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S'inscrire Alertes e-mail - Cahiers d'économie Politique / Papers in Political Economy Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezUne approche subjectiviste de la démocratie : l’analyse de J.A. Schumpeter
AuteursOdile Lakomski du même auteur
Stéphane Longuet[1] [1] CRIISEA, université de Picardie Jules-Verne, odile. lakomski@u-picardie. fr,...
suitedu même auteur
Introduction
Pour l’économiste contemporain habitué à la fragmentation des connaissances et à une spécialisation académique toujours plus poussée, la lecture d’un auteur comme J.A. Schumpeter a quelque chose de stimulant. Ce qui frappe immédiatement, c’est sans doute, au-delà d’une analyse économique de l’évolution capitaliste[2] [2] Pour une évaluation de la pensée économique de Schumpeter...
suite, la perspective multidisciplinaire et la vision globale d’un auteur dont la pensée se caractérise par le souci d’inscrire l’économie dans son contexte social, institutionnel, politique. De ce point de vue, l’ouvrage Capitalisme, socialisme et démocratie apparaît comme exemplaire : non seulement Schumpeter y développe une réflexion sur les mouvements à long terme de l’économie comme de l’ordre capitaliste, mais encore il nous livre une analyse originale de la démocratie.
2 Tout en pénétrant un champ disciplinaire étranger à la logique de l’économie, la théorie politique de Schumpeter n’en nourrit pas moins de nombreux liens logiques avec elle. Cette connexion a d’ailleurs souvent été soulignée comme étant à l’origine d’un nouveau champ d’analyse, de sorte que les idées exposées dans Capitalisme, socialisme et démocratie ont pu être perçues comme la préfiguration du courant contemporain du Public Choice. Certes, le rapprochement entre processus économique et démocratique, la vision de l’homme politique comme acteur guidé par un intérêt propre et non par l’intérêt général, une relation entre gouvernants et gouvernés qui s’apparente à une relation marchande, sont autant de thèmes qui pourraient autoriser une telle filiation théorique.
3 Ce n’est cependant pas sous cet angle que nous aborderons ici la théorie de la démocratie de Schumpeter. Nous mettrons plutôt l’accent sur l’originalité des hypothèses comportementales des acteurs politiques, à partir desquelles il ébauche une représentation alternative de la démocratie. En particulier, cette dernière repose sur la prise en compte de processus cognitifs[3] [3] Nous désignerons par processus cognitifs, les processus...
suite qui conduisent non seulement à élargir les déterminants de la décision et de l’action politique, mais aussi à repenser les modalités de la formation des choix collectifs. Ainsi Schumpeter est amené à souligner l’importance de phénomènes tels que les croyances individuelles, la diversité des interprétations et des représentations, les motifs de l’action et de la décision politiques. Cette dimension cognitive, qui n’est pas sans rappeler l’analyse subjectiviste revendiquée par les économistes autrichiens, fut souvent ignorée, parfois notée mais n’a toutefois jamais été approfondie[4] [4] Mc Cain, par exemple, considère en parlant de Schumpeter...
suite. Dans cet article, nous proposons de relire l’analyse politique de Schumpeter à partir de cette dimension essentielle. Nous montrons en effet que cette hypothèse cognitive fournit une représentation qui semble cohérente, bien qu’incomplète. L’interprétation de Capitalisme, socialisme et démocratie exige ainsi de prolonger certains arguments et de mettre l’accent sur des aspects de l’œuvre qui ne sont parfois que suggérés par l’auteur.
4 Nous commencerons ainsi par montrer en quoi la dimension cognitive fonde à la fois la critique de ce que Schumpeter appelle la "doctrine classique" de la démocratie et l’élaboration d’une théorie politique alternative. Nous proposerons ensuite, compte tenu de ces éléments cognitifs, d’établir un lien logique entre le mode de fonctionnement autonome de la démocratie et l’évolution de l’économie capitaliste. Nous soulignerons enfin la nécessité d’une théorie de la légitimité qui permettrait de compléter le cadre théorique de Schumpeter, en mettant l’accent sur la dimension sociale et collective des croyances individuelles et sur l’importance de l’idéologie, pour assurer le maintien des institutions démocratiques.
1 - Idéal démocratique et citoyen rationnel : une critique subjectiviste
5 Schumpeter n’a pas mené une étude exclusive et isolée de la vie politique. Son analyse s’intègre à une réflexion plus large, développée dans Capitalisme, socialisme et démocratie et qui porte sur la dynamique capitaliste de long terme. Sa théorie politique s’amorce à partir d’une dénonciation de la conception traditionnelle et idéaliste de la démocratie, qui se fonde notamment sur le mythe de l’existence d’une volonté générale spontanée et sur des hypothèses comportementales erronées. Face à cette "doctrine classique"[5] [5] Schumpeter regroupe, sous le terme "doctrine classique",...
suite, ainsi qualifiée par Schumpeter, celui-ci insiste sur la diversité des interprétations individuelles et sur l’absence d’un résultat collectif objectif et défini a priori, perspective qui le rapproche du subjectivisme autrichien. C’est ainsi que l’auteur s’engage dans une théorie alternative du citoyen, fondée sur une conception élargie du comportement et de la rationalité individuels et sur la prise en compte des processus cognitifs. Si son analyse est porteuse de réflexions et d’intuitions originales, nous verrons qu’elle reste toutefois fragilisée, dans sa forme actuelle, par son inachèvement.
1-1 - Le problème de l’accord collectif : de la "volonté du peuple" aux interprétations individuelles
6 Sur la base d’une hypothèse centrale, celle des comportements individuel et collectif rationnels, la "doctrine classique" de la démocratie suppose qu’il est possible de transposer la recherche individuelle d’un maximum de satisfaction possible au niveau collectif. La démocratie serait donc censée œuvrer dans le sens d’un "plus grand bonheur pour le plus grand nombre", en élevant la "volonté du peuple" au premier rang des principes à respecter. Face à cette représentation idéaliste, la critique de Schumpeter articule deux types d’argumentations complémentaires : d’une part, une dénonciation des processus cognitifs que cette doctrine présuppose ; d’autre part une présentation alternative de processus supposés plus "réalistes", dont l’auteur établit les caractéristiques et dont il précise les conséquences sur l’étude des phénomènes politiques.
7 La conception utilitariste de la "doctrine classique" reposerait sur l’affirmation de l’existence d’un "bien commun" qui déterminerait une "volonté générale". Ce bien commun, cependant, suppose qu’une unanimité existe ou est susceptible de découler d’arguments rationnels. Il est censé pouvoir être déterminé parfaitement et sans ambiguïté. Dans sa critique, Schumpeter met moins l’accent sur la négation de ce bien que sur les différences de valeurs et d’interprétations individuelles dont il peut faire l’objet : "L’absence d’une telle unité de vue ne tient pas principalement au fait que certaines personnes peuvent désirer autre chose que le bien commun, mais au fait beaucoup plus fondamental que le bien commun doit nécessairement signifier des choses différentes pour des individus et groupes différents" (Schumpeter, 1942, [1990], p. 331, nous soulignons). Cette importance accordée à la divergence des interprétations pourrait rapprocher la démarche de Schumpeter de celle d’un auteur comme Lachmann[6] [6] Lachmann, à propos du rsuite. Dans les deux cas, en effet, c’est la dimension subjective du comportement des acteurs qui est mise en avant pour remettre en cause une adéquation immédiate entre les choix individuels et un accord collectif, qu’il soit économique chez Lachmann ou politique chez Schumpeter.
8 Avec le rejet du "bien commun" s’écroule ce que Schumpeter appelle un "centre" et qui permettait de rendre intelligible la notion de volonté générale, en supposant un processus d’agrégation aisément discernable : "[les utilitaristes] faisaient ingénument dériver leur ’volonté du peuple’ des volontés individuelles. Or à moins qu’il n’existe un ’centre’ – le bien commun vers lequel gravitent, tout au moins à long terme, toutes les volontés individuelles –, ce type particulier de volonté générale ’naturelle’ ne saurait se réaliser" (Schumpeter, 1942, [1990], p. 333).
9 Cette dénonciation des concepts de "bien commun" et de "volonté générale" doit être interprétée avec prudence. Elle pourrait évoquer la traditionnelle dénonciation individualiste des entités collectives. La défense par Schumpeter de l’individualisme méthodologique pourrait justifier une telle lecture. L’impératif de l’individualisme méthodologique reste présent dans la réflexion sociologique et politique que Schumpeter conduit dans Capitalisme, socialisme et démocratie, même si l’ouvrage regorge de catégories globales ou sociales plus proches du vocabulaire marxiste ou wébérien (les "classes", la "bourgeoisie", etc.). Est-ce là la manifestation d’une contradiction dans l’argumentation schumpetérienne ? La réponse est non, car l’auteur insiste, à partir de 1914, sur la nécessité de distinguer l’individualisme comme pure méthode de celui qu’il qualifie de "politique" (Schumpeter, 1914), puis plus tard de "sociologique", qui stipule que l’individu autonome et dépouillé de toute dimension sociale, constitue "l’unité ultime des sciences sociales" (Schumpeter, 1983, III, p. 195). Schumpeter récuse la croyance en l’autonomie des volontés et décisions individuelles et s’oppose ainsi directement à l’"individualisme sociologique" défini plus haut. Il souligne que les opinions et les désirs des citoyens ne constituent pas des données parfaitement définies et indépendantes ; bien au contraire, elles sont soumises à des phénomènes d’influence émanant d’autres individus ou de la société[7] [7] Comme l’ont souligné R. Aréna et A. Festré (2002, p. 650),...
suite.
10 Ce n’est donc pas la présence dans le raisonnement de l’entité collective qui est dénoncée mais la façon dont l’utilitarisme la conceptualise. A celle-ci Schumpeter oppose la conception du bien commun et de la volonté collective issue du romantisme : "À la différence des romantiques, les militaristes n’avaient aucune prescience de cette entité semi-mystique douée d’une volonté propre, de cette ârne du peuple dont l’école juridique de jurisprudence a fait si grand état" (Schumpeter, 1942, [1990], pp. 332-333).
11 Cette référence au romantisme nous fournit ainsi des indications sur la ligne directrice qu’il faut adopter. Les écrivains romantiques, nous dit Schumpeter, ont offert une conception alternative à l’utilitarisme, qui concerne non seulement, comme nous venons de le voir, la volonté du peuple, mais aussi la conception du comportement individuel : "[…] les romantiques s’opposaient à l’individualisme rationaliste de type utilitariste. Mais le sentiment, l’intuition, l’élan spontané qu’ils portaient aux nues, étaient le sentiment, l’intuition, l’élan subjectif individuels : ce subjectivisme extrême qui ne connaissait ni règles, ni obligations, était précisément ce qui indisposait Goethe contre eux" (Schumpeter, 1983, II, p. 66).
12 Même s’il ne faut pas confondre ce subjectivisme romantique avec la notion contemporaine présente dans la tradition autrichienne, la citation précédente nous indique néanmoins la relation qui existe dans son esprit entre l’alternative à l’utilitarisme et une forme particulière de subjectivisme. Car ce dernier constitue un des éléments de l’apport romantique, en exprimant une attention à la dimension non rationnelle du comportement. Ainsi l’apport de la sociologie romantique est exprimé clairement par Schumpeter : "[…] Il consiste en l’insertion, dans l’analyse des institutions, de composé de tout ce qu’il y a de non rationnel – et qui n’est pas nécessairement irrationnel – dans les volitions, habitudes, croyances, etc., qui pour une large part fait d’une société donnée ce qu’elle est, et sans lesquelles on ne saurait comprendre une société et son modèle de réaction" (Schumpeter, 1983, III, p. 68).
13 Hostile au "psychologisme" (Schumpeter, 1983, 1, p. 56), Schumpeter souligne que les économistes "ont toujours forgé pour leur propre compte les postulats qu’ils jugeaient à leur convenance sur les processus psychiques" (ibid.). Son intérêt marqué pour la prise en compte des processus cognitifs explique cependant la référence positive à la psychanalyse, dont il souligne qu’à partir de 1900 elle "a commencé à évoluer vers une théorie générale du fonctionnement de l’esprit humain". En cela, elle lui apparaît comme une voie féconde pour le renouvellement de l’analyse économique : "Ici encore, je ne peux que faire remarquer les immenses possibilités offertes par les applications à la sociologie (en particulier à la sociologie politique) et à l’économie, qui me paraissent s’esquisser pour le futur" (Schumpeter, 1983, III, p. 74). Ces différents éléments dessinent les contours de la représentation alternative que Schumpeter esquisse.
14 Il ne fournit cependant qu’un ensemble d’intuitions dont on peut regretter qu’elles ne s’intègrent pas dans un véritable cadre cohérent d’ensemble. Toutefois, certains traits apparaissent, qui constituent, comme nous le verrons, une constante dans la réflexion de Schumpeter : la volonté de prendre en compte à la fois la dimension collective des comportements et leurs déterminants subjectifs à travers l’insistance sur la diversité des interprétations s’accompagne du refus de réduire les processus cognitifs à leur seule dimension "logique". Ces perspectives vont en particulier s’affiner dans l’approche de la décision politique.
1-2 - Une conception alternative de la décision politique
15 C’est à partir d’une représentation alternative de la décision politique qu’il faut envisager la démarche de Schumpeter et la nouvelle approche de la démocratie qu’il propose. Cette conception va s’appuyer sur une étude des processus cognitifs des agents mis en relation avec les contraintes institutionnelles. Ces processus résultent d’une triple opération d’observation, d’évaluation et de responsabilisation. S’ils ont des traits fondamentaux communs chez les agents économiques et politiques, les différences de contraintes institutionnelles expliquent la spécificité des processus cognitifs des agents politiques. Nous allons préciser cela en montrant comment une réflexion sur le concept de rationalité, d’une part, et la distinction des sphères de perception, d’autre part, permet de délimiter une telle spécificité.
16 Considérons le premier point : la conception de la rationalité. Nous avons vu que Schumpeter insistait sur la dimension non rationnelle des processus mentaux. Il ne s’agit pas d’écarter définitivement l’hypothèse de rationalité, mais plutôt de penser l’articulation entre processus rationnels et extra-rationnels. Cette articulation est intégrée à deux niveaux d’analyse : d’une part à travers la relation entre le théoricien et son objet d’étude et, d’autre part, à travers une analyse des relations entre processus cognitifs et environnement.
17 En ce qui concerne la première relation, c’est la distinction entre rationalité subjective et rationalité objective qui a permis à Schumpeter de fournir des éléments de réflexion (Schumpeter, 1940). Alors que la rationalité objective, dit-il, est celle que l’observateur attribue à son objet d’étude, la rationalité subjective est la propriété de l’objet étudié. Dès 1940, Schumpeter relie le renouveau de la théorie de la démocratie et l’étendue de la rationalité subjective : "Une théorie réformée de la démocratie pourrait encore utiliser, dans une mesure considérable, des schémas rationnels, mais elle devrait abandonner, non pas complètement, mais dans une mesure considérable, l’hypothèse de rationalité consciente ; et elle en arriverait, en conséquence, à une image totalement différente des processus démocratiques, particulièrement en ce qui concerne le rôle qui doit être assigné aux arguments rationnels. Et dans une telle théorie, l’étendue précise de la rationalité subjective constituerait une part essentielle" (Schumpeter, 1940, p. 328). La critique du rôle attribué à l’argumentation rationnelle renvoie à la dénonciation d’une hypothèse de rationalité qui doterait l’individu d’une "aptitude à observer et interpréter correctement les faits […]", ou encore à une capacité de chaque citoyen à "passer au filtre de l’esprit critique les informations relatives aux faits […]" (Schumpeter, 1942, [1990] p. 334). En l’absence d’une telle "rationalité parfaite", la volonté individuelle ressemblerait plutôt à un "ramassis confus de vagues impulsions mollement rattachées à des slogans tout faits et à des impressions erronées" (ibid.) La théorie de la démocratie apparaît clairement liée à l’étendue de la "rationalité subjective" et à la sphère laissée à ce que Schumpeter qualifie de "vagues impulsions".
18 Ces réflexions de Schumpeter sur la rationalité sont sans doute stimulantes. Elles n’en recèlent pas moins des limites importantes. Par exemple, lorsqu’il souhaite montrer que, dans le domaine politique, les acteurs (et notamment les citoyens) ne sont pas toujours capables de faire preuve d’un raisonnement logique pour prendre leurs décisions, il en vient à assimiler la rationalité à la seule idée du "raisonnement logique". Cette assimilation trop rapide témoigne d’une imprécision dans son vocabulaire qui traduit, plus fondamentalement, un manque d’approfondissement de sa théorie du comportement. En effet, cette insuffisance empêche Schumpeter de percevoir que la sphère cognitive qui l’intéresse – et qui relève des facteurs non logiques[8] [8] Pour identifier ces facteurs non logiques, Schumpeter recourt...
suite –, pourrait en fait correspondre à une forme particulière de rationalité qui reste à préciser. Ainsi envisagées, les propositions de l’auteur ne nous permettent pas de déduire que la dimension rationnelle se trouve définitivement écartée. Par exemple, le terme de "vagues impulsions", utilisé pour délimiter la sphère de la rationalité subjective, révèle le flou qui règne encore autour des notions utilisées, comme en témoignent, à d’autres endroits du texte, des expressions telles que "non rationnelle" ou bien "extra-logique" pour qualifier les actes et les décisions des acteurs politiques.
19 Malgré ces limites caractéristiques d’une théorie encore embryonnaire, l’intérêt de l’approche de Schumpeter est bien de tenter d’articuler ces deux aspects et d’essayer de relier les comportements des agents à une prise en compte des processus cognitifs et non à une simple hypothèse de rationalité. La distinction entre rationalité objective et subjective permet d’approfondir cette réflexion sur les processus cognitifs tout en maintenant le présupposé de rationalité nécessaire à la construction des modèles. Cette préoccupation méthodologique renvoie à une influence wébé-rienne encore présente chez Schumpeter.
20 Derrière la réflexion sur cette double dimension, se profile notre seconde relation, à savoir celle qui lie environnement, processus cognitifs et comportements. Le concept de changement par re-conditionnement permet de penser cette relation et constitue l’exemple d’un "postulat" sur les processus psychiques forgés pour l’utilité de l’analyse et distinct d’une démarche psychologique. Schumpeter opère en effet la distinction entre "un groupe donné de dispositions à sentir et à agir [qui] peut être modifié par les changements survenus dans l’environnement" et "le système fondamental [la ’nature humaine’] dont émanent ces dispositions […]" (Schumpeter, 1942, [1990], p. 270). Le "changement par re-conditionnement" correspond à une modification de ces dispositions. Les habitudes apparaissent alors comme des dispositions qui résistent, pendant un temps, au changement. L’environnement devient d’autant plus déterminant qu’il en vient à concerner le "système fondamental" lui-même : "le système fondamental lui-même peut être modifié, soit en pétrissant un bloc donné de matériel humain, soit en en éliminant certains éléments réfractaires : la nature humaine est certainement malléable dans une certaine mesure, notamment dans le cas de groupes dont la composition peut être modifiée" (Schumpeter, 1942, [1990], p. 271). Ceci permet alors de comprendre le double aspect des processus cognitifs.
21 Premièrement, en s’appuyant sur les enseignements de la psychologie des foules, Schumpeter fait ressortir l’importance de facteurs qui n’entrent pas dans la conception traditionnelle de la rationalité[9] [9] Nous voyons ici encore la manifestation des insuffisances...
suite, notamment par la prise en compte des phénomènes d’influence, qui relèvent des comportements collectifs ou de foule. La référence à Le Bon (Schumpeter, 1942, [1990], p. 338) est de ce point de vue significative, car Schumpeter en élargit la portée à tous les phénomènes concernés par des agglomérations, physiques ou non, d’individus : "Tout parlement, toute commission, tout conseil de guerre ou siègent une douzaine de généraux sexagénaires présentent, sous une forme d’ailleurs atténuée, certains des symptômes qui se manifestent sous un jour si cru quand la canaille descend dans la rue, notamment un sens réduit des responsabilités, un niveau inférieur d’énergie intellectuelle et une sensibilité accrue aux influences extra-logiques." (Schumpeter, 1942, [1990], p. 339).
22 Cette dimension des processus mentaux est ainsi présente dans tout type de comportement, qu’il soit économique ou politique, puisqu’il est toujours possible de transformer toute "agglomération d’individus en ’une foule psychologique’ et de les mettre dans un état de transe au cours duquel toute tentative d’argumentation rationnelle ne fait que surexciter les passions animales" (ibid.). La rationalité, cependant, est toujours présente car son extension est la conséquence du capitalisme lui-même, qui conduit à élargir progressivement la sphère de la décision soumise à la rationalité. Cette conception, cohérente avec une démarche qui met l’accent sur l’influence de l’environnement, suppose l’existence d’un processus d’apprentissage et d’une rationalisation par l’expérience qui permet de réguler le comportement : "Dans le cours habituel de décisions souvent renouvelées, l’individu est soumis à l’expérience salutaire et ’rationalisatrice’ de ses expériences favorables et défavorables. Il est également placé sous l’influence de motivations ou d’intérêts relativement simples, peu problématiques et rarement chargés d’émotions." (Schumpeter, 1942, [1970], p. 340)
23 Nous en arrivons alors au second point : Schumpeter distingue différentes sphères de perception et cette distinction exprime la spécificité des processus cognitifs liés au politique. C’est le critère de familiarité qui permet de distinguer ces différentes sphères. La rationalité en effet concerne principalement les décisions qui relèvent d’un champ d’action privé, lié à la vie quotidienne grâce à la visibilité de la relation entre comportements et résultats. La responsabilisation proviendra de cette relation. Ainsi "[…] il existe pour chacun de nous, à l’intérieur d’un horizon beaucoup plus large, une zone plus étroite – dont l’étendue diffère fortement d’un individu à l’autre et qui est délimitée par une bande dégradée plutôt que par une bande nette – qui se distingue par son caractère de réalité, de familiarité ou de responsabilité. Or cette même zone nourrit des volitions individuelles relativement précises" (Schumpeter, 1942, [1990], p. 342).
24 Cette différence de sphères de perception conduit alors à relier la logique du jugement et de la décision politiques au type de problème concerné. La doctrine classique, affirme Schumpeter, suppose de la part des électeurs une forte capacité à discerner les faits, une rapidité de réaction et un sens des responsabilités important. Ces trois éléments vont apparaître comme des variables dont la force dépend du contexte et des types de problèmes. Ce n’est en effet que pour les problèmes locaux, ceux qui relèvent de la vie quotidienne, que les comportements semblent les plus proches de ceux supposés par la doctrine classique : "Le fabricant, l’épicier ou l’ouvrier n’a pas besoin de sortir de son univers familial pour se faire une opinion rationnellement défendable (qui, bien entendu, peut être ou non fondée) sur le nettoyage des rues ou sur l’emplacement des halles centrales." (Schumpeter, 1942, [1990], p. 343) Les problèmes nationaux liés directement à l’intérêt personnel relèvent d’une logique comparable. Ainsi face à des mesures qui leur accordent des avantages monétaires "des électeurs et groupes d’électeurs […] réagissent rapidement et rationnellement à la perspective d’une telle manne" (Schumpeter, 1942, [1990], p. 343). La rationalité est cependant affaiblie par rapport à celle mobilisée dans des problèmes locaux car les électeurs portent une attention excessive au court terme et sont incapables de percevoir leurs propres intérêts à long terme. Les questions nationales et internationales, enfin, sans relation avec l’expérience immédiate et visible conduisent aux jugements les moins rationnels car ils correspondent pour les individus à un "monde imaginaire" (Schumpeter, 1942, [1990], p. 344).
25 Le citoyen schumpétérien diffère ainsi doublement de celui qui est supposé par la doctrine classique, Il n’en a pas la rapidité de jugement puisque "le citoyen typique, dès qu’il se mêle de politique, régresse à un niveau inférieur de rendement mental" (Schumpeter, 1942, [1990], p. 346). Il est en outre nécessairement marqué par une ignorance politique qui ne relève pas de l’insuffisante éducation mais des processus cognitifs mobilisés pour aborder les problèmes généraux : "En l’absence de l’initiative développée par la responsabilité directe, l’ignorance politique persistera, même si le public dispose des renseignements les plus abondants" (ibid.). Avec Capitalisme, socialisme et démocratie, Schumpeter assène le coup de grâce au mythe de la démocratie sur lequel toute la doctrine classique est construite. Derrière cette opération de déconstruction, l’enjeu est, plus fondamentalement, de dénoncer l’inefficacité de la démocratie dans le but qu’elle s’est assigné : harmoniser les désirs individuels avec la soi-disant volonté générale. Une question se pose alors : face à la diversité des représentations et des croyances individuelles, comment peut-on penser l’action politique ? L’interaction des opinions individuelles différentes ne ris-que-t-elle pas d’aboutir à une indétermination radicale? Comment une volonté commune peut-elle émerger de cette complexité ? La réponse se trouve dans l’entreprise de Schumpeter : l’objet politique doit être repensé complètement.
2 - Autonomie du politique et évolution du capitalisme : principes et enjeux d’une analyse économique de la vie politique
26 Le modèle politique proposé par Schumpeter repose sur une analogie entre les phénomènes économiques et politiques. En effet, l’auteur applique littéralement à la vie politique les thèses qu’il a développées sur le fonctionnement du capitalisme, pour défendre une conception de la démocratie comme méthode de fabrication et de manipulation des croyances et des représentations individuelles. Compte tenu de cette nouvelle grille théorique, nous pouvons mettre en évidence un autre thème important qui transparaît dans l’analyse schumpétérienne, bien qu’il ne soit pas systématiquement développé par l’auteur : il s’agit du rôle déterminant que joue le facteur politique dans la dégénérescence du capitalisme. Le processus de formation de l’opinion publique décrit plus haut constitue sans doute l’élément clé pour comprendre ce phénomène. La méthode démocratique contient ainsi une logique de production de décisions publiques qui est hostile aux valeurs bourgeoises et, par conséquent, aux piliers de l’ordre capitaliste. La logique autonome du jeu politique contribue à former puis à alimenter des croyances et des représentations qui sont incompatibles avec celles qui permettraient de légitimer le système économique.
2-1 - Les fondements cognitifs du commandement politique
27 De la même manière que le capitalisme est défini comme une "méthode de transformations économiques" (Schumpeter, 1942, [1990], p. 115), la démocratie est, elle aussi, considérée comme une méthode qui consiste en un "système institutionnel, aboutissant à des décisions politiques, dans lequel les individus acquièrent le pouvoir de statuer sur ces décisions à l’issue d’une lutte concurrentielle portant sur les votes du peuple" (Schumpeter, 1942, [1990], p. 343 ; nous soulignons).
28 Cette lutte concurrentielle est menée par l’homme politique, qui joue, dans le domaine politique, le rôle de l’entrepreneur dans la vie économique. Le citoyen en effet, contrairement à ce qui est le cas dans la doctrine classique, n’est plus au centre du système. Le politicien, comme l’entrepreneur, est un innovateur, un stratège et un organisateur. L’analogie avec la conception schumpétérienne de la concurrence économique est ici nette car ce processus concurrentiel politique est traversé d’un double mouvement d’innovation et d’imitation. L’innovation politique est liée aux possibilités ouvertes par les processus cognitifs spécifiques des citoyens. Elle consiste en effet en l’introduction de nouvelles thématiques et de nouveaux discours susceptibles de rompre la discussion politique routinière antérieure. L’imitation repose sur la tendance des politiciens concurrents à adopter les thématiques qui ont rencontré du succès. Ce double mouvement explique à la fois pourquoi les programmes tendent à converger et pourquoi les principes et programmes ne peuvent être considérés comme liés à l’identité des partis : "[…] Un grand magasin ne peut pas être défini par ses marques et un parti ne peut pas davantage être défini par ses principes" (Schumpeter, 1942, [1990], p. 374). L’analogie économique peut en outre être prolongée : les besoins des hommes n’existent pas en tant que données préalables et indépendantes, ils sont créés et manipulés par les offreurs concurrents ; dans le domaine politique, de la même manière, ce sont les politiciens qui ont créé l’opinion publique. Ainsi, "les procédés appliqués à la fabrication des problèmes passionnant l’opinion, puis de la volonté populaire dans chaque cas d’espèce sont exactement similaires à ceux mis en œuvre par la publicité commerciale. Nous y retrouvons les mêmes efforts pour entrer en contact avec le subconscient. Nous y retrouvons la même technique tendant à créer des associations d’idées, favorables ou défavorables, qui sont d’autant plus efficaces qu’elles sont moins rationnelles" (Schumpeter, 1942, [1990], p. 347).
29 Cependant, les processus cognitifs des citoyens se singularisent, comme nous l’avons vu, par l’introduction de possibles déterminants extra-rationnels du jugement. L’homme politique dispose donc d’une possibilité accrue d’orienter, d’influencer et de mobiliser les opinions. Ainsi, "la volonté que nous observons en analysant les processus politiques est en grande partie fabriquée et non pas spontanée […], la volonté du peuple est le produit et non pas la force motrice de l’action politique" (ibid.). La manipulation de l’opinion publique constitue alors un "élément essentiel du processus démocratique" (op. cit., p. 373).
30 Cette position est la conséquence logique de la critique de la doctrine classique. Ayant détruit la notion de bien commun, Schumpeter s’est attaqué, comme nous l’avons vu, à ce qui constituait un "centre" vers lequel tout citoyen rationnel devrait converger. D’une certaine manière, le bien commun comme centre était censé assurer la coordination des individus dans le domaine politique. La remise en cause du bien commun, fondée sur la critique de ses postulats cognitifs, ouvre une interrogation sur le mode de coordination compatible avec des processus cognitifs supposés plus "réalistes". La théorie du "commandement politique" développée par Schumpeter rend compte d’une coordination des citoyens déterminée par l’action de ces entrepreneurs politiques que sont les politiciens. Cette coordination ne passe pas par la recherche de convergence d’opinions et de volontés individuelles déterminées de manière autonome, mais par l’influence exercée par les hommes politiques, qui parviennent à créer ou orienter l’opinion publique. Cette possibilité leur est ouverte par les caractéristiques cognitives des citoyens marquées par l’importance de l’appréhension "émotive" et "associative" des phénomènes politiques au détriment d’une approche logique et rationnelle. L’analogie entre l’économique et le politique permet de faire ressortir la spécificité du politique, qui est fondamentalement liée au rôle réduit joué par la rationalité dans le jugement du citoyen. Si la répétition des actes d’achat, la relation directe et visible avec l’intérêt personnel et la familiarité des activités économiques permettent qu’une logique d’apprentissage fasse un contrepoids à la volonté de conditionnement du consommateur par l’entrepreneur, aucun comportement régulateur de ce type n’existe dans le domaine politique. Le politicien dispose ainsi d’une liberté d’action beaucoup plus large que celle de l’entrepreneur.
31 Une conception renouvelée des processus cognitifs et une analogie économique semblent bien fonder l’approche qu’a Schumpeter de la vie politique. Sa théorie politique offre une ressemblance frappante, d’un point de vue méthodologique, avec la vision qu’il adopte, en théorie économique, pour rendre compte des mouvements du capitalisme. Critiquant les limites des hypothèses comportementales et le caractère statique du schéma walrasien, il construit, en économie, un modèle analytique qui repose sur l’esprit créatif de l’entrepreneur et sur une représentation dynamique de la concurrence. Ainsi, sa conception du capitalisme le conduit à insister sur des hypothèses comportementales différentes et sur l’idée que les préférences du consommateur sont influencées, voire structurées, par les innovations des entrepreneurs. En politique, symétriquement, Schumpeter s’attaque à la vision idéaliste des théoriciens classiques de la démocratie et entend développer une théorie alternative reposant, notamment, sur la concurrence électorale et sur le principe du commandement politique. Ainsi, l’homme politique n’évolue pas dans le même univers que celui qui est mis en scène par le public choice : la poursuite de ses intérêts ne s’effectue pas compte tenu d’un ensemble donné de préférences affichées par les électeurs. Étant donné les capacités cognitives des citoyens, le politicien impliqué dans Capitalisme, socialisme et démocratie crée et structure cet ensemble de préférences, à l’instar de l’entrepreneur créant de nouveaux besoins chez le consommateur.
32 On peut toutefois regretter que Schumpeter n’approfondisse pas cette analogie entre économie et politique. Après tout, si l’on peut rapprocher entrepreneur et politicien, et si la concurrence permet dans les deux domaines de comprendre la logique d’interaction entre agents, ne faudrait-il pas envisager une approche cyclique du politique ? D’une certaine manière, quelques orientations nous sont brièvement données lorsque Schumpeter évoque "l’aspect à long terme du problème" (Schumpeter, 1942, [1990], p. 349), marqué par la tension entre le lent apprentissage des citoyens et la manipulation des politiciens. En décomposant le long terme en une succession de courts termes et en insistant sur les irréversibilités introduites à chaque étape, Schumpeter nous donne des indications sur une éventuelle différence entre logique d’évolution économique et logique d’évolution politique. Cette réflexion n’est malheureusement qu’ébauchée. Elle pourrait nous permettre de penser, dans une optique schumpétérienne, non seulement l’existence d’un cycle politique autonome mais aussi l’imbrication des cycles économiques et politiques. On pourrait ainsi envisager une conception originale des cycles politico-économiques.
33 Une analyse des interactions entre les sphères économique et politique pourrait constituer une première étape. De ce point de vue on peut s’interroger sur l’interaction entre capitalisme et démocratie. La démocratie, telle que l’envisage Schumpeter, joue-t-elle un rôle dans le processus de destruction du capitalisme ?
2-2 - Logique démocratique et logique capitaliste : l’interaction de deux sphères autonomes
34 On ne trouve pas, chez Schumpeter, une mise en cause directe de l’effet négatif du processus démocratique sur le fonctionnement du capitalisme, ce qui a conduit Mitchell (Mitchell, 1984) à considérer qu’il s’agissait là du "chapitre manquant" de Capitalisme, socialisme et démocratie. La position de Schumpeter peut être ici nettement distinguée de celle de Hayek par exemple. Certes les deux auteurs partagent le refus de considérer la démocratie comme une valeur finale et ils la conçoivent tous deux comme le régime de politiciens guidés par leur intérêt personnel et marqué par des phénomènes de marchandage, d’action des groupes d’intérêt, d’échange de votes, de manipulation de l’opinion, etc. Mais Hayek s’attache à montrer comment le fonctionnement même de la démocratie pousse les politiciens à démanteler les limites de l’État posées par la tradition démocratique. L’octroi d’avantages à des groupes spécifiques est destiné à permettre aux politiciens de se constituer une clientèle et ainsi de conquérir ou de conserver le pouvoir. Il faut pour cela modifier les institutions de base d’une économie de marché : la liberté de gestion de la monnaie permet d’augmenter les dépenses publiques, et la législation permet d’orienter le droit en fonction de groupes particuliers. La monnaie brouille alors l’information transmise par les prix, et le droit n’a plus cette dimension de règle générale qui permet de rendre fiables les anticipations. La perte d’efficacité du marché est alors cumulative car les dysfonctionnements économiques conduisent de nouveaux agents à réclamer l’intervention protectrice de l’État. L’économie et la société sont alors engagées sur la "route de la servitude".
35 La singularité de Schumpeter ressort alors nettement par rapport à cette argumentation libérale. Il ne cherche pas à mettre en cause l’État. Il cherche à démystifier la démocratie. Il ne relie pas directement marche vers le socialisme et État car les menaces qui pèsent sur le capitalisme proviennent, selon lui, des conséquences de l’évolution économique sur les institutions et les classes qui en garantissent la permanence. Il y a ainsi, par rapport à Hayek, une double différence. D’une part Schumpeter ne raisonne pas en termes d’économie de marché, mais en termes de système capitaliste. Il s’intéresse donc moins aux problèmes d’échanges et de coordination qu’à ceux liés à la motivation de l’entrepreneur et aux conditions sociologiques et institutionnelles de la dynamique productive. Il offre, d’autre part, une approche différente de la marche vers le socialisme. Dans l’optique hayékienne, comme nous venons de le rappeler, la demande d’intervention s’accroît en conséquence des inefficacités économiques introduites par les interventions initiales. Or c’est moins la demande d’État que Schumpeter fait intervenir que la disparition des soutiens au capitalisme. La montée des critiques par exemple n’est pas une cause mais une conséquence de la réduction de ces soutiens : Schumpeter souligne en effet "[…] le degré de corrélation élevé qui existe historiquement entre le désarmement de la bourgeoisie et l’hostilité envers le régime capitaliste : tant que la position bourgeoise a été forte, l’hostilité de principe est restée très faible, bien qu’elle eût été alors beaucoup plus justifiée" (Schumpeter, 1942, [1990], p. 195 ; nous soulignons). Les menaces sur le capitalisme proviennent moins des difficultés réelles des individus que de la position relative des différentes classes sociales. S’il y a bien un processus cumulatif de désagrégation du capitalisme, comme chez Hayek, ce n’est pas un processus lié à une perte d’efficacité économique, mais un processus socio-politique lié aux transformations sociales et culturelles qui accompagnent les succès économiques du capitalisme. Ainsi l’absence d’analyse des effets négatifs de la démocratie sur le capitalisme s’explique par le caractère secondaire de cet éventuel problème au regard de l’objectif d’ensemble de Schumpeter : montrer que la dynamique économique du capitalisme ne provoquera pas sa disparition à cause de l’aggravation inéluctable des crises économiques, comme l’affirment les marxistes, mais à travers ses effets sur la structure sociale et institutionnelle.
36 Il semble cependant envisageable d’établir une relation entre la démocratie et la dégénérescence du capitalisme. Il ne s’agit pas ici d’entreprendre ce "chapitre manquant" comme l’a tenté Mitchell (1984), mais de souligner uniquement que la réflexion sur cette relation peut être amorcée à partir des fondements cognitifs de la théorie. La relation particulière entre pensée rationnelle et pensée "associative" et "affective", qui caractérise le comportement politique des citoyens, pourrait être considérée comme négative pour les institutions du capitalisme. La démocratie peut ainsi aggraver le processus enclenché par le capitalisme lui-même. La diffusion du rationalisme accéléré par le capitalisme débouche sur un développement de l’esprit critique et sur une remise en cause des autorités et des institutions précapitalistes tout d’abord, capitalistes ensuite (Schumpeter, 1942, [1990], p. 195). Cependant, comme nous l’avons vu, Schumpeter n’oppose pas rationalité et irrationalité, mais il met en évidence l’imbrication de ces deux aspects dans les processus cognitifs des individus. Les discussions rationnelles sont alors incapables de réfuter ces critiques rationalistes : "De ce que la condamnation du régime capitaliste procède d’une attitude d’esprit critique, c’est-à-dire d’une mentalité qui se refuse à toute allégeance envers les valeurs extra-capitalistes, il ne s’ensuit aucunement que des réfutations rationnelles feront impression sur les adversaires du régime. De telles ripostes peuvent déchirer l’accoutrement rationnel des assaillants, mais elles ne peuvent jamais atteindre les forces d’impulsion extra-rationnelles qui se dissimulent derrière ce camouflage. Le rationalisme capitaliste, loin de contenir ces impulsions subrationnelles ou suprarationnelles, a au contraire pour effet de les déchaîner en disloquant le frein des traditions sacrées ou semi-sacrées. Dans toute société à laquelle fait défaut la possibilité ou même la volonté de discipliner et de diriger de telles impulsions, celles-ci doivent nécessairement se révolter." (Schumpeter, 1942, [1990], p. 196)
37 Ce texte est intéressant car il approfondit et complète la relation entre les déterminants rationnels et non rationnels de la décision. Il l’approfondit en englobant la démarche rationaliste dans le cadre plus large des impulsions multiples qui déterminent le comportement. Cette démarche conserve ainsi son caractère destructeur par la mise en question permanente des institutions, tout en développant des arguments hors de portée d’une critique fondée sur la logique et l’attention aux faits. Cette critique rationaliste apparaît ainsi comme une rationalisation liée aux impulsions générées par les frustrations provoquées par le développement capitaliste. Mais ce texte complète aussi cette relation en insistant sur la fonction stabilisatrice des traditions et sur les essais de canalisation des comportements. C’est en détruisant les traditions, comme nous le dit Schumpeter, que le rationalisme permet aux impulsions extra-rationnelles de se "déchaîner".
38 Ces remarques nous semblent pouvoir être le pivot d’une réflexion sur les rapports entre démocratie et capitalisme. La démocratie ne peut être considérée ni comme un espace neutre assurant la réconciliation des intérêts divergents pour réaliser le bien commun, ni comme un espace dont le fonctionnement et les orientations sont totalement déterminés par les intérêts économiques. Le politicien, agent central de la démocratie, est effectivement plus guidé par la satisfaction d’un intérêt propre que par la recherche d’un bien commun abstrait. Schumpeter prend soin cependant de souligner que cet intérêt n’est pas uniquement un intérêt personnel et individuel, mais qu’il est aussi un intérêt "professionnel" lié à la professionnalisation du métier de politicien, un intérêt "collectif" à l’ensemble des politiciens qui empêche de les considérer comme de simples représentants de leur classe et de leur groupe d’origine (Schumpeter, 1942, [1990], p. 376)[10] [10] "Si nous sommes décidés à voir les choses telles qu’elles...
suite. Sans être indépendante des déterminants économiques, la démocratie est néanmoins dotée d’un fonctionnement autonome.
39 Ce fonctionnement semble exacerber, d’une double façon, les tendances initiées par le processus capitaliste. D’une part la démocratie sert de caisse de résonance à la critique rationaliste qui peut être exploitée par les politiciens. En faisant appel en outre à la pensée associative et affective, ces derniers utilisent des impulsions liées au ressentiment des perdants du capitalisme. Cette tendance critique, qui sape les fondements des institutions du capitalisme, est renforcée aussi bien par les échos donnés à ces positions que par l’exacerbation de ces ressorts "subrationnels". Symétriquement, d’autre part, le fonctionnement de la démocratie ne permet pas, selon Schumpeter, que les arguments favorables au capitalisme puissent se développer. Les considérations de long terme sur lesquelles une telle argumentation peut s’étayer se trouvent en contradiction avec ce qui apparaît comme une préférence pour le présent des citoyens, incapables de s’abstraire de leurs intérêts personnels immédiats. Une difficulté supplémentaire surgit de ce que "les intérêts à long terme de la société sont si profondément incrustés dans les couches supérieures de la société bourgeoise que le peuple est tout naturellement porté à les considérer comme les intérêts exclusifs de cette classe" (Schumpeter, 1942, [1990], p. 196). La démocratie, par la règle majoritaire, ne peut ainsi que dissoudre l’influence de la bourgeoisie et favoriser des considérations de court terme.
40 Deux types d’argumentation sont ici juxtaposés par Schumpeter. La conviction d’une efficacité économique du capitalisme transparaît dans sa position implicitement hostile à l’égard des critiques du capitalisme. Nous ne la discuterons cependant pas ici car nous tenterons de dégager les éléments qui pourraient être indépendants d’une telle conviction. De ce point de vue, deux éléments principaux peuvent être tirés des remarques précédentes. Le premier souligne l’autonomie de la démocratie et la nécessité d’étudier sa logique de fonctionnement propre, ce qui impose l’analyse précise de ses conditions cognitives de fonctionnement. Le second conduit à mettre l’accent sur les principes sur lesquels reposent capitalisme et démocratie. Le capitalisme tend à sélectionner les entrepreneurs les plus efficaces, il leur permet de rejoindre et de renforcer la bourgeoisie. Il repose donc sur une sélection des élites et sur une différenciation sociale. Accepter le capitalisme, c’est ainsi accepter une telle différenciation sociale. La démocratie au contraire repose sur un principe égalitaire que Schumpeter résume dans la "formule démocratique" : "Chacun doit compter pour un, personne ne doit compter pour plus d’un." (Schumpeter, 1942, [1990], p. 362) Sans doute la démocratie est-elle aussi hiérarchisée, comme l’indique le rôle clé attribué au politicien. Mais la formule démocratique signifie aussi que chaque action doit respecter le principe essentiel de ce système autonome. Ces actions auront par conséquent constamment tendance à être contraires à celles qui respecteraient le principe de base susceptible de garantir le fonctionnement du capitalisme.
3 - Les fondements collectifs de la démocratie : le retour nécessaire à l’idéologie
41 Il serait logique de passer de cette prise en compte de l’autonomie du système économique à une réflexion sur ses conditions de fonctionnement. Avec cette interrogation cependant surgit un problème nouveau. Sans doute Schumpeter s’attache-t-il à préciser les conditions d’une interaction fiable entre la démocratie, l’administration et le capitalisme. Mais le tour finalement normatif de son argumentation nous semble renvoyer à la question de la nécessaire légitimité des institutions, c’est-à-dire à la question des conditions d’acceptation des normes par les individus. Sans être systématiquement traitée, la légitimité est, comme nous le montrerons, l’objet d’une ébauche d’analyse qui se trouve dans le prolongement de l’attention apportée aux processus cognitifs. Elle montre la nécessité de revenir à l’idéologie, laquelle, après avoir été balayée sous sa forme "classique" par Schumpeter, assure pourtant le bouclage de sa théorie politique, dans la mesure où elle pose le problème des fondements collectifs des croyances individuelles et vient ainsi compléter les processus cognitifs mis en évidence précédemment.
3-1 - Les conditions de fonctionnement de la méthode démocratique : un retour au normatif ?
42 Schumpeter s’intéresse aux conditions pour que la "méthode démocratique" fonctionne "avec succès". Par "succès", il entend, comme il le précise en note, "[…] [le] cas où le processus démocratique se répète constamment sans créer de situations imposant le recours à des méthodes non démocratiques et où tous les intérêts comptant politiquement considèrent à la longue comme acceptable la façon inhérente au système démocratique de traiter les problèmes courants. Je n’entends pas dire que chaque observateur se plaçant à son point de vue personnel doive forcément approuver les résultats de la méthode démocratique" (Schumpeter, 1942, [1990], p. 382). Il s’agit ainsi de réfléchir aux conditions pour que le processus démocratique ne soit pas contradictoire au sens où son fonctionnement autonome conduirait nécessairement à des actions incompatibles avec le principe qui en définit l’identité. Ces conditions doivent permettre en outre de rendre acceptable la méthode démocratique par des intérêts qui "comptent politiquement". Cette dernière expression renvoie sans doute à la discussion sur la relativité des critères autorisant le droit de vote. Elle introduit surtout implicitement la question de la légitimité, sur laquelle nous reviendrons.
43 Les quatre conditions sur lesquelles Schumpeter met l’accent permettent de souligner soit, une nouvelle fois, l’importance des processus cognitifs, soit le rôle de la tradition. Les trois premières conditions, à savoir l’existence d’un personnel politique de qualité, la limitation du domaine des décisions politiques et la nécessité de la bureaucratie, ont en effet comme point commun de renvoyer finalement à la dimension cognitive de la démocratie. La nécessaire qualité du personnel politique – ou "l’adaptation" du "matériel humain" (Schumpeter, 1942, [1990], p. 383) – passe selon Schumpeter par l’instauration d’un processus de sélection, véritable processus de socialisation qui permet le développement d’une "strate sociale". Celle-ci intègre régulièrement de nouveaux individus et "développera leurs aptitudes politiques en leur inculquant les traditions inspirées par l’expérience et en les munissant d’un code professionnel et d’un fonds commun d’opinion" (ibid.). Tradition, code professionnel, opinions communes, soudent les hommes politiques professionnels et renforcent ainsi l’autonomie du système politique. Mais ils constituent en outre des règles et des normes qui orientent l’action et la perception des individus. Ils peuvent être considérés en effet comme des grilles à partir desquelles les individus vont interpréter les événements et déterminer l’action à entreprendre. Ils ont donc bien, outre leurs fonctions d’intégration et d’autonomisation du politique, une fonction cognitive. Même si Schumpeter, étant donné l’ampleur de son propos, ne peut approfondir tous les points évoqués, les trois termes précédents ne sont pas cités au hasard. Nous en prendrons pour preuve la façon dont il justifie la nécessité de la bureaucratie. Le gouvernement démocratique, dit-il, doit disposer "des services d’une bureaucratie bien entraînée, jouissant d’une bonne réputation et s’appuyant sur de solides traditions, douée d’un sens vigoureux du devoir et d’un esprit de corps non moins vigoureux" (Schumpeter, 1942, [1990], p. 386).
44 Tradition, sens du devoir, esprit de corps renvoient pratiquement terme à terme aux éléments utilisés pour penser la formation du personnel politique. L’objectif est en fait comparable : souligner l’autonomie des sphères d’action et la formation d’une capacité d’appréhension, d’interprétation et de traitement des problèmes. Finalement, selon Schumpeter, ces deux points sont liés pour lui permettre d’atteindre sa mission qui est en partie d’instruire et de guider les hommes politiques au gouvernement : "Pour réaliser ce résultat, elle doit être capable de développer ses propres principes et être assez indépendante pour les affirmer. Elle doit constituer un pouvoir tenant sur ses pieds par ses propres forces." (ibid.)
45 La question des limites nécessaires du domaine laissé aux décisions politiques est symptomatique du mode d’approche de Schumpeter. Nous pouvons ainsi, une nouvelle fois, comparer Schumpeter et Hayek car, dans les deux cas, c’est bien à partir d’un problème cognitif que la question des limites de l’État est posée. Chez Hayek, l’efficacité du système de prix comme système de communication et l’importance prédominante des règles d’origine spontanée justifient les limites posées à l’action de l’État. Chez Schumpeter, si la question de la connaissance n’est pas explicitement posée, elle est néanmoins présente, mais d’un tout autre point de vue : la question de la limite de la démocratie est dissociée de celle des limites de l’État. Ainsi le champ d’action de la démocratie n’est pas limité par le marché, mais par des instances publiques ou détachées de la pression électorale, que ce soit des comités d’experts ou des autorités publiques indépendantes. La complexité des problèmes et la menace liée aux préjugés des citoyens expliquent ces limitations volontaires des hommes politiques. Leurs propres limites cognitives et les effets de celles des électeurs sont à l’origine d’un tel mouvement.
46 La quatrième condition est la moins convaincante mais aussi celle qui exacerbe les limites présentes plus ou moins fortement dans l’approche de Schumpeter. Les arguments en effet deviennent de plus en plus normatifs. Ainsi un "autocontrôle démocratique" doit être respecté, ce qui signifie en particulier que les hommes politiques doivent résister à l’envie de "renverser ou d’embarrasser le gouvernement" dès qu’ils en ont la possibilité, que les opposants doivent se soumettre au "cabinet virtuel" et lui laisser la direction de l’opposition ; de même, les électeurs doivent accepter la "division du travail" et admettre que la direction politique incombe entièrement aux élus. Finalement, Schumpeter est amené à développer deux arguments contradictoires, en fonction du contexte politique. D’un côté, tant qu’il est question du jeu concurrentiel devant sélectionner les futurs dirigeants, nous sommes en présence d’individus égoïstes, intéressés et carriéristes qui n’ont aucune raison de se comporter comme des êtres moraux et dotés d’un sens aigu du bien public. D’un autre côté, une fois que le corps de l’État est intégré, alors, ces mêmes individus devraient, pour le coup, occulter leurs ambitions personnelles pour se dévouer à la cause démocratique. À l’évidence, le discours de Schumpeter devient très normatif : il soumet les comportements individuels à une même norme, celle de l’obéissance à des règles du jeu qu’il édicte lui-même. Ce faisant, il fait l’impasse sur la diversité des interprétations de ces règles. Et, finalement, il s’inscrit en contradiction avec ses propres prémisses, à savoir les processus cognitifs qu’il a posés au fondement de son analyse de la démocratie.
47 Cette normativité est significative des limites de cette démarche fonctionnelle de la démocratie que Schumpeter revendique. Elle révèle qu’il lui faut davantage intégrer cette dimension normative que la critique de la doctrine classique aurait dû définitivement écarter. Elle signale en fin de compte le traitement nécessaire de l’acceptation des normes par des individus. Elle nous introduit ainsi à la question de la légitimité. Nous allons maintenant essayer de montrer que, si Schumpeter n’a pas fourni un discours achevé sur cette question, de nombreux éléments présents dans son texte permettent de dessiner les contours d’une théorie de la légitimité qui va nous conduire à nous interroger sur le statut de la démarche même de l’auteur.
3-2 - Esquisse d’une théorie de la légitimité : le problème des croyances collectives
48 La réflexion sur la fonction de la doctrine classique est sans doute le premier élément qui peut correspondre à cette esquisse d’analyse de la légitimité. Schumpeter, en effet, après avoir soumis la doctrine classique à sa critique dévastatrice, s’interroge sur les raisons qui font qu"’une doctrine si manifestement contraire à la réalité ait survécu jusqu’à ce jour dans le cœur des hommes et dans les déclarations officielles des gouvernements" (Schumpeter, 1942, [1990], p. 349).
49 Pour le dire autrement, il s’agit ainsi de savoir comment une approche fausse d’un point de vue théorique a pu conserver une influence pratique considérable. La réponse de Schumpeter, si on veut la résumer brièvement, tient dans la présentation des raisons qui font que la doctrine classique a pu fonctionner comme idéologie. Il évoque ainsi son association avec la foi protestante ou avec les événements fondateurs de certaines nations, ou encore l’adéquation de la doctrine aux faits pour des petits pays (Schumpeter, 1942, [1990], pp. 349-354). Ces trois raisons, que nous n’analyserons pas ici, nous montrent que Schumpeter est attentif aux modalités concrètes et historiquement situées de la légitimité démocratique. Nous voyons bien, ici encore, qu’il en vient à préciser les caractéristiques des processus cognitifs, c’est-à-dire des processus mentaux qui peuvent conduire les individus à justifier des institutions sociales. Ces indications complètent donc ce que nous avons vu jusqu’à présent, puisque nous sommes passés des caractéristiques générales des processus cognitifs liées aux contraintes des systèmes capitalistes et démocratiques à leur enracinement historique et culturel dont témoigne l’importance de l’idéologie nationale et des croyances religieuses. L’idéologie constitue l’une des dimensions des processus cognitifs car elle permet de les structurer indépendamment des contraintes de l’argumentation rationnelle en leur donnant une dimension immédiatement sociale.
50 La légitimité de la démocratie apparaît ainsi liée aux limites du conflit sur les principes fondamentaux de la société : "[…] le gouvernement démocratique ne fonctionne dans des conditions optima que si l’unanimité existe entre tous les intérêts influents au point de vue de leur allégeance, non seulement envers le pays, mais encore envers les principes structurels de la société existante" (Schumpeter, 1942, [1990], p. 390). Il existe ainsi une relation entre la légitimité du capitalisme et celle de la démocratie. L’absence d’accord sur les principes de base de la société et de l’économie affecte négativement l’adhésion aux principes démocratiques. Pour cette raison, la démocratie pourrait trouver une légitimité renouvelée en régime socialiste (Schumpeter, 1942, [1990], p. 397). C’est l’un des points clés de l’argumentation de Schumpeter sur la compatibilité du socialisme et de démocratie. Mais, surtout, cet argument conduit à souligner les conditions d’une légitimité de la démocratie. Il permet en effet de mettre l’accent sur la présence de valeurs finales qui, pour Schumpeter, sont placées par les citoyens "au-dessus" de la démocratie : "Il existe des idéaux et des intérêts suprêmes que le plus ardent démocrate place au-dessus de la démocratie, et, en professant une allégeance inébranlable à ce régime, il exprime simplement sa conviction profonde que la démocratie garantira ses idéals et ses intérêts." (Schumpeter, 1942, [1990], p. 319) Il existe ainsi une tension inhérente à la légitimité démocratique, tension qu’il va falloir résoudre. D’un côté en effet l’approche qui se veut "réaliste" de la démocratie la considère comme une méthode, une procédure de sélection. De l’autre, pourtant, la légitimité suppose que la procédure atteint des résultats déterminés. Or une approche procédurale ne peut justifier un processus par des résultats que l’on suppose garantis. On comprend dès lors que Schumpeter insiste sur l’impossibilité d’une justification générale de la méthode démocratique. Ce n’est en effet que dans des circonstances historiques particulières que l’on peut associer à la procédure démocratique un résultat. L’acceptation de la démocratie est donc relative à des périodes particulières et peut être remise en cause lorsque les circonstances changent.
51 Ces éléments soulignent bien que Schumpeter est conscient de ce que la démocratie doit être dotée de légitimité. Celle-ci suppose une adhésion affective et spontanée que la rationalisation risque de détruire. La démocratie se trouve soumise aux mêmes pressions que le capitalisme : elle ne peut fonctionner avec des agents uniquement rationnels et guidés par leurs propres intérêts. Le passage suivant peut concerner aussi bien le capitalisme dans son ensemble que le système démocratique : "[…] l’activité capitaliste tend à répandre des habitudes d’esprit rationnel et à détruire ses loyalismes et ces habitudes de subordination qui sont pourtant essentielles à la gestion institutionnalisée des usines : aucun système social ne peut fonctionner s’il est exclusivement fondé sur un réseau de libres contrats conclus entre parties contractantes (légalement) égales, chacune de ces parties n’étant, par hypothèse, guidée par rien d’autre que par ses propres fins utilitaires (à court terme)" (Schumpeter, 1942, [1990], p. 437)[11] [11] "Capitalisme ne signifie pas seulement que la maîtresse...
suite. Le maintien de la cohésion du capitalisme, aussi bien que celle de la démocratie, semble bien ne pouvoir être atteint, chez Schumpeter, par la seule coordination d’individus guidés uniquement par la recherche de leur intérêt personnel. La dimension idéologique est nécessaire pour assurer le loyalisme et l’acceptation des relations de subordination par les individus. Le désenchantement opéré par la théorie schumpétérienne elle-même ne peut plus, de ce point de vue, être considéré indépendamment de ses effets sociaux. En déchirant le voile de l’idéologie, la rationalisation apportée par la démarche scientifique menace ce qui soude la démocratie. Finalement, ce paradoxe d’une théorie qui détruirait son objet d’étude signale l’inachèvement de la réflexion menée par Schumpeter et la nécessité d’approfondir l’analyse de la fonction des croyances collectives et de ces processus cognitifs individuels qui apparaissent essentiels à la compréhension des évolutions économiques et politiques.
Conclusion
52 Originale, la théorie de Schumpeter l’est à double titre. D’une part, contre une interprétation traditionnelle, son analyse économique de la vie politique ne peut être réduite à une simple esquisse du public choice. En effet, loin de se fonder sur la rationalité instrumentale et maximisatrice, elle ébauche une théorie de la décision politique qui semble exiger un concept plus large de rationalité, concept qui pourrait être proche de ce que certains ont pu désigner comme une "rationalité cognitive" (Walliser, 2000). D’autre part, bien que mettant l’accent sur une dimension subjective, l’analyse de Schumpeter ne saurait pour autant être assimilée à la tradition autrichienne, car l’aspect collectif des processus cognitifs qu’il en vient à souligner l’éloigne de la stricte approche individualiste, généralement revendiquée par les Autrichiens.
53 Cette théorie, néanmoins, se caractérise aussi par son inachèvement. Le flottement dans le vocabulaire utilisé à l’égard de la rationalité en est un exemple. La prise en compte du fonctionnement autonome du politique en est un autre. Celle-ci n’est que suggérée, alors qu’elle gagnerait à faire l’objet d’une analyse plus systématique. Enfin, l’entreprise de démystification effectuée par Schumpeter devrait normalement être complétée par une théorie de la légitimité. Une telle théorie est d’autant plus nécessaire que Schumpeter rejette, comme nous l’avons vu, la possibilité d’expliquer un ordre, qu’il soit économique ou politique, à partir des seuls comportements rationnels. Ainsi, il conviendrait d’approfondir l’analyse en développant une réflexion sur les conditions d’acceptation de la méthode démocratique et sur les conditions de pérennité des institutions démocratiques. La théorie de la démocratie de Schumpeter nous semble receler des problématiques qui, malgré un certain succès, n’ont jamais vraiment été exploitées dans ce qui fait leur originalité.
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Wood J.C. (éd.) (1991), J.A. Schumpeter, Critical Assessments, 3 vol., Londres, Routledge.
Notes
[ 1] CRIISEA, université de Picardie Jules-Verne, odile.lakomski@u-picardie.fr, stephane.longuet@u-picardie.fr
[ 2] Pour une évaluation de la pensée économique de Schumpeter et de sa contribution originale à l’analyse économique, voir O. Lakomski-Laguerre [2002].
[ 3] Nous désignerons par processus cognitifs, les processus mentaux par lesquels les individus perçoivent et interprètent les phénomènes.
[ 4] Mc Cain, par exemple, considère en parlant de Schumpeter que "nombre de ses idées suggèrent une interprétation en terme de science cognitive" (Mc Cain, 1992, p.8).
[ 5] Schumpeter regroupe, sous le terme "doctrine classique", un ensemble d’argumentations empruntées à la fois au courant utilitariste (Bentham) et à la pensée politique de Rousseau.
[ 6] Lachmann, à propos du r
le de l’imagination, reconnaît une convergence de pensée entre lui-même, Schumpeter et Shackle (Lachmann, 1986, p. 108). Sur les différentes conceptions du subjectivisme au sein de la tradition autrichienne, voir Longuet (1998).
[ 7] Comme l’ont souligné R. Aréna et A. Festré (2002, p. 650), l’un des objectifs de Schumpeter est "d’évaluer l’impact de l’existence des classes ou des groupes sociaux sur le fonctionnement de la société".
[ 8] Pour identifier ces facteurs non logiques, Schumpeter recourt à des expressions telles que la pensée "émotive", "associative" ou encore "affective". Ces termes mériteraient une classification plus rigoureuse dans le cadre d’une analyse plus systématique et plus aboutie des déterminants du comportement individuel politique.
[ 9] Nous voyons ici encore la manifestation des insuffisances théoriques dans l’argumentation de Schumpeter, que nous avons précédemment soulignées. Par exemple, les phénomènes d’influence que nous pourrions tout aussi bien qualifier de "mimétiques", et qui illustrent chez Schumpeter les processus cognitifs non rationnels, sont aujourd’hui considérés comme rationnels. Il y aurait sans doute là une piste intéressante à explorer.
[ 10] "Si nous sommes décidés à voir les choses telles qu’elles sont, il nous faut reconnaître que, dans les démocraties d’un type autre que celui de la Suisse, la politique devient inévitablement une carrière. Cette constatation conduit à son tour à reconnaître l’existence d’intérêts professionnels spécifiques chez le politicien individuel, ainsi que d’intérêts collectifs distincts, propre à la profession politique en tant que telle. Il est essentiel d’incorporer ce facteur à notre théorie, car nous trouvons le mot de mainte énigme dès lors que nous en faisons état. Nous cessons, entre autres, immédiatement de nous étonner de voir les politiciens manquer si souvent à servir les intérêts de leur classe ou des groupes auxquels ils sont personnellement affiliés." (Schumpeter, 1942, [1990], p. 376)
[ 11] "Capitalisme ne signifie pas seulement que la maîtresse de maison peut influencer la production agricole en faisant son choix entre les lentilles et les haricots ; ou que l’adolescent peut décider, à sa convenance, de travailler dans une ferme ou dans une usine ; ou que les gérants des entreprises ont voix au chapitre lorsqu’il s’agit de décider ce que l’on produira et comment on le produira : capitalisme signifie surtout un système de valeurs, une attitude à l’égard de l’existence, une civilisation – la civilisation de l’inégalité et des fortunes familiales." (Schumpeter, 1942, [1990], p. 439)
Résumé
Dans cet article, nous mettons en évidence un aspect négligé de la pensée politique de Schumpeter : la dimension cognitive. Celle-ci fonde à la fois la critique de l’idéal démocratique et la construction d’un modèle alternatif de démocratie. En s’appuyant sur un concept plus large de rationalité et en soulignant l’importance de la dimension subjective des représentations, Schumpeter est conduit à élargir les motifs de la décision et du comportement des acteurs politiques et à reconsidérer les modalités de la formation des choix publics. Néanmoins, si ces nouvelles hypothèses offrent des pistes intéressantes, la théorie politique de Schumpeter n’en demeure pas moins inachevée.
In this paper, we put forward a neglected aspect of Schumpeter’s political thought : the cognitive dimension. This one founds both the criticism of the democratic ideal and the construction of an alternative theory of democracy. Insisting on a wider concept of rationality and on the importance of the subjective dimension of individual representations, Schumpeter is led to extend the motives of the decisions and behaviours of the political agents and to reconsider the conditions under which public choices can be made. Nevertheless, if these new assumptions offer interesting perspectives, the political theory of Schumpeter remains uncompleted.
Classification JEL: B250
PLAN DE L'ARTICLE
- Introduction
- 1 - Idéal démocratique et citoyen rationnel : une critique subjectiviste
- 2 - Autonomie du politique et évolution du capitalisme : principes et enjeux d’une analyse économique de la vie politique
- 3 - Les fondements collectifs de la démocratie : le retour nécessaire à l’idéologie
- Conclusion
POUR CITER CET ARTICLE
Odile Lakomski-Laguerre et Stéphane Longuet « Une approche subjectiviste de la démocratie : l'analyse de J.A. Schumpeter », Cahiers d'économie Politique / Papers in Political Economy 2/2004 (n° 47), p. 29-52.
URL : www.cairn.info/revue-cahiers-d-economie-politique-2004-2-page-29.htm.




