Cahiers d'économie Politique / Papers in Political Economy 2003/2
Cahiers d'économie Politique / Papers in Political Economy
2003/2 (n° 45)
284 pages
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I.S.B.N. 2747557391
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Vous consultezThéorie bancaire, théorie monétaire et prêteur ultime chez Thornton

AuteurSylvie Diatkine[1] [1] Université Paris XII et PHARE, diatkine@univ-paris12. fr...
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du même auteur



Nous nous proposons de montrer, dans cet article, l’actualité de la théorie du prêteur ultime de Thornton. En effet, il relie son intervention à la nécessité de soutenir l’ensemble du système bancaire et la structure du crédit. Car l’appareil analytique de Thornton s’appuie tout autant sur la théorie de la banque que la théorie monétaire. Ceci l’amène à prendre en compte les risques bancaires, le rôle des asymétries d’information, et à introduire les phénomènes de paniques bancaires, ou de risque systémique. La recherche contemporaine sur les fondements microéconomiques du prêteur ultime s’appuie sur l’étude de ces mécanismes, notamment les conséquences du risque de liquidité bancaire et de la contagion. Il en résulte que, selon Thornton, la banque centrale apparaît comme une nécessité, un fait naturel, du fait de l’instabilité inhérente du système bancaire, plutôt que comme le résultat d’un monopole acquis sur l’offre de monnaie ou de privilèges.

2 C’est pourquoi, selon nous, l’action de prêteur ultime, chez Thornton, ne peut être définie comme déviation momentanée par rapport à un trend non inflationniste de long terme de l’offre de monnaie centrale, c’est à dire entièrement contenue dans la théorie de l’offre de monnaie. Car, dans ce dernier cadre, l’intervention du prêteur en dernier ressort serait alors assez proche de la politique monétaire conjoncturelle, elle-même conçue comme une politique de base monétaire en référence à un objectif de quantité de monnaie. C’est pourtant ainsi que l’on trouve souvent définie la "doctrine classique du prêteur en dernier ressort" dont Henry Thornton serait le fondateur (Humphrey 1986, p. 571, et 1989, p. 10 ; Freixas et alii 1999). Or, selon nous, on ne trouve pas chez Thornton une conception de la monnaie comme un stock, même de composition variable. De plus, le rôle de la banque centrale en tant que prêteur ultime se distingue de celui de gestion de l’ancrage nominal de la monnaie et du cas de la politique antiinflationniste. Thornton ne se range pas non plus du côté des partisans d’une politique de base monétaire et des "monétaristes". Nous nous éloignons donc de la position de Humphrey et Keleher (1984, p. 98) selon laquelle la nécessité de prévenir les ruées bancaires et les crises de crédit, bien qu’elles soient des fonctions importantes, sont cependant secondaires et accessoires de la première fonction du prêteur ultime qui est de maintenir l’offre de monnaie stable.

3 Cependant, la théorie du prêteur ultime chez Thornton est bien aussi reliée à sa théorie monétaire, par l’intermédiaire de la crise de liquidité. Elle s’appuie sur la conception théorique qu’il a de la monnaie et qui l’articule au crédit puisque la monnaie bancaire est issue du crédit (et non de dépôts prééxistants)[2] [2] Là aussi, nous ne partageons pas le point de vue de Humphrey...
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. Un autre but de cet article est donc d’insister sur les liens entre crédit et monnaie tout au long de l’œuvre de Thornton, un point relativement occulté par les interprétations de son œuvre, et, de ce fait, sur la nécessité, pour comprendre la théorie monétaire de Thornton, d’étudier, au préalable, sa théorie bancaire. Or ce lien entre crédit et monnaie n’est pas pris en compte par la théorie bancaire contemporaine, qui est une théorie microéconomique de la banque et qui tend à privilégier l’approche en termes de firme bancaire, séparée de l’économie monétaire. Là se situe l’actualité mais aussi l’originalité de la théorie de Thornton.

4 Dans une première partie, nous montrerons que le rôle de la banque centrale dans la mise en œuvre de la politique monétaire chez Thornton se distingue de la fonction de prêteur ultime puisque la définition de son objectif est d’assurer l’ancrage nominal de la monnaie. Or, à ce niveau, il ne fait pas référence à un objectif défini de quantité de monnaie à maintenir constante à long terme pour éviter l’inflation. De plus, le principal moyen qu’il introduit pour la mise œuvre de cette politique est l’action sur le taux d’intérêt puisque la demande de crédit est la variable causale de l’émission de monnaie. Dans une seconde partie, nous aborderons les fondements de la notion de prêteur ultime dans la théorie bancaire de Thornton et notamment des crises bancaires à partir de la notion de risque de liquidité et de système. A ce niveau, le problème n’est plus, pour la banque centrale, de lutter contre l’inflation mais de préserver l’ensemble du système monétaire qui est un système de circulation de dettes bancaires et qui est menacé par la crise de liquidité touchant le système bancaire. Là aussi, l’articulation entre monnaie et crédit est fondamentale. Enfin, dans une dernière partie, nous préciserons les modalités de l’intervention du prêteur ultime afin de limiter le risque moral et discuterons de ses liens avec ce que l’on dénomme la "doctrine classique" du prêteur ultime.

1 - Politique monétaire et ancrage nominal

Ancrage nominal et absence d’objectif de quantité de monnaie

5 La fonction du prêteur ultime se distingue, chez Thornton, de celle de veiller à la stabilité de la valeur de la monnaie, fonction que par ailleurs il attribue aussi à la banque centrale[3] [3] Si l’on reprend la définition du rôle des banques centrales...
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. On trouve ainsi chez Thornton une théorie complète des diverses fonctions de la banque centrale.

6 La politique monétaire n’est pas définie à partir d’une norme de quantité de monnaie. Thornton lui fixe comme objectif d’assurer l’ancrage nominal de la monnaie en référence au prix légal de l’or. On sait que cette question, bien qu’elle préoccupe Thornton plus particulièrement à partir de 1810 (puisque la dépréciation de la Livre, durant la période de suspension de la convertibilité, devint alors plus importante qu’en 1802), dans la rédaction du Bullion Report[4] [4] Sur ce point voir Hicks (1967) ; Laidler (1986 a),...
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et des discours qu’il fit à son propos[5] [5] Thornton (1811). ...
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, n’est cependant pas absente du texte de Paper Crédit, notamment dans les derniers chapitres. Le critère d’appréciation de la stabilité de la Livre est le prix de l’or (et le taux de change) et l’objectif de la banque est une norme de prix à faire respecter et non une norme de quantité de monnaie qui n’est pas définissable a priori. Il semblerait d’ailleurs difficile (et non cohérent) pour Thornton de se donner une norme d’agrégat de monnaie à relier avec le niveau et la progression de l’output[6] [6] Voir Reisman (1971, p.  82), selon lequel Thornton...
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car il ne cesse d’indiquer que la "masse monétaire" ou plutôt ce qu’il appelle le "circulating medium" est de composition variable selon les périodes[7] [7] Ici se fait sans doute un des liens entre Thornton et l’École...
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. De plus, les éléments qui le composent ont, chacun, à un moment du temps, une vitesse de circulation différente (Hicks 1967, Laidler 1986 a). Le même élément a une vitesse variable dans le temps[8] [8] Voir Thornton (1802, pp.  94-6), pages dans lesquelles...
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. Certes, il semble que la banque centrale contrôle la masse des billets, mais il n’existe pas chez Thornton la notion de multiplicateur de base monétaire[9] [9] On sait que la notion de multiplication des dépôts à...
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ni celle d’une couverture à 100% des billets par le métal que l’on trouvera dans l’analyse de l’Ecole de la circulation.

7 On ne peut donc trouver chez Thornton l’idée d’une norme de quantité de monnaie qui servirait d’objectif à une politique antiinflationniste, et selon laquelle si la banque centrale maintient stable cette quantité de monnaie, il ne peut y avoir d’inflation. Cette norme serait définie sur le long terme, sous forme d’un rapport stable entre la quantité de monnaie et le taux de croissance à long terme de l’output ainsi qu’on la trouve définie aujourd’hui par les politiques d’inspiration monétariste. A contrario, dans cette optique, l’action de la banque centrale en tant que prêteur ultime, aboutirait à faire varier à court terme cette quantité de monnaie, lorsque celle-ci se contracte, du fait des paniques bancaires ou de la diminution de la vitesse de circulation de la monnaie. Ainsi la politique monétaire antiinflationniste renverrait au long terme et l’intervention du prêteur ultime au court terme, dans le même cadre analytique. La distinction entre les deux fonctions serait donc une distinction d’horizon temporel. Sans vouloir minimiser le rôle de la notion de vitesse de circulation des instruments de paiement chez Thornton (au contraire) dans la justification de l’intervention du prêteur ultime, nous ne pensons pas qu’on puisse définir chez Thornton une norme de politique monétaire visant à assurer la stabilité à long terme du produit de la quantité de monnaie et de la vitesse de circulation de cette quantité.

8 La stabilité de la valeur de la monnaie est donc définie en référence à une norme de prix, l’égalité entre le prix légal du métal (prix fixe, déterminé par le Parlement et qui définit officiellement l’unité de compte monétaire, c’est-à-dire le prix de l’or monnayé sous forme de pièces) et le prix de marché du métal, véritable prix de marché qui résulte de l’offre et de la demande de métal.

9

"It is the maintenance of our general exchanges, or, in other words, it is the agreement of the mint price with the bullion price of gold which seems to be the true proof that the circulating paper is not depreciated."(Thornton 1802, p. 192)

10 Ce critère est particulièrement utile pour la politique d’émission de la banque centrale (notamment en période d’inconvertibilité pour éviter toute dévalorisation de la monnaie en l’absence de tout mécanisme de régulation par la convertibilité). Car, toute hausse du prix de marché au-dessus du prix légal traduit une baisse du pouvoir d’achat de la livre sur le métal, donc une baisse de sa valeur en dessous de la norme de référence ou "cible". Cependant, selon Thornton, l’application de ce critère ne doit pas être automatique mais appréciée par la banque centrale qui doit ainsi mener une politique monétaire discrétionnaire. En cas de hausse du prix de l’or et de surémission, elle doit être amenée à restreindre ses émissions, mais par l’intermédiaire de la variation du taux d’intérêt (voir infra, p. 45). Le signal donné par le prix de l’or doit être interprété sur le moyen terme grâce au savoir faire d’une banque centrale ; il est possible de s’en écarter momentanément. Cette conception s’oppose à celle de Ricardo et de l’Ecole de la Circulation, pour lesquels la banque centrale doit avoir un rôle passif car la hausse du prix de l’or indique toujours une surémission et c’est ce qui l’amène alors à suivre une règle automatique[10] [10] Sur ce point voir Diatkine (1998). ...
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11 Selon Thornton, le critère d’une chute prolongée du taux de change (et de hausse du prix du lingot) est celui qui révèle la surémission de monnaie (Thornton 1802, p. 249 et p. 259 ; Thornton 1811, pp. 331-3, p. 343, p. 348). C’est peut être à ce niveau que l’on peut distinguer entre court terme et long terme chez Thornton. Toute baisse du taux de change n’est pas significative d’une politique de surémission de la banque d’Angleterre et de l’inflation. En effet, si elle est de courte durée, cela signifie qu’elle peut être due à un déficit de la balance commerciale pour des raisons non monétaires mais réelles (mauvaises récoltes, transferts à l’étranger, difficultés d’exportation…)[11] [11] C’est la composante "antibullioniste" de la position de...
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. La banque centralise les réserves d’or de la nation et, à ce titre, doit les fournir en cas de déficit de la balance commerciale afin d’effectuer les paiements extérieurs[12] [12] Voir De Boyer (2003, p.  80). ...
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. Ses réserves doivent être relativement larges afin de pouvoir régler un déficit pour des causes réelles et commerciales (Thornton 1802, p. 111). Dans ce cadre, il n’y a pas lieu de mener une politique restrictive. Au contraire, si l’on restreint les émissions, on retarde le rétablissement de la balance commerciale car on contrarie le développement de la production et des exportations (Thornton 1802, pp. 121-2). Il faut donc alors que la banque centrale accepte une baisse de ses réserves sans la répercuter sur son offre de monnaie (il s’agit donc d’admettre une flexibilité par rapport à la règle smithienne de restriction des émissions lors d’une baisse de réserves). Il ne s’agit pas ici de compenser une baisse de la vitesse de circulation de la monnaie mais d’un problème de déficit de la balance extérieure.

12 Néanmoins peut-on considérer que ce comportement de la banque face à un déséquilibre de la balance commerciale renvoie à une action de prêteur ultime ? Certes, il s’agit ici, pour la banque centrale, de maintenir le niveau des moyens de paiement. Nous ne pensons cependant pas que ceci rende compte de ce que recouvre la notion d’interventions de prêteur ultime de la banque centrale selon Thornton. Il faut ainsi noter que le résumé (souvent cité) des principes de régulation monétaire que l’on trouve à la fin du chapitre 10 de Paper Credit, met à part le problème des "alarmes" ou crise de confiance (Thornton 1802, p. 259).

Taux d’intérêt et demande de crédit

13 Par ailleurs, si la politique monétaire d’ancrage nominal de la monnaie n’a pas pour objectif une norme de quantité de monnaie a priori, elle n’est pas non plus une politique de base monétaire. L’instrument en est le taux d’intérêt sur le crédit bancaire, donc le taux d’escompte de la banque centrale. Ceci est cohérent avec la conception qu’à Thornton de la monnaie de crédit, issue du crédit. Il donne donc un rôle important au marché du crédit.

14 Ainsi, la politique de stabilisation de la valeur de la monnaie, en cas de dépréciation due à la surémission, ne renvoie pas à la conception quantitativiste traditionnelle. Certes, on trouve l’affirmation d’un lien entre variation de la quantité de monnaie et variations des prix, ce qui est une des causes du déficit de la balance commerciale (par exemple, Thornton 1802, p. 195 ; pp. 200-1), du fait que la valeur des billets de la banque d’Angleterre dépend de leur quantité (Thornton 1802, p. 233 ; p. 244). En réalité, Thornton parle surtout, dans ce cas, d’une trop forte demande de crédit. S’il subsiste un excédent entre le taux de profit industriel et le taux d’escompte, les emprunteurs auront toujours un motif pour emprunter et la banque escomptera sans fin et émettra donc sans fin des billets. Dans ce cas, il peut se produire (en période d’inconvertibilité) une hausse continue du prix de marché du lingot qui devient un signe d’une dévalorisation permanente de la monnaie de papier. Or la banque ne peut augmenter son taux d’escompte car elle en est empêchée par la loi à cette époque. Thornton voudrait qu’elle puisse réguler son offre de monnaie par la hausse du taux d’intérêt sur le crédit, donc en agissant à la "source" de l’offre de monnaie, sur la demande de crédit (Thornton 1802, p. 254). Car il ne considère pas qu’il soit possible de faire confiance à un mécanisme automatique et "naturel" de régulation des escomptes, si bien que le rétablissement de la convertibilité ne suffit pas. Il faut que la banque puisse manier son taux d’escompte en toutes circonstances (Thornton ibidem). Cette dernière action est la politique qu’il préconise dans le chapitre 10 du Paper Credit. Il est aussi opposé à celle qui consiste à rationner quantitativement le crédit. Et, selon lui, cette dernière n’est actuellement utilisée par la banque centrale que parce qu’elle n’a pas d’autre moyen à sa disposition puisqu’elle ne peut relever son taux d’escompte du fait de la loi. C’est ce qu’il indique, à la fin de ce dernier chapitre :

15

"The preceding observations explain the reason of a determination, adopted some time since by the bank directors, to limit the total weekly amount of loans furnished by them to the merchants. The adoption of a regulation for this purpose seems to have been rendered necessary by that impossibility of otherwise sufficiently limiting, at all times, the Bank of England paper, which it has been the design of this Chapter to point out"(Thornton 1802, p. 258).

16 Cette analyse est liée à sa critique du critère des "effets réels" en tant que règle de politique monétaire (Thornton 1802, pp. 252-3). Selon lui, cette règle aboutit à une multiplication des effets escomptés (nous reviendrons sur ce point infra, p. 48). De plus, si le taux de profit commercial espéré est plus élevé que le taux d’intérêt auquel on emprunte, elle ne fournit aucune limite à l’émission de crédit et donc de monnaie et peut entraîner une hausse des prix, qui elle-même justifie une nouvelle demande de crédit ; un excès de monnaie créée sa propre demande par l’intermédiaire d’une hausse des prix (Humphrey 1982, pp. 9-10). La hausse des prix se prolongera de façon cumulative et autoentretenue[13] [13] Thornton préfigurerait ainsi les analyses du cycle de Wicksell...
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d’autant plus que les anticipations de hausse et donc de profit extra s’accélèrent. La dépréciation de la monnaie qui en résulte favorise les emprunteurs car elle diminue le taux d’intérêt réel (Thornton 1811, pp. 335-41). On trouve ici une première formulation de l’analyse par A. Marshall (1890) et I. Fisher (1911) du rôle du taux d’intérêt réel dans le développement du cycle (Laidler, 1991, pp. 90 et 115).

17 Ainsi l’instrument de la politique monétaire de lutte contre l’inflation que retient Thornton est une politique de taux d’intérêt sur le marché du crédit, de façon à agir sur la demande de crédit qui est la source de l’émission de monnaie. Cependant, le rôle qu’il donne au crédit et son articulation avec la monnaie se comprend grâce à l’étude de sa théorie bancaire. Cette dernière est à la base de sa théorie du prêteur ultime.

2 - Crédit et monnaie : la théorie bancaire

18 Les risques propres à la circulation du crédit fondent l’analyse du prêteur ultime, ce qui nécessite la prise en compte de l’ensemble de l’activité bancaire. Ainsi Thornton apporte tout autant à la théorie de la banque qu’à la théorie de la monnaie. A cet égard, il est intéressant de lire la théorie bancaire de Thornton à la lumière de la théorie contemporaine de la banque, en y repérant une analyse des crises bancaires, et non seulement des crises monétaires. De plus, Thornton démontre une grande cohérence dans l’ensemble de son livre. Partant des instruments de crédit, il est conduit à introduire le rôle des banques dans la création de liquidité et de moyens de règlements de l’ensemble des dettes des agents économiques. Il montre que les banques subissent un risque de liquidité et de transformation, qui peut se prolonger par contagion en risque de système, et qui nécessite l’existence d’un prêteur ultime puisqu’il ne peut être couvert par le marché.

19 Thornton ne reprend pas la conception aujourd’hui habituelle d’une dématérialisation progressive de la monnaie métallique pour aboutir au crédit, mais au contraire, ce sont les instruments monétaires qui émergent à partir des instruments de crédit (Thornton 1802, chapitres 1 et 2). La monnaie est donc du crédit. De ce fait, il se situe dans le cadre d’une tradition qui parcoure tout l’histoire de la pensée monétaire jusqu’à nos jours selon laquelle la monnaie est issue de la "promesse" et n’est pas construite à partir du monde des marchandises (une théorie "réelle" de la monnaie) même s’il est nécessaire d’assurer l’ancrage nominal de l’unité de compte en référence au métal[14] [14] Ce que note Schumpeter (1954, p.  717) qui relève...
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. Le lien entre monnaie et crédit ne sera pas pris en compte dans la tradition ricardienne et de l’Ecole de la circulation mais on le retrouvera dans l’Ecole de la banque. On peut donc, à ce niveau, établir une filiation de Smith à Tooke, en passant évidemment par Thornton[15] [15] Pour de plus amples développements sur ce point, voir Diatkine...
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20 Tout au début du livre, il note qu’il n’existe pas d’échanges sans crédit (qui repose sur la confiance) même "dans cet état primitif et rude de la société" (Thornton 1802, p. 75). Il s’agit d’abord du crédit commercial puis du "papier de crédit" émis par les banques qui comporte moins de risques que les autres et c’est pourquoi il est accepté dans les paiements.

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"It may already have occured, that if bank paper were abolished, a substitute for it would be likely to be found, to a certain degree, in bills of exchange ; (…) Credit would still exist; credit in books, credit depending on the testimony of witnesses, or on the mere verbal promise of parties. It might not be paper credit; (…) It might be credit of worth kind, less accurately dealt out in proportion to the desert of different persons, (…); it might be credit less contributing to punctuality of payments, and to the due fulfilment of engagements; (…) and it would, perhaps, also be credit quite as liable to interruption on the occasion of any sudden alarm or material change in the commercial prospects and circumstances of the country."(Thornton 1802, pp. 101-2)

Les risques bancaires

22 Tous les instruments de crédit supportent des risques : risque de solvabilité et risque de liquidité. Thornton apporte des approfondissements et critiques à la notion de risque de solvabilité analysée par A. Smith. En effet, on trouve chez Smith une des premières analyses de la monnaie bancaire[16] [16] Smith 1776, Livre 2, chapitre 2. Sur ce point, voir, notamment,...
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23 Le risque de solvabilité est lié chez Smith à l’opposition entre effet réel et effet fictif. Il introduit une règle de bonne gestion pour les banques : celle de n’escompter que des traites gagées sur des effets réels c’est à dire émis en contrepartie d’une vente réelle de marchandises actuellement existantes (Smith 1776, p. 304).

24 Cependant il invoque d’autres moyens plus efficaces à la disposition des banques pour contrôler leur prise de risque. Elles ont tout d’abord l’avantage de gérer les comptes de leurs propres emprunteurs, surtout si elles leur font crédit sous forme de "découverts", ce qui leur permet d’observer les mouvements de ces comptes et d’en tirer des informations sur leur capacité à rembourser[17] [17] Ce point est aussi repris par Thornton (voir infra, cette...
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. Les banques doivent prêter à court terme, ce qui leur permet de vérifier fréquemment si elles sont remboursées (risque de défaut) et de reconstituer leurs réserves à intervalles courts (risque de liquidité) (Perlman, 1989). En réalité, les crédits courts et renouvelés servent à la banque à nouer des relations suivies avec son client de manière à en tirer des informations sur sa solvabilité et de pouvoir, en cas de difficultés, refuser le renouvellement du prêt.

25 Mais cette règle est-elle elle-même suffisante ? Car Smith est parfaitement conscient du caractère spécifique du marché du crédit, siège d’ asymétries d’information. Il voit bien que les différentes mesures de bonne gestion bancaire qu’il envisage peuvent être mises en défaut par les pratiques opportunistes ou de tricherie des emprunteurs que les banques ne peuvent détecter (Smith 1776, p. 305). Ainsi, selon Smith, les emprunteurs ont la possibilité de tirer des lettres de change "circulantes" ou de "cavalerie" qui mènent les banques et les agents non financiers à la faillite par surendettement (Smith ibid, p.316). De plus, les banques peuvent être imprudentes. Il en résulte la possibilité de faillites bancaires, de risque de contagion et systémique[18] [18] D’où la nécessité d’introduire des "pare- feux" et...
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26 Quels sont les approfondissements apportés par Thornton ? Examinons ici sa critique du critère des "effets réels" du point de vue microéconomique, celui des risques bancaires. Selon lui, ce critère ne garantit pas la solvabilité de l’émetteur. Car les traites sont endossables et celui qui les détient ou qui les escompte ne peut vérifier si elles correspondent en réalité à un bien réel.

27 Donc, sauf s’il a la propriété du bien ou la possibilité de le constituer en garantie dans le contrat (un moyen juridique), il n’est pas possible, pour le détenteur de l’effet, de vérifier si le propriétaire du bien n’en fait pas un mauvais usage et ne compromet pas ainsi ses capacités de remboursement (Thornton 1802, pp. 86-7)[19] [19] L’argumentation de Thornton est relevée par Macleod (1892,...
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. Il s’agit notamment du cas de la possibilité de substitution d’actifs de la part de l’emprunteur, une fois le contrat de prêt signé, c’est-à-dire une forme de risque moral. De plus, Thornton indique qu’un même bien peut servir de garantie à plusieurs traites tirées à chaque fois qu’il change de mains ou à plusieurs escomptes. L’effet réel n’en a alors que le nom (Thornton 1802, pp. 88-9).

28 C’est pourquoi, selon Thornton, la sécurité d’un prêt n’est véritablement assurée que par la capacité à rembourser ou solvabilité de l’emprunteur, laquelle est indépendante de la nature "réelle" ou "fictive" de l’effet au sens de Smith. Ceux qui émettent des effets non gagés sur des biens réels mais "à produire", c’est à dire "fictifs", peuvent être tout à fait solvables, comme ne pas l’être. Mais la solvabilité d’un emprunteur est difficile à apprécier, justement du fait des asymétries d’information. Le métier des banques est donc d’évaluer le risque de solvabilité des emprunteurs grâce à la production jointe de crédit et de services de paiement, leur permettant de "surveiller" l’emprunteur et de réduire les asymétries d’information sur le marché du crédit[20] [20] Le rôle de producteur d’information des banques est développé...
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. Elles peuvent se communiquer les informations entre elles, puisqu’elles forment un système, et recourent à la division des risques. Le système bancaire hiérarchisé aboutit à ce que les banques de niveau supérieur, puisqu’elles doivent refinancer celles du niveau inférieur, "surveillent" ces dernières (Thornton 1802, p. 175).

29 Les instruments de crédit supportent aussi un risque de liquidité, qui n’avait pas été examiné par A. Smith indépendamment du risque de solvabilité. Car, pour Thornton, même les effets réels font encourir un risque de liquidité. Il définit la liquidité par la possibilité de conversion rapide en monnaie sans variation importante de prix, sans coût ; mais en même temps un actif peut rapporter un intérêt. Il y a donc un arbitrage à faire entre liquidité de l’actif et l’intérêt qu’il rapporte. Tout agent détenteur d’un actif est exposé à un risque de liquidité s’il ne peut transformer celui-ci en monnaie rapidement.

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"To possess some article which, so long as it is detained, shall produce a regular interest, which shall be subject to no fluctuations in price, which, by the custom of commerce, shall pass in certain cases as a payment, and shall likewise be convertible into ready money by the sacrifice of a small discount, is the true policy of the merchant. "(Thornton 1802, p. 93).

31 Une liste d’actifs en fonction de leur degré de liquidité décroissante est donnée. Ainsi les biens et valeurs mobilières ne sont pas liquides mais les effets de commerce le sont. La vitesse de circulation de ces actifs varie en fonction du risque de liquidité qu’ils encourent, lequel est apprécié par les agents en fonction du degré de confiance qu’ils ont. Ainsi, en période de crise de confiance, les agents vont chercher à liquider leurs actifs et à détenir les actifs les plus liquides, qui encourent le moins de risque de liquidité (Thornton 1802, p. 96)[21] [21] Beaugrand a interprété ces développements de Thornton...
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Le rôle des banques comme assureurs de liquidité

32 Les actifs les plus liquides peuvent servir de moyens de paiements et ainsi former le "circulating medium". Ce dernier peut donc varier dans sa composition en fonction de la confiance que les agents ont dans les différents actifs et de la liquidité qu’ils leur attribuent. D’où la critique par Thornton de Smith pour lequel la monnaie bancaire se substitue en quantité à la monnaie métallique. Selon Thornton, il doit y avoir une flexibilité. On peut donc noter que l’introduction de la monnaie bancaire n’est pas effectuée, comme la tradition smithienne le proposait (ceci est d’ailleurs repris par toute la théorie classique de la monnaie) comme moyen d’économiser les coûts de la monnaie métallique, mais comme moyen de gérer les risques de la circulation du crédit. Les rapports de Thornton avec Smith sont donc à la fois de rupture et de continuation.

33 Car, selon Thornton, les banques jouent ici un rôle indispensable en escomptant les actifs et donc en les rendant liquides par émission de billets ou crédit d’un compte de dépôt, qui sont des dettes qu’elles émettent sur elles-mêmes. Elles monétisent des créances. La monnaie bancaire permet ainsi aux agents de s’ "assurer" contre les risques de liquidité. Car leurs besoins de liquidité ne sont pas prévisibles (des chocs entraînant des désajustements entre échéances de créances et dettes). La monnaie permet donc de se prémunir contre l’asymétrie d’information ou l’incertitude. Ainsi on détient par précaution des billets à ordre, qui peuvent être présentés à l’escompte à la banque, garantissant à leurs détenteurs l’accès immédiat à la liquidité en cas de besoin, une fois que celui-ci s’est révélé[22] [22] Ce rôle de la banque en tant qu’ "assureur contre le...
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34

"The note, like the bill of exchange just spoken of, is a discountable article. It may be turned, if circumstances require, into money ; (…) they are taken rather as a provision against a contingency. The holder is rendered secure against the effect of disappointments in the receipt of cash. It is in this manner that his credit is fortified, and that he is enabled to fulfill with punctuality his pecuniary engagements; (…)"(Thornton 1802, p. 84).

35 Peut-on rapprocher cette présentation par Thornton de celle de l’émission de dettes bancaire dans le but d’assurer les agents contre leur risque de liquidité dans la microéconomie bancaire contemporaine et notamment du modèle de Diamond et Dybvig, 1983 ? On peut certes considérer que ce modèle se situe dans le prolongement du propos de Thornton qui a relevé l’importance des chocs possibles de liquidité futurs inconnus des agents et que la banque peut assurer. Mais il permet d’aller plus loin en montrant que la banque améliore le bien être des agents en leur permettant d’atteindre un équilibre de consommation meilleur que l’autarcie en mutualisant les risques entre types d’agents (les agents "patients" et les agents "impatients"). Par contre, ce modèle n’introduit pas le lien que souligne Thornton entre crédit et dépôt, selon lequel la monnaie bancaire, n’est pas mise à la disposition des uns à partir des dépôts "prééxistants" des autres, mais créée par le crédit. Ceci est l’origine du risque de liquidité pris par la banque et dont elle "débarrasse" les agents. Il s’agit d’un modèle qui ne traite que du passif bancaire, qui ne fait pas le lien entre l’actif et le passif et qui considère la banque comme un intermédiaire financier.

Système de paiements et règlement des dettes

36 Il résulte de ce qui vient d’être dit que Thornton adopte une conception de la monnaie bancaire comme une dette particulière, qui sert de moyen de règlement de l’ensemble des dettes. Le fonctionnement du système économique implique un vaste enchevêtrement de créances et dettes ; tous les agents sont à la fois créanciers et débiteurs (Thornton 1802, p. 138). C’est la nécessité de préserver ce système de paiement en tant que réseau, des conséquences des externalités négatives dues à la perte de confiance, plutôt que le stock de monnaie dans son rapport avec l’output qui préoccupe Thornton. Ainsi une diminution de la quantité de billets de la Banque d’Angleterre affecte le niveau de confiance de la communauté et peut donc contribuer à réduire la vitesse de circulation de ces billets. Il en résulte qu’une liaison entre la quantité de billets (ou monnaie de base) et la quantité d’output est difficilement quantifiable selon Thornton.

37

"It must, in particular, be borne in mind, that a limitation of Bank of England paper affects prices in a great measure by its operation on the state of commercial confidence ; and this influence on the minds of men will be far from uniform. A small limitation of Bank of England paper may give a great shock to confidence, when the state of credit is delicate; and may, therefeore, at such a time, much discourage speculation. That very same limitation, under other circumstances of the country, may be almost without effect."(Thornton 1802, p. 224)

38 Car les billets de la Banque d’Angleterre servent de soutien à tout le système de paiements du pays. Tous les règlements sont centralisés à Londres. Définis comme les actifs les plus liquides, ils servent à régler définitivement les dettes, notamment entre banques. C’est cette caractéristique qui les définit comme monnaie de base (Thornton 1802 pp. 104-5).

39 Les billets de la banque d’Angleterre, puisqu’ils sont considérés comme les actifs les plus liquides, sont recherchés en cas de crise de liquidité comme celle de 1793 (Thornton 1802, p. 99). En effet, si l’on constate, lors d’une période de "crainte", le ralentissement de la vitesse de circulation des billets de la Banque d’Angleterre, ceci introduit un doute sur les possibilités de règlement de toutes les dettes (Thornton 1802, pp. 97-8). Les conséquences s’en font aussi sentir dans le secteur réel (Thornton 1802, p. 114). Les billets de la banque d’Angleterre ont ainsi un caractère très différent de ceux des autres banques, et c’est la raison pour laquelle cette institution est spécifique. Le caractère de banque centrale est donc lié à la monnaie émise par cette banque.

3 - Fondements et modalités de l’action du prêteur ultime

Les crises bancaires

40 Les faillites bancaires sont possibles. Elles résultent des risques bancaires définis auparavant, notamment du risque de liquidité pris par la banque (actif illiquide et passif liquide). Ces faillites ne sont pas prévisibles car souvent liées à des phénomènes de paniques bancaires ou ruées bancaires. Thornton envisage différents types de ruées bancaires. Tout d’abord il analyse le processus de ruée au niveau d’une banque, lié à la modification des anticipations des déposants. Tous les créanciers d’une banque ne peuvent exercer en même temps leurs droits à remboursement. La satisfaction des droits des uns dépend du comportement des autres, ce qui est le propre du contrat de dépôt (Diamond et Dybvig 1983). C’est ce que note Thornton. En effet, du fait de la règle du contrat de dépôt "premier arrivé, premier servi", et de l’externalité entre déposants qu’elle introduit, s’ils attendent trop, ils ne pourront plus rien retirer à la banque. Ce faisant, ils créent eux-mêmes la faillite de la banque. Ce "mauvais équilibre" est le résultat de défauts de coordination entre déposants et ne résulte pas du fait que les déposants se préoccupent d’un comportement plus ou moins risqué de la banque (ici il s’agit d’un pur risque de passif, la nature de l’actif de la banque n’est pas prise en compte)

41

"The case, then, is this : a comparatively very small portion of the persons having a right to demand cash, are led, by sudden alarm to urge their claim for guineas to such an extent as to invest even a large portion of their capital in that article of which a quantity has been provided which is sufficient only for the purpose of the ordinary kind of payments. All the coin in the world would not satisfy claim of this sort, if all men, having a right to urge them, were disposed equally to do so."(Thornton 1802, pp. 138-9)

42 On peut ainsi considérer que l’analyse des ruées bancaires dans le modèle de Diamond et Dybvig, 1983 prolonge celle de Thornton. Dans ce modèle, les ruées bancaires peuvent se produire du fait de comportements de type "taches solaires" mais l’asymétrie d’information de déposants sur le comportement des autres les met dans une situation d’interactions stratégiques car leur décision de se "ruer" aux guichets est fonction de ce qu’ils anticipent être les décisions d’autres. Thornton introduit la possibilité de contagion à d’autres banques, car la ruée sur la première modifie les anticipations des déposants des autres banques[23] [23] Cette possibilité envisagée par Thornton, est reprise,...
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.

43 Ensuite, Thornton met en évidence un autre type de ruée, une ruée informationnelle, car les déposants ne peuvent surveiller les banques du fait de l’asymétrie d’information dont ils sont victimes envers son activité (Thornton 1802, p. 179). Ceci peut ainsi les amener à avoir des craintes (peut être non fondées) sur la solvabilité de la banque (il introduit ici l’incertitude sur l’actif de la banque qui est cause de la ruée). Ces ruées informationnelles ne sont donc pas forcément efficaces puisqu’elles peuvent aboutir à des faillites de banques saines. Ensuite, Thornton introduit, à partir de cette incertitude, des effets de contagion sur d’autres banques (qui peuvent être pourtant aussi saines) car une ruée sur une banque peut être un "signal" (peut être "mauvais") et créer le doute chez les déposants d’autres banques.

44

"(…) a great proportion, therefore, of the holders of them (-country bank notes, S.D-) have few means of judging of the comparative credit of the several issuers, and are commonly almost as ready to take the paper of any one house calling itself a bank as that of another. A certain degree of currency being thus given to inferior paper, even the man who doubts the ultimate solvency of the issuer is disposed to take it ; (…)The notes of the greater and of the smaller country banks, thus obtaining, in ordinary times, a nearly similar currency, they naturally fall at a season of alarm into almost equal discredit. Il one bank fails, a general run upon the neighbouring one is apt to take place, which if not checked in the beginning by pouring into the circulation, a large quantity of gold, leads to very extensive mischief"(Thornton 1802, pp. 179-80)

45 Cependant Thornton entrevoit un autre type de possibilité de contagion du fait des positions croisées dans le cadre du système de paiements, notamment de créances et dettes interbancaires[24] [24] Certes Thornton n’envisage principalement de contagion...
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.

46

"The very persons who press for these payments do not reflect, that they themselves, perhaps, have creditors who might, with equal justice, exact the immediate money payment of a still larger debt against them. (…)(Thornton 1802, pp. 138-39).

47 Il résulte de ces différents mécanismes de contagion (par ruées ou autres) qu’il peut alors se produire un effondrement de tout le système bancaire et de paiement, un risque systémique, et une crise générale de liquidité. Il s’agit de déficiences dont on ne peut attribuer la faute au comportement imprudent d’un agent en particulier mais qui sont dues à des défaillances de l’ensemble du système bancaire. Ces crises bancaires ont pour conséquences des ruptures de la circulation monétaire, les banques ne jouant plus leur rôle d’"assureurs de liquidité".

48

"The observations which have now been made sufficiently shew what is the nature of the evil of which we are speaking. It is an evil which ought to be charged not to any fault in the mercantile body, but to the defenders of the banking system. It is a privation which the merchants occasionally experience of a considerable part of that circulating medium which custom has rendered essential to the punctual fulfilment of their engagements. In good times, the country banks furnish this necessary article, which they are enabled to do through the confidence of the people in general ; but when an alarm arises, the country banks cease to give it out, the people refusing what they had before received; (…)"(Thornton 1802, pp. 186-7)

49 L’existence de crises bancaires et le risque systémique concernant l’ensemble du système bancaire nécessite l’intervention d’une régulation extérieure. Celle-ci peut d’abord déroger aux principes de l’équilibre microéconomique et du respect des contrats privés si elle suspend l’exécution des engagements privés. Ainsi en fut-il lorsque le Parlement donna l’autorisation à la banque d’Angleterre de suspendre le remboursement en métal de ses billets en 1797 (il faut, selon Thornton, qu’elle continue à émettre dans ces circonstances et accepte une baisse de ses réserves ; on sait que Thornton écrit en 1802 pour justifier cette décision) ou en est-il encore lorsque le prêteur ultime apporte de la liquidité aux banques pour éviter l’effondrement de l’ensemble du système bancaire. Car, en réalité, il s’agit d’un problème macroéconomique et non plus microéconomique.

50

"Every bank note, it was urged, is a contract to pay money entered into between the bank and the possessor of it, in consequence of what has been deemed a valuable consideration ; and no authority of parliament ought, except in a case of the last necessity, to interpose itself to prevent the fulfilment of such a contract. To this it seems to be a fair answer to say, that the question is not whether any holder of a note shall have his claim to receive money for it interfered with, but that it is a question respecting all the holders of notes, as well as all other persons having a right to demand any cash payments in any quarter whatever."(Thornton 1802, p. 138 ; c’est Thornton qui souligne)

Le prêteur ultime : un agent spécifique et une nécessité "naturelle"

51 Dans le cadre du modèle de Diamond et Dybvig, 1983, dans lequel nous avons vu que la faillite d’une banque résulte des caractères du contrat de dépôt et d’une mauvaise coordination entre déposants, il est introduit la nécessité d’une assurance des dépôts pour prévenir les ruées bancaires. De même, selon Thornton, la banque centrale en tant qu’émetteur de l’actif le plus liquide est la mieux à même de lutter contre le risque de liquidité généralisé en risque systémique[25] [25] Il convient cependant de ne pas pousser trop loin la comparaison...
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. C’est pourquoi la fonction de prêteur ultime est une nécessité "naturelle". Elle n’est pas le résultat d’un monopole d’émission dont elle serait dotée et son rôle en ce domaine est différent de celui de veiller à la stabilité de la valeur de la monnaie ou de la politique monétaire conjoncturelle.

52 Pour remplir ce rôle, la banque centrale doit avoir un statut spécifique qui la différencie des autres banques ; elle a une rationalité publique et doit être indépendante du gouvernement (Thornton 1802, p. 104 ; p. 109). Elle ne doit pas suivre son intérêt privé (Thornton 1802, p. 126). Elle n’est pas sournise à la nécessité de remplir ses engagements (remboursement de ses billets en métal), à la différence de toute banque, si l’intérêt général du pays l’exige afin de soutenir le système bancaire dans son entier (Thornton ibidem). La politique de la banque centrale est tout à fait différente de celle d’une banque locale (Thornton 1802, pp. 122-3)[26] [26] "(…. ) and it belongs to the Bank of England, in particular,...
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.

53 Le marché interbancaire peut-il satisfaire les besoins de liquidité des banques en cas de crise ? Il semble que non. Dans le cadre de la théorie contemporaine, en effet, les chambres de compensation privées ne peuvent servir de soutien du fait de conflits d’intérêts entre banques concurrentes en leur sein. On assiste alors à des phénomènes de "passager clandestin" car chaque banque s’attend à bénéficier de l’aide des autres sans jamais contribuer à l’effort d’ensemble. C’est pourquoi, selon Goodhart, 1990, seule une banque en situation non concurrentielle et ne recherchant pas la maximisation du profit peut prendre en compte les besoins de l’ensemble du système et organiser un soutien en cas de risque d’illiquidité généralisé. On trouve déjà ces arguments chez Thornton, pour qui, si l’on institue plusieurs "prêteurs ultimes", il y aura une concurrence entre eux, car chacun recherche son propre intérêt, et la fonction ne sera pas correctement remplie. Il vaut mieux une seule "banque nationale". Ceci renforce l’argument selon lequel l’existence d’une banque centrale, dans sa fonction de prêteur ultime, émerge, comme nécessité logique, du système bancaire, afin de résoudre des difficultés de coordination, en fonction de fondements microéconomiques.

54

"It may be apprehended, also, that if instead one national bank two or more should be instituted, each having a small capital ; each would then exercise a separate judgment; each would trust in some measure to the chance of getting a supply of guineas from the other, and each would allow itself to pursue its own particular interest, instead of taking upon itself the surerintendance of general credit, and seeking its own safety through the medium of the safety of the public; unless, indeed, we should suppose such a good understanding to subsist between them as to make them act if they were only one body, and resemble, in many respects, one single institution."(Thornton 1802, pp. 126-7)

Modalités d’intervention du prêteur ultime et risque moral

55 L’actualité du texte de Thornton se situe aussi au niveau du risque moral dont est emprunte l’activité de prêteur ultime puisqu’il s’agit d’un mécanisme d’assurance[27] [27] Ce point a été relevé par Humphrey et Keleher, 1984,...
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. Les crises ou situations d’"alarme" touchent, à la fois des agents prudents qui sont en risque de liquidité (ruées) ou qui ont subi les répercussions ou contagions venant d’autres agents, et des agents imprudents. Ces derniers subissent, eux, les justes conséquences de leurs actions (car ils sont alors en situation d’insolvabilité). Cependant, bien qu’il les distingue clairement au niveau théorique ainsi que nous l’avons vu dans ses analyses des risques bancaires (voir supra, 2, p. 47), en situation de crise, l’état d’insolvabilité est, selon Thornton, difficile à distinguer de celui d’illiquidité, au niveau de chaque banque, dans la masse des faillites. Car la crise accroît les asymétries d’information. Il en résulte que les agents insolvables car imprudents sont encouragés, puisque indétectables, à poursuivre dans leur imprudence. Selon Thornton, le marché ne semble donc pas "capable", durant ces périodes, de les sélectionner négativement. Chaque banque, qui a des excès de liquidité peut alors, du fait de l’asymétrie d’information croissante, devenir de plus en plus réticente à prêter. Ceci rejoint l’argument selon lequel le marché ne peut fournir la liquidité nécessaire aux banques illiquides que l’on trouve dans la théorie contemporaine du prêteur ultime[28] [28] Voir Flannery, 1996. Voir aussi Freixas et alii, 1999. ...
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. De ce point de vue, l’actualité du texte de Thornton est donc plus grande qu’il n’y paraît.

56

"The mischief produced by a general failure of paper credit is very considerable. (…) If, indeed, we suppose as we necessarily must, that, on account of the multitude of failures which happen at the same time, the discredit of them is much diminished, then another evil is produced, which, in a commercial country, is very great. Acts of insolvency, leaving less stigma on the character, become not so much dreaded as might be wished. The case of some, who bring difficulties on themselves, being almost unavoidably confounded with that of persons whose affairs have been involved through the entanglement of paper credit, to stop payment is considered too much as a misfortune or accident, and too little as a fault ; and thus a principal incentive to punctuality in mercantile payments is weakened, and an important check to adventurous speculation is in some measure lost"(Thornton 1802 pp. 187-8)

57 On sait que Thornton est opposé au financement des agents insolvables. Le prêteur ultime doit intervenir en faveur uniquement des banques illiquides (Thornton 1802, p. 188, note 10 ; notamment voir la citation, infra, p. 58). Il doit résoudre une crise de liquidité et non d’insolvabilité. Or, à la suite de la citation que nous venons de donner ci-dessus, il semble clair que, pour lui, l’action du prêteur ultime pourrait aussi, en fournissant de la liquidité "au marché en général" et en laissant à ce dernier et aux banques le soin de répartir individuellement aux seules banque illiquides cette liquidité supplémentaire, contribuer à ne pas sanctionner l’insolvabilité et réduire cette prudence, en soutenant des banques imprudentes, et donc à accroître le risque moral, du fait des asymétries d’information. En ce qui concerne donc les modalités d’intervention du prêteur ultime, il nous semble que Thornton n’adopterait pas ce qui est considéré par les commentateurs comme la "position classique", selon laquelle il doit faire seulement des prêts au marché en général, laissant à ce dernier les prêts individuels aux banques[29] [29] Nous nous référons ici aux modalités d’intervention...
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. Certains auteurs considèrent en effet que l’intervention en dernier ressort doit prendre uniquement la forme d’une politique d’open market, afin de prêter "au marché"[30] [30] La politique d’escompte ("discount window") est redondante...
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. De ce fait, selon Goodfriend et King, 1988, cette politique est alors analogue à la politique monétaire habituelle de refinancement dans des circonstances normales. De plus, dans ce dernier cadre, si le marché interbancaire fonctionne correctement, il n’existe pas de banques illiquides puisqu’il n’existe aucune raison, pour une banque, d’emprunter individuellement à la banque centrale si elle trouve à emprunter sur le marché. Donc, il n’existe pas de nécessité d’un préteur ultime.

58 Au contraire, selon C. Goodhart, 1999, puisqu’il est difficile de distinguer les opérations d’open market à but de politique monétaire et à but de prêteur ultime, il faut appeler uniquement intervention de prêteur ultime les prêts à une banque par la banque centrale. Car des auteurs contemporains ont souligné les possibles "échecs du marché" à fournir de la liquidité aux banques individuelles[31] [31] Voir note 28 supra. ...
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, du fait soit d’asymétries d’information, soit d’incertitude croissante.

59 La banque centrale a t-elle un avantage informationnel par rapport aux banques du marché ? Selon Thornton, elle semble disposer d’une information supérieure du fait de la hiérarchisation du système bancaire. Il indique ainsi que, de même que les banques tirent des informations sur leurs débiteurs du fait que les transactions de ces derniers apparaissent dans leurs comptes, de même, les banquiers londoniens surveillent les banques locales et la banque centrale a sous ses yeux leurs opérations puisqu’elle est au centre du système de paiement interbancaire[32] [32] "Thus a System of checks is established, which, though certainly...
suite
. Elle peut donc distinguer entre banques insolvables et illiquides et prêter individuellement à ces dernières ; ce que ne pourrait faire le marché. Bien que Thornton ne précise pas les modalités d’intervention du prêteur ultime, il semble qu’il est en faveur de l’escompte, contre remise de titres de bonne qualité. Ainsi il cite le succès de l’intervention du prêteur ultime, en 1793, sous la forme de prêts de Bons de l’Echiquier destinés, sans limitation, à tous les marchands donnant toutes les sécurités convenables. La simple anticipation de ces prêts a suffi à rétablir la confiance.

60

"The success of the remedy which the parliament administered, denotes what was the evil. A loan of exchequer bills was directed to be made to as many mercantile persons, giving proper security, as should apply. (…) It also deserves notice, that though the failure had originated in an extraordinary demand for guineas, it was not only supply of gold which effected the cure. (…) The very expectation of a supply of echequer bills, that is of a supply of an article which almost any trader might obtain, and which it was known that it might then sell, and thus turn into bank notes, and after turning into bank notes might also convert into guineas, created an idea of general solvency. This expectation cured, in the first instance, the distress of London, and it then lessened the demand for guineas in the country, through that punctuality in effecting the London payments which it produced, and the universal confidence which it inspired."(Thornton 1802, pp. 98-9).

61 Du fait de sa position privilégiée, la banque centrale est à même de pallier les limites que l’on peut introduire à la garantie fournie par les collatéraux et qui peuvent conduire les banques individuelles à refuser de prêter sur le marché interbancaire. Car, si du fait de la crise ou "alarme", la qualité des titres remis comme collatéraux baisse, la banque centrale est à même de connaître leur valeur avant la crise du fait de l’information privilégiée qu’elle a sur les banques. Elle peut aussi connaître l’état de l’ensemble de l’actif de chaque banque à qui elle prête, alors que la remise de quelques titres en collatéral n’en donne pas une idée suffisamment précise. Ces derniers en fait constituent des "sûretés" qui garantissent contre tout risque de perte mais ne fournissent pas une indication sur l’état de la banque. Lorsque augmente l’incertitude, seule la banque centrale peut prêter. Soit parce qu’elle dispose d’une meilleure information que les banques ordinaires, soit parce qu’elle est moins réticente à prêter puisqu’elle a une rationalité publique[33] [33] Goodhart, 1999, indique que, si elle ne dispose pas de meilleure...
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.

62 Peut-on pour autant considérer que le prêteur ultime, selon Thornton, relève de ce que Goodfriend et King, 1988, appellent la politique bancaire, dans le cadre de laquelle un prêt à une banque peut être stérilisé par une reprise de liquidité sur le marché ; ce qui implique que la quantité de monnaie de base n’augmente pas ? Thornton considère que le prêteur ultime doit injecter de la monnaie de base ou liquidité ultime puisque tout crédit est à l’origine d’une création de monnaie.

63 Un autre moyen pour la banque centrale, qui est soumise à l’asymétrie d’information sur la situation des banques, selon Thornton, est de mettre en œuvre ce que l’on appelle aujourd’hui l’"ambiguïté constructive", (une "voie moyenne"). Pour ce faire, elle ne doit pas agir de façon automatique, mais discrétionnaire et suffisamment incertaine en quantité et en rapidité, maintenant les banques dans l’incertitude, ce qui décourage les imprudentes d’attendre. Elle ne doit pas non plus agir trop parcimonieusement pour ne pas mettre en péril l’intérêt public[34] [34] Sur ce point, nous ne reprenons pas l’interprétation...
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, puisque c’est le risque de système qui est à l’origine de l’intervention du prêteur ultime et qu’elle doit éviter ainsi l’effondrement de tout le système bancaire (un problème macroéconomique) et non d’une seule banque. Cependant, elle doit veiller à ne pas être 1’ "otage" de certaines d’entre elles, les plus importantes en parts de marché, et qui peuvent être insolvables (et non illiquides) car elles ont été imprudentes. Car elles peuvent ainsi réclamer une intervention en leur faveur, pour les soutenir individuellement, (donc en fonction de leur intérêt privé) en invoquant la probabilité de contagion à toutes les banques et de risque de système à l’origine desquels elles peuvent être, c’est à dire la mise en péril de l’intérêt général (ce qu’on appelle de nos jours le problème du "too big to fail"). Si Thornton n’est pas favorable à toute intervention qui sauverait une "grosse banque" même insolvable[35] [35] Il ne semble donc pas être sur les mêmes positions que...
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, il pointe le problème.

64

"It is by no means intended to imply, that it would become the Bank of England to relieve every distress which the rashness of country banks may bring upon them : the bank, by doing this, might encourage their imprudence. There seems to be a medium at which a public bank should aim in granting aid to inferior establisments, and which it must often find very difficult to be observed. The relief should neither be so prompt and liberal as to exempt those who misconduct their business from all the natural consequences of their fault, nor so scanty and slow as deeply to involve the general interests. These interests, nevertheless, are sure to be pleaded by every distressed person whose affairs are large, however indifferent or even ruinous may be their state."(Thornton 1802, p. 188, note 10).

Conclusion

65 L’étude du texte de Thornton nous a permis de montrer son actualité. On y trouve des éléments proches des réflexions actuelles sur la théorie bancaire et sur les fondements du prêteur ultime, en même temps que sur les difficultés de son intervention. Cependant, il ne se limite pas à la théorie bancaire. Ainsi il fournit une théorie complète du prêteur ultime, alliant théorie monétaire et théorie bancaire. A ce titre, il en est le véritable fondateur.

66 Son analyse se situe à la fois au niveau macroéconomique et microéconomique. En effet, tout en insistant sur la nécessité de préserver la continuité et la confiance dans le système de paiement et le rôle de la monnaie comme moyen de règlement des dettes, il amorce une analyse des fondements microéconomiques des crises bancaires, du risque systémique et des phénomènes de contagion. Il introduit des éléments essentiels, qui seront repris dans l’analyse contemporaine, tels le rôle des asymétries d’information et des défauts de coordination. Ces aspects ont été relativement négligés dans nombre d’interprétations de Thornton, qui ont privilégié les aspects macroéconomiques et de politique monétaire. De même, sa position semble plus complexe (et peut être plus proche des débats contemporains) que celle qui est désignée par certaines interprétations comme la "doctrine classique du prêteur ultime" concernant ses modalités d’intervention.

67 Cependant il se distingue de la théorie contemporaine de la banque. Son apport réside surtout dans la place qu’il donne à la circulation du crédit, puis aux banques dans le cadre de cette circulation, comme préalable "logique" au sein de ses analyses théoriques, pour comprendre la monnaie. Ceci implique de ne pouvoir dissocier le rôle du prêteur ultime de la stabilité de l’ensemble du système bancaire et de crédit. Celui-ci doit fournir la liquidité ultime mais celle-ci est introduite, non pas comme une offre de monnaie exogène destinée à répondre à une demande de monnaie exceptionnelle sur le marché de la monnaie mais plutôt comme un moyen d’"assurer" les agents contre le risque de liquidité dans le cadre de la circulation des créances et dettes.

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Notes

[ 1] Université Paris XII et PHARE, diatkine@univ-paris12.frRetour

[ 2] Là aussi, nous ne partageons pas le point de vue de Humphrey (1989, p. 11 ) et Hetzel (1987, p. 6), selon lesquels même si le crédit finance et soutient toute l’activité économique chez Thornton, il est construit à partir de la monnaie. Le crédit se développe à partir de la monnaie et non l’inverse ; le prêteur ultime, chez Thornton, n’a qu’une fonction monétaire et non bancaire.Retour

[ 3] Si l’on reprend la définition du rôle des banques centrales donnée par Goodhart (1990, pp. 5-6), qui distingue entre fonctions macroéconomiques et fonctions microéconomiques.Retour

[ 4] Sur ce point voir Hicks (1967) ; Laidler (1986 a), (1986 b).Retour

[ 5] Thornton (1811).Retour

[ 6] Voir Reisman (1971, p. 82), selon lequel Thornton entrevoit la difficulté pour la banque centrale de contrôler l’offre de monnaie.Retour

[ 7] Ici se fait sans doute un des liens entre Thornton et l’École de la banque ; voir Skaggs (1995).Retour

[ 8] Voir Thornton (1802, pp. 94-6), pages dans lesquelles il critique l’idée, qu’il attribue à Smith, selon laquelle le montant de la circulation monétaire d’un pays est supposé être dans une proportion fixe avec la quantité du commerce et des paiements. Nous reviendrons infra, p. 49, sur la notion de vitesse de circulation.Retour

[ 9] On sait que la notion de multiplication des dépôts à partir d’une base de billets ou cash a été introduite par Torrens (1837, pp. 11-6), un partisan de l’École de la circulation.Retour

[ 10] Sur ce point voir Diatkine (1998).Retour

[ 11] C’est la composante "antibullioniste" de la position de Thornton.Retour

[ 12] Voir De Boyer (2003, p. 80).Retour

[ 13] Thornton préfigurerait ainsi les analyses du cycle de Wicksell (1898). Ce point a notamment été noté par Hayek, dans l’introduction qu’il a écrite à l’édition de Thornton (1802, p. 50) et repris par Schumpeter (1954, p. 722). Voir aussi Humphrey (1985, pp. 43-5).Retour

[ 14] Ce que note Schumpeter (1954, p. 717) qui relève que Thornton s’oriente vers une "théorie monétaire à partir du crédit" (a credit theory of money) qui, selon lui, est préférable à la présentation générale dans l’analyse économique qu’il qualifie de "théorie monétaire du crédit" (a monetary theory of credit) et qui introduit le crédit à partir de la monnaie.Retour

[ 15] Pour de plus amples développements sur ce point, voir Diatkine (2002)Retour

[ 16] Smith 1776, Livre 2, chapitre 2. Sur ce point, voir, notamment, Laidler (1981), De Boyer (1996), Diatkine et Rosier (1998).Retour

[ 17] Ce point est aussi repris par Thornton (voir infra, cette page). Il est développé dans la théorie contemporaine (voir Fama 1985).Retour

[ 18] D’où la nécessité d’introduire des "pare- feux" et des limites à la liberté du commerce en matière bancaire face aux chocs que peuvent subir les banques ou du fait de leur imprudence. (Smith 1776, p. 324).Retour

[ 19] L’argumentation de Thornton est relevée par Macleod (1892, p. 307).Retour

[ 20] Le rôle de producteur d’information des banques est développé dans la théorie contemporaine de l’agence sur le marché du crédit où la banque est, notamment, par exemple dans le modèle de Diamond (1984), un "surveillant délégué" des emprunteurs pour le compte des prêteurs finaux.Retour

[ 21] Beaugrand a interprété ces développements de Thornton dans les termes de la préférence pour la liquidité de Keynes.Retour

[ 22] Ce rôle de la banque en tant qu’ "assureur contre le risque de liquidité" nous semble distinguer l’analyse de Thornton de celle en termes de demande de monnaie pour motif de précaution qui sera introduite par des auteurs ultérieurs et qui ne donne pas de rôle aux banques à ce niveau. Car cette demande de monnaie peut être satisfaite par une offre d’autres agents, quels qu’ils soient, sur le marché de la monnaie. Sur ce point, nous nous séparons de l’interprétation de Hetzel (1987, p. 5). L’intérêt du texte de Thornton nous semble être de souligner que la monnaie qui satisfait ce besoin de liquidité ne peut être que bancaire.Retour

[ 23] Cette possibilité envisagée par Thornton, est reprise, entre autres, par Freixas, Parigi et Rochet, 2000 pour lesquels la faillite d’une banque peut inciter les déposants d’autres banques à modifier leurs anticipations sur la probabilité de faillite de leurs propres banques et à retirer en majorité précocément, causant ainsi une généralisation des ruées (un phénomène de type "taches solaires").Retour

[ 24] Certes Thornton n’envisage principalement de contagion que par l’intermédiaire de la généralisation des ruées à plusieurs banques. La théorie contemporaine a développé les causes et mécanismes de contagion. Pour une illustration des différentes possibilités, voir, par exemple, les contributions réunies par C. Goodhart et G. Illing, 2002.Retour

[ 25] Il convient cependant de ne pas pousser trop loin la comparaison entre la présentation du rôle du prêteur ultime par Thornton et son intervention dans le modèle de Diamond et Dybvig, 1983. Dans ce dernier modèle, il s’agit d’une assurance des dépôts qui fonctionne par taxation et non d’un prêteur ultime (sur ce point, voir Marini, 2003).Retour

[ 26] "(….) and it belongs to the Bank of England, in particular, to guard and to superintend the interests of the country in this respect. The very policy of the bank differs, in this particular, from that of the individual country banker, whose own share of the evil resulting to the country, from the sudden suppression of his own notes, is small ; (…)" (Thornton 1802, p. 123)Retour

[ 27] Ce point a été relevé par Humphrey et Keleher, 1984, et Humphrey, 1986.Retour

[ 28] Voir Flannery, 1996. Voir aussi Freixas et alii, 1999.Retour

[ 29] Nous nous référons ici aux modalités d’intervention du prêteur ultime selon la "doctrine classique " telles qu’elles ont exposées par Humphrey et Keleher 1984, p. 78 et p. 82 ; Freixas, Giannini, Hoggarth, Soussa (1999), pp. 35-6.Retour

[ 30] La politique d’escompte ("discount window") est redondante (Goodfriend and King 1988)Retour

[ 31] Voir note 28 supra.Retour

[ 32] "Thus a System of checks is established, which, though certainly very imperfect, answers many important purposes, and, in particular, opposes many impediments to wild speculations" (Thornton 1802, p. 176). Voir aussi supra, p. 49.Retour

[ 33] Goodhart, 1999, indique que, si elle ne dispose pas de meilleure information que le marché, elle peut, dans ce cas, soutenir des banques insolvables. De nouveau apparaît la difficulté de distinguer illiquidité et insolvabilité.Retour

[ 34] Sur ce point, nous ne reprenons pas l’interprétation par Humphrey (1989, p. 10), du passage cité infra, page suivante. En effet, selon Humphrey, ce que Thornton désigne par "intérêt général" (dans le texte anglais "general interests") serait synonyme de "responsabilité du prêteur ultime vis à vis du marché". Nous avons vu (supra, p. 55) que les modalités d’intervention du prêteur ultime ne sont justement pas celles de prêts au marché mais de prêts individuels à des banques saines sous forme d’escomptes sur bonnes sécurités.Retour

[ 35] Il ne semble donc pas être sur les mêmes positions que Goodhart, 1999 qui pense que le prêteur ultime doit soutenir des banques insolvables.Retour

Résumé

L’action du prêteur en dernier ressort, chez Thornton, ne peut être définie comme déviation momentanée par rapport à un trend non inflationniste de long terme de l’offre de monnaie centrale, c’est à dire entièrement contenue dans la théorie de l’offre de monnaie. Nous montrons que ses fondements se trouvent dans la théorie bancaire de Thornton et dans l’articulation qu’elle introduit entre monnaie et crédit. Il en déduit une analyse des crises bancaires à partir de la notion de risque de liquidité et de système. La banque centrale doit ainsi préserver la confiance dans le système de paiement par dettes bancaires en évitant le risque moral du fait des asymétries d’information croissantes en cas de crise.



Provision of last resort facilities cannot be caracterized as temporary deviations from a non inflationary long term predefined growth rate of the money supply. We show that its analytical foundations lie in Thornton’s banking theory as the latter introduces a link between credit and money. Bank crises are due to liquidity risk as well as systemic risk. As a result, the central bank has to support the whole banking system in order to preserve confidence in the payment system in which payments are made by the means of bank debts as well as to avoid moral hazard due to asymetric information which is getting worse in times of alarm.
Classification JEL : B100, B120, E400, E500, G210.

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POUR CITER CET ARTICLE

Sylvie Diatkine « Théorie bancaire, théorie monétaire et prêteur ultime chez Thornton », Cahiers d'économie Politique / Papers in Political Economy 2/2003 (n° 45), p. 41-60.
URL :
www.cairn.info/revue-cahiers-d-economie-politique-2003-2-page-41.htm.