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Cahiers d'économie Politique / Papers in Political Economy

2003/2 (n° 45)



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Lorsqu’ils classent et rangent les économistes par catégorie, les historiens de la pensée économique ressemblent à ces connaisseurs en vin qui essaient de déceler un peu de ceci, un concentré de cela, un soupçon d’autre chose. Beaucoup d’écrits mettent l’accent sur l’association d’un auteur avec une lignée ou une tradition. Lorsqu’il s’agit de distinguer le cru auquel Henry Thornton se rattache, des difficultés surgissent immédiatement. Certains auteurs comme Hayek (1939) et Rist (1938) l’ont identifié comme un cru classique. D’autres, comme Hicks (1967) et Beaugrand (1981) estiment qu’il y a la marque précise des racines qui allaient prospérer plus tard dans le vignoble keynésien. Reisman (1971) constate que, sur un fonds d’orthodoxie monétaire, Thornton était "rigoureusement hétérodoxe", alors que Laidler (1987) pense que Thornton peut être considéré comme "étant celui qui a le plus contribué à la théorie monétaire entre David Hume (1752) et Knut Wicksell (1898)" [3]  Reisman (1971), p. 70 ; Laidler (1987), p. 634. [3] . La raison de cet éventail d’avis sur Henry Thornton tient au fait que son ouvrage An Enquiry into the Nature and Effects of the Paper Credit of Great Britain (1802) [4]  L’ouvrage a été publié en français, en 1803, sous le... [4] peut donner lieu à un certain nombre d’interprétations différentes. Dans cet article, nous suggérons qu’il est possible d’identifier trois Thornton qui apparaissent dans différentes parties de ce livre fascinant.

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Au départ, en me mettant à écrire cet article, je croyais que l’on pouvait trouver deux Henry Thornton dans le Paper Credit. Le premier Henry Thornton, anti-déflationniste soucieux, présente de nombreuses intuitions pré-keynésiennes et est peu disposé à accepter le dogme courant de son époque sur la nécessité de réduire l’émission des billets par la Banque d’Angleterre chaque fois que le niveau des prix augmentait, tel que l’indiquait un prix de marché de l’or supérieur au prix à la Monnaie [5]  La traduction de "mint price" est " prix à l’hôtel... [5] . Le second Henry Thornton, que John Hicks qualifierait "d’homme de la monnaie forte", apparaît dans la dernière partie du Paper Credit, lorsqu’il endosse le rôle de l’anti-inflationniste inquiet mettant en garde contre l’excès d’émission de billets de la Banque d’Angleterre. L’identification de ces deux Thorntons, à laquelle Thornton fait lui-même référence dans la préface, et qui est mise en évidence plus tard par Hicks (1967), est assez facile à détecter. Cependant, je crois qu’un troisième Thornton se cache dans le livre. C’est le Henry Thornton, émancipateur du "papier de crédit" [6]  Contrairement à Dumont, nous traduirons "paper credit"... [6] et innovateur financier luttant pour éloigner l’analyse monétaire de la vision acceptée et orthodoxe du système de l’étalon or. Le titre de l’ouvrage révèle ce troisième Thornton, un auteur qui souhaitait faire des recherches sur "la nature et les effets du papier de crédit en Grande-Bretagne". Voilà le banquier écrivant à propos de la métamorphose d’une économie monétaire qui passe d’un système basé sur l’or à un système de "papier de crédit" dans lequel l’or joue un rôle décroissant. Ce n’est pas l’ouvrage d’un métalliste, c’est plutôt l’ouvrage d’un auteur qui s’est rendu compte que le "papier de crédit" avait succédé à l’or pour constituer la partie principale du système monétaire. Ce troisième Thornton apparaît le mieux (est au mieux) lorsqu’il défait systématiquement et montre le caractère fallacieux des principes majeurs d’analyse monétaire avancés par Adam Smith. Thornton, le banquier, suggère à ses lecteurs qu’Adam Smith, comme les autres principaux commentateurs sur l’argent - Locke, Montesquieu et Hume - avait mal interprété les développements de l’économie monétaire et n’avait pas compris l’ampleur de la révolution du papier de "papier de crédit" qui se déroulait sous leurs yeux. La réciproque de ces critiques, c’est le point de vue selon lequel c’était le "papier de crédit" plutôt que la monnaie métallique qui fondait le système.

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En fin de compte, aucun des trois Thornton ne domine dans le livre et une interprétation plus raisonnable peut consister à souligner que l’ouvrage de Thornton offre une synthèse globale qui en fait le livre d’économie monétaire le plus remarquable du dix-neuvième siècle, une évaluation d’autant plus remarquable si on réalise qu’il a été écrit la deuxième année du nouveau siècle. On ne serait pas nécessairement en désaccord avec l’idée selon laquelle il s’agit d’un grand livre, mais il y a une ligne de démarcation ténue entre grandeur et génie. Thornton était proche du dernier. La grandeur était de montrer le danger de politiques monétaires déflationnistes basées sur une compréhension inopportune des causes de la hausse du niveau des prix. Conformément à cette position, Thornton recommandait que la Banque d’Angleterre joue le rôle de prêteur en dernier ressort [7]  "To limit the total amount of paper issued, and to... [7] . Son génie aurait été de prolonger plus avant son analyse de la théorie et de la politique monétaires dans le contexte d’une économie n’ayant que du "papier de crédit". Thornton écrivait à un moment où la convertibilité avait été suspendue si bien qu’il avait l’occasion unique de montrer à quel point le système bancaire et les différentes formes de "papier de crédit" avaient progressé en écartant la monnaie métallique. Il l’a fait de façon remarquable et anticipé les développements monétaires futurs. Cependant, il n’a pas fait progresser l’analyse au point de proposer que le nouveau système de "papier de crédit" puisse remplacer complètement l’or et l’argent. Quelques conjectures sont faites dans la deuxième partie de cet article sur le fait que Thornton n’a pas examiné complètement une économie sans espèces monnayées.

La formation de Thornton

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Henry Thornton a eu une carrière remarquable. Philanthrope, parlementaire, abolitionniste de l’esclavage couronné de succès, créateur de l’institution par essence britannique, l’école du dimanche ("Sunday School"), fondateur de la secte de Clapham, trésorier de la "Bible Society", de la "Church Missionary Society" et de la "Religious Tract Society", banquier et économiste. Meachum (1974) a écrit sa biographie en mettant un accent particulier sur son évangelisme et sa carrière politique. Issu d’une famille de riches marchands, Thornton a commencé, selon Clapham (1944), son activité de banquier avec "seulement la somme vraiment modérée de £6,000" [8]  Clapham, The Bank of the Bank of England (1944), i,... [8] . C’était une somme d’argent importante pour l’homme de la rue de l’époque et Thornton fut encore plus riche lorsqu’il hérita de plus de £40.000 à la mort de son père. Avec ce capital initial, Thornton avait l’argent pour développer sa banque Down, Thornton and Free et en faire une institution financière (bien) établie dans la ville de Londres. Thornton a développé un réseau d’agents pour développer ses affaires à travers la Grande-Bretagne. Il écrira plus tard : "nous devions beaucoup à la bienveillance de nos amis… et beaucoup également au fait que nous étions assez sages pour nous connecter à beaucoup de banques provinciales (country banks) en croissance à l’époque." [9]  Ibid, i, p. 165. [9] Il semble avoir tout obtenu, apparemment il combinait l’activité de banquier brillant à une carrière politique et ne connut jamais la situation difficile de ceux qui étaient moins fortunés que lui et sa famille. À sa mort, les avis nécrologiques publiés le concernant mettaient en exergue le premier homme complet du dix-neuvième siècle.

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Conformément à ces avis, Thornton a été présenté comme l’économiste banquier par excellence, quelqu’un à considérer et à inclure parmi les grands, digne d’un prix Nobel en sciences économiques attribué à titre posthume. Ici il est nécessaire de faire une pause concernant la pensée économique. Thornton fut-il un grand banquier ? Les apparences peuvent être trompeuses. Tandis que l’accent a été mis sur son œuvre charitable et les sommes qu’il a données aux pauvres, autant d’indicateurs des profits qu’il réalisait comme banquier, la réalité est que Thornton est mort en laissant sa banque essentiellement en faillite. La banque de Thornton, Down, Thornton and Free avait prêté de façon excessive à Everth and Co durant la première décennie du dix-huitième siècle. Vers 1810, environ cinq années avant sa mort, les problèmes apparurent sur ce compte. Finalement, la totalité des £72,000 de capital de Down, Thornton and Free était perdue au moment du décès de Thornton. Les événements menant à cette situation ont été bien répertoriés dans un article récent de Acaster (1975). On peut supposer qu’occupé par ses diverses croisades et son travail comme membre de la Chambre des Communes, il a, dans la dernière partie de sa vie, laissé la direction de la banque à ses autres associés. Cependant, quand il réalise à quel point la banque avait trop prêté à Everth and Co, cela lui cause un malaise considérable, comme l’atteste son journal intime au cours des cinq dernières années de sa vie.

La rédaction du Paper Credit

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Le livre de Thornton a été édité exactement vingt cinq ans après la publication de la Richesse des Nations. Hayek, s’appuyant sur une citation du livre de J.C. Colquhoun Wilberforce and His Friends, a suggéré que le Paper Credit a été commencé dès 1796 [10]  Henry Thornton, An Enquiry into the Nature and Effects... [10] . L’examen des manuscrits de Thornton dans la bibliothèque de l’Université de Cambridge ne fournit pas de preuve d’un travail débutant en 1796. A vrai dire, les manuscrits de Thornton fournissent la preuve qu’il a écrit au moins la majeure partie du livre en 1801. Le 5 mars de ce qui semble être l’année 1801, Marianne, l’épouse de Thornton, informait l’écrivain Hannah More que "Mr Thornton a eu une mauvaise nuit (…) mais travaille dur sur Paper Credit" [11]  Cambridge University Library, Thornton Mss., Add. 7674/1/L3,... [11] Dans une lettre du 30 mars 1801, Thornton a écrit à Hannah More : "je poursuis également le Paper Credit" [12]  Ibid, vol. 2, f. 141. [12] . Dans une autre lettre, à Mme More, le ler septembre, il a écrit : "le pauvre Paper Credit avance, mais lentement" [13]  Ibid, vol. 2, f. 150. [13] . Dans une lettre non datée à son épouse Marianne, apparemment du début de 1801, il a écrit : "après ma lettre d’hier, j’ai travaillé dur au Paper Credit" [14]  Ibid, vol. 3, f. 10. [14] . De nouveau, le 21 août 1801, il a détaillé à son épouse la quantité de travail qu’il consacrait au Paper Credit : "la nuit, j’ai travaillé sur quelques feuilles du Paper Credit que j’avais ici…. Dieu merci, j’ai mieux dormi et me suis levé peu après 7 heures. J’ai écrit sur le Paper Credit avant le petit déjeuner" [15]  Ibid, vol. 3, ff. 11-12. [15] . Comme toutes les entrées du journal intime semblent se référer à la période qui va de mars à septembre 1801 et, comme il n’y a aucune mention antérieure à un travail précédant cette période, il est fortement probable que Thornton a écrit tout l’ouvrage, ou au moins sa majeure partie, en 1801. On peut en trouver la confirmation dans le texte lorsqu’il fait référence aux problèmes du "printemps 1801" (p.227) ; alors qu’il y avait la possibilité d’une répétition des difficultés que l’économie britannique avait connues (expérimentées) en 1793 [16]  Les références de page du Paper Credit renvoient à... [16] .

Les critiques de Thornton à l’analyse monétaire de Smith

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Pour comprendre Thornton il est nécessaire de saisir à quel point il croyait qu’Adam Smith avait une interprétation erronée de l’économie monétaire. Le fait que le livre de Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776), était un classique reconnu n’a pas empêché Thornton de s’engager dans une critique forte des idées monétaires de l’écossais (décédé). Le titre du livre, Enquête sur la nature et les effets du papier de crédit de la Grande-Bretagne, a quelques parallèles avec le titre du livre de Smith, mais Thornton a concentré son attention sur un sujet plus étroit, la nature et les effets du "papier de crédit". Cette critique met en exergue Henry Thornton, le banquier expérimenté, contestant Smith, le théoricien académique. Thornton prépare ses lecteurs à son attaque de Smith dès le début du livre. Dans la préface, il remarque qu’il s’est référé dans le livre à quelques passages de Smith - ce qui est au dessous de la vérité - et qu’il a également fait quelques observations sur les écrits de Hume sur l’argent et la balance du commerce, sur l’Economie Politique de James Steuart, et sur les écrits de Locke et de Montesquieu. Concernant ces travaux, il observe :

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"…we ought not to be surprised, if, in treatises necessarily in some degree theoretical, or written for the purpose of establishing a particular truth, certain incidental observations should not be just, nor even if some main principles should have been laid down in terms not sufficiently guarded."

(Thornton, 1802, p. 69)
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Notons que Thronton ne s’était pas préparé à attaquer uniquement "certaines observations fortuites", mais d’avantage "les principes majeurs" qui étaient insuffisamment argumentés. Il faut comprendre que Thornton n’était pas simplement un banquier-praticien critiquant la compréhension par les théoriciens de certains aspects de l’économie monétaire, mais qu’il était disposé à les contester sur les "principes" et leur compréhension. Pour un homme imprégné de principes, son attaque des auteurs économiques qui l’ont précédé pour leur incompréhension des principes montre l’ampleur de son désaccord avec ceux-ci. Il ajoutait, dans la préface, que quelqu’un qui se différencie de telles "autorités" et qui a l’intention "de corriger l’opinion publique sur le sujet important du ’papier de crédit’", doit prendre garde, en essayant d’éliminer les vieilles erreurs, de ne pas en propager de nouvelles ; il exprimait le souhait que les "principales doctrines" du Paper Credit soient justes. L’utilisation par Thornton de termes tels que "les principes majeurs" et "les principales doctrines" implique qu’il visait à ce que le Paper Credit présente un réexamen majeur de la théorie et de la politique monétaires. D’accord pour reconnaître l’importance des contributions de Smith, de Hume, de Steuart, de Locke et de Montesquieu, il estimait qu’ils avaient une compréhension insuffisante des mécanismes réels de l’économie monétaire pour en rendre compte de façon appropriée. Ceci est confirmé par la dernière phrase de la préface :

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"It may not be irrelevant or improper to observe, that the present work has been written by a person whose situation in life has supplied information on several of the topics under discussion, and that much use has been made of those means of correcting the errors of former writers which recent events have afforded."

(Thornton, 1802, p. 69)
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En d’autres termes Thornton jugeait que quelqu’un qui, comme lui, disposait de l’expérience des pratiques bancaires était à même de contester ces auteurs qui avaient écrit sur l’économie monétaire d’un point de vue académique plutôt que d’un point de vue de praticien. On montrera plus loin que Thornton était au sommet de son art lorsqu’il critique trois aspects fondamentaux de l’analyse monétaire de Smith : (1) le concept unidimensionnel de masse monétaire, (2) la théorie des effets réels et (3) le fait de négliger le rôle de la vitesse de circulation de la monnaie. Issu du monde réel de la banque, il est plus que capable de critiquer la compréhension smithienne de la monnaie et des opérations bancaires. Sa situation de banquier lui permet de saisir les difficultés à définir la monnaie et à appréhender les utilisations multiples des lettres de change. C’est quelqu’un qui, à la lumière des pratiques bancaires modernes auxquelles il est confronté, est apte à proposer une rupture avec les théories monétaires précédentes. Aussi serait-il erroné d’inclure Thornton dans la filiation des économistes classiques de Hume à Smith. Il introduit une brèche qui se serait élargie de façon radicale s’il avait étendu son analyse à une économie sans monnaie métallique.

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La Grande-Bretagne du dix-huitième siècle, et en particulier l’Ecosse, fut une terre de grandes innovations financières où les banquiers, en dehors de l’influence des économistes, ont façonné (conçu) de nouvelles approches des métiers de prêt et d’émission de monnaie. L’environnement monétaire en cours d’évolution, où le "papier de crédit" supplantait l’or comme moyen de circulation, inquiétait les théoriciens les plus académiques tels que David Hume et Adam Smith. Si à la fois Hume et Smith reconnaissaient, à contrecœur, les avantages du papier-monnaie, il faut souligner que tous deux tergiversent lorsqu’il s’agit d’analyser jusqu’à quel point il peut remplacer l’or. Tous deux étaient des métallistes convaincus, Smith avertissant que "les ailes d’Icare du papier de crédit" pourraient se détacher s’il était poussé à l’excès. Ces auteurs craignaient la potentialité d’une émission excessive de "papier de crédit", la faillite de la banque d’Ayr ayant apparemment convaincu Smith des dangers des opérations bancaires excessives.

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Ce conflit, entre l’utilisation de l’or et celle du "papier de crédit", a été mis en évidence non seulement par la faillite de la banque d’Ayr en juin 1772, mais, plus particulièrement, par la tentative des révolutionnaires français de financer la révolution avec du papier-monnaie, les assignats. L’hyper-inflation engendrée par les assignats, qui avaient dans un premier temps réussi à financer la Révolution Française entre 1790 et 1793, en avait convaincu plus d’un des dangers du papier-monnaie. La tentative antérieure de John Law de démonétiser les espèces en France en 1719-20 fournissait aux sceptiques une preuve supplémentaire des dangers du papier-monnaie. Plus récemment, le conflit entre l’utilisation de l’or et celle du "papier de crédit" s’était renforcé en conséquence de la suspension, en 1797, de la convertibilité provoquée par la guerre. En d’autres termes, ce fut une période de changement profond qui obligea à s’interroger sur la nature de la monnaie et sur la question de savoir jusqu’à quel point le système monétaire pouvait et devait être basé sur l’or. Le banquier Thornton était sûr de comprendre les évènements et de les intégrer à sa théorie monétaire et bancaire.

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La théorie se développe en réponse aux questions posées à la théorie admise (reçue). De même qu’Adam Smith espérait développer sa vision (conception) qui conduit à un système libéral de marché en contestant les théories de ceux qu’on appellera plus tard mercantilistes, et en particulier Thomas Mun, de même Thornton a développé son analyse en contestant la théorie monétaire telle qu’elle figure dans les Discours Politiques de Hume (1752) et la Richesse des Nations de Smith. Ceci l’a conduit à revoir systématiquement certains des principes smithiens essentiels à propos de la monnaie. Contrairement à Smith, Thornton n’admettait pas que l’on puisse distinguer les effets réels des effets fictifs, ni que la quantité de monnaie nécessaire à l’économie soit unique, ni encore que cette quantité de monnaie soit déterminée mécaniquement en fonction du stock d’or. En outre il ne pensait pas qu’il fallût une règle automatique obligeant la Banque d’Angleterre à réduire ses émissions de billets de banque en cas de hausse des prix, telle que l’indiquait un prix de marché de l’or supérieur au prix à la Monnaie.

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Le Thornton, banquier professionnel, était évidemment consterné par la séparation académique de Smith entre effets réels et effets fictifs. Smith distinguait les effets réels - effets émis lors d’une vente effective de marchandise - des effets fictifs - effets émis dans le même but que les effets réels, à savoir la possibilité de les escompter, mais qui n’étaient pas "émis lors d’une vente effective de marchandise" (p.85). Alors le théoricien Smith voulait montrer qu’il y a des effets basés sur des transactions réelles et d’autres qui ne le sont pas, le banquier Thornton rejetait cette distinction. Thornton n’acceptait pas l’idée selon laquelle les effets réels étaient garantis par un ensemble bien déterminé de marchandises. La réalité du marché des lettres de change est qu’un même ensemble de marchandises peut donner lieu à l’émission d’une multiplicité de lettres de change :

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"Suppose that A sells one hundred pounds worth of goods to B at six months credit, and takes a bill at six months for it ; and that B, within a month after, sells the same goods, at a like credit to C, taking a like bill ; and again, that C, after another month, sells them to D, taking a like bill, and so on. There may then, at the end of six months, be six bills of £100 each existing at the same time ; and every one of these may possibly have been discounted. Of all these bills, then, one only represents any actual property."

(Thornton, 1802, p. 86)
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En outre Thornton a soutenu que le nombre de ces effets pouvait être augmenté par l’extension de la durée du crédit accordé pour la vente des marchandises. Si, soutenait-il, la durée du crédit était d’un an au lieu de six mois, cela reviendrait à doubler le montant du crédit accordé.

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Le rejet de la distinction smithienne entre effets réels et fictifs est une première escarmouche qui donne une idée des attaques à venir. Notamment, Thornton reproche à Smith de ne pas avoir compris qu’il existe un large éventail d’instruments financiers, dotés de vitesses de circulation différentes, qui peuvent être utilisés comme monnaie. Reconnaissant que Smith avait analysé la substitution des billets de banque à l’or, Thornton l’a critiqué pour avoir limité le choix au seul choix entre billets de banque et or. Smith avait omis de prendre en compte la substituabilité entre lettres de change et or :

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"Dr. Smith, although he discusses at some length the subject of paper circulation, does not at all advert to the tendency of bills of exchange to spare the use of bank paper, or to their faculty of supplying its place in many cases."

(Thornton, 1802, p. 91)
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Le banquier Thornton exposait alors de quelle façon les lettres de change pouvaient servir de monnaie :

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"Let us imagine a farmer in the country to discharge a debt of £10 to his neighbouring grocer, by giving to him a bill for that sum, drawn on his cornfactor in London for grain sold in the metropolis ; and the grocer to transmit the bill, he having previously indorsed it, to a neighbouring sugar-baker, in discharge of a like debt; and the sugar-baker to send it, when again indorsed, to a West India merchant in an outport, and the West India merchant to deliver it to his country banker, who also indorses it, and sends it into further circulation. The bill in this case will have effected five payments exactly as it were a £10 note payable to bearer on demand."

(Thornton, 1802, p. 92)
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Après avoir établi les parallèles entre lettres de change et billets de banque dans leur utilisation comme moyen d’échange, Thornton a introduit la vitesse de circulation dans la discussion. Il a soutenu qu’il y avait non seulement un large éventail de substituts monétaires potentiels à l’or, mais que ceux-ci ont des échéances de paiement diverses, et donc des vitesses de circulation différentes. La lettre de change porte un intérêt, contrairement au billet de banque. Ceci entraîne que la vitesse de la circulation des lettres de change, en particulier celles de montant élevé, est plus lente que celle du billet de banque. En outre, plus la lettre de change se rapproche de son échéance, plus les échangistes sont incités à la conserver pour bénéficier de l’intérêt, au lieu de l’utiliser comme moyen d’échange.

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En ayant montré qu’il y a une multiplicité de moyens d’échange alternatifs à l’or, et que leurs vitesses de circulation sont différentes, Thornton était en mesure de discuter l’argument smithien selon lequel il y a un "rapport régulier" entre la quantité de moyens de circulation et le volume du commerce et des paiements d’un pays. Thornton contestait l’opinion de Smith pour qui :

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"The whole paper money of every kind which can easily circulate in any country, never can exceed the value of the gold and silver of which it supplies the place, or which (’the commerce being supposed the same’) would circulate there, if ’there was no paper money’."

(Smith, cité par Thornton, 1802, p. 95 ; les italiques sont de Thornton)
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Thornton s’est interrogé sur ce que Smith incluait dans "l’ensemble du papier-monnaie". Les lettres de change en faisaient-elles partie ? Dans une phrase offrant beaucoup d’affinités avec la définition qu’a John Law de la masse monétaire au sens large, Thornton s’est également demandé s’il incluait les billets porteur d’intérêt, les bons du Trésor, les obligations de la Compagnie des Indes, et tous les autres instruments proches des lettres de change ? Il a soutenu qu’il n’était pas possible de déterminer quelque montant fixe de "l’ensemble du papier-monnaie" en conséquence (a) de la grande variété des différents papiers faisant office de moyen d’échange et (b) des différentes vitesses de la circulation de ces derniers :

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"The same note may either effect ten payments in one day, or one payment in ten days ; and one note, therefore, will effect the same payments in the one case, which it would require a hundred notes to effect in the other."

(Thornton, 1802, p. 96)
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L’état de la confiance dans l’économie a une influence considérable sur les vitesses de circulation. En période de crise, le public thésaurise non seulement l’or et l’argent, mais également les billets de la Banque d’Angleterre comme ce fut le cas lors de la crise bancaire de 1793. Cette propension à thésauriser réduit la vitesse de la circulation à la fois des pièces et des billets de banque. Plus loin, il critiquera Montesquieu pour ne pas s’être rendu compte de l’importance de la vitesse de circulation pour la détermination de la valeur globale de la monnaie dans une économie :

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"It is on the degree of the rapidity of the circulation of each [different types of money], combined with the consideration of quantity, and not on the quantity alone, that the value of the circulating medium of any country depends."

(Thornton, 1802, p. 267)
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Thornton fut incisif dans sa critique du point de vue selon lequel il existe une règle rigide fixant la quantité d’or nécessaire dans une économie et que "l’apparition [17]  "appearance" [17] de l’or était le seul indicateur de la richesse" (p.110). Il a écrit :

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"It is perfectly well understood among all commercial men, that gold coin is not an article in which all payments (though it is so promised) are at any time intended really to be made ; that no fund ever was or can be provided by the bank which shall be sufficient for such a purpose; and that gold coin is to be viewed chiefly as a standard by which all bills and paper money should have their value regulated as exactly as possible; and that the main, and indeed, the only, point is to take all reasonable care that money shall in fact serve as that standard."

(Thornton, 1802, p.111)
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Ainsi, pour Thornton, il n’y avait "aucuns fonds" que la Banque puisse fournir pour assurer que tous les paiements soient effectués en pièces dl’or. L’or était plus un standard permettant d’évaluer les autres moyens d’échange, qu’un moyen d’échange. L’or ne constituait qu’une petite part de l’ensemble de la masse monétaire globale.

Le premier Thornton : l’anti-déflationniste soucieux

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Se basant sur cette définition large de la masse monétaire, Thornton a critiqué l’approche d’Adam Smith stipulant que l’offre de monnaie dépend étroitement du stock d’or du pays. Selon cette approche, il est nécessaire de diminuer la quantité de billets de la Banque d’Angleterre, qui sont en excès, dès lors qu’on s’aperçoit que l’or quitte l’économie britannique. Pour Thornton, cette politique peut avoir des effets déflationnistes importants et entraîner des peurs contagieuses au sein du monde bancaire. Il croyait que la politique de réduction des émissions de la Banque d’Angleterre en 1793 était due à l’influence de Smith :

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"The bank, on this occasion, pursued, though only in a small degree, the path which a reader of Dr. Smith would consider him to prescribe, as in all cases the proper and effectual means of detaining or bringing back guineas. They lessened the number of their notes…"

(p. 113)
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Pour lui, cette politique n’était pas souhaitable dans les circonstances du moment parce qu’il y a une relation étroite entre les billets de la Banque d’Angleterre et toute la pyramide du papier de crédit qui émane des banques de Londres et de province. Les billets émis par la Banque d’Angleterre sont assimilables à la base monétaire ; la diminution de cette dernière met en danger l’activité des banques de Londres et conduit à leur insolvabilité :

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"A reduction of them which may seem moderate to men who have not reflected on this subject – a diminution, for instance, of one third or two-fifths, might, perhaps, be sufficient to produce a very general insolvency in London, of which the effect would be the suspension of confidence, the derangement of commerce, and the stagnation of manufactures throughout the country."

(Thornton, 1802, p. 114)
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Compte tenu des effets déflationnistes et de contagion possibles qui sont induits par une diminution soudaine de l’émission de billets de Banque d’Angleterre, Thornton rejetait l’idée selon laquelle il doit y avoir un lien rigide entre l’or et l’émission de ces billets.

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"The idea which some persons have entertained of its being at all times a paramount duty of the Bank of England to diminish its notes, in some sort of regular proportion to that diminution which it experiences in its gold, is, then, an idea which is merely theoretic."

(Thornton, 1802, p.116)
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On notera le rejet par Thornton des "hommes qui n’ont pas réfléchi sur le sujet" dans la première citation et celui des "quelques personnes" dans la dernière citation. Tous deux visent Adam Smith comme adepte principal de cette approche.

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Le rejet de la relation smithienne entre billets de banque et or ne signifie pas que Thornton n’ait pas compris les arguments classiques en faveur de la déflation. Il les comprenait parfaitement mais n’était pas disposé à partager cette approche.

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"That a certain degree of pressure will urge the British merchants in general who buy of the manufacturers, as well as the manufacturers themselves, to sell their goods in order to raise money ; that it will thus have some influence in lowering prices at home; and that the low prices at home may tempt merchants to export their articles in the hope of a better price abroad, is by no means an unreasonable supposition."

(Thornton, 1802, p. 118)
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Cependant, du moins dans la première partie du Paper Crédit, Thornton a contesté les politiques déflationnistes pour trois raisons. La première a trait à la façon dont la déflation peut peser négativement sur l’état global de la demande lorsque, dans l’économie, l’ardeur pour vendre s’accompagne d’une répugnance à acheter. Ceci a pour effet d’assommer les négociants qui vont reporter leurs commandes aux producteurs et/ou chercher à obtenir plus de prêts. En termes keynésiens il y a une augmentation de la préférence pour la liquidité et, en conséquence des tensions accrues dans les modalités d’accès au crédit, les producteurs peuvent ne pas être en mesure d’accorder ces prêts, ce qui provoque une baisse de leurs ventes.

42

"But, then, it is to be observed… first that this more than ordinary eagerness of all our traders to sell, which seems so desirable, is necessarily coupled with a general reluctance to buy, which is exactly proportionate to it : it must be obvious, that, when the general body of merchants, being urged by the pecuniary difficulties of the time are selling their goods in order to raise money, they will naturally also delay making the accustomed purchases of the manufacturer. They require of him, at least, that he shall give them a more than usually extended credit ; but the manufacturer, experiencing the same difficulty with the merchants, is quite unable to give this credit. The sales of the manufacturer are, therefore, suspended; but though these are stopped, his daily and weekly payments continue, provided his manufacture proceeds. In other words, his money is going out while no money is coming in; and this happens at an aera when the general state of credit is such, that he is not only able to borrow, in order to supply his extraordinary need, but when he is also pressed for a prompter payment than before of all the raw materials of his manufacture. Thus the manufacturer, on account of the unusual scarcity of money, may even, though the selling price of his article should be profitable, be absolutely compelled by necessity to slacken, if not suspend, his operations. To inflict such a pressure on the mercantile world as necessarily causes an intermission of manufacturing labour, is obviously not the way to increase that exportable produce, by the excess of which, above the imported articles, gold is to be brought into the country."

(Thornton, 1802, p. 118)
43

La seconde raison avancée à l’encontre des politiques déflationnistes a trait à la viscosité des salaires, une raison qui a une forte résonance pour les keynésiens modernes:

44

"The tendency, however, of a very great and sudden reduction of the accustomed number of bank notes, is to create an unusual and temporary distress, and a fall of price arising from that distress. But a fall arising from temporary distress, will be attended probably with no correspondent fall in the rate of wages ; for the fall of price, and the distress, will be understood to be temporary, and the rate of wages, we know, is not so variable as the price of goods."

(Thornton, 1802, p. 119)
45

Comme Hicks (1967) l’a soutenu dans son article "Thornton’s Paper Credit", Thornton a avancé deux arguments keynésiens - la préférence pour la liquidité et la viscosité des salaires - pour contester la doctrine selon laquelle les politiques déflationnistes sont efficaces. Mais Thornton a évoqué un argument keynésien supplémentaire en suggérant que la déflation généralisée pouvait diminuer l’efficacité marginale du capital :

46

"When a time either of multiplied failures, or even of much disappointment in the expected means of effecting payments arises, plans of commerce and manufacture, as well as general improvement of every kind, which had been entered upon, are changed or suspended, and part of the labour which had been bestowed proves, therefore, to have been thrown away."

(Thornton, 1802, p. 120)
47

En soulignant que la Banque d’Angleterre avait, en 1793, "excessivement restreint ses émissions de billets pendant les temps d’alarme, alors qu’elle aurait dû les accroître", Thornton la critiquait pour avoir suivi "ce qui, semble-t-il, aurait probablement été le conseil du Dr. A. Smith (p. 127). Il revient sur ce thème à la page 132 : "la Banque, au moment de la suspension des paiements, a prêté trop peu, et non de trop."

48

Thornton met à nouveau l’accent sur son rejet de Smith concernant cette question lorsqu’il aborde, au chapitre cinq, la discussion de la balance commerciale. Il reproche à Smith de recommander une réduction des émissions lorsque le prix de marché de l’or excède son prix à la Monnaie.

49

"Dr. Smith, as was remarked in the beginning of the former chapter, in some degree leads his reader to assume the Bank of England to be in fault (that is, to have issued too many notes) whenever an excess of the market price above the mint price of gold takes place."

(Thornton, 1802, p. 148)
50

Thornton doutait qu’il faille réduire les émissions de billets de banque dans de telles circonstances. Le déficit commercial pouvait provenir de mauvaises récoltes. Dans de telles circonstances, soumettre l’économie à la déflation en réduisant les émissions dégraderait la situation au lieu de l’améliorer. L’argumentation de Thornton est la suivante :

51

"In order, then, to induce the country having the favourable balance to take all its payment in goods, and no part of it in gold, it would be requisite not only to prevent goods from being very dear, but even to render them excessively cheap. It would be necessary, therefore, that the bank should not only not encrease its paper, but that that it should, perhaps, very greatly diminish it, if it would endeavour to prevent gold from going out in part of payment of the unfavourable balance. And if the bank do this, then there will arise other questions, which Dr. Smith leaves totally out of his consideration ; namely, whether the bank, in the attempt to produce this very low price, may not, in a country circumstanced as Great Britain is, so exceedingly distress trade and discourage manufactures as to impair, in the manner already specified, those sources of our returning wealth to which we must chiefly trust for the restoration of our balance of trade, and for bringing back the tide of gold into Great Britain."

(Thornton, 1802, pp. 151-2)
52

L’argument de Thornton c’est que la crise de 1797 a été provoquée par la guerre : elle a perturbé le commerce extérieur et son financement s’est traduit par des versements effectués à l’Etranger. Ces deux éléments ont déséquilibré la balance des paiements. À ceux-ci se sont ajoutés les mauvaises récoltes en 1799 et 1800, si bien qu’on est en présence d’un ensemble de circonstances exogènes qui ont généré un déficit de la balance des paiements qui, selon Thornton, n’ont rien à voir avec les émissions de billets par la Banque d’Angleterre. Ce déficit de la balance des paiements, provoqué par la guerre à l’extérieur et les importations de blé, est à l’origine de la pression sur le taux de change. Le prix du marché de l’or est passé au-dessus du prix à la Monnaie et le lingot d’or a été exporté de Grande-Bretagne.

53

Smith professait qu’un prix de marché de l’or supérieur au prix à la Monnaie indiquait que la Banque d’Angleterre avait émis une quantité excessive de papier-monnaie. La solution de Smith était que la Banque d’Angleterre réduise la quantité de ses billets en circulation. Thornton raillait cette approche en remarquant qu’il y avait "beaucoup d’inexactitudes et d’erreurs dans la doctrine de Dr. Smith à ce sujet."(p. 150). Pour lui, Smith était incapable de faire la distinction entre (1) un prix de marché élevé de l’or dû par à un excès de billets en circulation et (2) un prix de marché élevé de l’or dû à un déficit de la balance des paiements causé par des facteurs extérieurs, par exemple un évènement naturel comme une mauvaise récolte. En ne cherchant pas les causes à l’origine d’un prix élevé de l’or, Smith prescrivait un remède, celui de la réduction des émissions, qui, selon Thornton, pouvait provoquer une déflation excessive. Celle-ci pouvait "déprimer considérablement le commerce et l’industrie au point de compromettre, de la façon déjà indiquée, le rétablissement des facteurs d’enrichissement sur lesquels nous pouvons compter pour redresser la balance commerciale et faire affluer l’or en Grande-Bretagne."(p.l52) Thornton ajoutait qu’en cas de réduction des émissions de la Banque, il existe un délai important avant que les effets qui en étaient attendus jouent pleinement. Durant ce délai, il se pouvait que la situation se redresse d’elle même, ce qui rendait inutiles les effets déflationnistes d’une contraction des émissions. Pour Thornton, il était hautement souhaitable que la Banque d’Angleterre évite les contractions excessives de ses émissions de billets dans la mesure où ceux-ci font office de base monétaire pour les banques provinciales. Une contraction excessive de ces émissions "pouvait anéantir, avant qu’on ne s’en rende compte, en partie ou totalement la circulation des billets des banques provinciales" (p. 152). Même en présence de baisse du taux de change de la livre, la bonne politique consistait à développer le crédit plutôt qu’à le restreindre. Dans de telles circonstances, la bonne approche pour la Banque consistait à compenser la perte d’or par une expansion du crédit. Une politique qui devait être poursuivie même en cas d’épuisement de la réserve d’or. Quitte à suspendre la convertibilité.

54

Au début du chapitre VIII, Thornton a continué à souligner "les erreurs du Dr A. Smith au sujet de l’excès de papier". À la page 200, il reproche à Smith d’avoir discuté la question des effets d’un excès de papier sur les sorties d’or d’un pays de façon "particulièrement défectueuse et insatisfaisante". En dénonçant les deux types d’erreurs commises par la Banque d’Angleterre, Thornton vise Smith :

55

"Two kinds of error on the subject of the affairs of the Bank of England have been prevalent. Some political persons have assumed it to be a principle, that in proportion as the gold of the bank lessens, its paper, or, as is sometimes said, its loans … ought to be reduced…. A maxim of this sort would lead to universal failure. A sentiment has prevailed among other persons, which has bordered on a very different extreme. They have complained of nothing, except the too scanty liberality of the bank, and have seen no danger in almost any extension of its discounts, or profusion the issue of its paper, provided only the bills discounted… were real bills, and were those also of sufficiently safe and responsible houses."

(Thornton, 1802, p. 227)
56

Plus loin, Thornton observe :

57

"Dr. A. Smith…has asserted the necessity of a limitation of paper…but he has done this in terms which are inaccurate, and he has given an erroneous and inadequate idea of the evil which may result from a very extended emission."

(Thornton, 1802, p. 245)
58

Thornton avait une très mauvaise opinion de Smith en tant qu’économiste de la monnaie, une opinion renforcée par le fait que Smith soutenait les lois sur l’usure que Thornton, lui, condamne plus loin dans le livre.

Le second Thornton : l’anti-inflationniste inquiet

59

Jusqu’ici, l’accent a été mis sur le premier Thornton, l’anti-déflationniste soucieux, critique des recommandations d’Adam Smith et critique de la Banque de l’Angleterre qui, en 1793, suivant la recommandation implicite de diminuer la masse monétaire, avait réduit ses émissions de billets. Avant d’aborder le second Thornton, il convient de rappeler au lecteur que le premier Thornton avait efficacement démoli la théorie quantitative de la monnaie :

60

MV = PY

61

Il avait montré qu’un large éventail d’instruments financiers pouvait être employé comme monnaie (M) et, en conséquence, contesté le point de vue selon lequel la quantité de monnaie adéquate pour l’économie était unique. Il avait introduit une vitesse de circulation de la monnaie (V) qui varie, et ceci concomitamment à la variation permanente de la masse monétaire, si bien que le terme de gauche de l’équation ci-dessus est hautement instable. Du côté droit de l’équation, il a introduit des chocs sous forme de mauvaises récoltes et de guerre qui affectent considérablement à la fois P et Y. La contestation thorntonnienne de la théorie quantitative de la monnaie montrait les dangers de la poursuite dogmatique d’une politique monétaire visant à contrôler la masse monétaire. Conformément à cette approche, Thornton fit l’éloge de la Banque de l’Angleterre pour sa politique, en 1799 et 1800, consistant à ne pas réduire les émissions de billets alors que le prix de marché de l’or avait dépassé son prix à la Monnaie.

62

Cependant, à la suite de ce point, le ton du livre change. Selon Hicks (1967), ce changement de ton manifeste dans la seconde partie du livre permettait de conjecturer que celle-ci avait été rédigée peu de temps avant sa publication, à un moment où il n’y avait plus de crise des récoltes et alors que la "Paix d’Amiens" était signée (mars 1802). Je ne partage pas ce point de vue car, comme nous l’avons montré plus haut, l’examen des manuscrits de Thornton semble indiquer que le livre a été écrit en 1801. Une opinion alternative, et probablement plus plausible, peut être que Thornton a souhaité défendre son frère aîné, Samuel, Gouverneur de la Banque d’Angleterre de 1799 à 1801, face à la critique d’une politique que Thornton, pour sa part, estimait adaptée au contexte. Vers la fin de 1801, Samuel cessait d’être Gouverneur et Thornton pouvait s’engager dans la démonstration des dangers d’une politique de maintien de l’inconvertibilité. L’inconvertibilité posait problème car elle créait un environnement favorable à la surémission de billets, génératrice d’inflation. En conséquence, pour Thornton, il y avait besoin de contrôler l’émission des billets de banque.

63

Dans la seconde moitié du livre, l’anti-déflationniste doux se métamorphose en un anti-inflationniste orthodoxe prêchant contre l’excès d’émission de papier-monnaie. Il cesse d’être préoccupé par l’impossibilité de définir la masse monétaire, par les problèmes que pose la variabilité de la vitesse de circulation et par les difficultés crées par les chocs qui affectent le côté droit de l’équation des échanges. Le second Thornton qui apparaît dans le Paper Credit développe la théorie quantitative en mettant l’accent sur l’effet inflationniste potentiel des variables qui se situent du côté gauche de l’équation, M et V. Comme nous l’avons déjà mentionné, Thornton signalait dans la préface du livre que celui-ci contenait deux personnages, l’anti-déflationniste et l’anti-inflationniste.

64

"The earlier parts of the work having tended to shew the evil of a too great and sudden diminution of our circulating medium, some of the latter chapters are employed in pointing out the consequences of a too great augmentation of it."

(Thornton, 1802, p. 68)
65

Cela dit, il est difficile de comprendre la rapidité avec laquelle Thornton devient anti-inflationniste :

66

"It has thus been admitted that paper possesses the faculty of enlarging the quantity of commodities by giving life to some new industry. It has, however, been affirmed, that the encrease of industry will by no means keep pace with the augmentation of paper. The question now to be considered is, whether, if we suppose thirty five millions of new paper to be suddenly issued, the fresh industry which would, consequently, be excited, would create a quantity of goods, the sale of which would give employment to all the new paper."

(Thornton, 1802, p. 239)
67

En fait, ici, Thornton semble voir perdu de vue la logique qui caractérise la première moitié du livre. Ceci intervient à travers la façon dont il réintroduit le concept de vitesse de la circulation à propos de la monnaie nouvellement émise. Comme nous l’avons vu, Thornton était très percutant dans la première partie du livre lorsqu’il attire l’attention sur la vitesse de circulation de la monnaie. Reprenant un concept initialement introduit dans la théorie économique par Sir William Petty et John Locke, Thornton montre le caractère erroné du point de vue de Smith selon lequel il n’y avait qu’une seule quantité de monnaie correspondant aux besoins de l’économie. Selon Thornton, la quantité de monnaie nécessaire dépend de sa vitesse de circulation. En cas de vitesse élevée, un faible stock de monnaie peut-être adapté, et vice-versa.

68

Mais ensuite, il envisage le cas où une hausse sensible de la vitesse de circulation de la monnaie accompagne une nouvelle émission de billets de banque. Il avance l’exemple d’une émission additionnelle de 35 millions de livres "qui permettrait, dans l’année, l’écoulement de marchandises pour un montant de 2 à 3 milliards de livres" (p. 240) [18]  Dans une discussion à ce sujet, à la fois lors de la... [18] . Ceci correspond à une vitesse de circulation des billets comprise entre 57 et 85 ! Il atteint ce chiffre en supposant que la monnaie nouvellement émise générait une dépense nouvelle tous les trois jours si bien que plusieurs milliards de dépenses potentielles pourraient être obtenu au moyen d’une injection initiale de papier-monnaie dans le système :

69

"In order, therefore, to account for the employment of the thirty-five millions, we must assume, if we allow no rise in prices to take place, such a new quantity of goods to be called into existence by the magic influence of the new paper, as to become a subject for purchases, amounting, in a year, to no less than these two or three thousand millions."

(Thornton, 1802, p. 240)
70

Bien qu’il reconnût que le cas qu’il présentait n’était pas correct :

71

"The case which has been put is inaccurate, inasmuch as the payments effected by bank notes are on the account not merely of goods and other articles sold, but like-wise of numberless sums borrowed and repaid."

72

Thornton ajouta :

73

"It is propable, however, that payments of this latter kind will always bear a nearly uniform proportion to those of the other class."

(Thornton, 1802, p. 240-1)
74

En conséquence, il pensait que la conclusion générale qu’il cherchait à tirer était "juste".

75

Milton Friedman a développé l’idée analogue d’un excès de monnaie qui brûle les doigts des échangistes. Pour pousser l’analogie plus loin, Thornton semble avoir suggéré que la monnaie en excès agit comme un lance-flammes qui augmente énormément la dépense dans l’économie !

76

Thornton en conclut que (1) le papier émis par la Banque d’Angleterre est tel qu"’une quantité superflue n’est jamais tenue très longtemps hors de la circulation" et que (2) "l’énorme augmentation de nouveau papier, qui a été envisagée pour les besoins de la discussion, ne peut probablement pas générer la quantité de capital nouveau permettant de lui trouver un emploi" [19]  Thornton, 1802, p.241 [19] . En d’autres termes, il supposait que le nouveau papier avait une vitesse de circulation très élevée car personne ne voulait le détenir per se, et, de façon concomitante, que l’élasticité de la production était faible si bien que l’augmentation de la masse monétaire, à laquelle s’ajoute l’augmentation de la vitesse de circulation, serait absorbée par une hausse des prix plutôt que par une production accrue de biens et services.

77

Thornton a alors modifié son analyse pour prendre en compte les échanges extérieurs et a avancé qu’un excès de la masse monétaire avait un effet nuisible sur la balance des paiements, la mettant en déficit, ce qui fait baisser le taux de change. Il a critiqué Locke et d’autres auteurs pour avoir analysé de façon incorrecte cet aspect et avoir confondu la conséquence et la cause. Selon Thornton, Locke croyait que c’était le déficit de la balance commerciale qui conduisait à la perte d’espèces et de lingots :

78

"Mr. Locke, however, is very far from leading his reader to conceive that the balance of trade depends on the quantity of circulating medium issued ; for he describes an unfavourable balance as resulting from a ’losing trade,’ and from an ’over great consumption of foreign commodities;’ terms which seem to imply an unprosperous state of commerce, and a too expensive disposition in the people, and which naturally lead to the conclusion, that the prosperity of the country will effectually secure us against the danger of the exportation of our coin, whatever may be the quantity of our paper."

(Thornton, 1802, p. 248)
79

Lors du débat sur le Bullion Report, Thornton attaquera de nouveau Locke sur cette question en avançant l’analogie saisissante d’un pêcheur français passant, en contrebande, £.1.000 d’eau-de-vie fine en Grande-Bretagne. Selon l’approche de Locke, c’était l’eau-de-vie qui avait fait sortir l’or de Grande-Bretagne et non pas l’or qui avait attiré l’eau-de-vie (cf. pp. 353-4). L’argument de Thornton, c’est que Locke confondait la conséquence, c’est-à-dire l’importation de l’eau-de-vie, avec la cause, c’est-à-dire l’excès de monnaie. Ce n’était pas le déficit de la balance des paiements qui créait les difficultés, mais l’augmentation excessive de la masse monétaire qui produisait le déficit de la balance des paiements.

80

Une interprétation exceptionnelle, en vérité incongrue, de la vitesse de la circulation de la monnaie par Thornton a permis la métamorphose du premier Thornton aux vues fortement anti-déflationnistes en un second aux vues fortement anti-inflationnistes. À mon avis, nous sommes en présence d’un défaut sérieux de l’analyse de Thornton ; un défaut qui a contribué à empêcher le troisième Thornton d’apparaître.

Le troisième Thornton

81

Le troisième Thornton émerge lors de la description des différents types de moyen d’échange qui peuvent être substitués à la monnaie métallique, des différentes vitesses de circulation de ces moyens d’échange et dans les critiques de Montesquieu, de Hume et de Smith situées dans le chapitre final du Paper Credit. Comme nous l’avons vu plus haut, l’utilisation de cette analyse avait permis à Thronton de soutenir qu’il n’y avait pas de quantité unique de monnaie adéquate pour l’économie et que l’or constituait seulement une petite partie de la masse monétaire globale. Dans cette dernière partie de notre analyse, nous montrons que Thornton s’intéressait à déterminer la nature des différents moyens d’échange et à la façon dont le "papier de crédit" s’était substitué à l’or comme moyen d’échange principal. Sans le crier trop fort, Thornton croyait que le papier-monnaie s’était efficacement substitué à l’or comme moyen d’échange principal. À l’époque, ce n’était pas un point de vue accepté. Il y avait un "lobby" métalliste fort. L’importance accordée par Thornton au "papier de crédit" et son opposition à ces métallistes qui regardaient le "papier de crédit" comme un développement monétaire dangereux, peuvent être clairement vu dans une note de bas de page importante du chapitre VII :

82

"In some of the democratic pamphlets of the present day, bank notes of every kind are spoken of not merely as liable to be carried to excess, or to be issued by irresponsible persons, or as producing particular evils, but as radically and incurably vicious ; they are considered in the light of a complete fraud upon the public, which is practised by the rich, and connived at by the government ; and the very issue of them has been stigmatised as equivalent to the crime of forgery. The resemblance of bank notes to other paper, and the resemblance of a promise on paper to any other promise, have been touched upon with a view of exposing the absurdity of those doctrines."

(Thornton, 1802, p. 171)
83

Ce passage montre l’opposition profonde de Thornton "à l’absurdité de ces doctrines" qui voulaient supprimer le "papier de crédit". Thornton, ce troisième Thornton, est le champion du "papier de crédit". Il le percevait comme le pivot des échanges au sein du monde bancaire dans lequel il travaillait, et, surtout, un type de monnaie qui, en période de crise, est supérieur à l’or.

84

"In a commercial country, subjected to that moderate degree of occasional alarm and danger which we have experienced, gold is by no means that kind of circulating medium which is the most desirable. It is apt to circulate with very different degrees of rapidity, and also to be suddenly withdrawn, in consequence of its being an article intrinsically valuable, and capable of being easily concealed. If, during the war, it had been our only medium of payment, we might sometimes have been almost totally deprived of the means of carrying on our pecuniary transactions ; and much confusion in the affairs of our merchants, great interruption of manufacturing labour, and very serious evils to the state, might have been the consequences."

(Thornton, 1802, p. 276)
85

Dans ce, cas pourquoi ce troisième Thornton n’est-il pas allé plus loin et n’a-t-il pas insisté en faveur de la démonétisation de l’or et de l’argent et de leur remplacement total par le "papier de crédit" ? Après tout, il écrivait dans une période où la convertibilité des billets de banque en or avait été suspendue par la Banque d’Angleterre. Si la société semblait bien fonctionner sans l’or, pour quelle raison n’est-il pas allé plus loin et n’a-t-il pas envisagé sa démonétisation permanente ? Thornton aurait été le grand émancipateur du "papier de crédit". Cela ne devait pas arriver. À mon avis, outre son analyse exagérée de la vitesse de circulation du papier-monnaie, il y avait trois facteurs qui empêchaient l’apparition du troisième Thornton. Cétaient (1) les lois d’usure (2) l’instabilité politique de la période et (3) la position propre de Thornton comme banquier londonien important. Le premier de ces trois facteurs fournit une raison théorique au fait que Thornton n’ait pas poussé son analyse plus loin. Les deux autres facteurs, bien que n’étant pas théoriquement importants, ont également joué comme des contraintes fortes limitant son analyse.

86

La première difficulté à la laquelle Thornton fut confronté, c’était les lois sur l’usure qui imposaient à la Banque d’Angleterre un taux d’intérêt plafond de cinq pour cent. Le maintien permanent des lois sur l’usure faisait que la Banque d’Angleterre ne pouvait jouer sur le taux d’intérêt ni pour limiter la demande des prêts quand elle était excessive, ni pour attirer l’or à Londres quand il y avait une sortie d’or liée au déficit de la balance des paiements.

87

Dans l’analyse de cette question, Thornton s’est tout d’abord interrogé sur la cause de la demande de prêt dans le monde des affaires. La raison renvoie au profit. Ici, Thornton réitère le lien entre taux d’intérêt et profit qui avait été avancé plus tôt par Joseph Massie dans The Natural Rate of Interest (1750) et, ensuite, par David Hume dans Political Discourses (1752). Aussi longtemps que le profit est supérieur au taux d’intérêt, il est dans l’intérêt des emprunteurs de demander des prêts. Cependant il y avait une complication importante dans le processus car la Banque ne pouvait utiliser le taux d’intérêt pour réduire la demande de prêts puisque les lois sur l’usure – appliquées pour la première fois en 1545 – l’empêchaient de pratiquer un taux d’intérêt supérieur à cinq pour cent. Cette interdiction demeurait même en temps de guerre. Or, pendant la guerre, et en particulier au moment où l’espoir d’un arrêt des hostilités augmentait, les possibilités de profit des marchands étaient à la hausse. Ceci se traduit par un déplacement vers la droite de la courbe de demande de crédit. Or, comme le taux d’intérêt ne pouvait excéder cinq pour cent, il n’y avait aucun moyen d’endiguer la demande du crédit. Le taux d’intérêt était trop bas et, aussi longtemps que cela durerait, les marchands continueraient à emprunter à ce taux avantageux :

88

"It is, therefore, unreasonable to presume that there will always be a disposition in the borrowers at the bank to prescribe to themselves exactly those bounds which a regard to the safety of the bank would suggest. The interest of the two parties is not the same in this respect. The borrowers, in consequence of that artificial state of things which is produced by the law against usury, obtain their loans too cheap. That which they obtain too cheap they demand in too great quantity."

(Thornton, 1802, pp. 254-5)
89

À ce sujet, Hayek a suggéré que Thornton faisait la distinction établie ultérieurement pas Wicksell entre taux d’intérêt de marché et taux d’intérêt normal. Lorsque le taux d’intérêt de marché est inférieur au taux d’intérêt normal, qui est déterminé par les profits, il y a une demande plutôt élevée et croissante du crédit qui ne peut être refoulée en l’absence d’une hausse du taux d’intérêt de marché. Thornton se demandait alors si l’augmentation des prêts n’entraînerait pas une baisse du taux de profit en conséquence de l’augmentation de la quantité de capital réel utilisé. La réponse, pensait-il, était négative car il convient de distinguer entre une augmentation nominale du capital, due à un accroissement des prêts, et une augmentation réelle. Pour lui, le "taux de profit commercial dépend de la quantité de capital véritable (bona fide) et non de sa valeur nominale qu’une émission accrue de papier peut augmenter"(p. 255). Ainsi, dans la perspective de Thornton, les lois sur l’usure ont retiré à la Banque d’Angleterre l’arme du taux d’intérêt en cas de demande excessive de crédit. Alors que d’autres banques pouvaient contourner les lois sur l’usure, le statut de facto de "banque nationale" qu’avait la Banque d’Angleterre empêchait cette dernière de hausser son taux d’intérêt au-dessus des 5 % autorisés par la loi :

90

"The bank is prohibited, by the state of the law, from demanding, even in time of war, an interest of more than five per cent, which is the same rate at which it discounts in a period of profound peace. It might, undoubtedly, at all seasons, sufficiently limit paper by means of the price at which it lends, if the legislature did not interpose an obstacle to the constant adoption of this principle of restriction."

(Thornton, 1802, p. 254)
91

Auparavant, le 31 mars 1797, témoignant devant le Comité Secret de la Chambre des Communes, Thornton avait souligné la difficulté pour la Banque de conduire sa politique monétaire lorsque le taux d’intérêt est fixe. Thornton fut interrogé sur le fait que la Banque d’Angleterre limite le volume de ses escomptes en deçà de la demande. Il répondit ainsi :

92

"I should think there would be no great difficulty in answering that question, if the unnaturally low interest of money resulting from the Usury Laws which confine the Rate of discounting at the Bank to 5 per cent did not perplex the question."

(Thornton, 1797, p. 307)
93

Notons l’accent mis sur le "taux d’intérêt artificiellement bas". Comme les lois sur l’usure n’étaient pas abolies (et ce jusqu’en 1854), la spécificité de l’environnement institutionnel britannique empêchait la Banque d’Angleterre d’utiliser l’arme du taux d’intérêt flexible ; une arme qui aurait étendu le champ de conduite de sa politique monétaire et lui aurait permis de réduire le stock d’or nécessaire pour faire face aux situations critiques. Thornton a également tenté de montrer comment, durant les périodes d’attaques spéculatives contre la monnaie, où les perspectives de profits augmentent, la demande de prêt pouvait augmenter. La hausse du taux d’intérêt offrait le moyen d’arrêter les demandes spéculatives, mais elle ne pouvait être mise en œuvre en conséquence des lois sur l’usure.

94

Le climat politique fortement instable fut le deuxième facteur qui a pu contrarier le complet développement de l’analyse de Thornton. Les années 1790 ont été une période de problèmes politiques continus. La Révolution Française, suivie de la guerre avec la France, a créé un climat de grande incertitude politique. La guerre continue avec la France obligeait l’économie britannique à constituer un certain "réservoir d’or", pour employer la terminologie de Thornton, en vue de financer la guerre. L’or était également nécessaire pour régler les approvisionnements en grains en cas de mauvaises récoltes, comme en 1799 et 1800.

95

Les lois sur l’usure et l’argument d’instabilité politique présentent deux bonnes raisons expliquant pourquoi Thornton ne s’est pas préparé à soutenir un système de "papier de crédit" libéré de l’ancrage à l’or. Le troisième facteur, c’est le Thornton professionnel présent dans le monde des affaires. En écrivant le Paper Credit et, plus tard, en tant que membre du Bullion Committee [20]  Le "Select Committee on the High Price of Gold Bullion"... [20] , Thornton présentait le stéréotype d’un banquier important qui demeure prudent dans la pensée et dans l’action. Tandis que d’un point de vue théorique Thornton pouvait saisir le rôle déclinant de la monnaie métallique, en particulier pendant la période d’inconvertibilité, en pratique il n’était pas préparé à conclure logiquement en faveur d’un environnement monétaire sans espèces monnayées. Une telle suggestion eut été trop audacieuse et innovatrice pour l’époque et aurait affecté son statut dans la communauté bancaire. Toute suggestion d’une société pouvant fonctionner sans or dans le long terme aurait été considérée comme une doctrine dangereuse à soutenir. Thornton aurait acquis la réputation d’un rêveur et d’un innovateur dangereux ; ce n’est pas le type de la réputation qu’un banquier souhaite acquérir. Si, auparavant, John Law avait pu réaliser brièvement son rêve d’une société sans monnaie métallique en France, c’est parce qu’il était Contrôleur Général des Finances. Thornton était seulement un membre de la communauté bancaire, quoique bien établi si on se réfère à la taille de sa banque, au contexte familial et à la position de son frère comme gouverneur de la banque de l’Angleterre. Il aurait été rejeté s’il s’était répandu dans Londres pour préconiser la dissolution permanente de l’étalon or.

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On peut considérer que cette exégèse sur les multiples personnalités de Thornton est excessive mais il ressort très clairement du chapitre IX que Thornton a souhaité présenter au moins les deux premier personnages :

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"It was the object of several former Chapters to point out the evil of a too contracted issue of paper. The general tendency of the present, as well as the preceding one, has been to shew the danger of a too extended emission."

(Thornton, 1802, p. 227)
98

On peut également soutenir que le premier Thornton s’efface de plus vis-à-vis du second, et que c’est encore plus le cas pour le troisième, lorsque Thornton siège au Bullion Committee. Alors, avec Homer et Huskisson, il plaidait fortement en faveur du retour à la convertibilité. La conclusion du comité en 1810 était la suivante :

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"…it is, in either case, most desirable for the public that our circulating medium should again be conformed, as speedily as circumstances will permit, to its real and legal standard, Gold Bullion." [21]  Bullion Report ( 1910), Ed. Canan ( 1925), p. 16 [21]

100

Le Thornton libéral est-il devenu conservateur avec l’âge ? Se peut-il que les problèmes croissants rencontrés avec sa banque l’aient obligé à adopter les traits d’un personnage public plus conservateur ? Ce sont des conjectures, mais la grandeur du Paper Credit est de proposer le point de vue d’un économiste qui n’acceptait pas l’orthodoxie apparente de David Hume et d’Adam Smith, qui a montré le rôle de plus en plus important du "papier de crédit" dans l’économie monétaire et qui a anticipé le développement ultérieur d’un système monétaire non basé sur la monnaie métallique. On peut encore formuler l’hypothèse que si les lois sur l’usure avaient été supprimées avant l’écriture du Paper Credit, le troisième Thornton aurait pu en être le personnage central.


Bibliographie

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  • Smith A. (1776), An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations, London, Strahan and Cadell.
  • Wicksell K. (1898), Interest and Prices. Translated R.F. Kahn, London, Macmillan, 1936.

Notes

[1]

Cet article est la traduction de l’article Paper Credit and the Multi-Personae Mr. Henry Thornton qui paraît simultanément dans, et en accord avec, l’European Journal of History of Economic Though. Traduit par Jérôme de Boyer.

[2]

Trinity College, University of Dublin, aemurphy@ tcd. ie

[3]

Reisman (1971), p. 70 ; Laidler (1987), p. 634.

[4]

L’ouvrage a été publié en français, en 1803, sous le titre Recherches sur la nature et les effets du crédit du papier dans la Grande Bretagne, trad. P.E.L. Dumont, Genève, Bibliothèque Britannique. Nous emploierons l’abréviation en anglais Paper Credit, qui est en usage chez les commentateurs à la fois en langue anglaise et française.

[5]

La traduction de "mint price" est " prix à l’hôtel des monnaies". Nous emploierons l’abréviation "prix à la Monnaie"

[6]

Contrairement à Dumont, nous traduirons "paper credit" par "papier de credit", et non par "crédit du papier"

[7]

"To limit the total amount of paper issued, and to resort for this purpose, whenever the temptation to borrow is strong, to some effectual principle of restriction ; in no case, however, materially to diminish the sum in circulation, but to let it vibrate only within certain limits; to afford a slow and cautious extension of it, as the general trade of the kingdom enlarges itself; to allow of some special, though temporary, encrease in the event of any extraordinary alarm or difficulty, as the best means of preventing a great demand at home for guineas; and to lean to the side of diminution, in the case of gold going abroad, and of the general exchanges continuing long unfavourable; this seems to be the true policy of the directors on an institution circumstanced like that of the Bank of England." (Thornton, 1802, p. 259).

[8]

Clapham, The Bank of the Bank of England (1944), i, p. 165

[9]

Ibid, i, p. 165.

[10]

Henry Thornton, An Enquiry into the Nature and Effects of the Paper Credit of Great Britain (1802) ed. F.A. v. Hayek (London, 1939)

[11]

Cambridge University Library, Thornton Mss., Add. 7674/1/L3, vol. 2, f. 135.

[12]

Ibid, vol. 2, f. 141.

[13]

Ibid, vol. 2, f. 150.

[14]

Ibid, vol. 3, f. 10.

[15]

Ibid, vol. 3, ff. 11-12.

[16]

Les références de page du Paper Credit renvoient à l’édition de Von Hayek. Cf. Henry Thornton (1802). An Enquiry into the Nature and Effects of the Paper Credit of Great Britain, London, George Allen & Unwin, 1939

[17]

"appearance"

[18]

Dans une discussion à ce sujet, à la fois lors de la conférence de Paris, puis par correspondance, le Professeur David Laidler m’a précisé qu’il pensait que Thornton adoptait un point de vue ironique visant à critiquer, au moyen d’un raisonnement par l’absurde, ceux qui prétendent qu’un accroissement des émissions de billets par la Banque d’Angleterre n’entraîne jamais de hausse des prix. C’est une interprétation possible de ce passage que l’on peut contester par le fait que l’ironie et le raisonnement par l’absurde ne font pas partie du style d’écriture de Thornton. Thornton était une personnalité très sérieuse qui, d’après moi, était peu encline au style ironique de Swift. Nous sommes confrontés ici à un choix d’interprétation difficile. Si on retient l’argument de l’ironie, alors ce passage peut être interprété comme une composante de l’explication par Thornton de l’effet potentiellement inflationniste d’un accroissement de la masse monétaire. Sinon, Thornton semble manquer ici de rigueur logique. Le problème, tel que je le perçois, tient au fait que Thornton devienne schizophrénique à ce moment où il passe de l’anti-déflationniste soucieux à l’anti-inflationniste inquiet.

[19]

Thornton, 1802, p.241

[20]

Le "Select Committee on the High Price of Gold Bullion" est généralement mentionné sous l’abréviation "Bullion Committee".

[21]

Bullion Report ( 1910), Ed. Canan ( 1925), p. 16

Résumé

Français

Cet article met l’accent sur les critiques de Thornton à Adam Smith en liaison avec son analyse du prêteur en dernier ressort. Il suggère que trois Thornton apparaissent dans le Paper Credit. Le premier est l’anti-déflationniste soucieux de la première partie du livre. Le second est l’anti-inflationniste inquiet de la seconde partie. Le troisième correspond au banquier praticien qui avait compris l’architecture financière émergente qui débouchait sur l’éviction de la monnaie métallique par le "papier de crédit". On conjecture que l’existence des lois sur l’usure, entre autres, a pu empêcher Thornton d’examiner complètement la possibilité pour la Grande Bretagne de tendre vers un système sans espèces monnayées.

English

This paper highlights Thornton’s criticisms of Adam Smith along with his lender of last resort analysis’. It suggests that there are three Mr. Thorntons who appear in Paper Credit. The first is the concerned anti-deflationist of the first section of the book. The second is the worried anti-inflationist of the second section. The third was the practical banker who understood the new emerging financial architecture that had resulted in paper credit supplanting metallic money. It is conjectured that the existence of the usury laws, inter alia, may have prevented Thornton from fully investigating the possibility of Great Britain moving to a specieless system.
Classification JEL : B000, E400

Plan de l'article

  1. La formation de Thornton
  2. La rédaction du Paper Credit
  3. Les critiques de Thornton à l’analyse monétaire de Smith
  4. Le premier Thornton : l’anti-déflationniste soucieux
  5. Le second Thornton : l’anti-inflationniste inquiet
  6. Le troisième Thornton

Pour citer cet article

Murphy Antoin E., « Le “paper credit” et les multiples Mr Henry Thornton », Cahiers d'économie Politique / Papers in Political Economy 2/ 2003 (n° 45), p. 19-40
URL : www.cairn.info/revue-cahiers-d-economie-politique-2003-2-page-19.htm.

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