à penser la connexion de toutes ces situations de concurrence imparfaite dans un schéma d’ensemble. Si les institutionnalistes qui empruntent cette voie entendent ne pas se contenter de monographies et qu’ils ambitionnent de faire une analyse de la société globale, il leur faut donc se confronter aussi à ce problème de l’agrégation. La lecture de Commons suggère qu’on ne pourra le résoudre au plan théorique, car il y a là une aporie dont la résolution passe par un coup de force institutionnel. Seule une action collective peut permettre de transcender les conflits dans la pratique et d’opérer leur transmutation sociale dans un ordre acceptable par tous. On comprend dès lors pourquoi notre auteur diabolise tellement l’anarchisme (877), cet anti-institutionnalisme radical qui prône l’auto-organisation utopique d’un ordre social débarrassé du pouvoir.

27 - Concurrence imparfaite

100

Par opposition à la théorie classique de la production de valeurs (en termes de coûts de production) ou à la théorie de l’équilibre dans les échanges de valeurs (déjà produites), l’approche institutionnelle développe des analyses qui relèvent très largement des théories de la concurrence imparfaite. Ce n’est pas en effet l’instinct d’échange avec ses plaisirs et ses peines qui caractérise d’abord les acteurs de Commons mais l’instinct de négociation (524). Il se place donc aux antipodes des analyses basées sur l’hypothèse d’indépendance des acteurs dans leurs relations réciproques. Chacun ici s’efforce au contraire d’influencer l’autre, de modifier ses préférences et ses possibilités, avec plus ou moins de persuasion ou de discriminations coercitives (91). Au lieu de mener des stratégies adaptatives que lui supposent les théoriciens de la concurrence parfaite, l’acteur de la concurrence imparfaite manipule activement ses prix et ses quantités. Ceci est parfaitement légal et légitime car on ne voit pas au nom de quel principe on pourrait l’obliger à livrer toute sa production au marché ou à pratiquer le prix unique s’il n’en a pas envie (894). Une exploitation habile de sa réputation, de brevets ou autres situations rentières permet ainsi de capter une clientèle qui assurera des revenus futurs sans trop de risques : ces perspectives favorables constituent d’ailleurs l’essence de la propriété intangible des entreprises (442). La notion de "goodwill" qui en rend compte fut déjà reconnue par le droit anglais à l’orée du dix-septième siècle et elle constitue aujourd’hui "the biggest asset of modern business. Competition which brakes into it is ’predatory’ competition".

101

L’unicité du prix qui était sensée caractériser la socialisation des acteurs par la marchandise dans les schémas d’équilibre général n’est plus de mise dans cette économie de prédateurs. Et même si l’unicité se retrouve dans quelque indice statistique, ce ne sera toujours qu’une moyenne artificielle qui cache l’essentiel, car il s’agit en dernière instance de recréer constamment des situations rentières (77), ou de maintenir des avantages acquis ("vested rights" 585) afin d’accaparer la plus grande part possible de pouvoir économique, dans les limites de ce que les tribunaux tolèrent en matière de tricherie au moment considéré [52]  Voir Commons, 1932/1996, II : 457 et Commons, 1936/1996,... [52] . Dans la problématique inaugurée par Hume, ce sont les raretés relatives provoquées artificiellement par les acteurs eux-mêmes qui expliquent les créations de valeur : " We make Scarcity, and not the ’law’ of supply and demand or self-interest, for both economics and jurisprudence, a universal principle." (143)

102

Dans ce contexte, la variable opératoire des stratégies est alors le revenu brut que les propriétés futures sont susceptibles de rapporter, et non pas le revenu net qui suppose déjà résolu le conflit d’intérêts avec les autres (108). Quant à l’indicateur de réussite ou d’échec de ces stratégies, ce n’est pas la part du profit dans la valeur ajoutée ni le taux de rendement du capital [53]  Le taux de marge est une variable beaucoup plus sensible... [53] , mais plutôt le taux de marge, à savoir : la masse de profits rapportée au chiffre d’affaires, le revenu brut qu’on a tenté de contrôler (526, 866). Ces deux précisions analytiques permettent de révoquer la théorie d’Alfred Marshall, "considering the individual entrepreneur and his net income, where there is no conflict of interests" (330). Elles permettent aussi de remettre en perspective historique l’opposition entre Ricardo et Malthus, comme on l’a vu au §17.

103

Dès l’instant où l’essence du système réside dans une hiérarchie systématique entre les acteurs, avec du rationnement et des prix discriminatoires, on comprend qu’aucune coordination par le marché ne fera jamais l’objet de consensus : seules des règles peuvent jouer le rôle que ne jouent pas les prix. C’est pourquoi des procédures judiciaires ou arbitrales apparaissent comme des composantes inéliminables du fonctionnement d’un système des transactions économiques. Ainsi se trouve démontrée la nécessité d’une analyse institutionnelle. Sachant toutefois par les §9 et 10 que les institutions présentent une double nature, leur intégration à l’analyse des marchés ne fait que déplacer d’un cran la question de l’équilibre spontané que le marché concurrentiel n’assure plus. Comment les régulations s’élaborent-elles dans les institutions ?

28 - Régulations locales

104

Le domaine des services publics locaux a été le premier laboratoire expérimental pour la création de valeurs institutionnelles [54]  Plusieurs articles entre 1910 et 1913 expliquent la... [54] et Commons y a puisé les bases empiriques de son analyse. L’État du Wisconsin lui apparaît ainsi comme le "modèle réduit" (8) de l’économie conflictuelle telle qu’elle fonctionne à l’échelle mondiale. Cependant, le rapport qui peut exister entre les régulations centralisées et décentralisées pose un certain nombre de questions qui présentent quelque affinité avec celles dont on traite traditionnellement dans l’analyse des marchés. Dans les pays de droit coutumier, la loi commune, entendue comme étant "the law arising from the customs of the people" (679), est-elle suffisamment intériorisée par tous les acteurs pour réguler spontanément les conflits de pouvoir ; ou bien faut-il volontairement élaborer des règles "statutaires" afin de préserver la liberté de certains des contractants qui seraient sinon trop soumis aux autres ? Mais ces dernières règles résultent-elles de délibérations qui impliquent tous les citoyens ; ou ne sont-elles que la consécration législative de normes que les contractants ont d’abord élaborées spontanément ?

105

La légitimité des valeurs instituées par le moyen de transactions statutaires (ainsi qu’on les a définies au §25) vient du caractère "raisonnable" de ces actions collectives, en ce sens qu’elles sont dépourvues à la fois d’arbitraire et de rigidité. Le terme de raisonnable s’oppose ici à rationnel, car "it is the valuation of stupidity, passion and ignorance" (759). Contrairement à ce qui se passe dans les pays d’Europe continentale où la source du droit est d’abord législative, c’est devenu une coutume en Grande-Bretagne et aux États-Unis que les règles émergent des pratiques locales, concrètement vécues par les acteurs plutôt que des pratiques parlementaires. Elles naissent ainsi et se transforment progressivement au cas par cas, à l’occasion des litiges. Dans la société civile (des "citizen of the commonwealth" (226)), il existe donc un empilement d’institutions qui contribuent à élaborer des normes de proche en proche et seule une petite portion de ce processus ("mandatory custom") se trouve sanctionnée par l’instance suprême. Celle-ci consacre de son prestige la procédure décentralisée de création des règles de droit, homogénéisant à l’échelle nationale des morceaux parcellaires d’actions collectives.

106

Commons circonscrit assez strictement la part qui revient à l’institution législative dans le processus d’élaboration des normes. Reprenant implicitement l’argumentaire de Smith, il doute que les représentants élus puissent élaborer de la valeur raisonnable dans le champ de l’économie (898). Le combat politique se déroule entre des intérêts particuliers organisés par des institutions spécialisées dans l’action psychologique de masse (les partis politiques) et dont aucune n’est porteuse de l’intérêt général (752). Aux États-Unis, on les a vus d’ailleurs opposer de vives résistances à l’introduction de régulations administrées collectivement. Ce dilemme est récurrent dans l’œuvre de notre auteur, bien conscient avec Tocqueville que la corruption menace constamment la survie des démocraties représentatives. Il critique dès 1894 le système représentatif accaparé par les machines politiciennes et préconise en 1900 un système alternatif d’élections par catégories sociales, ainsi qu’on le pratiquait au Moyen Âge. En 1921, il convient finalement que le bicaméralisme est préférable, et confère la primauté au Congrès politique sur la seconde chambre de nature corporatiste [55]  Respectivement dans Commons, 1996, I : 25, 150, 156,... [55] . A l’encontre de Bentham, cependant (222), il n’admet pas que la souveraineté du peuple puisse se réduire à une souveraineté législative et le destin du système capitaliste lui semble étroitement subordonné au rôle que pourront y jouer ses élites. Rôle qui lui paraît malheureusement compromis par la menace que le système bancaire fait peser sur l’indépendance des techniciens de la valeur raisonnable (789). Car le pouvoir des banquiers (par leur capacité discrétionnaire à refuser ou accorder du crédit) dépasse désormais, selon Commons, celui des conglomérats industriels (116), à tel point même que : "american capitalism… is an economic government of bankers more powerfull than the political government." (895)

107

A l’instance souveraine (des élus du peuple), Commons confère cependant deux tâches essentielles. Il lui faut d’abord faire exécuter (de force au besoin) les sentences que les experts judiciaires auront rendues après appréciation des faits et arguments de chacun ; car toute loi reste "lettre morte" tant que les Cours n’en ont pas précisé sur le terrain les modalités d’application (712). Il lui faut ensuite nommer des commissions ad hoc partout où la négociation privée semblera défaillante, afin que des enquêteurs et statisticiens examinent les situations bloquées le plus objectivement possible et dans l’intérêt de tous (pour une sorte d’engeenering social [56]  Le terme se trouve dans Commons, 1939/1996, II : 528.... [56] ). Échaudé par l’expérience d’obstruction que la Cour suprême opposa au New Deal économique proposé par Roosevelt, Commons estime que le danger d’un gouvernement des juges s’est accru aux États-Unis depuis le début du siècle : "The Federal Court becomes the American brand of dictatorship." (882) D’où son désir de voir se multiplier les commissions d’arbitrages, dans lesquelles des experts nommés coopèrent avec des citoyens concernés et qui ont toujours la possibilité de recourir à la justice si l’arbitrage ne leur convient pas [57]  Commons, 1911/1996, I : 264. [57] . Il se fait ainsi le partisan d’une sorte d’éthique de la discussion dans laquelle les points de vue se confrontent pour parvenir à des compromis acceptables par tous les participants aux conflits (743). Cette dissémination sociale du pouvoir de décision répond chez Commons à un désir de démocratie concrète et participative, qui se distingue à la fois de l’universalisme républicain et de l’option technocratique retenue par Keynes. [58]  Voir Chasse, 1991 : 447, et 1997 : 838-9, à propos... [58]

29 - Finalité

108

En ce temps de capitalisme bancaire où le marché n’est plus à même d’assurer spontanément les régulations, on ne peut préserver le système qu’en faisant émerger des institutions adéquates. Si on ne parvenait pas d’ailleurs à brider cette dynamique perverse des crises conjoncturelles, "perhaps communism would be preferable." (557) Commons annonce son choix sans détour et ce parti pris normatif m’apparaît constitutif de la problématique institutionnelle, comme il est dit au § 1. On peut pointer quelques dates dans l’œuvre de notre auteur qui témoignent de son refus constant de prendre dans l’analyse une posture de neutralité [59]  Il semble que l’origine de cette option normative se... [59] . Il faut admettre que l’économiste s’insère toujours dans le champ des conflits d’intérêts (1897) et que s’il les nie, il fait le jeu des intérêts dominants (1900). L’économiste doit constamment prendre en compte les conséquences sociales de ses analyses (1939) ; et la pluralité des théories sur la valeur ne fait que refléter l’existence d’intérêts divergents (1936) : ainsi, de Locke à Walras, l’histoire de la pensée économique n’aurait fait qu’épouser les mouvements longs de la fluctuation des prix pour produire des analyses plus ou moins favorables aux créanciers ou aux débiteurs [60]  Respectivement dans Commons, 1996, I : 61-2, 148, et... [60] . Puisque le capitalisme se fonde sur la propriété privée qui en est la seule légitimation, la diffusion des titres de propriété est essentielle pour ancrer les classes moyennes au système ; de même que la stabilisation du pouvoir d’achat est essentielle pour ancrer les classes populaires et prévenir toute dérive communiste ; de même enfin que la liberté "d’exploitation" (de toutes les opportunités imaginables) est essentielle aux capitalistes pour qu’ils continuent de réaliser leurs performances.

109

Dans une société donnée, la possibilité de rendre compatibles ces trois ancrages dépend largement de la proportion qui existe entre les deux formes de propriété structurant le capital, l’incorporelle et l’intangible (452). Elle dépend en conséquence des formes particulières de valorisation qui les caractérisent l’une et l’autre : le taux de profit (rémunérant les prospections) et le taux d’intérêt (rémunérant les attentes). Et puisqu’il existe selon Commons une correspondance entre les différents langages qui rendent compte de la société, on dira que l’instabilité conjoncturelle du système dépend des variations dans la proportion entre, au choix (491, 503) : l’épargne et l’investissement (langage de l’économie des transactions), la propriété incorporelle et l’intangible (langage de l’institution), les obligations et les actions (langage des prospections).

110

Cette trilogie des langages présente toutefois le défaut de n’être pas exhaustive : elle occulte notamment le "langage physiologique", que Commons évoque un instant (95), mais dont il ne fait plus état par la suite, fidèle à son principe d’exclusion de la matérialité des choses. Parfois cependant, ce langage du corps fait retour dans l’analyse, dissimulé sous le discours d’une institution souveraine, dépositaire de la violence légitime (684, 738, 751). Dans un contexte historique où il existe encore des systèmes alternatifs d’organisation sociale, souhaités ou craints par bon nombre d’acteurs (le communisme et le fascisme), le choix des langages s’avère crucial au plan idéologique. Et mieux vaut placer la souveraineté sous les auspices de l’institution juridique qui dit l’éthique, plutôt que dans les mains d’un pouvoir exécutif qui fonctionne naturellement à la répression [61]  Le couple éthique/coercition est abordé dans un petit... [61] . Dans sa déclaration d’intention, Commons choisit en 1934 (pages 6-7) de traiter du système capitaliste sous l’angle de la coopération conflictuelle, dans l’espoir que les régulations qu’il suggérera permettront d’éviter ces modes particuliers de coopération totalitaire dans lesquels sont niés tous les conflits. Sa présentation d’une souveraineté fractionnée ou partagée entre plusieurs instances correspond parfaitement à cet objectif, même si elle n’est pas totalement fidèle aux grands principes de droit public.

111

Traitant du même contexte de crise systémique au cours des années trente, Keynes proposera pour sa part une régulation (par la dépense publique) plus adaptée à la situation institutionnelle de l’Europe, où l’ancrage déterminant est celui de la classe salariale plutôt que de la classe moyenne. Alors que pour Commons c’est l’insuffisance des perspectives de profit des capitalistes qui menace le système aux États-Unis, selon Keynes le système anglais est menacé d’un excès d’épargne et de la trappe à monnaie. L’une de ses innovations majeures sera d’ailleurs la "préférence pour la liquidité", qui fait conserver de la monnaie dans les temps incertains, indépendamment du marché de la dette. Comme on l’a dit au §16, il n’y a au contraire pour Commons rien d’autre que de la monnaie de caisse (sans taux d’actualisation (449), ou bien du capital, avec son double mode de valorisation selon les catégories d’acteurs qui prospectent.

112

Tout se passe alors comme si la catégorie centrale de notre auteur (futurity) envahissait tellement le champ de son analyse qu’elle lui interdisait de traiter de situations anachroniques où c’est la préférence pour le présent qui l’emporte. Dans la tradition pré-keynésienne, Commons fait du taux d’intérêt la rémunération de l’épargne, et la cible de sa politique monétaire est en définitive le consommateur. Après Keynes, toutefois, on peut estimer que la politique monétaire devrait plutôt viser le spéculateur, si on conçoit le taux d’intérêt comme le prix d’un renoncement à de la monnaie liquide. Nous proposerions dès lors volontiers un pseudo modèle Commons, modifié 36, dans lequel figurerait en plus des trois fonctions exposées au §7 une fonction de liquidité, expression formelle de l’incertitude. Les trois autres fonctions incorporant ce nouvel argument, le modèle en deviendrait sans doute plus adapté à la finalité qu’il poursuivait. En l’absence de cette fonction supplémentaire, le modèle originel ne me paraît pas tel quel généralisable à l’ensemble des espaces politiques.

30 - Actualité

113

Le parti pris formaliste que j’ai adopté dans cette contribution confère à la pensée de Commons un degré de généralité permettant de l’envisager séparément du contexte américain qui en forme pourtant le substrat originel. Et il convient de faire le partage entre ce qui appartient à la vocation de Commons à intervenir personnellement dans le processus et ce qui constitue la portée analytique et généralisable de son propos. Le mode d’élaborations des lois en vigueur aux États-Unis et le rôle tout particulier qu’y jouent la coutume et la jurisprudence confère dans le §7 une allure toute particulière à notre première fonction I de régulations qui fait la spécificité de l’approche institutionnaliste. On peut notamment présumer sans risque que les paramètres de cette fonction seraient très différents dans les pays de droits romano-germaniques, où les procédures législatives sont beaucoup plus prégnantes et où l’instance juridique ne se confond pas (encore) avec l’instance politique. Ainsi, la sensibilité de la réaction des normes institutionnelles aux redistributions de valeurs courantes (la dérivée partielle de I par rapport à T dans la première fonction) y serait sans doute moindre, du fait de la quantité de dispositifs à mobiliser pour que ces changements interviennent ; par contrecoup, des contraintes institutionnelles plus rigides pourraient à leur tour peser plus lourd dans les prospections courantes des acteurs (la dérivée partielle de P par rapport à I dans la fonction 2).

114

On ne fait ici qu’évoquer une perspective comparatiste de ce type pour signifier seulement que le modèle d’économie transactionnelle est dans sa forme structurelle parfaitement transposable à d’autres économies (sous la réserve évoquée au §29). Dans l’idéal, Commons souhaitait qu’il puisse s’étendre à l’économie mondiale tout entière (804), tant il lui apparaissait que son efficacité ne serait entière à l’intérieur même de son pays qu’à la condition de l’insérer dans des procédures coopératives supra nationales : "the shift, in the minds of the dominant interests, is the shift from class struggle within a nation to world struggle between nations." (884) L’actualité de Commons me semble trouver ici son point d’ancrage, du fait que les économies nationales se situent aujourd’hui dans la même configuration où il les appréhendait au début du siècle, mais pour des raisons différentes. Pour lui, la démocratie représentative avait perdu de son aura en raison de la subordination des partis politiques aux intérêts privés, incapables de faire émerger un quelconque intérêt général. Quant à la relation salariale, elle n’était pas à la façon marxiste déterminée essentiellement par les rapports de production dans l’entreprise, mais par les conflits de marché entre les conglomérats. Le consommateur des valeurs d’usage intervenant dans ce schéma sous les espèces d’un arbitre ultime des stratégies adoptées en matière de salaire et de prix. C’est ainsi que le "tiers parti" de la classe moyenne fabriquait maintenant du lien social par son conformisme de bon aloi, "customary, dominant and therefore reasonable." (340) Et Commons d’inviter ses collègues à multiplier les travaux théoriques sur ce "tournant de la civilisation", dans le prolongement de ce qu’il a fait lui-même avec quelques autres, "each in his little corner [62]  Like Jack Homer, ain’t misbehaving ? Fats Waller, ... [62] ." (612)

115

Il existe aujourd’hui plusieurs raisons qui concourent à ce que la problématique de Commons retrouve une certaine actualité. Deux modalités essentielles de la socialisation se trouvent compromises par l’éclatement des communautés de travail et la désaffection des bureaux de vote. La mondialisation des transactions et l’extension du domaine des compétences attribuées au droit international compromettent aussi l’ancestrale socialisation de type national. Simultanément, cependant, on constate que se mettent en place au niveau planétaire des procédures institutionnelles de régulation sur le modèle de celles que souhaitait Commons : plus de trois cents organisations intergouvernementales exercent aujourd’hui des fonctions économiques et sociales à l’échelle mondiale. On y fait le double constat d’un aréopage d’experts effectuant d’innombrables arbitrages purement technocratiques d’une part, et de l’autre des mobilisations citoyennes de circonstance, vécues comme autant d’expériences localisées de démocratie directe, selon les sensibilités de l’opinion publique (à laquelle Commons en appelait déjà, comme on l’a vu au §22). Dans les termes qu’emprunte ce débat de nos jours, on dirait que notre auteur opte pour une forme participative ou délibérative de la démocratie de préférence à sa forme représentative qui ne lui paraît plus adaptée aux problèmes que pose l’économie bancaire des transactions.

116

Mais d’où ces procédures de régulation tirent-elles leur légitimité ? De deux sources selon Commons : la préservation du système plutôt que la guerre ou la servitude politique (804) ; le consensus sur une valeur raisonnable élaborée par des hommes de bonne volonté, compétents et désintéressés. Mais ces hommes existeraient-ils que l’unicité de la solution ne serait pas davantage assurée que dans le cas des équilibres de marché. Car plusieurs configurations existent qui sont susceptibles d’exprimer à un instant donné ce qui paraît "raisonnable." Nous sommes ici en pleine illusion procédurale qui suppose tout le monde en mesure de négocier sa part de droits dans la société pour autant qu’on sache organiser un dialogue loyal entre tous les intéressés. Cet angélisme méthodiste fait peu de cas du relativisme culturel et de l’histoire des guerres de religion. Car ces personnalités intègres et préoccupées du bien commun apparaissent aujourd’hui comme des figures anthropologiques d’un autre âge (Commons se range d’ailleurs sous les auspices de Thomas d’Aquin (116, 260)) et que le capitalisme se charge précisément de corrompre un peu plus chaque jour.

117

La sociologie, pas plus que le droit ou l’économie, ne pourra donc prouver logiquement l’excellence relative de la solution institutionnelle par rapport à la solution purement marchande. Et le discours économique révèle une fois encore sa nature rhétorique et sa vocation performative : par ses travaux, Commons ne fait rien d’autre que s’immiscer intentionnellement dans le processus d’institutionnalisation de certaines normes pour réguler le système des transactions. Son diagnostic est que le risque majeur pour le système (de l’époque) tient à l’excessive irrégularité dans les rythmes de production de la valeur, question qu’il convient de distinguer selon lui de la question du partage des richesses, ainsi qu’on l’a vu au §21. On pourrait aussi bien choisir l’option inverse, mais cela relève d’une question de nature politique, et qui concerne non pas simplement l’opinion de tel ou tel, mais le droit de chacun à participer également à l’instauration des règles auxquelles il sera soumis. Commons pointe d’ailleurs le "danger politique" qui résulterait d’une gestion mondiale du système laissée à la simple coopération entre les banquiers centraux (610). Dans le contexte d’une internationalisation croissante du système des transactions et en l’absence d’instance où pourrait s’exercer de la démocratie représentative à l’échelle mondiale, il est urgent de reprendre la question où l’a laissée notre auteur pour s’interroger sur les conditions de possibilité d’une politique démocratique au-delà de l’État national [63]  C’est la problématique proposée récemment par Habermas,... [63] .


Bibliographie

  • Adair, P., 1991. "L’institutionnalisme américain, un chapitre clos dans l’histoire de la pensée économique ?", Cahiers du GRATICE, 1 : 1-37.
  • Bazzoli, L., 2000. L’économie politique de John R. Commons. Essai sur l’institutionnalisme en sciences sociales. Paris, L’Harmattan.
  • Bazzoli, L., Kirat, T., 1996. "La relation entre le droit et l’économie dans les traditions institutionnaliste et post-coasienne : enjeux pour l’analyse évolutionniste." Communication au colloque du METIS sur l’évolutionnisme, Université de Paris 1, Sorbonne.
  • Chasse, J.D., 1991. "John R. Commons and John Maynard Keynes : two philosophies of action." Journal of Economic Issues, 2 : 441-448.
  • Chasse, J.D., 1997. "John R. Commons and the Special Interest Issue : not really out of date." Journal of Economic Issues, 4 : 933-949.
  • Dillard, D., 1987. "Money as an Institution of Capitalism", Journal of Economic Issues, 4, 1623-1647.
  • Dutraive, V., 1993. Les fondements de l’analyse institutionnaliste de la dynamique du capitalisme. Thèse en sciences économiques, Université Lumière Lyon II.
  • Giddens, A., 1982. A contemporary critique in social theory. London, Macmillan.
  • Gislain, J.J., 1996. "Les conceptions évolutionnaires de T. Veblen et J.R. Commons." Communication au colloque du METIS sur l’évolutionnisme, Université de Paris 1, Sorbonne.
  • Hamilton, W.H., 1919. "The Institutional Approach to Economic Theory." American Economic Review, 1, 309-319.
  • Hodgson, G., 1988. Economic and Institutions. Oxford, Polity Press.
  • Kapp, W., 1976. "The nature and signifiance of institutional economics." Kyklos, 2 : 209-232.
  • Maucourant, J., 1994. La monnaie dans la pensée institutionnaliste (Veblen, Commons et Polanyi). Thèse en sciences économiques, Université Lumière Lyon II.
  • Maucourant, J., 1993. "Au cœur de l’économie politique, la dette : l’approche de J.R. Commons". Revue du MAUSS, 2 : 209-18.
  • Ramstad, Y., 1988. "A pragmatist Quest for Holistic Knowledge : the Scientific Methodology of J.R. Commons", in W. Samuels, 2 : 138-76.
  • Rutherford, M., 1994. Institutions in Economics. The old and the new Institutionalim. Cambridge, U.P.
  • Samuels, W., 1987. "Commons, J.R. (1862-1945)". The New Palgrave. A Dictionary of Economics, Eatwell, J., Milgate, M., Newman, P. editors. London, Macmillan, Vol. 1 : 506.
  • Samuels, W., 1998. Institutional Economics. Aldershot, Elgar, 3 volumes.
  • Samuels, W., 1999. "Hayek from the Perspective of an Institutionalist Historian of Economic thought : an Interpretative Essay". Journal des économistes et des etudes humaines, 2 : 279-90
  • Sugden R., 1986. The economics of rights, cooperation and welfare. Oxford, Blackwell.
  • Whalen, C. J., 1993. "Saving Capitalism by Making it Good : the Monetary Economics of John R. Commons." Journal of Economic Issue, 4 : 1115-79.
  • Wisman T.D., Rozansky, J., 1991. "The Methodology of Institutionalism Revisited", Journal of Economic Issues, 3 : 709-37.

Notes

[1]

CNRS, Laboratoire d’Économie Dionisien. E.P.E.H. Université Paris VIII. cnrs@ noos. fr

[2]

La causalité circulaire est une expression reprise des travaux de Myrdal et qui serait selon Kapp (1976 : 217) le seul apport analytique de l’approche institutionnelle depuis un siècle.

[3]

Toutes les indications de pages figurant dans le texte renvoient à l’ouvrage de Commons de 1934 : Institutional Economics. Les autres références précisent en note quel est le document d’origine.

[4]

La référence en matière d’ordre dirigiste est le mercantilisme, assimilé à l’économie de souveraineté. Hobbes n’apparaît nulle part, et la référence en matière d’ordre spontané est William Godwin, "père" de tous les anarchistes (245), avec son Enquiry Concerning Political Justice de 1793. A l’époque où écrit Commons, Hayek n’est encore cité que pour sa participation au débat sur la monnaie avec Keynes et Hawtrey. Pour des développements concernant les risques communistes et fascistes aux États-Unis, voir Commons, 1931/1996, II : 452 et Commons, 1939/1996, II : 527.

[5]

Commons 1936/1996, II : 497. Dans Commons, 1923a/1996, I : 300, l’auteur précise qu’il préfère l’expression processus de valorisation à celle de valeurs. On notera qu’à l’inverse, Hamilton proposait en 1919, devant l’American Economic Association, un programme de recherche excluant toute analyse de la valeur. Voir un bon résumé des débats sur le "vrai" contenu de l’institutionnalisme dans Adair, 1991.

[6]

Ainsi que le dit Hodgson, 1988 : 145, la théorie des jeux "ignore l’ignorance", car le nombre de stratégies possibles est donné au départ, le gain associé à chacune d’elle est connu, et les objectifs des joueurs ne se modifient pas au cours du jeu.

[7]

En 1934, Commons tient cependant à reprendre (764-765) un tableau des formes historiques d’organisation de cette industrie (sept stades sur 250 ans) qu’il avait élaboré 25 ans auparavant (1909a/1996, I : 209.) Il le généralise ici à l’ensemble des États-Unis et l’actualise en ajoutant un stade supplémentaire, ce qui pourrait suggérer l’existence d’un effet démographique (un stade par génération ?) Aucune articulation n’est cependant proposée entre ces huit stades et les trois régimes successifs qui font l’évolution du système capitaliste, dont l’auteur nous affirme d’ailleurs (881), qu’il ne commence véritablement qu’au milieu du dix-neuvième siècle (et certainement pas au temps d’Adam Smith), ce qui laisse perplexe quant au statut des deux premiers régimes.

[8]

Voir Maucourant, 1993 : 214, pour une interprétation contraire.

[9]

Les références critiques à l’équilibre général sont éparses dans l’ouvrage de 1934 ; citons notamment les pages 120, 330, 586, 648, 711, 876, 892.

[10]

Dans le texte de 1934, le terme "regulate" est à la page 63, et "managed equilibrium" page 120.

[11]

On notera que Commons se réfère de façon sélective (105) aux écrits de E.A. Ross, citant volontiers son travail de 1931 sur la psychologie collective mais pas celui de 1901 sur le contrôle social.

[12]

C’est ainsi que l’abolition de l’esclavage en 1863 provoqua une annulation de droits de propriété évaluée à quarante millions de dollars (700).

[13]

Cette remarque comparative est due à Gislain, 1996 : 23.

[14]

Selon Commons, ce système est difficilement compréhensible par les économistes européens (713). La Cour suprême des États-Unis ne se prononce que sur des grands principes, et elle ne rend aujourd’hui pas plus de mille sentences par an, alors qu’en France, la Cour de Cassation en rend trente fois plus. On a pu évaluer qu’il y avait actuellement en France 8000 lois et 80000 décrets d’application.

[15]

Cette précision donnée explicitement dans Commons, 1937/1996, II : 508.

[16]

Dans Commons, 1935b/1996, II : 475, cette précision qu’il s’agit bien du coût de revente ("scrap value"), et non du coût de reproduction.

[17]

Le Minesota Case de 1890 est analysé dans Commons, 1934a : 651 et repris de 1924a/1995 : 15, 36. Par ce jugement, la Cour fédérale est devenue l’institution souveraine en matière d’évaluation des activités économiques des États-Unis, ajoutant là implicitement un article non écrit à la Constitution du pays selon Commons, 1936/1996, II : 493, 497. On notera que la validité de l’analyse institutionnelle de la valeur s’en trouve circonscrite à l’espace de souveraineté nationale. Cette question trouve un prolongement au §30.

[18]

Commons, 1936/1996, II : 500.

[19]

Il fut comme on sait conseiller du gouvernement pour l’établissement de projets de loi relatives au travail, au chômage et à la monnaie. Cf. Samuels, 1987, 1 : 506.

[20]

Respectivement dans Commons, 1923b/1996, II : 312-3, et Commons, 1937/1996, II : 508.

[21]

C’est aussi la thèse développée dans Whalen, 1993 : 1158, 1168.

[22]

Sur la distinction entre "legal tender" et "customary tender", voir la page 559. Un étalon coutumier a encore fonctionné en Angleterre au début du dix-neuvième siècle sans être officialisé légalement (476) ; un moyen de règlement coutumier (te chèque) sert à régler la quasi-totalité des dettes au début du vingtième (462). Dans les sociétés primitives, la valeur interne de l’étalon peut être stabilisée de façon coutumière, mais ce n’est pas le cas dans les relations intertribales (476).

[23]

Aux États-Unis, c’est un jugement de la Cour suprême qui a fait basculer d’une conception de la monnaie à l’autre (Commons, 1925a/1996, II : 340).

[24]

Cet aspect est développé dans Commons ; 1924a/1995 : 244.

[25]

L’ouvrage de Hilferding sur le capital financier date pourtant de 1910.

[26]

La "transaction de crédit" fait l’objet du chapitre 15 de Commons, 1950 : 239-60.

[27]

C’est en 1603 que ces pratiques furent légalisées en Angleterre (Commons, 1924a : 252).

[28]

La révocation de Quesnay se fait page 130 en première instance et 546 en appel. Plusieurs estimations approximatives du volume de la monnaie légale aux États-Unis, pages 396, 462, 548 et 609.

[29]

La première apparition de cette thèse est dans Commons, 1923b/1996, II : 315 ; les conflits à propos de l’indice des prix sont abordés dans Commons, 1927a/1996, II : 394.

[30]

Pour une reconstruction analytique des explications du cycle conjoncturel chez Commons, voir Maucourant, 1994 : 365-385.

[31]

On peut lire pages 128-130 à propos de Quesnay, et pages 212-213 à propos de Smith, la genèse de cette approche circulatoire.

[32]

Ce rapport n’est pas sans évoquer le coefficient qu’inventera James Tobin en 1969, dans : "A general equilibrium approach to monetary policy", Journal of Money, Credit and Banking.

[33]

Tourné essentiellement vers les stratégies agressives, l’analyse de Commons néglige quelque peu les stratégies de survie : dans ces derniers cas, la valorisation pourrait porter plutôt sur le facteur qui est relativement le moins rare.

[34]

On explique au §27 pourquoi Commons choisit de retenir le taux de profit par rapport aux ventes et non par rapport au capital accumulé.

[35]

Tout se passe bien dans la fonction de production dite de Cobb et Douglas (1928) où la somme du capital rémunéré par son taux de profit et du travail rémunéré par son taux de salaire donne la totalité du produit évalué à son prix. On a posé pour cela que la somme des deux dérivées égale la valeur unitaire, les variables étant exprimées en logarithme.

[36]

Avant de se faire un partisan inconditionnel de la régulation monétaire, Commons avait préconisé un certain nombre de remèdes conjoncturels qui pourraient retrouver leur pertinence : travaux publics (1897), fiscalité antis-péculative (1918), financement public de l’assurance chômage (1921), pénalités anti-licenciements (1921). Voir dans Commons, 1996, I : 67, 274, 291, 298.

[37]

Commons, 1925c/1996 : 351.

[38]

Commons, 1921c/1996, I : 288.

[39]

Il s’agit de faciliter l’endettement des particuliers par une gestion adéquate du taux d’escompte et des interventions opportunes sur le marché de la dette ; si cela ne suffisait pas, Commons reconnaît la nécessité de monnayer la dette publique (589).

[40]

Voir les pages 591-594 pour l’analyse de l’erreur commise par la Réserve Fédérale en 1919.

[41]

Trois articles importants de 1925-1927 traitent du Système fédéral de Réserve dans Commons, 1996, II : 350-403.

[42]

Commons, 1937/1996, II : 502.

[43]

Le lobby bancaire s’était estimé injustement concurrencé ; il avait reçu à cette occasion le soutien de l’administration fiscale, perturbée dans la gestion de sa trésorerie. Commons, 1925c/1996, II : 355 ; Commons, 1927/1996, II : 391.

[44]

Commons, 1936/1996, II : 500.

[45]

Voir les pages 332, 580, 588, 608.

[46]

Sur ce risque, voir Commons, 1937/1996, II : 512.

[47]

La notion de going concern, en tant que groupement d’individus agissant comme une entité unique, avec ses pratiques coutumières et ses stratégies propres, apparaît au chapitre V de Commons, 1924a et dans Commons, 1925a/1996, II : 335.

[48]

Sur la primauté du compte de capital pour fournir les données et la méthodologie de l’analyse institutionnelle des transactions, voir Commons, 1931/1996, II : 446. On se souvient que Max Weber dans son Histoire Économique, 1923/1991 : 253, faisait déjà du compte de capital une des conditions d’existence (logique et historique) du système capitaliste.

[49]

Commons estime à onze millions le nombre de salariés aux États-Unis, dont deux millions seulement sont syndiqués (1908a/1996, I : 195). Le primat des conditions de marché dans la solution du conflit salarial est développé dans Commons, 1908a/1996, I : 200 et 1909a/1996, I : 230 ; et la solution arbitrale défendue particulièrement dans Commons, 1927c/1996, II : 405, 429. Voir sur cette question la thèse de Bazzoli, 1994/2000.

[50]

Commons, 1908a/1996, I : 200. Comme on sait, Commons s’impliqua personnellement dans ce processus en militant à la fois dans les associations de consommateurs et dans le mouvement anti-trusts. Cf. Samuels, 1987, I. On retrouve ici la souveraineté du consommateur, chère à Menger, sauf que le marché n’est pas selon Commons la meilleure institution pour la faire advenir.

[51]

Commons, 1900a/1996, I : 155, insiste sur ce vitalisme.

[52]

Voir Commons, 1932/1996, II : 457 et Commons, 1936/1996, II : 488-90.

[53]

Le taux de marge est une variable beaucoup plus sensible à la conjoncture (et à sa régulation) que le taux de profit, en raison de la vitesse de rotation du capital (624-5). En 1925, il était aux États-Unis cinq fois moins élevé : Commons, 1937/1996, II : 509.

[54]

Plusieurs articles entre 1910 et 1913 expliquent la façon dont y opère la valeur raisonnable (Commons, 1996, I : 237-67).

[55]

Respectivement dans Commons, 1996, I : 25, 150, 156, 285.

[56]

Le terme se trouve dans Commons, 1939/1996, II : 528. Concernant ce pragmatisme social (par la méthode des enquêtes d’opinion, notamment, et la recherche d’un consensus sur les valeurs), Commons acquitte loyalement (150, 647) sa dette envers Dewey, 1929. The Quest of Certainty.

[57]

Commons, 1911/1996, I : 264.

[58]

Voir Chasse, 1991 : 447, et 1997 : 838-9, à propos de cette comparaison.

[59]

Il semble que l’origine de cette option normative se situe pour Commons (1892) dans un excès d’inégalités sociales au regard des normes religieuses. Ensuite (1897), il évoque plus politiquement des préoccupations de paix sociale, puis il finit dans le juridisme, estimant (1936) que tout économiste doit conformer ses analyses à la Constitution du pays. Respectivement dans Commons, 1996, I : 15, 68 et 1996, II : 498.

[60]

Respectivement dans Commons, 1996, I : 61-2, 148, et 1996, II : 523, 156. La dernière notation est dans Institulinal Economics, 1934a : 123.

[61]

Le couple éthique/coercition est abordé dans un petit article de 1896, avant de faire l’objet de nombreux passages dans une longue étude de 1900 consacrée à la souveraineté. Avec les juristes de son temps, l’auteur a oscillé sur la question d’un partage possible de la violence légitime entre plusieurs instances ou d’une simple délégation. Voir Commons, 1942/1996, II : 539 pour le premier choix, et Commons, 1921b/1996, I : 284 ; 1936/1996, II : 494 pour le second.

[62]

Like Jack Homer, ain’t misbehaving ? Fats Waller, 1933.

[63]

C’est la problématique proposée récemment par Habermas, Après l’État-nation. Paris, Fayard, (1998) 2000 : 89, 121.

Résumé

Français

John Commons rend hommage et cite souvent les travaux que mène Paul Douglas sur les relations quantitatives qui pourraient rendre compte de la production des marchandises ; il se réfère souvent aussi aux constructions statistiques du N.B.E.R. comme bases nécessaires à toute avancée analytique dans le champ de l’économie politique. On tente ici de le prendre au mot en reconstruisant le texte de "Institutional Economics" autour d’un tableau des échanges interindustriels et d’une "fonction de transaction" composée de deux facteurs dérivables. Ces deux facteurs variant eux-mêmes dans la courte période, on propose donc une imbrication temporelle des différents déterminants de la relation sociale à l’échelle d’une nation. Où il apparaît que chez Commons, la socialisation n’est pas d’abord une question de prix de marché mais de droits sur une part de revenus futurs. Ainsi entendue, l’approche institutionnelle se veut une façon de rendre visible la main de Smith dans les représentations et dans les pratiques de l’économie politique. Et de sauvegarder les chances de survie pour le capitalisme.

English

John Commons paies tribute to the Paul Douglas’ research works on the quantitative relations supposed to explain the production of goods ; he frequently quote also the statistical elaborations at stage in the National Board of Economic Research. According to him, no progress will be made in the field of political economics if ignoring such analytical and statistical tools. Gently refering to this program, I propose to reformulate the mean propositions of "Institutional Economics" in the form of a model including at once the two derivable factors production function and the inter-industrial exchanges matrix, both implying (in the line of Commons) "transactions" between men instead of productions of goods. Being fonctionaly defined, each in one specified relation, the two factors of transactions make up with the transaction fonction itself a circular system of dynamic causalities. In this instance, causality is based on fitting-together lags supposed to express anticipations and memories. Institutionalism would be ultimately a way to materialise the Adam Smith’s invisible hand in a story where the judge (or the expert) is, according to Commons, a much more efficient and raisonnable device as the price market for explaining the process of socialisation. And for rescuing the capitalism too.
Classification JEL : B250, B490, El90, E590, K290

Plan de l'article

  1. Enjeu
  2. Transactions
  3. Agrégats nominaux
  4. Trois espaces de valorisation
  5. Circularité formelle
  6. Décalages temporels
  7. Proposition de modèle
  8. Institutions
  9. Coutumes collectives
  10. Habitudes privées
  11. Capital
  12. Contraintes
  13. "Valeurs transactionnelles" (84)
  14. Est-ce bien "raisonnable" ?
  15. Dynamique de l’incertitude
  16. Économie monétaire
  17. Crise
  18. Coefficient de régulation et volonté de pouvoir
  19. Facteurs limitatifs
  20. Politique économique
  21. Variable de commande
  22. Faisabilité
  23. Désagrégation
  24. Conventions statistiques
  25. Hiérarchies
  26. Conflits
  27. Concurrence imparfaite
  28. Régulations locales
  29. Finalité
  30. Actualité

Pour citer cet article

Gillard Lucien, « Le modèle commons d'économie transactionnelle », Cahiers d'économie Politique / Papers in Political Economy 2/ 2001 (n° 40-41), p. 139-176
URL : www.cairn.info/revue-cahiers-d-economie-politique-2001-2-page-139.htm.


Article précédent Pages 139 - 176 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback