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Cahiers d'économie Politique / Papers in Political Economy

2002/1 (n° 42)



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Introduction

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Hirschman commence la recherche des pressions ou des mécanismes d’induction, dans son ouvrage de 1958, The Strategy of Economic Development (par la suite la Stratégie). Ensuite, les mécanismes d’induction seront largement développés dans des travaux ultérieurs. Cet article a pour objectif de montrer cet aspect fondamental de l’œuvre de A.O. Hirschman en ce qui concerne le contenu de trois de ses ouvrages. Cependant, ce travail nous conduira plus loin.

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D’après Hirschman, la capacité à prendre des décisions s’avère être une ressource rare qui conditionne tous les autres manques et difficultés du développement économique. Dans son approche de l’économie du développement, Hirschman considère que la capacité à prendre des décisions, traduit la capacité pour investir. Mais il souligne la spécificité de certains investissements par rapports à d’autres et remarque la même inéquivalence pour les activités. D’après lui, seules certaines activités en induisent d’autres nouvelles (ou elles arrivent à le faire plus rapidement que le reste) elles jouent un rôle très important dans l’économie ainsi que dans les sociétés. En fait, elles obligent les agents sociaux à prendre les décisions jugées nécessaires sans qu’ils ne s’en aperçoivent vraiment.

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La thèse soutenue dans ce travail s’appuie sur la théorie de l’ouvrage de Hirschman la Stratégie. Ce travail fait remarquer le rôle précurseur et inducteur de ce livre pour son auteur qui peut facilement être démontré par le fait qu’il a entraîné Hirschman à travailler sur de nouvelles recherches, à aborder d’autres domaines scientifiques et à écrire de nouveaux ouvrages. D’un autre côté, la Stratégie comporte les mécanismes d’induction nécessaires pour pouvoir aisément expliquer le développement des idées de Hirschman au fil des années.

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Assez souvent, il est possible de trouver dans les travaux d’un auteur le développement séquentiel de ses idées de recherche spécifique, mais cela devient plus difficile lorsqu’un auteur développe des thèmes qui sont en apparence très disparates. C’est pourquoi nous avons renoncé à choisir la trilogie du développement [3]  Cette trilogie est composée par : The Strategy of Economic... [3] pour nous orienter vers un autre choix. Ainsi, ce travail porte sur trois ouvrages à thématique différente : la Stratégie ; Exit, Voice, and Loyalty : Response to Decline in Firms, Organizations, and States (1970) ; et, Shifting Involvements : Private Interest and Public Action (1982). Les trois ouvrages constituent autant d’éléments d’une stratégie pour construire une science sociale.

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Avec ces trois ouvrages nous pouvons montrer pourquoi et comment la Stratégie a joué un rôle d’inducteur vis-à-vis de nouvelles recherches. Le mécanisme a été puissant d’autant plus que ces recherches ont obligé notre auteur à un travail transdisciplinaire. Nous pouvons affirmer que, la Stratégie constitue la base sur laquelle Hirschman a bâti la plus grande partie de ses travaux. C’est pourquoi cet ouvrage est à l’origine des pressions ou des mécanismes d’induction qui ont conduit notre auteur à faire de nouvelles recherches et à écrire sur d’autres sujets. Dans ce sens, analyser la Stratégie signifie s’approcher du cadre dans lequel Hirschman développera une science sociale.

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Admettre ces propos nous permet d’avancer dans une autre direction : les arguments et les idées de Hirschman sur le développement économique sont aussi utiles pour expliquer le développement de ses propres théories et, de manière plus générale, pour expliquer le développement scientifique. Cette hypothèse étant établie, nous pouvons dire que l’œuvre de Hirschman dessine l’esquisse d’une théorie de la Science.

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Ce travail comprend quatre parties. La première étudie le contenue de la Stratégie. Dans cette partie sont présentés les arguments principaux qui expliqueraient le développement économique, d’un côté, et le développement ultérieur des ouvrages de Hirschman, de l’autre. En particulier, les éléments qui par la suite seront repris et complétés par les deux autres ouvrages dont nous faisons l’analyse.

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La deuxième partie est consacrée à Exit, Voice, and Loyalty. Ce livre s’intéresse aux "mécanismes de non-marché" qui ont été présentés préalablement dans la Stratégie. La troisième partie est consacrée aux grands mouvements sociaux étudiés dans Shifting Involvements. Cet ouvrage reprend les arguments déjà connus grâce aux autres travaux et contient des applications dans des domaines autres que l’économie, ainsi que de nouvelles pistes et de nouvelles idées.

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Finalement, la quatrième partie réunie et fait la synthèse des idées qui ont été parcourues précédemment. Enfin, le travail s’achève par une présentation des références bibliographiques utilisées lors de cette étude.

La stratégie du développement économique

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La présentation de Hirschman sur le problème du développement dans la Stratégie insiste sur le fait que l’utilisation des ressources économiques a des répercussions sur leur disponibilité. Pour cette raison, il recherche des pressions ou des mécanismes d’induction qui atteignent et mobilisent toutes ou la majorité de ces ressources (Hirschman, 1958, pp. 6-7) [4]  Par la suite, toutes les citations des ouvrages de... [4] .

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D’après Hirschman, les pays ne profitent pas de leur potentialité de développement en raison des difficultés qu’ils éprouvent à prendre les décisions appropriées pour se développer. Ainsi, la capacité de prendre des décisions est la ressource la plus rare qui conditionne tous les autres manques et difficultés du développement économique. Il appelle ce manque capacité pour investir. Pour lui, toute théorie du développement devrait commencer par l’étude des forces déterminant l’investissement dans les pays sous-développés [5]  En particulier lorsqu’on réalise que l’épargne n’est... [5] .

Théorie du développement et théorie de la production

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La capacité d’investir intègre celle de percevoir les occasions d’investissement. Pourtant, il faudra découvrir un mécanisme stimulant l’investissement qui ait une force suffisante pour compenser les difficultés propres aux pays sous-développés. Pour Hirschman, l’investissement intègre lui même une qualité essentielle que comporte un mécanisme capable de contrecarrer ces difficultés : à savoir, son effet contagieux ou l’effet de complémentarité de l’investissement (Hirschman, 1958, pp. 40-44).

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L’investissement joue plusieurs rôles sur la scène économique. Tout d’abord il génère un investissement additionnel : de manière directe, les investissements d’une période représentent souvent les principales forces qui marquent un accroissement dans les investissements additionnels dans les périodes suivantes. En effet, selon la théorie de la production une augmentation de la production du bien A peut avoir besoin d’un accroissement de la production du bien B.

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L’effet de complémentarité apporte donc un renforcement auxiliaire à la capacité d’investir des pays sous-développés dont le progrès est lent. Les investissements d’une période tracent une partie de la route à suivre et imposent dans la pratique certaines décisions supplémentaires d’investissement. Une partie importante de la Stratégie s’occupe d’identifier les séquences supplémentaires de décisions et d’investissement. L’effet de complémentarité de l’investissement constitue donc le mécanisme essentiel pour mobiliser de nouvelles énergies au service du développement et pour briser le cercle vicieux où celui-ci paraît enfermé. Faire jouer cet effet au maximum doit donc être l’un des principaux objectifs d’une politique de développement.

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"Il est maintenant clair que nous ne proposons pas un modèle rigide de développement économique. …, nous avons identifié une force qui suffirait en soi à déterminer une croissance soutenue : la capacité d’investir. Mais, en raison de l’existence des forces dynamiques positives et négatives …, le développement économique peut être en fait beaucoup plus rapide ou beaucoup moins réussi que ne le donnerait à penser ce facteur de base. Comprendre comment ces forces peuvent, respectivement, être stimulées ou neutralisées est donc notre principal objectif. Notre incursion dans la théorie du développement a eu pour résultat de nous faire prendre une plus nette conscience de l’importance d’une théorie de la stratégie du développement."

(Hirschman, 1958, p. 49).

Une théorie de la stratégie du développement

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La théorie de la stratégie considère le développement en tant que séquence de déséquilibres qui se manifestent dans les effets d’investissement engagé et la complémentarité de l’investissement [6]  Voir Frank (1960) ; Furtado (1960) ; Kindleberger (1959) ;... [6] . Néanmoins, pour Hirschman la complémentarité signifie qu’une hausse de la production de A déterminera une pression pour obtenir une augmentation de l’offre de B. Lorsque B est un bien ou un service produit par le secteur privé, cette pression aura pour résultat des importations ou une hausse de la production intérieure, parce qu’il sera de 1’intérêt pécuniaire des importateurs et des producteurs internes de B d’y répondre. Lorsque B ne constitue pas un produit du secteur privé, mais qu’il est produit par le secteur public (comme c’est le cas des services publics), cette pression ne prendra pas la forme d’un intérêt personnel d’ordre pécuniaire, mais celle d’une pression politique pour obtenir B. Ici, la complémentarité se traduit alors par des réclamations concernant des pénuries, des goulots d’étranglement et divers obstacles au développement. Dans ce cas, l’action n’est pas déterminée par la recherche du profit, mais par les pressions collectives exercées sur les autorités et les organismes publics (Hirschman, 1958, 67-72) [7]  On peut déjà trouver ici les prémisses de la prise... [7] .

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Nous avons dans ces effets la principale propriété de la Stratégie du développement non équilibré. Le développement non équilibré permet de moduler les agents économiques soit dans la sphère privée soit dans la sphère publique. L’avantage du développement non équilibré sur l’équilibré, repose sur le fait qu’il laisse une marge considérable aux décisions d’investissement induites et qu’il économise ainsi la ressource la plus rare : l’aptitude à prendre des décisions. Pourtant, le but doit être d’entretenir plutôt que d’éliminer les déséquilibres (Hirschman, 1958, pp. 66-67).

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La séquence qui éloigne le développement de l’équilibre représente, selon l’opinion de Hirschman, une sorte d’idéale de développement : chaque progrès dans la séquence est porté par un déséquilibre antérieur et provoque à son tour un nouveau déséquilibre qui appelle une nouvelle avance. Cette propriété de l’investissement constitue une aide inappréciable au processus de développement. Elle exerce une poussée sur une masse d’investissement et contribue ainsi à accroître la capacité à prendre de nouvelles décisions d’investissement ; c’est-à-dire, une ressource rare et impossible à économiser. C’est grâce à l’effet de cette ressource sur l’offre que l’on peut mesurer la contribution d’un projet d’investissement au développement.

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Les premières séquences établies par Hirschman sont celles qui existent entre l’infrastructure économique et sociale et les activités directement productives. Les mécanismes de marché mettent directement en marche les activités directement productives, tandis que les infrastructures économiques et sociales sont motivées par des décisions et des processus politiques. Cependant, pour Hirschman, il s’agit de deux forces qui présentent une certaine analogie. "Nous prétendons, quant à nous, que les forces extérieures au marché ne sont pas nécessairement moins "automatiques" que les forces du marché" (Hirschman, 1958, p. 63).

Définition des effets de liaison en amont et en aval

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Les liaisons sont apparues pour la première fois en 1954 comme un critère de choix d’investissement dans les projets de développement (Hirschman, 1954, pp. 59-61 ; 1984, p. 89 ; et 1986, p. 24). L’objectif de Hirschman était d’évaluer les décisions d’investissement non seulement pour sa contribution directe au produit, mais aussi pour l’élan que ces décisions peuvent provoquer sur de nouveaux investissements, c’est-à-dire leurs effets de liaison.

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Hirschman définit les effets de liaisons comme une séquence caractéristique des décisions d’investissement. Il s’agit des séquences efficaces et des mécanismes tendant à maximiser la part des décisions d’investissement induites qui doivent porter sur des activités directement productives. D’après ce raisonnement, on peut considérer que deux mécanismes d’induction jouent à l’intérieur du secteur des activités directement productives. Le premier, l’approvisionnement en inputs, la demande dérivée ou les effets de liaison en amont : c’est-à-dire que toute activité économique déterminera les efforts pour produire localement les inputs qui lui sont nécessaires. Le deuxième, l’utilisation des outputs, ou les effets de liaison en aval : c’est-à-dire que toute activité qui, par nature, ne répond pas exclusivement à des demandes finales déterminera des efforts pour utiliser ses outputs comme inputs dans des nouvelles activités (Hirschman, 1958, p. 100).

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Quand Hirschman parle des effets de liaison on peut songer soit à leur importance potentielle soit à leur force. La première pourrait être mesurée, notamment, par l’intermédiaire du produit net de nouvelles industries susceptibles d’être lancées ; tandis que la force des effets ferait référence à la probable apparition de ces nouvelles industries. L’effet total peut être finalement mesuré par la somme des produits de ces deux éléments (Hirschman ; 1958, pp. 100-1) [8]  Enfin, le concept de liaison cherchera à identifier... [8] . Ces deux effets s’avèrent très importants pour une politique de développement économique. La maximisation du produit est, selon Hirschman, le résultat final d’un développement réussi plutôt qu’un objectif immédiat ; et les critères qu’il recherche sont ceux qui lui permettront d’apprécier les résultats de nouvelles entreprises, de nouveaux produits et de nouvelles méthodes en fonction de leur contribution probable au mécanisme de self-induction. En conséquence, d’après lui, dans une stratégie de développement économique, il vaut mieux valoriser davantage la force que l’importance. De plus, cette dernière peut être considéré comme une conséquence de la première (Furió-Blasco, 1996, pp. 1248-50) [9]  L’"importance" et la "force" des effets de liaison... [9] .

Tolérance dans l’exécution d’une tâche

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Alors que les liaisons, dans leurs variétés de plus en plus nombreuses, aident à comprendre comment une chose en amène une autre dans le développement économique, une recherche plus fondamentale encore, d’après Hirschman, concerne la question suivante : comment fait-on pour qu’une firme ou un processus de production demeure une unité fonctionnant efficacement dans le système économique ?

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Pour répondre à cette question, il a fourni ce qui s’est parfois appelé hypothèse de Hirschman : "… pour un pays n’ayant qu’une mince tradition industrielle, une technologie avancée faisant un usage intensif de capital peut être plus adaptée qu’une technologie fondée essentiellement sur le travail" (Hirschman, 1986, pp. 25-7) [10]  Voir Teitel (1980) ; Skills (1981) ; et Alam (1984... [10] .

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Cette trouvaille lui a d’abord permis de faire ressortir une rationalité cachée : la grande préférence remarquée des pays sous-développés pour la technologie avancée et l’industrie avec des processus de flux ayant un coefficient de capital élevé. Mais aussi, cela lui a permis d’arriver à un concept qui, à son avis, pouvait être utile pour comprendre un certain nombre de processus sociaux et économiques : la marge ou tolérance à l’égard de produits de basse qualité qui accompagne toute tâche de production. Dans le cas où cette marge est étroite, la tâche correspondante devra être parfaitement exécutée, dans le cas contraire de grande tolérance, elle est exposée à un niveau de risque inacceptable. Une faible tolérance favorise donc l’efficacité et la qualité, ainsi que de bonnes habitudes productives et d’entretien. Elle peut donc se substituer aux motivations et aux attitudes dans le cas où elles ne seront pas convenablement formées. Seulement dans ce cas précis, elles seront conduites grâce à la marge étroite de la tâche.

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Selon notre auteur, ces mêmes attitudes, sont celles que l’on prétendait être provoquées sur le tas et en chemin grâce aux caractéristiques du processus d’industrialisation telles que le manque de tolérance à l’égard d’une mauvaise exécution. Mettre l’accent sur la tolérance à l’égard d’une mauvaise exécution (en tant que variable influençant l’efficacité), équivaut à une nouvelle approche du rôle des institutions économiques dans le développement économique (Furió-Blasco, 1998, pp. 56-63).

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Ce nouveau concept va permettre à Hirschman de faire une nouvelle recherche. Tout d’abord, avec son travail Exit, Voice and Loyalty. Dans ce livre, il signale que les tâches à marge étroite provoquent, si elles sont mal exécutées, l’inquiétude et des réclamations indignées, c’est-à-dire une prise de parole. Ensuite, avec son travail The Passions and The Interest. Ici, Hirschman découvre deux prédécesseurs à l’invention des concepts de tolérance ou de discipline : Montesquieu et Sir James Steuart.

Vue d’ensemble de la théorie de la stratégie du développement

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Hirschman attache une grande importance à la créativité des pressions, des tensions et des déséquilibres.

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Il montre dans son livre la Stratégie que, en l’absence d’un amortisseur, les pressions engendrées par la croissance non équilibrée peuvent avoir des répercussions défavorables sur le développement. D’autres tensions, analysées dans son ouvrage, risquent de mener à l’adoption de mesures absolument irrationnelles, plutôt que correctives.

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Hirschman ne prévoit pas la correction des déséquilibres par une combinaison des forces du marché et des forces extérieures au marché. Pour lui, si une communauté est incapable de prendre et de mettre en œuvre les décisions induites nécessaires pour corriger les déséquilibres relatifs à l’offre au cours d’une croissance inégale, il n’y a aucune raison de penser qu’elle sera capable de prendre l’ensemble des décisions autonomes requises pour une croissance équilibrée. En d’autres termes, si le mécanisme d’ajustement se détraque complètement, c’est le signe que la communauté refuse de faire de la croissance son objectif primordial. Ainsi, il n’est pas légitime d’invoquer l’idée de croissance non équilibrée quand il n’y a pas de raisons contraignantes pour qu’un progrès dans une direction, et le déséquilibre ainsi créé, mettent en mouvement des forces qui les contrebalancent (Hirschman, 1958, pp. 208-9).

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Cependant, pour diverses raisons, il ne croit ni possible ni souhaitable de supprimer ces tensions. D’abord, la politique des pays sous-développés est déjà dominée par la grande tension émanant du désir presque universel de progrès économique combiné de manière un peu étrange à des multiples résistances au changement. Cette grande tension peut être fractionnée en une série de tensions plus limitées et plus faciles à gouverner.

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Ces dernières tensions, plus limitées, se produisent au cours du développement. Elles comportent encore bien des dangers et bien des risques. C’est en fait un lieu commun de dire que le développement entraîne de multiples tensions. Mais ce qui a été moins bien compris, c’est que le développement tire aussi de nouvelles forces à partir des tensions qu’il crée. Le développement peut trouver une stimulation des difficultés mêmes auxquelles il se heurte.

A la recherche d’une science sociale

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Exit, Voice and Loyalty. Responses to Decline in Firms, Organizations, and States est publié en 1970. Hirschman abandonne momentanément dans cet ouvrage l’économie du développement au profit de l’économie tout court et des Sciences Politiques. Hirschman porte son attention sur les micro-fondements des processus économiques et politiques, et de manière générale, des processus sociaux. D’après lui, "… le présent ouvrage peut être considéré comme l’application à un nouveau champ d’étude de l’argument sur lequel reposait une grande partie de la Stratégie du développement économique" (Hirschman, 1970, p. 26). La tradition paraît exiger que les économistes débattent sans fin sur la question de savoir si, en situation de déséquilibre, les forces du marché peuvent à elles seules restaurer l’équilibre. Face à cette question, certainement intéressante, Hirschman réagit comme chercheur en sciences sociales, en se posant une question d’ordre plus général : une situation de déséquilibre peut-elle vraiment être corrigée par les forces du marché, par des forces extérieures au marché, ou encore par ces deux forces à la fois ?

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En 1958, Hirschman considérait comme automatiques les forces extérieures au marché autant que les forces du marché. En 1970, il cherche à fonder cette idée et en chemin il forge un nouveau concept : "voice" en anglais ou, en français, la prise de parole. Ce concept sera le compagnon de voyage de la défection ("Exit", en anglais). L’un et l’autre puisent dans les forces endogènes. Toutes les deux s’opposent sans s’exclure. En s’appuyant sur eux, il fera une étude attentive de l’interaction des forces en présence et il montrera que les instruments de l’analyse économique sont capables et utiles pour éclaircir les phénomènes de la vie politique et vice versa [11]  Voir Barry (1974), Bich (1974), Shaffer et Lamp (1... [11] .

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Il s’agit bien d’une recherche des pressions ou des mécanismes d’induction telle qu’elle a été faite dans le cas de la Stratégie. Cela montre comment les arguments et les idées de la Stratégie de 1958 sont repris au bénéfice de l’ouvrage de 1970. Cependant, aux côtés des arguments de 1958, on trouve de nouvelles idées et de nouveaux concepts.

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Avant de passer à ces nouveaux concepts, il est souhaitable de signaler les propriétés des mécanismes d’induction. D’abord, les mécanismes d’induction s’intègrent dans les forces endogènes présentes dans l’économie et la société. Ils se mettent en œuvre quand des déséquilibres nouveaux et les défaillances surmontables apparaissent.

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Deuxièmement, les pressions telles qu’elles apparaissent en 1970 sont plus proches de celles du Development Observed Projects et de la stimulation interne du chapitre VIII du livre de 1958, malgré que Hirschman en propose d’autres dans la Stratégie. Il faut souligner que la recherche portant sur les mécanismes d’induction de non marché est absente dans l’œuvre du 1958. Toutefois, il y fait allusion sans pour autant approfondir son analyse. Par contre, les mécanismes seront bien présentés et minutieusement étudiés en Exit, Voice, and Loyalty. Il nous semble possible d’affirmer que ce nouvel ouvrage est la conséquence des questions déjà posées lors de l’étude de 1958 que Hirschman n’avait pas développé alors.

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Exit, Voice, and Loyalty résulte ainsi de la pression exercée par la Stratégie, c’est-à-dire la pression des arguments et des concepts non développés. Néanmoins, on ne pourrait pas juger cet ouvrage comme une simple application des vieux arguments de 1958. Il cherche à trouver les rationalités cachées dans l’existence du risque de détérioration et de relâchement.

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L’étude de la stimulation interne concerne aussi le fonctionnement efficace d’une entreprise ou d’un organisme. C’est pourquoi, il est en rapport avec l’analyse de la possibilité d’une tolérance à l’exécution d’une tâche dont nous venons de parler. Cependant, contre le pessimisme radical qui considère le déclin comme une force omniprésente sans cesse en action, Hirschman admet le déclin comme porteur de son propre remède. En effet, les forces de déclin sont toujours à l’œuvre sur un point ou un autre, c’est-à-dire elles ne règnent pas partout en même temps, et il est permis de penser que leur action éveille des forces susceptibles de les faire échouer. On peut donc les considérer comme une bénédiction déguisée (Hirschman, 1970, p. 22).

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Pour remonter les possibles défaillances et surtout pour que les comportements dis-fonctionnels, par leurs effets cumulés, n’entraînent pas un déclin général, la société doit rassembler ses forces pour ramener le plus grand nombre possible de ses membres défaillants à des comportements compatibles avec son fonctionnement normal. Hirschman entreprend d’explorer le jeu de ces forces dans la vie économique, mais il apparaîtra très vite que les notions définies à cette fin s’appliquent non seulement aux agents économiques, comme les entreprises, mais encore à tout un ensemble de situations et d’organismes étrangers à l’économie.

La défection et la prise de parole

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La défection permet d’abandonner une relation avec une personne ou une organisation. Le consommateur qui, mécontent du produit d’une firme se tourne vers le produit d’une autre utilise le marché pour défendre son bien-être et améliorer sa position ; de même, il déclenche les forces du marché qui peuvent amener la firme à redresser le niveau de performance qu’elle avait laissé fléchir. De ce point de vue, c’est la façon de procéder qui fait la prospérité de l’économie.

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Mais pour que le potentiel de redressement d’une entreprise puisse entrer en action, il est souhaitable que l’élasticité de la demande à l’égard de la qualité se situe à un niveau intermédiaire. Cette proposition peut se formuler en d’autres termes : pour la concurrence, la défection fonctionne comme instrument de redressement à l’égard d’une firme dont les performances fléchissent, il vaut donc mieux en général que la clientèle de la firme considérée soit composée d’un mélange de clients passifs et de clients vigilants. Ces derniers jouent le rôle d’un système d’alarme qui permet à la firme de déclencher son effort de redressement tandis que les clients passifs lui permettent de disposer du temps et des fonds nécessaires pour que son effort porte ses fruits (Hirschman, 1970, p. 31).

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Le client d’une firme ou le membre d’une organisation, en recourant à la prise de parole plutôt qu’à la défection, cherche à modifier l’orientation, la production ou les manières de faire de la firme ou de l’organisation considérée. Répond donc à la définition de la prise de parole toute tentative visant à modifier un état de fait jugé insatisfaisant : soit en adressant des pétitions individuelles ou collectives à la direction en place, soit en faisant appel à une instance supérieure ayant barre sur la direction, soit en ayant recours à divers sortes d’actions, notamment celles qui ont pour but de mobiliser l’opinion publique [12]  Une application au marché du travail se trouve dans... [12] .

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La prise de parole peut opérer de manière isolée ou simultanément avec la défection. En ce qui la concerne, la prise de parole, dans son rôle de facteur de redressement, agit selon un mode pratiquement identique à celui de la défection. Cela ne veut pas dire, cependant, que la défection et la prise de parole produiront systématiquement des effets bénéfiques au delà desquels apparaîtront des effets destructeurs. Dans chaque cas particulier, l’une des deux réactions exerce un rôle prédominant ; le rôle de l’autre sera vraisemblablement si limité qu’elle n’aura aucun effet destructeur pour la bonne raison que, si la détérioration se poursuit, la réaction dominante se chargera seule de réagir. Lorsqu’un fléchissement se produit dans une situation de concurrence normale, il est clair que c’est la défection qui joue le rôle principal ; la prise de parole apparaît alors comme un moyen d’action sous-utilisé et il est difficile de concevoir une situation dans laquelle elle se manifesterait de manière excessive (Hirschman, 1986).

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La prise de parole peut apparaître comme une alternative de la défection. Mais elle peut en être aussi un complément. Si le processus de détérioration se développe par étapes sur une assez longue période, il se peut que les clients, dans un premier temps, commencent par manifester leur mécontentement. Quand la défection est mise en route, la possibilité de prendre la parole se perd, mais l’inverse n’est pas vrai. Dans ce cas, la défection sera quant à elle dans certains cas la solution adoptée en dernier recours, lorsque l’échec de la prise de parole devient certain.

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Comparée à la défection, la prise de parole est coûteuse et son efficacité est, en outre, conditionnée par l’influence et le pouvoir des négociations dont disposent ceux qui l’exercent. En fait, la parole est davantage susceptible de se faire entendre efficacement lorsque le nombre des acheteurs est restreint ou lorsque les achats d’un petit nombre de personnes représentent une part importante des ventes d’une entreprise [13]  Voir Willianson (1976). [13] .

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Cependant, certains achats se prêtent particulièrement bien à l’exercice de la prise de parole, même si le nombre d’acheteurs est important. Lorsque le consommateur est insatisfait d’un bien non durable et peu coûteux, il achètera un autre produit du même genre sans se soucier de protester. Mais s’il se trouve encombré d’un bien durable et coûteux, d’une voiture par exemple, qui ne fait que lui procurer des ennuis, on peut penser qu’il ne gardera pas aussi facilement le silence. Alors, ses récriminations ne seront pas sans inquiéter le fabricant ou le vendeur, car le client mécontent sera à nouveau un acheteur potentiel dans quelques années. De plus, dans le cas de biens standardisés, les appréciations défavorables transmises de bouche à oreille ont une influence certaine sur le chiffre des ventes (Hirschman, 1970, p. 46).

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Enfin, l’examen comparatif du rôle de la prise de parole et de la défection nous permet d’arriver à une conclusion à double tranchant : le nombre et la variété des biens disponibles sur le marché d’une économie développée favorisent la défection au détriment de la prise de parole. Mais, l’importance croissante des biens de consommation durables et le fait que ces derniers nécessitent une grosse mise de fonds exercent une influence en sens inverse, c’est-à-dire la mise en pratique de la parole (Hirschman, 1970, pp. 46-7).

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Il serait donc souhaitable de pouvoir disposer de moyens de redressement qui permettraient d’éviter de lourdes pertes sociales et bien des problèmes humains. Il ne fait aucun doute que la concurrence est un important facteur de redressement. Cependant, pour Hirschman il y a deux points dont il faut tenir compte. D’un côté, les conséquences de cette fonction particulière de la concurrence n’ont pas été analysées de façon adéquate ; de l’autre, la prise de parole peut également entrer en jeu et remplacer ou compléter l’action de la concurrence.

Bonheur privé et action publique

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Dans Developement Observed Projects, Hirschman analyse les questions micro des processus étudiés dans la Stratégie, tandis que dans Shifting Involvements. Private Interest and Public Action (Bonheur privé, action publique) il expose les raisonnements micro des processus macro-sociaux auxquels il avait déjà fait allusion dans les livres précédents. Cependant, dans ce dernier ouvrage les liaisons avec ses ouvrages sur le développement économique ne sont pas aussi évidents, bien qu’on puisse établir des rapports entre eux.

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Tout d’abord, un premier aspect commun à l’ouvrage de 1982 et aux précédents est la présence du concept des effets collatéraux de l’action humaine. Un deuxième aspect commun, c’est la recherche des facteurs endogènes qui, avec les facteurs exogènes déjà établis par d’autres auteurs, peuvent expliquer des événements et des faits.

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Un troisième domaine déjà présent dans plusieurs ouvrages de Hirschman, et aussi dans celui de 1982, c’est la recherche des caractéristiques distinctives et inhérentes aux actions humaines qui seront responsables de la mise en marche des mécanismes d’induction et des changements. Dans Bonheur privé et action publique, ces mécanismes d’induction conduiront les citoyens de l’activité privée à l’action publique. Les pressions responsables de ces changements peuvent se trouver dans les résultats de la consommation de biens particuliers (infra).

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Hirschman se demande s’il est possible de parler de cycles dans le comportement collectif. Ces cycles commenceraient dans la vie privée, pour arriver à une plus grande participation dans la vie publique et pour finalement retourner à la vie privée. L’opposition privé-public était déjà un sujet dans son ouvrage The Passions and The Interest. Cependant, ici Hirschman procède d’une autre manière. Bien qu’il réalise des disgressions sur l’histoire politique et intellectuelle, il remarque : "mon propos central n’est pas de nature historique : j’entreprends plutôt une phénoménologie des engagements et des déceptions, en vue d’expliquer les basculements entre préoccupations privées et action publique, et inversement." (Hirschman, 1982, p. 8).

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Ces mouvements dans le comportement collectif peuvent s’expliquer grâce aux facteurs exogènes. Malgré cela, Hirschman préfère se consacrer aux facteurs endogènes. Ce sont précisément ces facteurs-là qui comportent une transformation dans les préférences de larges masses d’individus lorsque ceux-ci procèdent à l’évaluation de leur expérience.

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Les évaluations critiques des consommateurs de leur propre expérience de consommation sont, en partie, des mécanismes d’induction ou pression. Ces mécanismes incitent les consommateurs à évoluer vers des expériences différentes et nouvelles. L’appréciation critique est un des éléments importants pour l’apparition de choix nouveaux. Ainsi, la perception, l’autoperception et l’interprétation humaines seront évaluées selon leur véritable poids dans le déroulement des événements (Hirschman, 1982, p. 53).

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Dans la Stratégie il est possible de trouver des arguments très similaires donnant un rôle important aux perceptions. La nature du catalyseur qui organise et réalise la coopération entre les multiples facteurs, les ressources et les capacités nécessaires au succès du développement, semble être une optique de croissance. Cette optique ne consiste pas seulement à désirer la croissance économique, mais aussi à percevoir la nature essentielle de la route y conduisant (Hirschman, 1958, pp. 21-2).

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Si dans l’ouvrage de 1958 l’idée du changement conçu en fonction du groupe et en fonction de l’individu, trouve sa place, la recherche du livre de 1982, peut être considérée le cas particulier d’un problème plus général : comment rendre compte des changements de préférences, non pas seulement entre activités dirigées vers la sphère privée ou vers la sphère publique, mais de façon générale entre un produit A et un produit B, ou entre une activité A et une activité B.

58

A cette occasion et bien que la déception est un élément central de l’expérience humaine, Hirschman s’efforce de ne pas faire appel à la nature humaine pour expliquer la déception, mais de rapporter celle-ci à des aspects spécifiques de la structure et du développement économique. La déception essentielle des êtres humains est celle de l’espérance qu’eux mêmes fabriquent. Avant de s’engager effectivement dans une activité, y compris de consommation, les gens en formulent leur projet. A ce projet appartiennent des images mentales ou attentes relatives à la nature de cette activité ainsi qu’au type et au degré de satisfaction qu’elle apportera. L’existence indépendante de ce projet, avec ces attentes, fait qu’il peut se révéler considérablement différent de la réalité qu’apporte l’expérience de son exécution. D’où la possibilité soit de la déception soit, le cas échéant, de son contraire.

59

Dans le premier chapitre, Hirschman propose une analyse systématique de la nature, les composants et les variétés de la déception dans la consommation. Il souligne le monde des objets et des dépenses de consommation comme une raison possible de la déception et du mécontentement. Cette analyse comporte l’idée que les biens de consommation peuvent avoir une plus grande potentialité pour provoquer la déception que d’autres biens. Il s’avère donc nécessaire d’établir des catégories de biens en fonction de leur capacité de provoquer la déception chez les consommateurs.

60

L’argumentation développée est la suivante : les expériences de consommation apportent insatisfaction et déception en même temps que satisfaction. On a tout d’abord soutenu que les biens véritablement non durables -tels que la nourriture-, dont la forme physique est nécessairement altérée dans l’acte de consommation, occupent une position privilégiée, en tant que générateurs de plaisir et résistants à la déception. On s’est ensuite penché sur deux catégories spécifiques d’acquisition du consommateur, les biens durables et les services, dont l’importance s’est considérablement accrue au cours des dernières décennies, et l’on a montré que leur potentiel de déception est élevé, pour des raisons fort différentes dans chacun des deux cas.

61

Pour ce qui est des biens durables, la déception naît essentiellement du fait qu’ils apportent un équilibre entre plaisir et confort beaucoup plus tourné vers le confort -au détriment du plaisir- que dans le cas des biens non durables. Vis-à-vis des services, la déception provient de l’importante proportion de cas où l’on ne réussit pas partiellement ou totalement, à atteindre le but espéré, s’agissant par exemple de l’éducation, ainsi que de la médecine et d’autres services proposés par des professions libérales. De plus, lorsqu’à la suite de pressions sociales ces services sont offerts en beaucoup plus grande quantité qu’auparavant, leur qualité moyenne, selon toute probabilité, baissera, rendant ceux à qui devrait profiter leur développement bien plus mécontents que reconnaissants [14]  Voir Hirschman (1958 et 1967). [14] .

62

Le passage à la vie publique ne serait pas le résultat direct de déceptions relatives à des expériences de consommations spécifiques. Ces expériences sont simplement responsables de l’effritement d’une idéologie qui avait animé la quête du bonheur privé. Ici, Hirschman introduit de nouveaux concepts sur la base de la distinction de Harry G. Frankfurt : une distinction entre les désirs, besoins ou volitions de premier ordre et les désirs de second ordre, ou désirs à propos des désirs, qui ne coïncident pas nécessairement avec les désirs de premier ordre. La capacité d’auto-évaluation réflexive qui se manifeste dans la formation des désirs de second ordre est, pour Frankfurt, proprement caractéristique des êtres humains.

63

La distinction entre volitions de premier et de second ordre, ou entre préférences et métapréférences, est principalement utile en ce qui concerne l’analyse du changement. Si les volitions de second ordre d’un individu donné sont constamment en accord avec ses volitions de premier ordre, elles ne font guère que sanctionner le comportement effectif de cet individu et ne mènent pas réellement une existence indépendante. Si elles sont en revanche constamment contraires à ses choix, elles tendent alors à être toute crédibilité, toute véritable présence, et se verront à la longue rabaissées au rang de protestations et remontrances hypocrites et aberrantes. Les volitions de second ordre et les métapréférences n’exercent pleinement leur effet que dans les périodes de transition réelle d’un comportement à un autre, si lentes et tourmentées soient-elles. La meilleure façon de rendre compte d’un véritable réajustement au niveau du style de vie est de faire appel à une conjonction entre les volitions de second ordre préexistantes, propices à ce réajustement, et un événement déclenchant effectif (Hirschman, 1986, pp. 72-3).

64

Le retour vers la vie publique ne serait pas le résultat direct des déceptions au cours d’expériences de consommation. Les déceptions sont, ici, les causes du déclin d’une idéologie qui pousse à un comportement agissant selon l’intérêt individuel, c’est-à-dire selon le bonheur privé.

La vie publique

65

La vie dans l’arène publique comporte aussi de nombreuses déceptions. Si à leur tour celles-ci s’avèrent contraignantes, le cycle privé/public/privé devra être mené à son terme. Cependant, la décision de renoncer à l’action publique après y avoir été attiré n’est pas aussi facile à prendre que celle du consommateur qui ne retourne pas dans un restaurant qui l’a déçu. La plupart du temps, le résultat d’une action publique ne peut pas être qualifié à l’unanimité de succès ou d’échec (Hirschman, 1982, p. 92).

66

Le résultat attendu d’une action publique est un produit de l’imagination du citoyen ; comme tel, ce produit a toutes les chances de rester à mille lieues de la réalité dégrisante qui se mettra en place suite à l’action publique. Mais, il faut chercher des raisons plus fondamentales pour expliquer pourquoi les gens se détournent de l’action publique. Il sera peut-être plus révélateur d’examiner la nature même de l’activité publique, indépendamment de ses résultats, la manière dont elle est réellement vécue, le conflit possible entre l’attente et l’expérience.

67

La plus simple explication du surengagement -ainsi que du recul qui lui fait suite et atteint la cause elle-même-, est l’ignorance initiale du temps qu’exigera de nous l’action publique, alors que l’on sait assez bien, en général, le temps nécessaire aux activités de consommation privée, qui tendent par nature à être répétitives. Il n’y a pas que dans l’expérience du manque de temps ou du surengagement que la réalité subjective de l’action publique diffère de ce qui était attendu. La qualité effective de cette expérience peut elle aussi réserver des surprises.

68

Bref, le problème de la vie politique est qu’elle est soit trop accaparante, soit trop terne. De surcroît, une même personne peut faire l’expérience des deux phénomènes en deux périodes de sa vie. Plus intéressant encore, une personne pourrait arriver à la conclusion que la participation à la vie publique n’offre que ce choix frustrant entre le trop et le trop peu, et que la vie publique est par conséquent vouée de toute façon à engendrer la déception.

Considérations finales

69

Le long de ce travail nous avons parcouru trois ouvrages de Hirschman. Grâce à notre analyse, nous avons constaté que le premier, la Stratégie, est le point de départ des travaux ultérieurs de A.O. Hirschman. C’est pourquoi nous pouvons conclure que la Stratégie travaille comme mécanisme de pression pour la poursuite des œuvres de Hirschman. Une conclusion plus générale découle de la comparaison des activités de recherche avec les activités économiques et l’investissement. Dans ce sens, notre travail nous permet d’affirmer que la capacité du développement scientifique est en rapport avec la capacité de percevoir les occasions d’investissement et de Recherche (R & D). Cependant, l’imagination n’est pas suffisante pour réaliser une découverte. L’activité scientifique peut présenter des similarités avec l’investissement. Dans le cas de l’investissement nous avons accordé un rôle important aux effets directs : les investissements d’une période représentent souvent les principales forces qui stimulent les investissements additionnels dans l’avenir. Dans le cas de la recherche scientifique : une nouvelle découverte peut avoir besoin, par la suite, d’autres découvertes en "raison d’une complémentarité technique". Cela est valable, d’après nous, aussi bien pour les productions physiques que pour les productions scientifiques.

70

La nouvelle découverte peut permettre de s’orienter vers d’autres activités scientifiques ou encore vers des découvertes provenant d’un autre domaine scientifique. Et, encore, il est possible de trouver une situation où la découverte initiale a besoin de nouvelles découvertes.

71

Il est facile de donner un exemple pour le premier cas : l’intégration de l’analyse économique dans une réalité sans aucune relation, a priori, avec l’économie. A ce propos, G. Becker remarque l’évolution de la science économique. Dans son premier âge l’économie était circonscrite à l’étude des mécanismes de production et de consommation des biens matériels, et n’allait pas au-delà ; c’était l’époque de la théorie traditionnelle des marchés. Dans son deuxième âge, le domaine de la théorie économique s’est élargi à l’étude de l’ensemble des phénomènes marchands, c’est-à-dire, donnant lieu à des rapports d’échange monétaire. Dans son troisième âge, le champ de l’analyse économique s’est encore étendu à l’ensemble des comportements humains et des décisions qui y sont associées. D’après cette interprétation, ce qui définit l’économie, n’est pas le caractère marchand ou matériel du problème à traiter, mais la nature même de ce problème. Ainsi donc, toute question qui est censée poser un problème d’allocation de ressources et de choix dans le cadre d’une situation de rareté caractérisée par l’affrontement de finalités concourantes relève de l’économie et peut être traitée par l’analyse économique.

72

L’argumentation ci-dessus exposée permet d’affirmer que Exit, Voice and Loyalty, est une application des lignes argumentaires de la Stratégie à un nouveau domaine d’étude. Particulièrement une de ses idées charnières : un scénario de déséquilibre peut être vraiment corrigé par les forces du marché, par des forces extérieures au marché, ou même par ces deux forces à la fois.

73

Cependant, il existe des différences entre l’analyse de Hirschman et celle d’autres économistes tels que G. Becker. Hirschman espère montrer aux politiciens la valeur pratique des concepts économiques, et aux économistes la valeur pratique des concepts politiques. Pour lui, cette reconnaissance réciproque apparaît rarement dans les travaux, puisque les économistes prétendent que leur concepts, définis en vue d’analyser les phénomènes de rareté et d’allocation des ressources, permettent parfaitement de rendre compte des phénomènes politiques (le pouvoir, la démocratie, les nationalismes, etc.). Ces raisons ont conduit les économistes à prendre largement possession du domaine de la politique et du social.

74

Face à cette possibilité, l’élargissement du champ d’étude, peut être considérée comme le résultat des mécanismes d’induction qui tendent à maximiser les décisions induites de recherche. Nous sommes ici en face d’une sorte de "liaison de gérance" : il existe une tendance à entrer dans d’autres activités du fait que les activités originales fournissent des compétences qui entraînent d’autres sorties et opportunités à utiliser.

75

C’est une manière de dépasser les difficultés du développement : obtenir la confiance suffisante pour se mettre en marche. C’est-à-dire, les compétences que nous avons obtenu dans un domaine de recherche accroît la probabilité d’apparition de nouvelles activités de recherche dans d’autres champs assez différents : l’importance des effets de liaison [15]  Hirschman (1986, p. 40) prends comme exemple le domaine... [15] .

76

Cependant, cette possibilité peut donner aux scientifiques une excessive confiance en eux. Cette confiance amène les chercheurs à réaliser les tâches scientifiques avec des défaillances. D’une certaine manière, tel a été le cas pour l’économie du développement. Après le succès du plan Marshall, le sous-développement de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique latine est apparu comme un problème économique majeur à résoudre. En même temps, on a avancé des opinions diverses sur la meilleure manière de s’y attaquer. Ces concours de circonstances ont eu un remarquable effet de recrutement.

77

Il est vrai que le succès du plan Marshall a conduit en erreur les économistes, les gouvernants et l’opinion éclairée d’Occident en leur faisant croire qu’une bonne transfusion de capital doublée d’une bonne programmation des investissements seraient capables de fabriquer de la croissance et du bien-être d’un bout à l’autre de la Terre. Pourtant, ce fut peut-être, tout compte fait, une bonne chose que de se laisser tromper de cette manière. Dans le cas où il aurait été correctement mesuré dès l’origine toute l’ampleur et toute la complexité des problèmes du développement ainsi que les difficultés intrinsèques des rapports Nord/Sud, le développement économique ne serait certainement pas arrivé à mobiliser les moyens impressionnants, tant intellectuels que politiques, qui ont été engagés dans cette entreprise colossale.

78

Voilà un très bon exemple du principe de la Main-qui-rend-invisible (Hiding Hand) [16]  Hirschman (1967). [16] . Les difficultés des tâches cachées, nous croyons avoir la capacité et les compétences nécessaires pour les réaliser. Mais leur réalisation ne dépendra pas seulement des caractéristiques du personnel scientifique engagé, mais aussi de caractéristiques du propre sujet de la recherche, en fonction de sa tolérance dans l’exécution des tâches.

79

Si cette tolérance est réduite ou petite il sera possible de faire une bonne application et peut-être même de nouvelles découvertes. Chez Hirschman, la Stratégie est le point de départ, tandis que Exit, Voice and Loyalty est une excellente application à un nouveau champ d’étude des concepts du premier ouvrage. Exit comporte de nouvelles découvertes : "la prise de parole" et "la défection".

80

Par ailleurs, la versatilité du concept de liaison a permis de trouver un prolongement vers d’autres domaines. Ce prolongement a été animé par l’élaboration des explications des sciences sociales à partir des facteurs endogènes aux propres phénomènes sociaux.

81

D’autre part, par les effets de liaison une découverte peut déterminer, solliciter de nouvelles découvertes. Ainsi, Hirschman est passé de l’analyse de l’économie du développement à l’étude des mécanismes des Sciences Politiques, pour finalement arriver à l’analyse des processus sociaux ou, plus spécifiquement, à l’analyse des mouvements sociaux [17]  Cependant, l’histoire réelle est un peu plus éloignée... [17] . Chaque domaine comporte les suivants, c’est-à-dire que le premier commande sur le reste des études. Dans Exit, Voice, and Loyalty, Hirschman cherche les pressions ou les mécanismes d’induction qui sont cités dans la Stratégie et dans Development Projects Observed, mais qu’il n’avait pas encore étudié. Bonheur privé, action publique ouvre un nouveau chemin dans sa recherche et par ce biais il entre dans l’analyse de la sphère micro du processus macro-social déjà étudiée dans ses ouvrages précédents. La base de l’étude est une nouvelle fois la recherche des caractéristiques distinctives des actions humaines qui sont responsables de la mise en marche des mécanismes d’induction et du changement. Dans un sens général, le changement ou l’avance des connaissances est le fruit de mécanismes d’induction. La généralisation proposée trouve son application dans l’étude du changement technologique.

82

La plus grande partie des processus de production et aussi de la recherche lancent signaux auxquels il faut forcement répondre. Ils existent des déséquilibres qui ont besoin de correction ou besoin de nouvelles recherches fournissant de cette manière des nouvelles découvertes. Il s’agit de séquences qui créent des stimulations ou des mécanismes de pression jouant le rôle de source des recherches et des découvertes scientifiques. C’est, d’après ce travail, le cas de Hirschman.

83

Finalement, l’ouvrage de 1958 permet la création des liaisons et des mécanismes d’induction pour commencer à travailler sur d’autres réalités, pour parvenir à de nouvelles études et pour élaborer d’autres textes ; et enfin, pour construire une stratégie de recherche. Si l’argumentaire est correct, il faut nécessairement penser que la proposition de Hirschman est un cadre théorique pour l’étude des théories, c’est-à-dire, une théorie de la philosophie de la science. Notre but a été de montrer comment les idées, les arguments de Hirschman et leur développement peuvent être expliqués à partir de la proposition théorique de l’auteur sur le développement économique. Cependant, pour conclure que cette proposition est une explication du développement scientifique, il faut la confronter à d’autres propositions de la Philosophie de la Science ainsi que l’appliquer à d’autres domaines scientifiques. Le tout relève d’une Stratégie de Recherche induite grâce à l’étude de l’ouvrage de Hirschman.


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Notes

[1]

L’auteur remercie les trois rapporteurs anonymes pour leurs observations et leurs suggestions. L’auteur reste seul responsable des erreurs qui subsisteraient.

[2]

Université Jean Moulin - Lyon 3, efurio@ voila. fr

[3]

Cette trilogie est composée par : The Strategy of Economic Development (1958) ; Journeys toward Progress : Studies of Economic Policy-Making in Latin America (1963) ; Development Projects Observed(1967).

[4]

Par la suite, toutes les citations des ouvrages de Hirschman sont tirées des versions françaises quand elles existent.

[5]

En particulier lorsqu’on réalise que l’épargne n’est nullement le seul facteur limitatif et que celle-ci peut être faible parce que l’investissement est faible, plutôt que l’inverse.

[6]

Voir Frank (1960) ; Furtado (1960) ; Kindleberger (1959) ; Knox (1960) ; et Sen (1964).

[7]

On peut déjà trouver ici les prémisses de la prise de parole (infra).

[8]

Enfin, le concept de liaison cherchera à identifier des pressions spécifiques et puissantes qui surgissent dans une économie en croissance et qui provoquent les décisions d’investissement. Mais, une fois que le concept avait été établi, il a montré sa versatilité : on a très vite trouvé de nouveaux effets de liaison qui ont été utilisés dans d’autres expériences différentes (Hirschman, 1986, pp. 22-3). Ainsi, on a parlé des effets de liaison fiscaux et des effets de liaison de consommation (Hirschman, 1984, pp. 89-103), des effets de liaison sur l’occupation (García et Marfan, 1987, p. 21), ou les liaison de gérance (Evans, 1986, pp. 24-7).

[9]

L’"importance" et la "force" des effets de liaison sont en fonction de certaines caractéristiques du projet initial. Cependant, il est aussi d’une grande importance la société où le processus a lieu. Cela implique que le concept original des effets de liaison est un essai pour découvrir comme une chose mène à une autre grâce aux requêtes et influences des "staples". Voir Hirschman (1981, pp. 118-28 ; et, 1995, pp. 146-51).

[10]

Voir Teitel (1980) ; Skills (1981) ; et Alam (1984).

[11]

Voir Barry (1974), Bich (1974), Shaffer et Lamp (1974).

[12]

Une application au marché du travail se trouve dans le travail de Cahuc (1988).

[13]

Voir Willianson (1976).

[14]

Voir Hirschman (1958 et 1967).

[15]

Hirschman (1986, p. 40) prends comme exemple le domaine des études sur le développement.

[16]

Hirschman (1967).

[17]

Cependant, l’histoire réelle est un peu plus éloignée parce qu’il étudie l’économie du développement économique (1958), la politique du développement économique (1963), les microprocessus du développement économique (1968) ; après, il est passé à l’étude de Sciences Politiques (1970), les processus sociaux (1982), la construction des arguments qui ont pour base le conséquences non intentionnés des actions humaines (1991).

Résumé

Français

En 1958, Albert O. Hirschman fait son entrée dans l’économie du développement grâce à son ouvrage la Stratégie du développement économique. Ce travail présente une nouvelle explication du développement économique. L’évaluation des activités productives dépend de leur capacité à induire de nouvelles activités. La Stratégie a été à l’origine d’autres études portant sur les mécanismes de non-marché et sur la relation de ces mécanismes avec la résolution de déséquilibres.
Le présent travail présente la Stratégie comme la source des travaux ultérieurs de Hirschman. Ainsi, sa théorie du développement est considérée comme pouvant expliquer des aspects précis de la connaissance scientifique.

English

In 1958 Hirschman’s The Strategy of Economic Development irrupted in the development economics scene. His work provided the explanations of the economic development with a new point of view, assessing productive activities by their capacity to inducing new activity. This book also induced in its author the studies about non-market mechanisms and their relevance in the correction of disequilibria. This article states that The Strategy of Economic Development constitutes the basis for the later Hirschman’s works, and that his economic development theory can be interpreted as a theory of the development of science.

Español

ResumenEn 1958, Hirschman irrumpió en la escena de la economía del desarrollo con su Estrategia del desarrollo económico. Esta obra supuso un punto de vista nuevo dentro de las explicaciones del desarrollo económico : valoraba las actividades productivas en función de su capacidad para inducir nuevas actividades. Esta obra provocó la necesidad de estudiar los mecanismos de no mercado y su relación con la corrección de desequilibrios.
El presente trabajo propone que la Estrategía es la base de las obras posteriores de Hirschman y que su teoría del desarrollo económico puede transformarse en una teoría del desarrollo del conocimiento científico.
Classification JEL : B290; B310; O100.

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. La stratégie du développement économique
    1. Théorie du développement et théorie de la production
    2. Une théorie de la stratégie du développement
    3. Définition des effets de liaison en amont et en aval
    4. Tolérance dans l’exécution d’une tâche
    5. Vue d’ensemble de la théorie de la stratégie du développement
  3. A la recherche d’une science sociale
    1. La défection et la prise de parole
  4. Bonheur privé et action publique
    1. La vie publique
  5. Considérations finales

Pour citer cet article

Furio-Blasco Elies, « Du développement économique au développement de la connaissance une étude comparative des ouvrages de Albert O. Hirschman », Cahiers d'économie Politique / Papers in Political Economy 1/ 2002 (n° 42), p. 89-89
URL : www.cairn.info/revue-cahiers-d-economie-politique-2002-1-page-89.htm.

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