Cahiers d'économie Politique / Papers in Political Economy 2006/1
Cahiers d'économie Politique / Papers in Political Economy
2006/1 (n° 50)
244 pages
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I.S.B.N. 2296012876
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Vous consultezLa théorie du rationnement du crédit a-t-elle négligé Anne Robert Jacques Turgot ?

AuteursSylvie Cieply[1] [1] Maître de conférences en Sciences Économiques, CREM UMR...
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du même auteur

Nicolas Le Pape[2] [2] Maître de conférences en Sciences économiques, CREM UMR...
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du même auteur


1 - Introduction

1

"Anne Robert Jacques Turgot, Contrôleur général des finances de Louis XVI, figure naturellement en bon rang dans le Panthéon des grands hommes d’État qui ont fait l’histoire de France. Il est beaucoup moins certain en revanche qu’il trouve tout aussi naturellement sa place dans celui des grands théoriciens qui ont fait l’Économie politique".(Ravix et Romani, 1997, p. 1)

2 On reconnaît cependant des apports notables de Turgot à la théorie des prix et à l’analyse de la formation du taux de l’intérêt (Schumpeter 1954). Il a aussi introduit une nouvelle conception de la monnaie en soulignant son rôle central sur le marché des fonds prêtables (Rothbard 1995). La contribution de cet auteur à la compréhension du fonctionnement de ce marché et à l’analyse de son influence sur l’activité économique est également significative. En effet, Turgot dénonce l’impact néfaste des réglementations, qui entravent la liberté des prix, sur l’équilibre du marché du crédit et sur l’activité économique. C’est pourquoi, l’objet de cet article est de rechercher, dans les écrits de cet auteur, l’existence d’intuitions qui préfigurent les principaux arguments qui seront développés ultérieurement par les fondateurs de la théorie du rationnement du crédit.

3 Selon cette théorie, il existe, sur le marché du crédit, une frange d’emprunteurs insatisfaits (Keynes 1930). Deux approches justifient ce constat. D’une part, la théorie du rationnement du crédit de déséquilibre explique le désajustement entre l’offre et la demande par l’existence d’une réglementation qui introduit des rigidités ou par une organisation non concurrentielle du secteur bancaire. D’autre part, la théorie du rationnement du crédit d’équilibre souligne l’existence de désajustements même lorsque les conditions d’une parfaite concurrence sont réunies en raison de causes endogènes au marché du crédit.

4 Dans cet article, nous cherchons à établir les rapprochements possibles entre les écrits de Turgot sur le prêt à intérêt et ces théories qui analysent les fondements du rationnement. En effet, Turgot, dans sa critique des lois sur l’usure, met en évidence les conséquences néfastes de l’absence de liberté dans la fixation des prix sur le marché de l’argent. Or, cette rigidité du taux de l’intérêt, qui découle de contraintes institutionnelles, constitue le facteur déterminant des phénomènes de rationnement selon les tenants de la théorie du rationnement du crédit de déséquilibre. Sur cette question, les apports de Turgot (1766, 1770) sont même antérieurs à ceux de Smith (1776), traditionnellement reconnu comme ayant le premier introduit cet argument (2). De plus, la pensée de Turgot ne renvoie pas uniquement à une analyse purement exogène des causes du rationnement. Cet auteur souligne en effet la nature spécifique de la relation de crédit et les problèmes informationnels qui lui sont rattachés. Ainsi apparaît la modernité des écrits de Turgot qui présagent certaines analyses qui seront développées, près de deux siècles plus tard, dans la théorie du rationnement du crédit d’équilibre (3).

2 - Les principes fondateurs de la théorie du rationnement du crédit de déséquilibre chez Turgot

5 La théorie du rationnement du crédit de déséquilibre inclut une grande variété de travaux[3] [3] Le développement de cette théorie est souvent associé...
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qui ont en commun de souligner l’existence de déséquilibres entre l’offre et la demande sur le marché du crédit. Trois idées force structurent cet axe de recherche[4] [4] Pour une revue de la littérature sur la théorie du rationnement...
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. Premièrement, on reconnaît, sur ce marché, la prédominance d’un ajustement par les quantités de sorte que le volume de crédit distribué exerce une influence significative sur le niveau de l’activité économique. Deuxièmement, les déséquilibres entre l’offre et la demande de crédit sont justifiés par l’existence de rigidités nominales qui pèsent sur la fixation du taux de l’intérêt. Troisièmement, ces rigidités apparaissent du fait de facteurs exogènes au marché du crédit, en particulier l’existence d’une législation sur l’usure. On retrouve ces trois arguments dans les écrits de Turgot sur le prêt à intérêt.

2.1 - L’influence du prêt à intérêt sur l’activité économique

6 Turgot souligne le rôle central de l’accumulation des capitaux dans le développement de l’activité économique. Lorsque ces capitaux sont affectés au financement de l’activité économique, ils se transforment en avances à la production[5] [5] Le rendement obtenu par le capitaliste sur les avances est...
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. Ces dernières sont non seulement absolument nécessaires pour tous les travaux que veulent engager les agents économiques mais elles permettent aussi une production agricole plus efficace.

7

"Tous les genres de travaux de la culture, de l’industrie, du commerce exigent des avances. […] Plus la culture se perfectionne et s’anime, plus les avances sont fortes".(Turgot 1766, p. 151)

8 Ces avances, qui déterminent le détour de production, constituent également un préalable à la mise en place d’une production industrielle efficace.

9

"[…] quiconque a vu l’atelier d’un tanneur, sent la nécessité absolue qu’un homme, ou même plusieurs hommes pauvres s’approvisionnent de cuirs, de chaux, de tan, d’outils, etc., fassent élever des bâtiments nécessaires pour monter une tannerie, et vivent pendant plusieurs mois jusqu’à ce que les cuirs soient vendus […] C’est lui [celui qui fournit les avances] qui attendra que la vente des cuirs lui rende non seulement toutes ses avances, mais encore un profit suffisant pour le dédommager de ce que lui aurait valu son argent s’il l’avait employé [autrement]".(Turgot 1766, pp. 156-157)

10 Un développement durable dans les domaines agricole et industriel passe alors par deux canaux[6] [6] Turgot se distingue des physiocrates dans la mesure où...
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.

11 Tout d’abord, il requiert l’essor de la classe des possesseurs de capitaux (ou capitalistes) et implique un partage des profits[7] [7] Selon Cartelier, le rôle des apporteurs de capitaux dans...
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.

12

"Puisque les capitaux sont la base indispensable de toute entreprise, […] ceux qui, avec l’industrie et l’ardeur du travail, n’ont point de capitaux ou n’en ont point assez pour les entreprises qu’ils veulent former, n’ont pas de peine à se résoudre à céder aux possesseurs de capitaux ou d’argent qui veulent leur en confier, une portion des profits qu’ils espèrent recueillir outre la rentrée de leurs avances".(Turgot 1766, p. 164)

13 Cette part des profits rétrocédée au capitaliste correspond à l’intérêt des avances.

14 Ensuite, le développement des activités agricoles et industrielles nécessite un rôle croissant du commerce qui facilite l’accès des consommateurs aux marchandises produites et permet l’écoulement d’une production toujours plus abondante.

15

"C’est l’objet de la profession des marchands, qui achètent la denrée de la main du producteur pour en faire des amas ou magasins, dans lesquels le consommateur vient se pourvoir. Par ce moyen, l’entrepreneur, assuré de la vente et de la rentrée de ses fonds, s’occupe sans inquiétude et sans relâche à de nouvelles productions".(Turgot 1766, p. 161)

16 L’influence du prêt à intérêt découle de ce rôle central du commerce dans l’activité économique. Plus précisément, comme le commerce est principalement exercé par des individus dont la richesse est limitée, l’obtention d’un volume suffisant de capitaux constitue un préalable à l’exercice de cette activité. En effet, dès qu’un commerçant a la possibilité de se passer de capitaux compte tenu d’une richesse suffisante, il est conduit à quitter son activité.

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"[…] dès qu’un homme a fait fortune par le commerce, il s’empresse de le quitter pour devenir noble. Les capitaux qu’il avait acquis sont bientôt dissipés dans la vie oisive attachée à son nouvel état, ou du moins, ils sont complètement perdus pour le commerce".(Turgot 1770a, p. 254)

18 Lorsque l’offre de prêts se révèle insuffisante, pour des raisons que nous étudierons ultérieurement, l’activité économique apparaît contrainte ce qui a des conséquences sociales importantes puisque cette situation "influe même sur la subsistance des peuples" (Turgot 1770a, p. 259).

19 Pour Turgot, cependant, la hausse du taux de l’intérêt, en rémunérant le risque encouru, permet d’éviter cette situation.

20

"Il n’y a pas sur la terre une place de commerce où les entreprises ne roulent sur l’argent emprunté […] Si l’argent emprunté pour des entreprises incertaines ne rapportait pas un intérêt plus fort que l’argent prêté sur de bonnes hypothèques, on ne prêterait jamais à des négociants".(Turgot 1770a, pp. 264-265)

2.2 - La nécessité de fixer le taux d’intérêt à son juste prix

21 Il apparaît impératif pour Turgot de laisser le taux d’intérêt se fixer librement compte tenu du risque encouru par le prêteur et de la rareté effective de l’argent sur la place financière[8] [8] Le taux d’intérêt chez Turgot se détermine par confrontation...
suite
. En vertu de ces principes, le taux d’intérêt devrait même s’établir, le plus souvent, à un niveau relativement élevé. En effet, puisque l’activité commerciale est réalisée par des hommes peu fortunés, pour les raisons précédemment évoquées, le financement par emprunt de l’activité commerciale ne concerne qu’une population d’individus pour qui l’accès au crédit est la condition permisse de l’exercice de leur fonction. Leur demande de crédit apparaît donc inélastique au taux d’intérêt. Compte tenu de cette inélasticité et du risque encouru par les prêteurs, le taux d’intérêt est en conséquence nécessairement orienté à la hausse.

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"Le peu qui s’en fait [du commerce] est donc tout entier entre les mains de gens presque sans fortune, qui sont presque toujours réduits à faire rouler leur commerce sur l’emprunt, et qui ne peuvent emprunter qu’à très gros intérêts, tant à cause de la rareté effective de l’argent, qu’à cause du peu de sûreté qu’ils peuvent offrir aux prêteurs".(Turgot 1770a, p. 254)

23 Un facteur supplémentaire introduit cette pression à la hausse du taux de l’intérêt : le rapport de force favorable aux prêteurs en raison de l’urgence ou de l’intensité du besoin auquel répond le motif de l’emprunt.

24

"On ne prête jamais qu’un superflu, et l’on emprunte souvent le nécessaire […]. Ainsi, plus le besoin qui fait emprunter est urgent, plus l’intérêt est fort".(Turgot 1770a, p. 279)

25 Au total, Turgot réhabilite l’intérêt décrié par les scolastiques en montrant que le taux de l’usure contraint l’activité économique par une offre insuffisante de capitaux d’emprunt. En ce sens, il rejoint l’une des principales conclusions de la théorie du rationnement du crédit du déséquilibre. L’existence de rigidités dans la fixation des taux d’intérêt induit un ajustement reposant sur la quantité de crédit distribuée qui altère le niveau de l’activité économique.

2.3 - La dénonciation des conséquences néfastes de l’usure

26 Dans son analyse du prêt d’argent, Turgot condamne vigoureusement la mise en place des lois contre l’usure qui introduisent des rigidités dommageables à l’activité économique. Il s’insurge ainsi contre les scolastiques qui condamnaient le prêt à intérêt en invoquant la doctrine de la stérilité de l’argent[9] [9] "[…] fausses idées des scolastiques sur la prétendue...
suite
. La justification du prêt à intérêt découle directement chez Turgot de la reconnaissance de l’influence positive des prêts sur l’activité commerciale : compte tenu de la richesse créée grâce à l’argent emprunté, l’intérêt sur l’emprunt n’est qu’une rétribution au prêteur d’une partie de cette richesse. Implicitement, pour Turgot, les arguments qui militent en faveur d’une parfaite flexibilité du prix du crédit reposent sur l’absolue nécessité de pouvoir financer les activités risquées et la volonté d’éviter de contraindre la sphère productive.

27 Sous ces conditions particulières, Turgot souligne le caractère néfaste des dispositions législatives contre l’usure. Le prêteur peut en effet être rendu coupable de négociations usuraires et peut être contraint de restituer à l’emprunteur une partie de la somme jugée indûment perçue. Ce risque peut finalement le dissuader d’octroyer de nouveaux crédits ce qui porte atteinte à l’activité économique.

28

"L’autorisation donnée à la mauvaise foi des emprunteurs a fermé toutes les bourses des prêteurs, dont la fortune se trouve d’ailleurs ébranlée par cette secousse. Aucun engagement échu ne se renouvelle ; toutes les entreprises sont arrêtées ; les fabricants sont exposés à manquer, par l’impossibilité de trouver aucun crédit pour attendre la rentrée de leurs fonds".(Turgot 1770a, p. 259)

29 Au total, Turgot souligne une des rigidités exogènes qui limitent la flexibilité à la hausse du taux de l’intérêt et qui entraînent une pénurie de capitaux.

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"Fixer par une loi le taux de l’intérêt, c’est priver de la ressource de l’emprunt quiconque ne peut offrir une sûreté proportionnée à la modicité de l’intérêt fixé par la loi ; c’est, par conséquent, rendre impossible une foule d’entreprises de commerce, qui ne peuvent se faire sans risque de capital".(Turgot, 1770a, p. 286)

31 Turgot met ici en évidence l’interaction entre la rigidité à la hausse des taux d’intérêt, l’indisponibilité du crédit et la contraction de l’activité économique. Il note en effet que, en dernière analyse, "l’observation rigoureuse de ces lois [sur l’intérêt de l’argent] serait la destruction de tout commerce" (Turgot 1770a, p. 260).

32 Les théoriciens du rationnement du crédit de déséquilibre vont s’appuyer sur l’existence du taux de l’usure pour justifier les phénomènes de rationnement sur le marché du crédit. Cet argument est mis en avant par Jaffee (1971 p. 22) comme illustration des facteurs institutionnels qui empêchent la formation d’un équilibre walrasien sur le marché du crédit. Cet auteur ne fait pas explicitement référence à Turgot. La mise en évidence des influences négatives du taux de l’usure sur l’économie, et, en particulier, la genèse d’un phénomène de rationnement du crédit lié à l’existence de ces lois, sont traditionnellement attribuées à Smith (1776) (Jaffee 1992, Jaffee, Stiglitz 1990). Ainsi, dans la revue de la littérature réalisée par Jaffee et Stiglitz (1990), qui comptent parmi les auteurs ayant le plus contribué à la théorie du rationnement du crédit, on peut lire : "The earliest references to credit rationing pertain to usury ceilings [Smith (1776)]…". Dans Jaffee (1992, p. 539), la référence à Smith est également explicite : "credit rationing was briefly discussed in the context of usury ceilings by Adam Smith (1776) and was an issue in the bullion and currency controversies of the 19th-century in England". En effet, Smith (1776) souligne le lien entre la fixation du taux d’intérêt et le niveau de l’activité économique[10] [10] "A mesure que la quantité des fonds à prêter à intérêt...
suite
. Il cherche à définir le niveau du taux de l’usure qui permet d’assurer des pratiques saines en matière de crédit. Un taux de l’usure trop élevé risque de favoriser le financement d’entrepreneurs trop risqués. A l’opposé, un taux légal trop bas peut contraindre l’activité[11] [11] "S’il [le taux de l’usure] est fixé précisément au...
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. On souligne l’antériorité de Turgot relativement à Smith sur la question de la relation s’établissant entre le taux d’intérêt et le rationnement du crédit.

33 En conclusion, nous constatons la proximité de certains arguments développés par Turgot sur le prêt d’argent avec ceux mis en exergue par la théorie du rationnement du crédit de déséquilibre. Tout d’abord, Turgot a identifié un épisode effectif de rationnement du crédit sur la place financière d’Angoulême. Ensuite et surtout, il a mis en évidence les fondements de ce phénomène qui renvoient aux entraves à la libre fixation des prix, en l’occurrence la législation sur l’usure. Il développe ainsi les mêmes arguments que ceux des auteurs qui, dans les années 1950 à 1970, ont justifié l’existence d’un désajustement entre l’offre et la demande de crédit à partir de causes purement institutionnelles. Des différences néanmoins doivent être soulignées. Pour les tenants du rationnement du crédit de déséquilibre, le marché du crédit ne peut pas fonctionner selon une logique walrasienne. En revanche, pour Turgot, sous une hypothèse de parfaite flexibilité du taux d’intérêt, une demande nette de crédit ne doit pas persister[12] [12] Cet argument rejoint l’opinion de Cazes (1970) selon laquelle...
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. L’offre et la demande de crédit s’équilibrent au taux d’intérêt courant de sorte que ce dernier assure l’équilibre du marché.

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"Il est nécessaire que l’argent y soit considéré [dans le commerce] comme une véritable marchandise dont le prix dépend de la convention et varie, comme celui de toutes les autres marchandises, à raison du rapport de l’offre à la demande. L’intérêt étant le prix de l’argent prêté, il hausse quand il y a plus d’emprunteurs et moins de prêteurs; il baisse, au contraire, quand il y a plus d’argent offert qu’il n’en est demandé à emprunter. C’est ainsi que s’établit le prix courant de l’intérêt".(Turgot 1770a, p. 265)

35 L’existence d’une frange d’emprunteurs ne pouvant pas accéder au crédit, telle qu’elle a été soulignée par Keynes (1930) dans le Traité de la Monnaie[13] [13] "The relaxation or contraction of credit by the banking...
suite
, ne ressort pas de la pensée de Turgot. Au contraire, sur un marché où le taux d’intérêt est fixé librement, Turgot note la facilité d’emprunt dont jouissent les individus.

36

"[…] quoi qu’il soit doux de trouver à emprunter, il est dur d’être obligé de rendre […]".(Turgot 1770a, p. 279)

37 En ce sens, Turgot, tout en reconnaissant le rôle actif du prêt sur le développement du commerce, conçoit le fonctionnement du marché du crédit sur un modèle identique à celui des autres marchés. Cette conception de la nature du prêt et de son prix, le taux d’intérêt, évolue de manière significative dans le Mémoire sur les Prêts d’Argent relevant ainsi l’ambivalence de la pensée de Turgot sur cette question. Turgot met en effet également en avant la liaison intrinsèque qui s’établit entre le temps et l’intérêt et le rôle fondamental de la confiance dans la relation de crédit. Il reconnaît ainsi la spécificité du prêt d’argent et introduit les prémices d’une analyse du rationnement reposant sur les caractéristiques endogènes du crédit que les tenants de la théorie du rationnement du crédit d’équilibre développent à partir des années 1970 et surtout 1980.

3 - Les prémices de la théorie du rationnement du crédit d’équilibre chez Turgot

38 L’analyse du crédit par Turgot ne se limite pas à la reconnaissance des conséquences néfastes sur l’activité économique de la législation contre l’usure. Il avance également des arguments qui s’inscrivent dans la deuxième approche qui structure la théorie du rationnement du crédit : le rationnement du crédit d’équilibre. Ces fondateurs endogénéisent les causes de ce phénomène en s’appuyant sur les avancées de la théorie de l’information et des contrats[14] [14] Pour une revue de la littérature, consultez Levratto (1988). ...
suite
. Dans ce cadre théorique, ils démontrent que le rationnement du crédit est la conséquence de la nature spécifique de la relation de crédit qui, d’une part, est entachée par les phénomènes d’antisélection et d’aléa moral et qui, d’autre part, génère des comportements opportunistes de la part des emprunteurs. Pour chacune des causes avancées par les tenants du rationnement du crédit d’équilibre, nous montrons que certains développements de Turgot sont assez proches des fondements de l’argumentaire moderne.

3.1 - La nature spécifique du crédit

39 Turgot souligne, à plusieurs reprises, la nature particulière du crédit qui s’inscrit dans le temps et renvoie à "la différence d’utilité qui se trouve à l’époque du prêt entre une somme possédée actuellement et une somme égale qu’on recevra à une époque éloignée […] Cette différence n’est-elle pas notoire, et le proverbe trivial un tiens vaut mieux que deux tu l’auras, n’est-il pas l’expression naïve de cette notoriété ?" (Turgot 1770a, p. 273).

40 La décision de prêter a en effet comme contrepartie la promesse faite par l’emprunteur d’un remboursement futur[15] [15] Turgot met en avant le rôle central de la dimension temporelle...
suite
. La prise en compte de cette dimension temporelle conduit Turgot à souligner le rôle central de la confiance dans la relation de crédit. Pour pouvoir accorder une valeur à cette promesse, le prêteur doit avoir confiance dans l’emprunteur et, plus exactement, dans sa capacité à pouvoir honorer les échéances du prêt octroyé.

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"L’argent dans le prêt n’a le même prix ni pour tous les hommes, ni dans tous les temps, parce que dans le prêt, l’argent ne se paie qu’avec une promesse et que, si l’argent de tous les acheteurs [d’autres types de marchandises] se ressemblent, les promesses de tous les emprunteurs ne se ressemblent pas".(Turgot 1770a, p. 286)

42 La valeur de la promesse de remboursement repose sur la confiance accordée par le prêteur et, pour ce dernier, une faible confiance signifie une faible valeur de cette promesse.

43 Au total, la décision d’octroi d’un prêt d’argent est donc indissociable de la confiance accordée par le prêteur à l’emprunteur. Plus exactement, l’augmentation du crédit est le signe d’une généralisation de la confiance entre les acteurs économiques.

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"[…] il est donc d’une nécessité absolue, pour entretenir la confiance et la circulation d’argent, sans laquelle il n’est point de commerce, que le prêt d’argent sans aliénation du capital […] soit autorisé dans le commerce".(Turgot 1770a, p. 265)

45 Ce caractère spécifique du marché du crédit a été évoqué par les auteurs qui ont, les premiers, tenté d’endogénéiser les causes de l’existence d’un rationnement sur le marché du crédit. Hodgman (1960, 1963) et Kane et Malkiel (1965) ont en effet souligné l’importance de la relation de clientèle rattachée à la décision d’octroi de crédit. Cette relation repose, dans leurs travaux, sur l’appréciation par le prêteur du risque et sur la confiance que ce dernier accorde à l’emprunteur. La prise en compte de la confiance introduit une source de blocage à la hausse du taux de l’intérêt[16] [16] Les mécanismes qui sous-tendent l’imparfaite flexibilité...
suite
qui peut induire un rationnement sur le marché du crédit. En effet, d’une part, le prêteur, pour des raisons relevant de la pratique des affaires ou de la morale, préfère ne pas accorder de crédit plutôt que de le distribuer à un taux jugé incorrect par rapport à la pratique bancaire (Hodgman 1960). D’autre part, il a tendance à privilégier les clients avec qui il a engagé une relation de clientèle. A l’opposé, d’autres emprunteurs potentiels ne reçoivent pas de crédit (Hodgman 1963).

46 L’influence de la confiance sur la flexibilité du taux de l’intérêt est cependant perçue de manière radicalement différente chez ces auteurs relativement à Turgot. Hodgman considère le rôle de la confiance dans la relation de crédit et écarte les arguments purement institutionnels pour justifier les rigidités à la hausse du taux de l’intérêt[17] [17] "My purpose is to provide a more general explanation for...
suite
. A l’opposé, Turgot utilise cet argument pour renforcer sa critique des lois sur l’usure qui, en s’opposant à la parfaite flexibilité à la hausse du taux de l’intérêt, contraignent l’activité économique. Une confiance plus ou moins marquée dans l’emprunteur n’est pas en effet interprétée par Turgot comme un facteur qui peut conduire à une limitation de la quantité de crédits distribués ; la confiance est, au contraire, introduite pour justifier une liberté totale dans la fixation du prix du crédit. Ainsi, si le prêteur n’a pas totalement confiance dans l’emprunteur, il est nécessaire qu’il puisse augmenter le taux de l’intérêt et l’existence de contraintes institutionnelles peut alors empêcher l’équilibre sur le marché du crédit.

47 Par ailleurs, Turgot recherche les éléments sur lesquels le prêteur peut bâtir sa confiance. Tout d’abord, il souligne le rôle des sûretés que les emprunteurs offrent aux prêteurs et qui permettent d’asseoir la confiance de ces derniers. Turgot note ainsi la relation qui s’établit entre le niveau du taux de l’intérêt et la qualité des garanties. Il met en évidence la nécessité de pouvoir fixer un taux d’intérêt élevé lorsque le prêteur traite avec "des gens presque sans fortune, […] qui ne peuvent emprunter qu’à très gros intérêts, tant à cause de la rareté effective de l’argent, qu’à cause du peu de sûretés qu’ils peuvent offrir aux prêteurs" (Turgot 1770a, p. 254). Il souligne, ensuite, le rôle de la croyance du prêteur dans les capacités entrepreneuriales de l’emprunteur (sa probité, sa capacité à faire fructifier la somme empruntée).

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" Ce crédit n’est point fondé sur les biens de ce marchand, mais sur sa probité et sur son industrie…Ainsi le gain que fait le négociant par son crédit vient uniquement de son industrie…Ce qu’il emprunte, bien loin de dépérir entre ses mains, y augmente de prix par son industrie".(Turgot 1749, Deuxième lettre à l’Abbé de Cicé in : Nys 1982, p. 22)

49 On trouve ici évoqué par Turgot le rôle actif de l’entrepreneur dont le comportement est étudié en information imparfaite par les théories contemporaines du financement.

3.2 - L’imperfection de l’information dans la relation de financement

50 L’imperfection de l’information entre les offreurs et les demandeurs de capitaux fait l’objet de toute l’attention des auteurs contemporains qui étudient les conditions du financement. L’une des avancées principales de la théorie moderne du financement est en effet la reconnaissance de l’existence des asymétries d’information et de leurs conséquences. Ces approches modernes ont été initiées par Jaffee et Russel (1976), Keeton (1979) et surtout Stiglitz et Weiss (1981). Selon ces auteurs, l’asymétrie de l’information entre prêteurs et emprunteurs conduit à un équilibre avec rationnement[18] [18] Ces rationnements sont parfaitement compatibles avec une...
suite
. Cette situation, où la variation du prix n’autorise plus la réalisation d’un équilibre, est expliquée par les phénomènes de sélection adverse et d’aléa moral.

51 De manière implicite, Turgot reconnaît que la spécificité du marché de l’argent renvoie à la difficulté de fixer le taux de l’intérêt. Cette difficulté résulte, selon Turgot, de ce que la relation prêteur/emprunteur est marquée par la présence d’une information inégalement partagée entre les acteurs de cette relation.

52

"[…] le taux de l’intérêt est bien plus difficile à fixer que le prix de toute espèce de marchandises, parce que ce taux tient à des circonstances et à des considérations plus délicates encore et plus variables, qui sont : […] surtout celle du risque ou de l’opinion du risque que le capital doit courir. Cette opinion varie d’un instant à l’autre : une alarme momentanée, l’évènement de quelques banqueroutes, des bruits de guerre, peuvent répandre une inquiétude générale, qui enchérit subitement toutes les négociations d’argent. L’opinion et la réalité du risque varient encore plus d’un homme à l’autre, et augmentent ou diminuent dans tous les degrés possibles. Il doit donc y avoir autant de variations dans le taux de l’intérêt".(Turgot 1770a, p. 286)

53 Turgot reconnaît ainsi, sur la question du prêt d’argent, à la fois l’incomplétude de l’information et l’existence d’une asymétrie dans sa répartition. Cette situation signifie, qu’à la différence du prix d’autres marchandises, le taux d’intérêt ne synthétise pas nécessairement toute l’information disponible. En effet, de nombreuses d’informations (menaces de guerre, multiplication des faillites, propagation d’un sentiment général d’inquiétude, …) l’influencent. L’information dont dispose le prêteur au moment de la fixation du taux est ainsi incomplète. Cette information n’est pas, par ailleurs, également partagée sur le marché du crédit : le prêteur fixe le taux non pas sur le risque intrinsèque et objectif de l’emprunteur mais sur l’opinion qu’il se forge sur la réalité de ce risque. On trouve ici les prémices de l’analyse keynésienne des mécanismes de formation des décisions sur les marchés financiers popularisés dans la parabole du concours de beauté[19] [19] Sur ces marchés, la décision individuelle des agents repose...
suite
.

54 Turgot identifie ainsi les difficultés informationnelles qui caractérisent la relation de crédit et souligne leurs incidences sur la fixation du taux de l’intérêt. Ce raisonnement est important puisqu’il nous semble proche de celui qui fonde le phénomène de sélection adverse, concept emprunté à la théorie de l’assurance (Arrow 1970) et à la théorie des marchés de l’occasion (Akerlof 1970), puis appliqué à la théorie du crédit par Stiglitz et Weiss (1981). Ce phénomène provient précisément de l’asymétrie de l’information entre prêteurs et emprunteurs et à l’influence significative du taux de l’intérêt sur la qualité moyenne des emprunteurs[20] [20] Les emprunteurs disposent d’une information plus précise...
suite
. L’existence de cette relation entre le prix proposé pour le prêt et la qualité des emprunteurs ne permet plus au taux d’intérêt d’ajuster parfaitement l’offre à la demande sur le marché du crédit si bien que se forment des équilibres avec rationnement.

55 Alors que Turgot apparaît avoir développé des arguments proches de ceux qui fondent l’antisélection, il ne reconnaît pas qu’une hausse du taux de l’intérêt puisse se traduire par une prise de risque croissante de l’emprunteur pouvant conduire à une perte de revenus pour le prêteur[21] [21] Ce phénomène, qui correspond à une situation d’aléa...
suite
. En effet, Turgot considère que lorsque l’emprunteur accepte de payer un taux plus élevé (en raison d’un besoin urgent de liquidités ou d’un profit attendu élevé de la somme empruntée), le prêteur tire profit de cette acceptation. Selon ce raisonnement, un taux d’intérêt élevé n’incite pas l’emprunteur à prendre plus de risque dans l’usage des fonds qu’il obtient et ce taux d’intérêt élevé constitue une source de profit plus grand à la fois pour le prêteur et pour l’emprunteur.

56

"Il est assez évident qu’un prêteur ne peut se déterminer à risquer son capital que par l’appât d’un profit plus grand, et il ne l’est pas moins que l’emprunteur ne se déterminera à payer un intérêt d’autant plus fort que ses besoins seront plus urgents, ou qu’il espérera tirer de cet argent un plus gros profit".(Turgot 1770a, p. 266)

57 Pour Turgot, le motif du prêt, c’est-à-dire l’usage de la somme empruntée, ne rétroagit pas sur le profit du prêteur.

58

"On emprunte dans toutes sortes de vues et pour toutes sortes de motifs. […] Mais tous ces motifs qui déterminent l’emprunteur sont fort indifférents au prêteur. Celui-ci n’est occupé que de deux choses, de l’intérêt qu’il recevra et de la sûreté de son capital. Il ne s’inquiète pas plus de l’usage qu’en fera l’emprunteur qu’un marchand ne s’embarrasse de l’usage que fera l’acheteur des denrées qu’il lui vend".(Turgot 1766, p. 165)

59 Turgot n’intègre pas l’existence de divergences d’intérêt (en matière d’exposition au risque) entre le prêteur et l’emprunteur, divergences qui conduisent à une élévation du profit de l’emprunteur aux dépens de celui du prêteur. En cela, il n’a pas contribué à la mise en évidence d’un aléa de moralité qui peut justifier, au même titre que l’antisélection, l’apparition de phénomènes de rationnement.

60 Turgot a, en revanche, souligné l’existence de problèmes dans le comportement de l’emprunteur qui renvoient au concept contemporain d’opportunisme.

3.3 - L’opportunisme des acteurs économiques

61 On trouve chez Turgot une analyse du comportement de l’emprunteur qui s’apparente à l’opportunisme décrit par la théorie du financement.

62 Turgot a montré, dans le cadre d’une relation de financement du type propriétaire/entrepreneur de culture, la difficulté des apporteurs de capitaux à pouvoir apprécier avec précision le bénéfice réalisé par les fermiers et la réticence de ces derniers à vouloir leur divulguer cette information.

63

"Celui-ci [le fermier] sait avec précision ce qu’il dépense et ce qu’il gagne sur son exploitation, et par conséquent ce qu’il peut céder au propriétaire sur son bénéfice […]. Mais il ne va pas en faire confidence au propriétaire, et celui-ci n’a aucun moyen de s’instruire sur ces détails avec quelque certitude. Donc dans le débat sur le prix des fermages, tout est donc à l’avantage du fermier, qui fait son offre en connaissance de cause et d’après des calculs exacts, tandis que le propriétaire ne fait sa demande qu’à l’aveugle et d’après le désir vague d’augmenter son revenu".(Turgot 1770b, pp. 323-324)

64 Cette rétention de l’information permet au fermier de bénéficier d’un prix du fermage qui est a priori inférieur à celui qui prévaudrait si le propriétaire avait une connaissance plus précise du revenu du fermier. Ce mode de raisonnement est intéressant dans la mesure où il nous semble très proche de l’argumentaire de Stephen Williamson (1986, 1987) pour qui les asymétries d’information qui entachent la relation de crédit peuvent conduire l’emprunteur à déclarer un faux résultat (opportunisme). Le prêteur ne pouvant pas évaluer avec précision le bénéfice du projet, l’emprunteur peut, pour minimiser ses remboursements, être incité à déclarer un revenu inférieur à son niveau réel. Dans ces conditions, comme des taux d’intérêt élevés conduisent l’emprunteur à opter pour ce type de comportement, la variation du prix ne permet pas d’équilibrer le marché du crédit. On trouve ici une explication endogène au rationnement du crédit.

65 Turgot relève également l’existence de manœuvres frauduleuses qui consistent pour plusieurs acteurs à "se faire des billets au profit les uns des autres, sans qu’il y eût aucune valeur réelle fournie, mais seulement un billet de pareille somme, signé de celui qui recevait le premier. Ces billets étaient successivement endossés par tous ceux qui trempaient dans cette manœuvre. Dans cet état, le porteur d’un de ces billets s’en servait, ou pour faire des paiements, ou pour emprunter de l’argent d’un banquier, ou de tout autre possesseur de capitaux ; celui qui recevait le billet, le voyant revêtu de plusieurs signatures, et n’imaginant pas que tous les signataires pussent manquer à la fois, le prenait sans difficulté. […] Par ce moyen, les auteurs de cette manœuvre avaient su se former un crédit sans aucun fonds, sur lequel ils faisaient rouler différentes entreprises de commerce." (Turgot 1770a, pp. 255-256).

66 Selon Turgot, ces manœuvres, que l’on qualifie dans la terminologie contemporaine d’effets de cavalerie, "apparaissent avoir beaucoup de connexité avec les manœuvres des dénonciateurs contre les prêteurs d’argent" (Turgot 1770a, p. 255). Ces dernières visent à tirer profit de façon abusive de la législation contre l’usure. Plus précisément, les porteurs de billets frauduleux se sont associés avec des particuliers ruinés pour menacer les prêteurs de les dénoncer à la justice comme pratiquant des taux usuraires. L’objectif était de contraindre les prêteurs de leur restituer une partie des intérêts versés. Cette manœuvre a, tout d’abord, concerné le sieur de Chenensac "qu’on dit avoir prêté de l’argent, non seulement à des négociants, mais à différents particuliers, à un taux véritablement excessif, […]" (Turgot 1770a, p. 257) puis sa famille qui, pour apaiser les accusateurs, a offert de restituer l’argent réclamé sans aucune preuve des abus réalisés et, enfin, l’ensemble des prêteurs de la place d’Angoulême. Au total, l’acharnement des dénonciateurs de pratiques usuraires[22] [22] Ces individus étaient confortés dans leurs actions par...
suite
a eu une influence particulièrement néfaste sur le crédit et le commerce.

67

"L’effet des poursuites faites sur ces accusations a dû être et a été le discrédit le plus absolu dans tout le commerce d’Angoulême. L’autorisation donnée à la mauvaise foi des emprunteurs a fermé toutes les bourses des prêteurs, dont la fortune se trouve d’ailleurs ébranlée par cette secousse. Aucun engagement échu ne se renouvelle ; toutes les entreprises sont arrêtées ; les fabrications sont exposées à manquer, par l’impossibilité de trouver aucun crédit pour attendre la rentrée de leurs fonds."(Turgot 1770a, p. 259)

68 Cette description des événements qui se sont produits sur la place d’Angoulême apparaît correspondre aux pratiques opportunistes décrites par Oliver Williamson (1985). Selon cet auteur, l’opportunisme consiste pour les agents économiques à tirer partie des failles des contrats dans lesquels ils sont engagés. L’opportunisme est ici perçu dans une acceptation large comme la recherche de l’intérêt personnel qui peut aller à l’extrême jusqu’au mensonge, au vol ou à la tricherie. Les pratiques décrites par Turgot illustrent ainsi particulièrement bien ces comportements et, en ce sens, on peut regretter l’absence de référence à Turgot dans l’analyse des comportements opportunistes.

4 - Conclusion

69 La pensée de Turgot sur la question du financement de l’activité économique nous paraît riche d’enseignements. Non seulement, elle préfigure certaines analyses qui insistent sur le rôle central de la préférence temporelle dans la fixation du prix du capital (approche autrichienne de l’intérêt et des avances à la production), mais aussi elle nous paraît utile à la compréhension de travaux expliquant les causes du rationnement du crédit (courant post-keynésien du déséquilibre et étude néo-keynésienne des relations de financement). En effet, nous avons montré que Turgot souligne des caractéristiques essentielles du marché des fonds prêtables dont certaines se rapprochent très étroitement de celles reconnues dans l’argumentaire néo-keynésien sur les imperfections de marché. Au total, il nous semble donc particulièrement difficile de rattacher Turgot à un courant particulier de la pensée contemporaine, et ce d’autant plus que certains le considèrent également comme étant l’un des précurseurs de l’École de Lausanne (Vigreux 1947). On reconnaît ici la capacité à changer et l’aspect protéiforme des apports de Turgot mis en perspective par Cazes (1970).

"[…] cet esprit change à une telle allure, et il est d’ores et déjà si protéifiorme que l’on aurait probablement pas grand mal à rattacher Turgot à l’une des nombreuses facettes de la modernité".(Cazes 1970, p. 8)

L’éclectisme de cet auteur, qui nuit très certainement à la clarté globale de son message, est cependant très utile à la compréhension des nombreuses facettes et des multiples enjeux posés par la question du financement de l’économie.

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Notes

[ 1] Maître de conférences en Sciences Économiques, CREM UMR CNRS 6211, IUP Banque-Assurance, Université de Caen, Esplanade de la Paix, 14 032 Caen cedex, tel : 02.31.56.61.91, fax : 02.31.93.61.94, E-mail : sylvie.cieply@unicaen.frRetour

[ 2] Maître de conférences en Sciences économiques, CREM UMR CNRS 6211, UFR de Sciences Économiques et de Gestion, Université de Caen, Esplanade de la Paix, 14 032 Caen cedex, tel : 02.31.56.54.26, fax : 02.31.93.61.94, E-mail : nicolas.lepape@unicaen.frRetour

[ 3] Le développement de cette théorie est souvent associé à la "doctrine des disponibilités" qui souligne l’impact des impulsions de la politique monétaire sur l’activité économique via le canal de la quantité de crédits distribués par les intermédiaires financiers. Pour une revue de la littérature sur cette théorie, le lecteur peut consulter Jaffee (1971, pp. 16-31). Les principaux auteurs ayant contribué à cette doctrine sont Roosa (1951), Scott (1957) et Lindbeck (1962).Retour

[ 4] Pour une revue de la littérature sur la théorie du rationnement du crédit de déséquilibre, le lecteur peut consulter Jaffee (1971) et Koskela (1976, 1979).Retour

[ 5] Le rendement obtenu par le capitaliste sur les avances est proportionnel au profit réalisé par le bénéficiaire de l’avance. En ce sens, les avances s’identifient à des apports en capitaux propres, distincts d’apports en capitaux d’emprunt qui rapportent un intérêt.Retour

[ 6] Turgot se distingue des physiocrates dans la mesure où il met en évidence l’utilité du développement du commerce et de l’industrie dans l’accroissement de l’activité économique d’une Nation. Voir l’article de Nys (1982).Retour

[ 7] Selon Cartelier, le rôle des apporteurs de capitaux dans la vision de Turgot serait assez proche de celui des entrepreneurs dans le circuit économique de Keynes où les décisions d’investissement déterminent le niveau de l’activité économique (cité par Bordes 1982, p. XIX)Retour

[ 8] Le taux d’intérêt chez Turgot se détermine par confrontation de l’offre à la demande sur le marché des capitaux et non sur le marché des liquidités.Retour

[ 9] "[…] fausses idées des scolastiques sur la prétendue stérilité de l’argent ; fausses conséquences qu’ils en ont tirées contre la légitimité de l’intérêt […]" (Turgot 1770a, p. 268).Retour

[ 10] "A mesure que la quantité des fonds à prêter à intérêt vient à augmenter, l’intérêt ou le prix qu’il faut payer pour l’usage du capital va nécessairement en diminuant […]. A mesure que les capitaux se multiplient dans un pays, le profit qu’on peut faire en les employant diminue nécessairement […]. En conséquence, il s’élève une concurrence entre les différents capitaux, le possesseur d’un capital faisant tous ses efforts pour s’emparer de l’emploi qui se trouve occupé par un autre. […] Il se trouve obligé, non seulement de vendre la chose sur laquelle il commerce un peu meilleur marché, mais encore, pour trouver occasion de la vendre, il est quelquefois aussi obligé de l’acheter plus cher. Le fond destiné à l’entretien du travail productif grossissant de jour en jour, la demande qu’on fait de ce travail devient aussi de jour en jour plus grande : les ouvriers trouvent aisément de l’emploi, mais les possesseurs de capitaux ont de la difficulté à trouver des ouvriers à employer. La concurrence des capitalistes fait hausser les salaires du travail et fait baisser les profits. Or, lorsque le bénéfice qu’on peut retirer de l’usage d’un capital se trouve pour ainsi dire rogné à la fois par les deux bouts ; il faut bien nécessairement que le prix qu’on peut payer pour l’usage de ce capital diminue en même temps que ce bénéfice" (Smith 1776, p. 443).Retour

[ 11] "S’il [le taux de l’usure] est fixé précisément au taux le plus bas de la place, alors tous ceux qui ne sont pas en état d’offrir les meilleures de toutes les sûretés ne peuvent plus obtenir de crédit auprès des honnêtes gens qui respectent les lois de leur pays, et ils sont obligés d’avoir recours aux usuriers. […] Il est à observer que si le taux légal doit être un peu au-dessus du taux courant de la place, il ne faut pas qu’il soit non plus trop au-dessus. Si, par exemple, en Angleterre le taux légal de l’intérêt était fixé à 8 ou 10 pour 100, la plus grande partie de l’argent qui se prêterait serait prêtée à des prodigues ou à des faiseurs de projets, la seule classe de gens qui voulût consentir à payer l’argent aussi cher. Les gens sages qui ne veulent donner pour usage qu’une partie du profit qu’ils espèrent en retirer, n’iraient pas risquer de se mettre en concurrence avec ceux-là. Ainsi une grande partie du capital du pays se trouverait, par ce moyen, enlevée aux mains les plus propres à en faire un usage profitable et avantageux, et jeté dans celles qui sont le plus disposées à la dissiper et à l’anéantir." (Smith 1776, pp. 447-448).Retour

[ 12] Cet argument rejoint l’opinion de Cazes (1970) selon laquelle Turgot aurait pressenti l’équilibre général walrasien.Retour

[ 13] "The relaxation or contraction of credit by the banking system does not operate, however, merely through a change in the rate charged to borrowers; it also functions through a change in the abundance of credit. If the supply of credit were distributed in an absolutely free competitive market, these two conditions – quantity and price – would be uniquely correlated with one another and we should not need to consider them separately. But in practice there is the contingency to be considered that the conditions of a free competitive market for bank loans are imperfectly fulfilled. […]. There is, that is to say, in Great Britain an habitual system of rationing in the attitude of banks to borrowers – the amount lent to any individual being governed not solely by the security and the rate of interest offered, but also by reference to the borrower’s purposes and his standing with the bank as a valuable or influential client" (Keynes 1930, pp. 326-327).Retour

[ 14] Pour une revue de la littérature, consultez Levratto (1988).Retour

[ 15] Turgot met en avant le rôle central de la dimension temporelle dans la fixation du taux d’intérêt, et, en ce sens, il est considéré comme un précurseur de Böhm-Bawerk (Groenewegen, 1977).Retour

[ 16] Les mécanismes qui sous-tendent l’imparfaite flexibilité des taux restent cependant largement sous-développés dans ces travaux. On démontre que le marché du crédit n’est pas soldé grâce aux seules variations du taux mais on ne clarifie pas la manière dont la confiance conduit à une imparfaite flexibilité des prix. Dans ces analyses, on substitue simplement la confiance aux facteurs institutionnels, comme le taux de l’usure, sans donner plus d’arguments pour justifier les rigidités constatées. Cependant, ces analyses ouvrent la voie à une nouvelle approche où le rationnement est défini de manière endogène et résulte de la stratégie de maximisation du profit des prêteurs.Retour

[ 17] "My purpose is to provide a more general explanation for credit rationing which does not rely upon oligopolistic market structure or legal maxima to the interest rate, which is consistent with rational behavior along the lines of economic self-interest, and which is permanent rather than temporary in its effect for so long as the general credit situation which occasions it lasts" (Hodgman 1960, p. 259)Retour

[ 18] Ces rationnements sont parfaitement compatibles avec une stratégie d’optimisation des profits du prêteur qui, du fait de la relation positive qui s’établit entre le risque de non remboursement de l’emprunteur et la hausse du taux de l’intérêt, n’utilise pas la variable prix du prêt pour permettre un ajustement de l’offre à la demande sur le marché du crédit.Retour

[ 19] Sur ces marchés, la décision individuelle des agents repose plus sur leur appréhension de l’opinion des autres agents que sur l’analyse des fondamentaux.Retour

[ 20] Les emprunteurs disposent d’une information plus précise et plus complète sur le véritable niveau de risque de leur affaire que les prêteurs. Comme les prêteurs ne peuvent pas raisonner sur des vrais niveaux de risque mais, au mieux, sur des classes de risque, le processus de sélection des emprunteurs est entaché par cette incomplétude de l’information. Le taux d’intérêt proposé par les prêteurs repose sur une évaluation du risque moyen des emprunteurs à l’intérieur d’une classe de risque donnée de sorte que seuls les emprunteurs plus risqués que la moyenne au sein de chaque classe de risque acceptent de rester sur le marché du crédit.Retour

[ 21] Ce phénomène, qui correspond à une situation d’aléa de moralité, a été mis en lumière par Stiglitz et Weiss (1981). Ils ont démontré que la hausse du prix du crédit peut paradoxalement générer un moindre profit pour le prêteur. L’emprunteur réagit à une hausse du taux de l’intérêt en affectant la somme empruntée à des projets dont le niveau de risque est supérieur à celui souhaité par le prêteur. Ce risque plus élevé diminue finalement les chances de remboursement du prêteur. Ainsi, si les prêteurs décident d’une augmentation du taux de l’intérêt pour résorber un excès de demande nette sur le marché du crédit, la hausse du risque qui en découle dégrade les profits des prêteurs. Dans ces conditions, les prêteurs ont à nouveau intérêt à ne pas tenter d’apurer la demande nette résiduelle de crédit via la hausse de son prix. On trouve ici une nouvelle justification au phénomène de rationnement du crédit.Retour

[ 22] Ces individus étaient confortés dans leurs actions par le procureur qui les accompagnait dans leurs revendications et dans le partage des fonds acquis : "Le procureur T… les accompagnait et l’on ne manquait pas de stipuler sa part du butin" (Turgot 1770a, p. 257).Retour

Résumé

Cet article établit des rapprochements entre l’analyse par Turgot du marché du prêt d’argent et la théorie du rationnement du crédit. Turgot, dans sa critique des lois sur l’usure, a souligné les conséquences néfastes des rigidités nominales sur le marché du crédit, argument central de la théorie du rationnement du crédit de déséquilibre. Sur cette question, apparaît l’antériorité de l’apport de Turgot relativement à Smith qui est pourtant reconnu comme ayant le premier introduit cet argumentaire. La modernité de Turgot est également mise en exergue puisqu’il prend en compte des causes endogènes au marché du crédit pour expliquer les rationnements.



This article deals with the contribution of Turgot to Credit Rationing Theory. By criticising usury laws, Turgot showed the negative influences of external rigidities on the credit market. Given that this argument is at the core of Desequilibrium Credit Rationing Theory, we underline the founding contribution of Turgot. Furthermore, we show that Turgot’s analysis came before that of Smith, who is traditionally mentioned as the instigator of Credit Rationing Theory. Turgot’s thought is modern too as he showed endogenous causes to credit rationing.
Classification JEL : B100, B300, D450, E510

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POUR CITER CET ARTICLE

Sylvie Cieply et Nicolas Le Pape « La théorie du rationnement du crédit a-t-elle négligé Anne Robert Jacques Turgot ? », Cahiers d'économie Politique / Papers in Political Economy 1/2006 (n° 50), p. 103-121.
URL :
www.cairn.info/revue-cahiers-d-economie-politique-2006-1-page-103.htm.