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| Cahiers d'études africaines 2006/4 (n° 184) | 17 € |
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BORNAND, Sandra. — Le discours du griot généalogiste chez les Zarma du Niger. Paris, Karthala, 2005, 458 p.
Sandra Bornand a recueilli, au fil de nombreux séjours dans l'ouest du Niger, pays de langue zarma, un très remarquable corpus de « traditions orales », au sens le plus large : déclamations de griots, généalogies, récits épiques, contes, proverbes chantés, louanges, etc. La plus grande partie de ce corpus a pour auteur un jasare (maître-griot) zarma, Djéliba Badjé, de grande réputation locale, avec lequel elle a noué une longue et fertile collaboration.
2 Un certain nombre de « textes oraux » issus de ce corpus figurent dans un cédérom joint à l'ouvrage. Autrement dit, le cédérom propose des récits et louanges transcrits en zarma, leurs traductions françaises, un appareil de notes critiques, ainsi qu'une partie des enregistrements originaux à écouter (et, pour qui comprend le zarma, à savourer). On a affaire là au cœur même du travail au long cours de Sandra Bornand, et on doit souhaiter que le reste du corpus soit bientôt mis lui aussi à la disposition des spécialistes.
3 Il s'agit en effet d'une entreprise exceptionnelle, relevant de ce qu'on a parfois appelé l'« ethnographie de sauvetage » : Djéliba Badjé est en effet sans doute le dernier des grands maîtres-griots zarma. Aucun de ses nombreux enfants ne va en effet lui succéder (comme cela aurait été le cas une ou deux générations auparavant), les « écoles de griots au coin du feu » ont disparu dans tout le pays, et les quelques maîtres-griots qui déclament encore semblent être les derniers du genre. Les temps changent : multiplication des griots-quémandeurs dépourvus de ce savoir généalogique, musical, linguistique et historique accumulé patiemment par les maîtres-griots d'antan, évolution des mœurs et quête de l'argent facile, concurrence de l'école, pression d'un islam de plus en plus intolérant...
4 La forme choisie (cédérom) est sans doute appropriée à la sauvegarde érudite d'un tel corpus, en permettant un accès à la fois multidimensionnel (texte, image, son) et peu coûteux. Mais je regrette pour ma part que la conséquence en soit la disparition (sur exigence de l'éditeur) de tout texte oral zarma du livre lui-même. Ceci est paradoxal dans la mesure où cet ouvrage est consacré pour une grande part à l'analyse de textes... qui en sont d'une certaine façon absents (il faut en effet obligatoirement se reporter au cédérom pour en prendre connaissance).
5 Ce livre n'en est pas moins particulièrement riche. Sa structure foisonnante nous emmène dans de nombreuses directions, relevant de genres et de focales assez différents. On y trouve ainsi des « états de la question » de bonne facture, synthétiques certes mais qui seront fort utiles au non-spécialiste, tant sur la « littérature orale » et l'ethnolinguistique africaniste, que sur le Niger ou les Songhay-Zarma. Quant au bilan des travaux sur la langue et la culture zarma depuis un siècle, il n'est pas loin d'être exhaustif (on trouvera par exemple la liste de tous les textes oraux songhay-zarma enregistrés et transcrits, au moins au Niger) et il comble incontestablement un vide. On débouche ensuite sur des analyses plus personnelles de l'auteure à propos du rôle et du pouvoir de la parole dans la société traditionnelle zarma, de la notion complexe de « lakkal » (entre intelligence, savoir-vivre, et maîtrise des codes sociaux) déjà étudiée par Diouldé Laya, ou des genres discursifs locaux (les quelques pages sur la mémoire sont, en revanche, décevantes). Le parcours se poursuit (chapitres 7 et 8, mais aussi chapitre 14) avec des descriptions particulièrement convaincantes consacrées aux divers types de griots songhay-zarma, à la spécificité des maîtres-griots, à l'ambigu ïté de leur statut social (entre esclaves et hommes libres), aux rapports particuliers qu'ils entretiennent avec l'aristocratie locale, au mode de transmission de leurs savoirs, à leurs stratégies professionnelles et performatives. C'est là, incontestablement, la partie la plus achevée et la plus originale de l'ouvrage, où Sandra Bornand fait œuvre d'anthropologue confirmée, apportant des connaissances nouvelles et précieuses. Enfin, la troisième partie est toute entière consacrée à de longues analyses ethnolinguistiques, de facture classique, portant sur les textes oraux du cédérom. De tels commentaires érudits ne sont certes pas faciles à suivre pour le non-spécialiste, mais ils relèvent d'un genre qui a ses titres de noblesse et qui est ici maîtrisé.
6 Cet ouvrage est parfois à lire d'un trait, parfois à consulter (à cet égard, on déplorera l'absence d'un index). Il doit en tout cas figurer dans la bibliothèque de quiconque s'intéresse aux cultures nigériennes. Et l'auteure a suscité désormais une attente : nous espérons en effet qu'elle nous permettra bientôt d'avoir accès à l'ensemble de ce trésor qu'elle a accumulé, et dont elle ne nous a donné ici que quelques pépites. Les textes oraux zarma constituent en effet un patrimoine précieux et menacé dont Sandra Bornand est devenue, à divers égards, dépositaire.
7 Jean-Pierre OLIVIER DE SARDAN
8 DE CLIPPEL, Catherine, COLLEYN, Jean-Paul & DIAWARA, Manthia. — Mali kow. La voie malienne. DVD, Catherine De Clippel, 2005.
9 Réalisé par Catherine De Clippel, Jean-Paul Colleyn et Manthia Diawara, le DVD Mali kow, la voie malienne, fait suite à l'exposition du même nom coproduite par le Parc de la Villette et le Museum naturel de Lyon. Présenter les « choses » et les « dires » du Mali constituait une vaste tâche qui se serait certainement avérée illusoire si les auteurs s'étaient fixés pour objectif de tendre à l'exhaustivité. La polysémie du mot « ko » (« chose/dire ») selon sa prononciation se conjugue à une panoplie de nuances internes à chaque registre. Kow, ce sont d'un côté les choses, mais aussi les actes, les affaires ou les préoccupations. Ce sont d'un autre côté les dires, les mots ou les propos. Bref, tout ou presque peut s'inscrire dans ce thème, et la force de ce DVD est de ne pas en construire une version figée et réductrice, mais d'offrir un échantillon d'angle de vues qui sont autant de portes d'entrée dans la voie malienne, touchant à son rapport au passé comme à ses évolutions, ses syncrétismes et son dynamisme. Huit thèmes sont ainsi proposés (Bamako, le Mande, le passé présent, la Bamanaya, Bamanaya et Islam, les fameux Dogon, la charnière du désert, la diaspora), tous scindés en une partie textes (présentés sur fonds de photographies de haute qualité esthétique) et une partie films mêlant scènes de vie et extraits de dialogues. Textes et films sont complémentaires mais dissociables, et ce choix de présentation rend aux images et aux sons naturels la force de leur expression. Les textes, quant à eux, sont relativement courts, et constituent à l'image de l'ensemble des entrées thématiques plus qu'une présentation exhaustive des sujets. Les huit petits films présentent tour à tour un Mali de la brousse, de la ville ou de l'extérieur. Du poids du passé (le Mande, la Bamanaya) aux incertitudes de la vie contemporaine (démocratie, tourisme...), chacun (journaliste, chercheur, politicien, agriculteur, membre de grins...) livre sa propre vision du Mali, et l'ensemble parvient à restituer une part de l'hétérogénéité et des paradoxes du pays. Cette pluralité de voies thématiques et de voix sociales évite toute cristallisation de l'image d'un pays trop souvent enfermé dans sa version passéiste de haut lieu des traditions ouest-africaines. Les « fameux Dogons » sont ici démystifiés à la lumière de leur rapport au tourisme, tout comme la fameuse démocratie regorge de doutes et d'hésitations dans les propos des Maliens interviewés. L'un d'entre eux décrit même le système hiérarchique des castes comme un ensemble de passerelles possibles. Le dynamisme et la vitalité des cultures maliennes transparaît ainsi en filigrane dans les thèmes évoqués, le tout à travers une réelle maîtrise esthétique des images, particulièrement frappante dans le contexte urbain. Au fil de leur déroulement, la caméra nous promène dans les strates historiques, géographiques et socioculturelles de ce pays aux multiples facettes. Mais ici le regard n'est jamais voyeur ou inquisiteur (ni les images ni les mots ne cherchent par exemple à percer les secrets de la Bamanaya), encore moins misérabiliste. Mieux, en l'absence de commentaire off et devant la diversité des voix exprimées, le regard des réalisateurs ne s'impose jamais. C'est sans doute la force de ce DVD que d'offrir une palette forcément incomplète des réalités maliennes, en laissant au spectateur la possibilité de combiner ou non texte et film et d'organiser les séquences selon sa propre chronologie. Chacun peut dès lors se fabriquer son propre bout de Mali en fonction de ses affinités avec les thèmes, les films ou les textes. Cette manière d'éviter toute injonction dans la présentation filmique décevra sans doute le spectateur qui attendrait une présentation anthropologique classique, générale et didactique du pays. Elle plaira d'avantage à celui qui connaît le Mali, ou à celui qui saura en pressentir l'hétérogénéité. Quoi qu'il en soit, les auteurs parviennent avec finesse à restituer la polysémie de la voie malienne, et leur mérite est sans doute d'avoir su emprunter modestement quelques-uns de ses sentiers sans jamais les réifier.
10 Anne DOQUET
GOIRAND, Camille (dir.). — Lusotopie 2003 : Violence et contrôle de la violence au Brésil, en Afrique et à Goa. Paris, Karthala, 2004, 562 p.
11 On ne peut que se réjouir de cette initiative éditoriale qui, depuis désormais une décennie, consacre une revue pluridisciplinaire aux sociétés d'influence historique lusitaine. Si le critère de découpage peut paraître peu novateur, il convient de souligner que Lusotopie a le mérite de réunir et faire circuler des travaux sur des pays plutôt négligés, hormis le Brésil, par les sciences sociales francophones. L'acceptation de textes en français, portugais, anglais et même espagnol, facilite la diversification des auteurs et élargit le potentiel de lecteurs. De plus, les articles sont disponibles en ligne dès la sortie du numéro suivant.
12 Ce volume, comme les autres, est dédié à une thématique fédératrice dans un propos comparatiste spécifique à l'aire dite lusophone qui se prête, évidemment, aux comparaisons avec les recherches menées ailleurs. Coordonné par Camille Goirand, le dossier de 2003 examine les caractéristiques des pratiques sociales violentes, s'interroge sur leurs causes historiques ainsi que sur les changements des normes sociales provoqués par la dissémination de la violence et, enfin, questionne l'efficacité des politiques de sécurité publique.
13 Pour ce qui est des anciennes colonies portugaises d'Afrique, Joo Paulo Borges Coelho (« Da violência colonial ordenada à ordem pós-colonial violenta » : 175-193) défend la thèse selon laquelle la mise en ordre violente d'une société tient à son degré de militarisation. Ainsi, le « potentiel de violence » cumulé pendant les guerres coloniales a trouvé un terrain favorable dans « l'africanisation » des conflits avant même les indépendances, c'est-à-dire dans les luttes intestines au sein des mouvements anticolonialistes. Deux autres facteurs liés au premier ont contribué à la transformation des guerres de libération en guerres civiles : d'une part, l'implication des pays limitrophes dans les conflits armés dans le cadre de la guerre froide et, d'autre part, l'autoritarisme du parti unique pour imposer son propre modèle d'État postcolonial aux opposants nationaux. C'est pourquoi l'argument usuel des tensions sociales suscitées par la réinsertion des Africains ayant combattu dans les rangs de l'armée coloniale ne saurait expliquer la continuité du dispositif de militarisation de la société post-indépendance.
14 Inge Brinkman (« War and Identity in Angola » : 195-221) analyse les transformations des catégories identitaires dans un contexte de guerre civile à partir des populations déplacées du nord et du sud-est de l'Angola. Elle montre comment, en deçà de l'hétérogénéité des trajectoires individuelles, dans le premier cas les assignations identitaires s'agencent autour des dichotomies Luandais=Angola versus Bakongo=Za ïre superposant ainsi local et national. Dans l'autre cas, les identités s'organisent en opposant ville et brousse, chaque terme étant respectivement associé au MPLA, le parti-État, et à l'UNITA, son adversaire armé, et cela en dépit des appartenances politiques réelles.
15 Gerhard Seibert (« The Bloodless Coup of July 16 in So Tomé e Príncipe » : 245-260) décrit le déroulement d'une tentative de coup d'État menée en 2003 dans l'archipel par des militaires aidés par des civils appartenant à un minuscule parti. Leur objectif était de dénoncer les conditions de vie misérables de la population face à l'insouciance des gouvernants corrompus, et de réclamer plus de transparence et une répartition plus juste de la rente. Si, à l'instar du soulèvement militaire de 1995, le but n'était pas la prise de pouvoir, il aurait été profitable de discuter la pertinence de la qualification « coup d'État » donnée à ces événements et ainsi saisir le rôle des rapports de force dans la vie politique insulaire. Mais, selon Seibert, les véritables instigateurs sont les civils qui, déjà impliqués dans la tentative du coup d'État de 1988 et ex-mercenaires sur le continent africain, étaient mus par des revendications « corporatistes » à l'instar de celles des militaires de 1995. Cette lecture, d'une part confond motivations initiales et avantages promis lors des accords, et d'autre part, minimise l'accentuation des crises politiques et des tensions sociales à l'aune des transformations en cours.
16 L'article hors dossier « Business and Politics in So Tomé e Príncipe : From Cocoa Monoculture to Petro-State » (Frynas, Wood & Soares de Oliveira : 33-58) expose, de façon complémentaire, les tortueux chemins empruntés par l'élite politique santoméenne dans la négociation des droits d'exploitation pétrolière, dont une bonne partie des bénéfices profiteront à une obscure compagnie (enregistrée aux États-Unis) désormais dirigée par un homme d'affaires nigérien proche du président Obasanjo. L'existence d'une aire d'exploitation commune aux deux pays explique donc l'empressement de ce dernier pour restaurer le statu quo à So Tomé e Príncipe lors de la crise de juillet 2003.
17 Dans « "The traditional lion is dead" : The Ambivalent Presence of Tradition and the Relation Between Politics and Violence in Mozambique » (263-281), Bjorn Enge Bertelsen s'intéresse à la construction discursive par les deux principaux partis mozambicains, Frelimo et Renamo, d'une continuité symbolique avec le pouvoir « traditionnel », et montre comment, de façon ambiguë, les pratiques violentes du passé participent de leur légitimation actuelle, intégrant par là les niveaux local, régional et national.
18 Enfin, Jordane Bertrand, à travers « Le cas Cardoso au Mozambique. La violence et la corruption en procès » (453-463) illustre comment le procès aux assassins d'un journaliste qui menait une enquête sur les tramages d'un énorme détournement de fonds lors de la privatisation de la principale banque du pays, a incarné les aspirations démocratiques de la société civile. Si la seule lourde condamnation des sicaires ne résout pas les questions d'impunité des réseaux mafieux qui opèrent en connivence avec des autorités politiques complaisantes, ce procès a au moins été l'occasion pour les moyens de communication de revendiquer une réelle liberté d'information et, pour une partie de la magistrature, d'afficher son autonomie vis-à-vis du pouvoir politique.
19 Soulignons dans la rubrique Mélanges, la réflexion de José Pimentel Teixeira (« Ma-Tuga no mato. Imagens sobre os portugueses em discursos rurais moçambicanos » : 91-112) sur les représentations véhiculées par le terme Ma-Tuga, appellation autrefois réservée aux colons portugais qui, en milieu rural, désigne également les membres de l'élite politique et économique d'origine urbaine, c'est-à-dire ceux qui occupent les positions des Blancs. La mémoire de la domination coloniale acquiert ainsi une portée critique des structures d'encadrement étatique de la société actuelle.
20 L'article de Juliana Santil « Hôtel XXI » (153-162) traite de l'absence de rencontre entre les Brésiliens et les petits commerçants africains lusophones, surtout angolais et capverdiens, qui vont s'approvisionner à So Paulo. Les représentations réciproques sont biaisées par des « interférences coloniales », véritable legs d'un discours lusotropicaliste construit davantage sur les sentiments de supériorité/infériorité que sur une supposée affinité culturelle. Ainsi, les clichés sur le « Brésil-violence » des Africains, auxquels les Brésiliens opposent ceux sur l'Afrique des guerres ethniques et de la pauvreté, coexistent avec l'image du « Brésil-puissance » qui remplace la colonialité portugaise.
21 Dans un registre plus historique, Liazzat J. K. Bonate (« The Ascendance of Angoche : The Politics of Kinship and Territory in Nineteenth Century Northern Mozambique » : 155-142) affirme que l'expansion d'une puissance régionale formée par l'archipel d'Angoche et l'actuelle province de Nampula reposait moins sur sa situation géographique et son implication dans le trafic négrier que sur la capacité des respectives élites à tisser un réseau d'allégeances sur la double logique de la proximité territoriale et de la parenté. La politique portugaise d'occupation effective n'ayant pas été homogène, les rapports d'Angoche avec les anciens commerçants portugais n'étaient pas organisés par le simple principe de résistance à la conquête, mais par une multiplicité d'interactions et de médiations entre les divers acteurs. Ce n'est qu'en 1910 que la région fut militairement soumise à la mise en ordre coloniale avec l'appui des petits chefs locaux, tandis que les dirigeants principaux furent tués ou déportés.
22 Pour sa part, Mia Couto (« A economia e a fronteira da cultura » : 143-151) incite les Mozambicains à décoloniser leur pensée, à abandonner les postures de victimisation et les registres d'analyse du catéchisme économiciste des bailleurs internationaux pour assumer pleinement la responsabilité historique de construire une alternative singulière, adaptée à la réalité du pays, sans pour autant tomber dans les travers du relativisme culturel. Invitation à être soi-même, que l'on peut étendre aux autres pays africains.
23 Elisabetta MAINO
JOLLY, Éric. — Boire avec esprit. Bière de mil et société dogon. Nanterre, Société d'Ethnologie, 2004, 499 p.
24 Systématiquement citée dans les travaux de la dernière décennie consacrés aux Dogon, la recherche d'Éric Jolly sur la bière de mil voit enfin le jour, dans une version de sa thèse remaniée et enrichie d'une importante réflexion sur l'individu dogon. La publication de Boire avec esprit devrait ainsi réjouir plus d'un chercheur, quelle que soit son école. Ne s'inscrivant ni dans la continuité de l'équipe griaulienne qui a focalisé toute son attention sur la cosmogonie, ni du côté des pourfendeurs de ce pilier de l'ethnologie africaniste française, Éric Jolly détient une place spécifique au sein de l'anthropologie de cette société sur-ethnologisée. Son originalité découle en premier lieu de l'option qu'il prit dès le début de ses travaux d'enquêter dans une zone différente de celles de la plupart de ses compatriotes (si l'on excepte les travaux de J. Bouju ou ceux, plus récents, de G. Holder). Mais c'est sans doute la minutie de son travail ethnographique qui a valu à l'auteur le succès de sa thèse trop longtemps non publiée. Combinant une réelle expérience du terrain dogon sur la longue durée à une maîtrise de la langue que beaucoup peuvent lui envier, l'auteur est venu combler une lacune fondamentale de la littérature sur les Dogon : le manque de données ethnographiques, qui remontait quasiment aux années 1940. L'ouvrage de Denise Paulme, Organisation sociale des Dogon (1940), constitue en effet la base de données majeure des travaux contemporains. C'est un des mérites essentiels de Boire avec esprit que de renouveler ces données aujourd'hui.
25 Mais au-delà de ses indéniables qualités d'ethnographe, c'est la démarche anthropologique de l'auteur qui fait la force de son travail. À partir d'un élément concret, la bière de mil, l'ouvrage nous promène dans les sphères contemporaines de la vie sociale, économique, religieuse et politique des Dogon, édifiant au passage une somme de données inédites sur la société.
26 Si la lecture de la « présentation générale » de la société élaborée en première partie peut laisser craindre un modèle monographique à tiroirs, le reste de l'ouvrage montre qu'il n'en est rien. Émaillé de nombreux extraits tirés tantôt de la tradition orale, tantôt d'entretiens, le texte déjoue les pièges de l'extrapolation par un recours permanent aux faits et aux paroles vécues. Dans le même temps, il parvient à dessiner l'évolution de la société en explorant les multiples dimensions de la bière — définie comme « fait social transversal » — et par là même, les recoins de la vie quotidienne. Tout en montrant comment la bière crée de la continuité en inscrivant l'homme, le mil, les rituels et les villages dans un système circulaire, l'auteur décrit une pluralité de manières de boire, qui sont autant de stratégies sociales, religieuses ou politiques. La variation des modes de consommation éclaire par exemple les évolutions du christianisme et de l'islam, religions au mieux évoquées sinon ignorées dans les textes concernant les Dogon. L'étude du rapport à la boisson traverse aussi les hiérarchies sociales, et l'on découvre aussi bien les stratégies des plus jeunes, avec l'introduction de nouveaux modes d'alcoolisation, que les initiatives féminines masquées derrière la fabrication et la consommation. É. Jolly nous convie ainsi à un va-et-vient constant entre pratiques collectives et expériences personnelles, les multiples anecdotes relatées éclairant toutes sortes de bricolages identitaires dont d'importants processus de singularisation. Bref, on a ici affaire à des sujets dogons, dont les expressions verbales et comportementales sont pour une fois analysées dans le contexte social et non plus dans un cadre mythique sur-interprété. Mais s'il refuse d'emblée de s'inscrire dans ce cadre analytique classique, l'auteur ne fait pas pour autant fi de la littérature orale, dans laquelle il puise de nombreux textes en lien avec les réalités concrètement observées. L'option qu'il choisit d'éclairer l'organisation sociale par la littérature orale constitue une exception dans les écrits consacrés aux Dogon qui ont systématiquement utilisé les représentations comme sources d'explications de réalités jamais observées. Sans rejeter en bloc les écrits antérieurs qu'il cite abondamment pour en confirmer ou en infirmer la validité selon les cas, Éric Jolly a choisi un angle d'appréhension qui lui permet à la fois d'exploiter la littérature ethnologique et de s'en démarquer.
27 De même, l'auteur est parvenu à contourner les pièges d'un fonctionnalisme abusif, en ne cherchant nullement à circonscrire « le » rôle de la bière dans la société, mais préférant en suivre les cheminements, même les plus sinueux. Et c'est au long de ce parcours qu'il met à mal quelques clichés devenus, faute de terrain, des évidences anthropologiques décalées d'avec la réalité. L'opposition binaire aînés/cadets prend par exemple ici une forme triangulaire, tout comme l'assimilation du surplus céréalier au gaspillage perd son sens. En démontant ces évidences, les pistes de recherche ouvertes ici (notamment les processus d'individualisation en contexte villageois, domaine que les anthropologues réservent habituellement à la ville) dépassent le cadre dogon pour s'étendre à des problématiques africanistes contemporaines. On peut juste déplorer dans cet ouvrage une tendance à minimiser, sinon à ignorer, les enjeux du tourisme et de la patrimonialisation dans un village situé entre les deux zones les plus touristiques de la région et au cœur de la zone classée de l'Unesco. Il serait en effet étonnant que les habitants de Konsogu ne se sentent nullement concernés, ou n'activent aucune stratégie pour s'emparer de ces phénomènes.
28 Reste qu'après un trop long voyage dans l'univers des mythes, les Dogon de l'ethnologie remettent enfin les pieds sur terre, dans une société où les marques de l'individualité sont possibles. L'extrême mythification de la culture dogon fut certes remise en question ces dernières années, mais les données relatives à l'organisation sociale faisaient toujours largement défaut. Il était par conséquent grand temps que l'anthropologie des Dogon bénéficie d'un nouveau support pour sortir du débat pro ou anti-griaulien dans lequel elle avait tendance à s'enfermer. Sommes toutes, l'objectif que s'était fixé l'auteur, « restituer la diversité et le dynamisme de la société dogon », nous semble atteint.
29 Anne DOQUET
MADDOX, G. H. & GIBLIN, James. L. (eds.). — In Search of a Nation. Histories of Authority & Dissidence in Tanzania. Oxford, James Currey Ltd, 2005, 337 p.
30 Dedicated to the memory of the well-known historian of East Africa, Prof. Isaria N. Kimambo, the present volume regroups essays that pay a tribute to his work[1] [1] I. N. KIMAMBO, A Political History of the Pare of Tanzania,...
suite. Focusing on past configurations of power/knowledge relations to propose insights on the construction of political authority in Tanzania, these essays follow in Kimambo's footsteps in that they analyse the issue of power as a multifaceted phenomenon inserted in settings of various scales. The main objective of the book is to place pre- and post-independence nationalism in the light of local and national histories of authority and dissidence. Drawing on pre-colonial political organisations, it emphasises the role of debates and contests in the formation of colonial and national state to question totalising approaches of colonialism and nationalism.
31 Part I of the volume contains two essays about pre-colonial political structures describing two particular configurations of power/knowledge relations. In his essay on the Usambara Mountains in the nineteenth century, Steven Feierman presents rituals which followed the death of Shambaa kings and the enthronisation of their successors. The contribution focuses on the opposition between the reality of the production of these rituals and its description by academic history. Indeed, Shambaa rituals were divided into many localised rites effectuated by different heads of clans over several days. The whole process required the mobilisation of separate sets of knowledge that were not connected to each other. Contrary to this reality in which knowledge is not held collectively but "socially composed", as Feierman puts it, academic history as a discipline is concerned with the re-presentation of a synthetic version of the rituals as a whole, whose different parts are described in a linear and necessary process. According to the author, the opposition between social reality and historical reconstruction highlights the existence of a local configuration of power in which knowledge is regarded as a powerful tool and therefore needs to be controlled through its segmentation. The second contributor, Edward Alpers, focuses on the pre-colonial history of the Uluguru Mountains and more specifically on the political career of a Luguru chief, Kingalu mwana Shaha. The author shows how this chief managed to maintain power in a period when the expansion of trade from Zanzibar had a strong impact on the political structures of the coastal hinterland. Indeed, Kingalu derived his legitimacy from both his power as a rainmaker and his coastal and Muslim identity. Both essays show how pre-colonial political forms of power gained "legitimacy by synthesizing knowledge drawn form different sources"[2] [2] "Introduction" by MADDOX & GIBLIN, p. 3. ...
suite, the first one by the required co-operation of different segments of a political group, the second by the combination of local and regional signs of authority.
32 The question of resistance to authority in the colonial period constitutes the central theme of part II. It is composed of essays focusing on the discrepancy between colonial attempts to control the production and the deployment of knowledge and the manipulation of political narratives by African political actors. In the first essay, Ralph A. Austen discusses the creation of colonial boundaries in the East African territories and its subsequent impact in the fostering of African nationalism. Departing from a majority of approaches on the issue of African borders, the author proposes to analyze violent movements that occurred within the enclave of the Kagera Salient (a piece of land situated in the east shores of Lake Victoria and divided between Uganda and Tanzania in the late 1880s) in their relation to pre-colonial territorial organisation and its difficult adjustment to colonial administration policies. The apparent absurdity of this border illustrates how the fight for territorial advantages between European powers did not take into account the specific cultural and political history of this region. The author presents the multiple colonial interests, diplomatic strategies and international events which participated in the marking of a definite boundary. In contribution Five, Thomas Spear shows that local history provides a significant basis to understand political activities of local communities. After a short review on the question of the "invention of tradition" as the production of social and cultural norms with the view to facilitate colonial dominance, he questions the generally underlying assumption that Africans were completely subjected to the colonial definition of tradition. To assert his point, Spear studies the role of Native Authority chiefs in the production of tradition, or what the author calls "neo-traditionalism", and examines the resistance of Meru and Arusha communities, living in the northern part of the country, to colonial and chiefly definitions of tradition. His contribution insists on the limits of neo-traditionalism in a context of growing resentment of European land alienation and emerging tensions within local communities. The contribution of Gregory Maddox presents local and colonial narratives of power regarding Mazengo of Mvumi, a Gogo chief of the central region of Dodoma who had been chosen as a jumbe under the German power and had maintained his position as a Native Authority chief after the British takeover in 1916. The author emphasises the split between official stories recounting his legitimacy as a powerful chief and local versions of a tyrannical usurper of power. He shows how, in colonial times, the same narratives on "traditional" power (control of the rains, clan affiliations) were used by the colonial power as well as by local communities to account for Mazengo power, be it with the view to reaffirm or to contest this power. The following essay is concerned with local tribal histories produced in the 1950s-1960s. The case of two dissident historians who participate in the creation of TANU party in Mahenge district is discussed in full-length. The author, Jamie Monson, shows that transcription of oral knowledge about the past was used as a political weapon to challenge colonial ethno-histories used by the colonial administration to appoint Native Authority chiefs. Their writings, depicting idealised pre-colonial societies based on peaceful and consensual cooperation, question the legitimacy of these chiefs while advocating for the construction of an autonomous local government inspired from pre-colonial social organisations. But the use of a nationalist language about freedom and democracy clearly shows that the resistance to colonial power resorted to a combination of tribal history with modern arguments. The contribution emphasises the significance of control over the writing of history to gain political authority. In contribution Eight, E. S. Atieno Odhiambo proposes a general reflection on the significant role of "unknown" individuals in the shaping of history. He contests the ethnocentric bias of a majority of scholar approaches presenting Africans as mere victims of the changes introduced by colonisation rather than as real actors of their lives. The essay clearly shows its affiliation to Subaltern Studies. According to the author, political and social changes that occurred in Tanganyika between 1890 and 1930 must be attributed to the African young generation who distance themselves from their traditions and acted as translators of the emerging new culture. The life of Mohammed Hussein Bayume, a resident of Tanga who fought on the side of the Germans in WWI, moved to Germany and became a professor of Swahili, is presented as an example of an unknown Tanzanian having taken an active part in the introduction of changes.
33 The following contribution of James L. Giblin deals with the gap between normative conceptions of social groupings (family, clans) and the individual experience of negotiations of roles, status and positions in Bena-speaking communities in Njombe region, southern Tanzania. The author observes a dialectic process of the search for political authority by group leaders. On the one hand, colonial administrators and ethnographers found among chiefs a discourse that presented their society as a rigid hierarchy of clans and patrilineal descent. But on the other hand, foreign observers participated in the construction of the legitimacy of these chiefs by putting the latter's normative discourses into words. Written documents and colonial knowledge then became the source of group leaders' power. According to the author, this language of obligations and norms had not obliterated everyday practices of social negotiations that characterize relations between individuals. The impact of Christianity on family norms is discussed as example of resistance to the discourse of tradition. Giblin shows that individuals used the Christian set of values, which banned polygamy and arrangement of marriage, as an alternative discourse to challenge "traditional" norms imposed by chiefs. Claims for individual autonomy therefore jeopardized chiefly political authority.
34 In the last essay of part II, Marcia Wright examines the practice of labour migration and its effect on the perception of ethnic identity (localism) and national sentiment (nationalism). As people moved from their home district around Lake Malawi—today Lake Nyasa—in the South Rukwa region to the sisal plantations in Tanga regions on the Swahili coast, identities were submitted to variations. Census data for 1948, 1957 and 1967 are analysed to establish the patterns of distribution for the population groups of the Fipa, Nyamwamga, Nyika and Mambwe. Dramatic increases or decreases in number among these various population groups account for the fluidity of ethnic identification. In the context of migrant labour in Tanga, the representations and clichés attached to certain ethnic groups made their members declare another identity to prevent discrimination. What is more, years of work in the sisal plantations with workers from various regions of Tanganyika helped to develop an overall national consciousness at the same time as spatial and temporal distance from the South Rukwa region fostered local sentiments. Marcia Wright shows that a national identity existed before the emergence of a nationalist party composed of the urban elite. Her study therefore challenges the preconceived idea that the construction of a national sentiment would "necessarily be heralded and embodied in political parties".
35 Part III of this volume is composed of seven essays questioning the process of nation-building in Tanzania. The first five essays focus on political changes in Tanganyika in the 1950s-1960s. The essay written by John Iliffe explores the period of the transition from colonial rule to independence in 1949-1958. Selecting information about the "thinking of British policy-makers" available in the British Government Records, he shows how Tanganyika, the least developed country within British East African that was planned to be the last to become a self-governing territory, was in fact the first to gain independence. The contribution gives a full account of the complex relations and negotiations between the African nationalist movement of the Tanganyika African Association (TAA), converted into the Tanganyika African National Union (TANU) in 1954, and the British Colonial Office. His analysis puts the emphasis on the central political issue on which no agreement could be reached: the question of power related to race. Indeed, the "policy of multi-racialism" advocated by the colonial government aiming to preserve the political and economic interests of minority races—the Whites and the Asians—could not be agreed upon by African nationalists. The fluctuations in the responses given to Tanganyikan nationalism by Sir Edward Twining, Governor of Tanganyika from 1949 to 1958, and his ambivalent positions regarding the president of TANU, J. K. Nyerere, first perceived as a moderate and co-operative leader and then as a virulent defender of a "black nationalism", are proof of the colonial difficult adjustment to African claims. As the editors put it in the introduction to the volume, the essay illustrates the growing significance of the notion of race in the African political landscape. The three followings contributions highlight the same phenomenon. The contribution of Lawrence Mbogoni is concerned with the issue of the freedom of the press in colonial Zanzibar in the 1950s. It presents a sedition trial against an Arab newspaper, Al-Falaq, after it called for a jihad against the British administration. This call for resistance and liberation from colonial rule was the result of colonial oppressive practices and subsequent rise of anti-colonial sentiments. The author retraces British strategies to limit free speech and open contestations to its power. He shows that this overwhelming control on the press resulted in the unification of the Arab community. But another effect of British political tactics was to polarize the Zanzibar society along racial lines, the Arabs on the one hand and the Africans on the other. According to Mbogoni, the advent of a race divide signed the end of pre-colonial multifaceted modes of identification. The following essay by Thomas Burgess retraces the influence of the Umma Party in Zanzibar political life. The analyses of the birth of the party and its role in the preparation of the 1964 Zanzibar socialist Revolution show that the Umma Party was designed by young African and Arab Muslims who shared a common belief in the value of socialism and a common exposure to foreign culture through overseas scholarships to Communist countries. The author is bound to highlight the fact that the 1964 Revolution should not be simply attributed to racial tensions of the 1950s-1960s periods, as it is too often the case in scholar books. In other words, Burgess's work challenges discourses emphasising the race factor in the understanding of political changes. Class, religion and, above all, the emergence of a "generational identity" whose members imagine themselves as a vanguard generation involved in the advent of socialism cannot be ignore in a comprehensive study of political and social changes in colonial Zanzibar. The two essays on Zanzibar therefore reach a different conclusion, the latter challenging the idea defended by the former that race became the main factor of division in the Islands. In his essay, James Brennan explores past political opposition to TANU in order to help understand the nature of Tanzanian nationalism in the 1960s and present representations of multipartyism. It focuses on the trajectory of the African National Congress (ANC), a party led by Africans advocating for the rule of the Africans. It traces the history of the ANC, from its birth as a dissent branch of TANU to its banning after TANU decision to make Tanganyika a one-party state in 1963. The author shows that, notwithstanding the party success among unsatisfied citizens in the first years after its creation, ANC failed in elections due to difficulties of internal organisation but also to TANU strategies to undermine alternative discourses. He emphasises the failure of ANC to compete seriously with TANU ideology beyond the issue of race.
36 In the fifteenth contribution of the volume, the late Susan Geiger, Professor Emeritus of Women's Studies, proposes an analysis of the role of women in the development of nationalist ideas within TANU. Her approach aims at challenging major scholar works in which Tanganyika nationalism is presented as a masculine project based on men's activities and ideas. Contrary to this view, her essay demonstrates that the history of nationalism in Tanganyika cannot remain ignorant of women initiatives. Indeed, Muslim women sustained actively the transformation of TANU into a popular nationalist movement in promoting the party and socialist ideas on the ground. They are the one who spread the basic tenets of nationalism by informing people in the streets, selling membership cards or organizing performances to advocate for a party with non-discriminatory, anti-racialist and anti-ethnicist values. Apart from challenging the masculine bias of most scholar studies, Geiger's work proposes general reflections on the origin of nationalism to suggest that Tanzanian current "political culture" is not only the product of the nationalist period, but draws also on pre-colonial structures of authority and knowledge and on the history of mobile and mixed populations. The following contribution by Yusuf Q. Lawi deals with the issue of the teaching of history in Tanzanian schools. It shows that since the shift from a history elaborated in local communities to a history produced by formal institutions of education, the recollection of the past has become peripherical to social concerns of local communities and irrelevant to understand and resolve local issues. The author asserts that the conception of the nature of history as a discipline has not much varied from the colonial era to present-day Tanzania. It is a universalistic and theoretical approach of history that has long been promoted, i.e. a history characterized by a focus on general evolutions of mankind and the search for universal explanatory principles of evolution. Even if changes in perspectives have occurred, from the colonial denial of the existence of an African past to the post-independence romanticism of pre-colonial ways of live and movements of resistance to the colonial power, Lawi asserts that history has remained a tool to maintain social order. A colonial history supportive of the imperialist project has given way to a postcolonial history used to foster patriotic concerns and feelings of nationhood. What must be read behind the success of nation-building is the alienation of local communities from historical production. Finally, the last essay of the volume discusses the disjuncture between local and state artistic conceptions. Kelly M. Askew's analysis of music production gives evidence of the existence of two main divergent aesthetic ideals. From the point of view of local and private artists as well as of the public, it is individual talent that merits to be celebrated. Taarab music, a genre of music and poetry that arose along the Swahili coast, exemplifies this conception of art. Musicians and singers gather a large audience only if they are experts in their own art. But as far as the state is concerned, art has long been perceived as a means to propagate and encourage national unity. It is not the individual artist specialized in one domain of art that must be encouraged but groups of artist performing synchronized movements in linear formations, singing in chorus. In this artistic approach, solos and improvisations are simply dismissed. A historical review shows how socialist ideology oriented artistic conceptions. The adoption of socialist principles and policies account for the discouragement of artistic experts and the promotion of "generic artists", not particularly skilled but able to perform different arts—the sort of artists that the author calls "Jacks-of-all-arts".
37 The multiplicity of contributions collected in this volume, which address a wide variety of themes situated in an equally wide variety of times and locations, are linked by a unique concern in the understanding of political authority and dissidence in Tanzania. Most essays draw on previous published writings or current studies, which explains the quality of the data provided and the arguments developed. If the title of the book, In Search of a Nation, is ambiguous, in that it seems to focus only on the question of post-independence nation-building, the book provides the reader with in-depth analyses of long-term dynamics of political activities. It shows that in Tanzania, the narrative of the nation produced by the nationalist movement and perpetuated throughout the socialist era has shaped Tanzanian political discourse for decades, but has not obliterated multiple political discourses and identities which exist in the country. All essays leave us with a stimulating way of thinking about nationalism that avoids polarizing representations and binary conceptions of social reality, but highlights on the contrary complex procedures of negotiations of identity and political authority.
38 Marie-Aude FOUéRé
MARIE, Alain. — La coopération décentralisée et ses paradoxes. Dérives bureaucratiques et notabiliaires du développement local en Afrique. Paris, Karthala, 2005, 229 p.
39 Pour Alain Marie, la coopération décentralisée en Afrique de l'Ouest est prise dans une aporie. La démarche caritative na ïve des édiles des communes françaises désireuses d'agir mais fort peu préparées à le faire, entraîne sur le terrain des nécessités d'intermédiations par des courtiers et notables locaux, dont ces mêmes édiles s'aperçoivent quelques années plus tard qu'ils font obstacle à une approche des « vrais » besoins et des « véritables » groupes méritants (les pauvres, les dominés). Ce constat une fois opéré — cela peut prendre un certain temps et provoquer quelques remises en cause difficiles —, les communes françaises qui en ont les moyens cherchent généralement à réformer leur aide en la « professionnalisant ». Elles confient alors la tâche de mettre en place un système d'appui fiable et plus juste à un maître d'œuvre tiers comme l'AFVP. Cette association puise dans le répertoire des outils d'appui en matière de développement local et propose la mise en place d'accompagnements institutionnels (Projets de développement local, PDL) ou plus récemment de fonds d'investissement locaux (Programmes d'appui au développement local, PROADEL) inspirés du modèle rodé par la coopération française bilatérale dans les années 1990 au Mali et au Burkina Faso. Par rapport aux projets classiques, cet outil permet d'obtenir un bon ratio investissement/fonctionnement : les bailleurs ont la certitude de voir la majeure partie de leur argent utilisée pour l'aide aux populations plutôt que dans les frais de gestion.
40 C'est bien entendu à l'occasion de ces actions, qui entraînent une importante bureaucratisation de l'intervention (les organigrammes présentés dans le texte sont à cet égard édifiants), que les notables écartés dans un premier temps ressurgissent. Étant donné que peu de projets réussissent à transformer les paysans de base en gestionnaires ou en personnes véritablement intéressées par le contrôle des activités de leurs pairs, le retour des notables dans la structure est inévitable et conditionne même le « succès » des interventions (p. 130, 209).
41 Voici en quelques lignes, le résumé que l'on peut faire du travail d'Alain Marie. Il est fondé sur l'étude d'une douzaine d'études de cas de jumelages au Mali, au Burkina Faso, en Guinée et au Sénégal, menées par des étudiants de l'IEDES. Cette thèse ne manque pas de pertinence et la démonstration est convaincante. Doit-on pour autant saluer l'apport d'Alain Marie comme une nouvelle pierre à l'édifice de la sociologie critique du développement ? Nous n'en sommes pas complètement certains car il nous semble que ce livre marque moins une avancée des sciences sociales que la prégnance insidieuse qu'ont les habitudes de travail et de pensée développementalistes, y compris sur les chercheurs les plus avertis.
42 On s'étonnera tout d'abord du livre tel qu'il se présente. Il est visiblement la reprise du rapport d'évaluation pour l'AFVP produit par l'auteur, sans effort particulier pour le refondre et lui restituer toute sa profondeur « intertextuelle ». En 229 pages, nous avons droit en tout et pour tout à deux références à des travaux d'anthropologie du développement (note 43, p. 74). La position d'Alain Marie est celle du consultant, engagé dans une relation bilatérale avec son commanditaire. Il a écrit dans ce cadre un texte qui n'aurait peut-être jamais dû abandonner son statut de littérature grise. Dans la littérature grise, l'auteur, lorsqu'il y en a un, est affranchi d'une série de contraintes : il peut éviter de produire un état de la question, s'abstenir de fournir une bibliographie, ne pas être trop regardant sur l'usage légitime des idées des autres, ne pas avoir à s'inquiéter outre mesure des ruptures de ton dans le discours (par exemple entre les propositions normatives et les données de terrain...).
43 Le passage à la publication oblige bien évidemment à répondre à toutes ces contraintes, ce qui n'a pas été fait. L'ouvrage se présente du coup comme hors de l'histoire des idées, affranchi des exigences méthodologiques et morales du débat (contradictoire, critique, multilatéral...) qui est mené depuis les années 1990 en Europe pour construire, dans un effort collectif, le développement comme champ d'investigation de l'anthropologie[3] [3] Voir notamment Nassirou BAKO-ARIFARI & Pierre-Yves LE...
suite.
44 En second lieu, on s'étonnera de la faiblesse de la sociologie du développement que propose l'auteur. Ses conclusions sont pourtant d'importance et alimentent pour un domaine particulier d'intervention une hypothèse générale qu'on peut formuler de la manière suivante. Dans l'aide, comme dans la communication selon Mac Luhan, « le médium c'est le message ». Ce sont les outils d'appui, les procédures techniques qui structurent le réel et opérent la sélection sociale des personnes, définissant celles qui comptent (qui sont capables de se les approprier) et celles qui ne comptent pas (qui n'en sont pas capables). Dans ce contexte, les grands discours d'équité et de démocratie n'ont aucune portée. Tout au plus inspirent-ils le libellé d'objectifs qui ne peuvent qu'être constamment ajournés. Le véritable paradoxe de l'aide réside donc en ce que les outils qu'elle propose œuvrent pour la construction et la reproduction d'inégalités qu'elle affirme par ailleurs vouloir faire disparaître. On ne développe que ceux qui le sont déjà. Alain Marie paraît assez peu intéressé à suivre cette piste de travail et ne documente pas assez les processus locaux de dé-notabilisation/ re-notabilisation qu'il constate (les logiques politiques qui sous-tendent ces pratiques ; les effets de celles-ci sur les dynamiques sociales, les stratégies économiques, les inégalités entre groupes...). Il préfère se tourner vers une sociologie assez sommaire des développeurs ou des développés autour de deux thèmes :
45 — les sociétés locales seraient, de très longue tradition, autoritaires et hiérarchiques, et les contextes nationaux favorables à des réinterprétations conservatrices du processus démocratique, donc très réticentes au greffage de dispositifs démocratiques et populistes (p. 162) ;
46 — les sociétés locales seraient assez peu attachées au holisme qui resterait une représentation des bailleurs (la fameuse « idéologie communautariste » dont fait également état J.-P. Olivier de Sardan dans sa préface). Leurs membres seraient, en Afrique comme ailleurs, avant tout motivés par l'avancement de leurs intérêts personnels, d'où la recommandation de l'auteur : faire une place plus large à l'appui aux porteurs de projets individuels par rapport aux projets collectifs (pp. 140-141, 153).
47 Cette critique de l'idéologie communautariste paraît faire système dans le discours de l'auteur. On constatera d'une part qu'elle fonctionne comme explication alternative. Jusque-là, l'auteur nous avait laissé entendre que l'application de l'outil de développement proposé par l'AFVP demandait des capacités particulières, ce qui expliquait les investissements des notables et les difficultés d'accès des plus pauvres à l'aide. Il semble suggérer ici que l'obstacle à l'appropriation ne provient plus des capacités relatives des uns ou des autres, mais des représentations des bailleurs : il suffirait qu'ils révoquent leur communautarisme béat et proposent quelques aménagements techniques, pour enfin voir que chacun se mette à réaliser avec succès le projet dont il est porteur (l'auteur insistant, p. 140, sur leur foisonnement).
48 On suggérera, d'autre part, que cette critique fait écran à une bonne compréhension des logiques locales par l'auteur. Se pourrait-il notamment que l'importance accordée aux financements de « dossiers collectifs » à l'échelle du village ou du quartier (écoles, logements d'instituteurs, forages, centres d'alphabétisation, constitution de groupements...) dans les premières années d'intervention des projets, dont l'auteur se fait lui-même l'écho (pp. 139-140), ne soit pas motivée par les seules pressions de l'aide ? Dans les études superficielles d'anthropologie du changement social, le postulat interactionniste de la société comme production collective finit souvent par se réduire à une hyper-valorisation des causalités externes. Au-delà de la pression des bailleurs qu'est-ce qui pourrait bien expliquer l'insistance locale pour un investissement dans les infrastructures d'intérêt commun ?
49 Des études récentes sur les liens entre gouvernement de la nature et gouvernement des hommes dans quelques sociétés de l'Ouest burkinabè[4] [4] Luigi ARNALDI DI BAULME, « La grandeur de la cité. Migrations...
suite montrent que la recherche de grandeur de la cité est un objectif constant des sociétés rurales et qu'elle a pu prendre différentes formes au cours de l'histoire. D'abord, dans un contexte ancien d'abondance des ressources et de faiblesse en hommes, elle s'est concentrée sur l'augmentation en nombre de sa population, en utilisant une politique très libérale de distribution de droits sur la terre pour attirer les « étrangers ». Dans la situation actuelle de démographie pléthorique, la communauté utilise toujours la distribution de droits sur ses ressources pour atteindre la grandeur, même si celle-ci a changé de contenu.
50 La grandeur est de plus en plus synonyme d'installation d'infrastructures, de préférence d'usage collectif, car ce sont elles qui montrent le mieux « l'importance » du village. Ou, s'il s'agit toujours d'attirer des hommes, les dons de terre se font en privilégiant les patrons ou des politiciens puissants (dénommés « nouveaux acteurs » au Burkina) dont on imagine que leur proximité avec le pouvoir central leur permettront d'aider la communauté à « progresser ».
51 Il serait tentant de lier ce holisme local à la « tradition hiérarchique » dont fait état Marie et de voir dans les rapports des populations à la coopération décentralisée une réalisation particulière du modèle dumontien[5] [5] Louis DUMONT, Homo Hierarchicus : le système de castes...
suite. On connaît les réticences de l'auteur, si ce n'est pour la pensée, du moins pour la typologie structuraliste (holisme et hiérarchie d'un côté, égalitarisme et individualisme de l'autre) de Louis Dumont qu'il trouve trop « rigide »[6] [6] Alain MARIE, « Du sujet communautaire au sujet individuel. ...
suite. Vaut-elle moins que ce mélange de hiérarchie et d'individualisme — mais d'individualisme « sans qualités » (Robert Musil) — avec lequel Alain Marie nous décrit les objets de la sollicitude de la coopération décentralisée ?
52 Dans nombre de domaines de recherches africanistes nous sommes frappés au contraire par la valeur heuristique du modèle proposé par Dumont. Sans sa conception de l'individu comme sujet et objet de relations hiérarchiques qui sont aussi des relations totales, il devient plus difficile de comprendre pourquoi la paix peut être préférée à la justice dans le traitement des conflits fonciers[7] [7] Sten HAGBERG, Between Peace and Justice. Dispute Settlement...
suite, pourquoi l'égalité des chances paraît être l'option dominante en matière d'accès aux services publics (très réticente aux démarches « équitables »)[8] [8] Valery RIDDE, « Approche méthodologique de la justice...
suite, ou encore pourquoi l'unanimisme politique est considéré comme le fondement normal de la gouvernementalité dans nombre de pays d'Afrique de l'Ouest.
53 Un mot encore sur la collaboration entre recherche et action que propose l'auteur (voir notamment pp. 215-219). Pour nous être nous-mêmes engagés dans une solution originale de collaboration avec l'action, il nous semble que c'est une illusion que de penser que plus de sciences sociales devrait permettre une amélioration significative des projets de développement, sans que soient pensées les modalités concrètes (morales et cognitives) de l'application et de l'implication de la recherche distanciée[9] [9] Philippe LAVIGNE DELVILLE, « Impasses cognitives et expertise...
suite. Posons quelques questions : que s'est-il passé après la publication du rapport qui a été à l'origine de ce livre ? Qu'est-il advenu de la « découverte » critique de l'auteur ? L'AFVP a-t-elle modifié ses pratiques en conséquence, en demandant à ses « partenaires » (les communes françaises) d'en tirer avec elle toutes les conséquences ? Et pour proposer quel modèle alternatif ? Et si l'AFVP a modifié ses pratiques, quel autre opérateur — belge, autrichien, allemand, ils sont nombreux à utiliser les mêmes instruments — l'a suivi ? Rien de tout cela ne nous est dit. Suggérons, en guise de conclusion, une hypothèse qui permettrait d'expliquer pourquoi cette histoire n'est pas faite. Le cynisme en moins, les rapports entre chercheurs et développeurs pourraient bien ressembler à ceux qu'entretiennent le journalisme et le politique tels qu'ils étaient présentés récemment par un conseiller du Président Bush :
54 « Le conseiller me lança que les gens comme moi (les reporters et les commentateurs) sont dans ce qu'eux appellent "la communauté réelle", qu'il définit comme les gens qui "croient que les solutions émergent d'une étude judicieuse de la réalité." » Il ajouta : « Ça n'est plus la manière dont le monde marche actuellement... Quand nous agissons, nous créons notre réalité. Et pendant que vous l'étudiez — judicieusement si vous voulez — nous agissons encore, créant d'autres réalités, que vous pouvez également étudier... Nous sommes des acteurs historiques, et vous, vous en êtes réduits à étudier ce que nous faisons »[10] [10] Mark DANNER, « The Secret Way to War », The New York...
suite.
55 Peter HOCHET & Jean-Pierre JACOB
TONDA, Joseph. — Le Souverain moderne. Le corps du pouvoir en Afrique centrale (Congo, Gabon). Paris, Karthala (« Hommes et sociétés »), 2005, 297 p., bibl., ill.
56 La politique, le christianisme, l'argent, les marchandises, le corps-sexe, la sorcellerie, l'État, toutes ces notions (et d'autres) sont ici réunies et analysées pour constituer un concept unique : « le Souverain moderne ». Cette notion a été créée par Joseph Tonda dans le but de nous permettre d'appréhender une réalité complexe et hétérogène. Le Souverain moderne est décrit comme une puissance hégémonique unique ayant pour principe la violence de l'imaginaire (ou violence du fétichisme). Cette puissance peut aussi se lire sous la forme d'un rapport social dans la mesure où elle s'exprime à travers les sujets sociaux, s'exerce par les tourments et les charmes dans des non-lieux lignagers et commande le rapport aux corps, aux choses et au pouvoir au Congo, au Gabon et plus généralement en Afrique centrale.
57 La puissance du Souverain moderne, considérée comme un fétiche, est elle-même constituée par la puissance de l'État et par l'ensemble des structures de la société. Le Souverain moderne est issu de la violence de la « rencontre primordiale » de la colonisation et est constitué par les mésinterprétations du système symbolique chrétien. Ainsi, l'auteur, en puisant dans une grande profondeur historique, présente le concept du Souverain moderne comme la résultante d'interactions issues de temporalités en décalage mais s'inscrivant dans une même contemporanéité. Le Souverain moderne est donc un concept récapitulant la totalité des structures de causalité concevables.
58 Voici comment présenter au plus court cette notion créée par Joseph Tonda et qui lui permettra de condenser une réalité complexe et protéiforme, travail ardu transformant la première lecture en un exercice extrême de concentration. L'introduction nous plonge en effet directement au cœur d'une multitude d'objets et de notions inconnus qui seront, fort heureusement, très bien développés et analysés tout au long de l'ouvrage.
59 Ainsi, le Souverain moderne aurait pour fondement la violence de l'imaginaire, qui s'exprime par la transgression de l'ordre coutumier des traditions. Celle-ci sera redoublée par la violence du fétichisme, qui trouve pour sa part son fondement dans la reconnaissance de la réalité d'entités imaginaires tels que les génies ou les ancêtres et dont l'action concrète s'exerce à travers notamment des mots ou des images dans des espaces de dérégulation.
60 Ces deux notions, violence de l'imaginaire et violence du fétichisme deviennent synonymes lorsque cinq modalités sont réunies : premièrement, lorsque des entités imaginaires ou invisibles se matérialisent en violence physique ; deuxièmement, lorsque la violence sur les corps est le fait des images de soi ou des autres construites à travers un travail permettant de rendre le corps beau, grâce par exemple aux cosmétiques ; troisièmement à travers la violence que produisent les portraits des présidents ou des figures religieuses (en temps de paix) sur les corps et les imaginations des dominés ; quatrièmement par les effets que produisent les images cinématographiques et télévisuelles, et cinquièmement les deux termes seront synonymes dans un contexte de « dérégulation de l'imaginaire ».
61 Nous prendrons ici le temps de bien faire figurer les notions les plus importantes car leur maniement permettra la compréhension d'une théorie ingénieuse mêlant des éléments hétérogènes. À titre d'exemple, pensons à cette idée qui présente le Christ comme détenteur de la puissance de la Technologie, de la Science, de la Chose (la sorcellerie, l'Evus), de de Gaulle, de la Rose-Croix, de la Franc-Maçonnerie et du Capital. Ainsi, à l'intérieur de cet ouvrage, tous les objets sont analysés à travers le schème du Souverain moderne où tout se mêle et se croise mais où tout trouve sa place.
62 La politique sera quant à elle analysée en fonction du lien que l'imagination populaire noue entre celle-ci, le sexe et la mort. Ambivalente, celle-ci associe la construction (des écoles ou des routes) et la destruction (des corps ou des familles). Historiquement marquée par le sceau de la corruption ainsi que de l'accès aux marchandises, l'un de ses déterminants primordial est le crime. L'homme politique sera alors puissant puisqu'il pourra non seulement acquérir des marchandises et de l'argent dont la valeur tient à l'incorporation en celles-ci de la « puissance-valeur » du corps blanc. Mais aussi parce qu'il aura pu acquérir des diplômes et que les rapports de connaissances sont, pour J. Tonda, au fondement des rapports de force politiques et socio-économiques.
63 De plus, ceux qui exercent leur domination sont aussi ceux qui disposent de l'organe de sorcellerie appelé Evus ou Kundu. Grâce à celui-ci et à la croyance commune des dominants et des dominés en la sorcellerie, leur domination devient naturelle. Cette dernière idée serait pour l'auteur l'une des clés de la stabilité du pouvoir gabonais.
64 Autre point à souligner, J. Tonda, à l'intérieur de cet ouvrage dense, remet en question certains concepts comme celui de « la politique du ventre » qui serait insuffisant pour rendre compte de toutes les ramifications rattachées au corps du pouvoir en Afrique. En effet, selon l'auteur il faudrait aussi mettre en avant : le corps des choses (marchandises, argent, corps-texte, corps sorcellaire...) ; les choses du corps (les objets du fétichisme) ; le corps politique (les fétiches politiques) ; les corps morts (corps du messianisme et du religieux politique) ; le corps de la Sape (le travail des apparences) et enfin le corps-sexe. Notions développées dans le livre. Il met aussi en cause la définition du sacré, considéré comme ambivalent dans l'anthropologie classique sans jamais avoir été réellement explicité, ainsi pour l'auteur cette réponse ne peut être qu'idéologique. De même, ce qu'il nomme l'imaginaire instituant se doit d'être analysé au sein des structures historiques de causalité, c'est-à-dire à travers l'action des hommes et non pas en fonction d'une notion telle que celle du Mana de Mauss « qui produit miraculeusement le réel des institutions » (p. 263), ou celle de Castoriadis qui suppose le caractère ontologique de l'imaginaire. L'auteur va aussi à l'encontre de Mbembe, (dont il reprend toutefois certaines idées notamment concernant le concept de pouvoir/commandements) lorsque celui-ci déclare que le pouvoir en postcolonie est un fétiche (dans la mesure où le rapport du peuple au pouvoir serait vécu comme un simulacre). Or, pour Tonda, il serait définitivement impossible de simuler le rapport au Souverain moderne.
65 Par ailleurs, l'auteur nous invite à lire ce livre comme un ouvrage s'instituant contre l'ethnologie de la pureté, revendiquant la présence de la globalisation dans l'objet anthropologique contemporain en Afrique et refusant de voir l'anthropologue déplacer une bouteille de coca pour rendre sa photo plus « authentique ». De même, il conteste l'idéologie de la « retraditionnalisation », notamment parce que celle-ci affranchit le FMI et la colonisation des malheurs en Afrique. Le concept du Souverain moderne doit donc permettre de faire barrage aux analyses partielles et de ne pas céder au dualisme tradition-modernité. Allant dans ce sens, l'auteur essaie de construire une anthropologie des mutations des corps et des imaginations « fétichés » par le Souverain moderne.
66 Présentons alors quelques notions créées pour appréhender et comprendre cette réalité comme celles du « contentieux matériel » qui trouve sa genèse au moment de la conversion au christianisme. Le contentieux matériel apparaît alors sous les figures du missionnaire et du colon, où aucune réelle séparation ne se fait entre la foi et la politique que ces deux figures symbolisent. Les convertis sacrifient alors leurs anciennes valeurs constitutives du pouvoir comme la polygamie contre de l'argent et des marchandises, valeurs de Dieu et productrices du nouveau pouvoir. La notion de « consommation/consumation », constitutive du régime du Souverain moderne est le fil directeur de la deuxième partie de l'ouvrage. Celle-ci désigne la concommation/consumation simultanées des biens marchands pillés et la destruction des corps ethnicisés et sexualisés.
67 Évoquons également la notion de « corps » que l'imagination scientifique et profane tient comme lieu central de la puissance politique, religieuse, sociale et économique. Et plus encore, celle de « corps-sexe », (surtout celui de la femme) qui apparaît comme un corps-pouvoir en puissance, ce qui signifie un fétiche. Le sexe de la femme contient de l'« énergie » que le pouvoir-serpent-argent mis en scène dans les récits urbains et les rumeurs doit « pomper ». Le corps de la femme à travers cet argent va aussi pouvoir s'entretenir et se reproduire. Le Souverain moderne fait du corps-sexe féminin une marchandise à consommer/consumer dans une relation qui permet à celle-ci de s'affranchir des contraintes familiales coutumières.
68 À travers toutes ces notions, Joseph Tonda entre au cœur des concepts de sorcellerie et de vampirisme, et montre que ceux-ci sont des « transfigurations des composantes de la puissance du Souverain moderne » (p. 276). La sorcellerie connote l'idée de pouvoir et condense des pratiques imaginaires, symboliques et idéologiques commandées par l'imaginaire de la Chose (Evus). Les fusils nocturnes sont par exemple le produit du travail de l'imagination mais constituent aussi une réalité sociale faisant ainsi perdre toute consistance à l'opposition classique entre invisible et visible. En effet, puisque l'invisible peut se faire visible lorsque Mami Wata est vue à Brazza avant la guerre de 1997 ou encore sur la route de Mekambo par tous les passagers d'un véhicule. La sorcellerie, travaillée par l'imaginaire et l'idéologie, à l'image de la vision de G. Balandier, représente pour l'auteur le lieu de contestation ou de négation de la tradition, opérant à l'inverse des rapports culturellement prescrits.
69 L'État quant à lui est vécu comme l'organisateur de ces forces criminelles ; ses dirigeants politiques sont alors forcément « Autres » : Omar Bongo Ondimba serait pour la population pygmée et congolais, L. Mba serait un sorcier équato-guinéen tandis que P. Lissouba serait un pithécanthrope incestueux et enfin Sassou-Nguesso I. un fils d'un génie de la forêt. Emancipés des logiques de la parenté, ils deviennent des fétiches politiques. Ces imaginaires politiques pourraient toutefois permettre d'obtenir un assujettissement réel des sujets sociaux.
70 De la sorte, une fois l'intégralité des concepts intégrés, la lecture s'éclaircit et ceux-ci deviennent des outils nous permettant de comprendre toutes les ramifications d'une réalité historique complexe. On y imagine l'auteur largement impliqué et fin observateur, se permettant d'utiliser d'autres disciplines telle que la psychanalyse pour nous faire découvrir de nouvelles significations.
71 Ainsi, la colonisation (ou « la rencontre initiale ») et la postcolonisation ont perturbé par leurs violences symbolique et matérielle les mondes autochtones, d'où est sorti le Souverain moderne. La science, le capital, la sorcellerie, l'État ou encore la technique deviennent alors des notions que récapitulent le Souverain moderne et qui, transformées par l'imagination, donnent naissance à des figures tels que Mami Wata ou de Gaulle.
72 Le Souverain moderne est un concept qui réussit à faire tenir ensemble des objets hétéroclites, à mettre en connexion les champs religieux, culturel ou encore politique et à expliciter d'une manière originale les trajectoires spécifiques d'une société.
73 Mélanie SOIRON
Notes
[ 1] I. N. KIMAMBO, A Political History of the Pare of Tanzania, c. 1500-1900, Nairobi, East African Publishing House, 1969 ; Penetration and Protest in Tanzania : The Impact of the World Economy on the Pare, 1860-1960, London, James Currey ; Athens, Ohio University Press, 1991.
[ 2] "Introduction" by MADDOX & GIBLIN, p. 3.
[ 3] Voir notamment Nassirou BAKO-ARIFARI & Pierre-Yves LE MEUR, « Une anthropologie sociale des dispositifs de développement », in J.-F. BARé, L'évaluation des politiques de développement. Approches interdisciplinaires, Paris, L'Harmattan, 2001, pp. 121-191.
[ 4] Luigi ARNALDI DI BAULME, « La grandeur de la cité. Migrations et reproduction politique dans trois villages moose de la vallée du Mouhoun (Burkina Faso) », Étude Récit, 9, Ouagadougou, Laboratoire Citoyennetés, 2006 ; Jean-Pierre JACOB, « Gouvernement de la nature et gouvernement des hommes dans le Gwendégué (centre ouest Burkina Faso) », Autrepart, 30, 2004, pp. 25-43 ; « Sécurité foncière, bien commun, citoyenneté : quelques réflexions à partir du cas burkinabè », Étude Récit, 6, Ouagadougou, Laboratoire Citoyennetés, 2005.
[ 5] Louis DUMONT, Homo Hierarchicus : le système de castes et ses implications, Paris, Gallimard, 1979.
[ 6] Alain MARIE, « Du sujet communautaire au sujet individuel. Une lecture anthropologique de la réalité africaine actuelle », in A. MARIE (dir.), L'Afrique des individus. Itinéraires citadins dans l'Afrique contemporaine (Abidjan, Bamako, Dakar, Niamey), Paris, Karthala, 1997, pp. 53-110.
[ 7] Sten HAGBERG, Between Peace and Justice. Dispute Settlement between Karaboro Agriculturalists and Fulbe Agro-pastoralists in Burkina Faso, Uppsala, Uppsala Universitet, 1998.
[ 8] Valery RIDDE, « Approche méthodologique de la justice dans l'accès aux services de santé », Étude Récit, 12, Ouagadougou, Laboratoire Citoyennetés, 2006.
[ 9] Philippe LAVIGNE DELVILLE, « Impasses cognitives et expertise en sciences sociales. Réflexions à propos du développement rural en Afrique », Cahiers de l'IUED, 10, 2000, pp. 69-99 ; Didier FASSIN, « L'anthropologie entre engagement et distanciation. Essai de sociologie des recherches en sciences sociales en Afrique », in C. BECKER, J.-P. DOZON, C. OBBO, M. TOURé (dir.), Vivre et penser le sida en Afrique, Paris, CODESRIA/Karthala/IRD, 1999, pp. 41-66.
[ 10] Mark DANNER, « The Secret Way to War », The New York Review of Books, LII (10), 2005, pp. 70-74 (notre traduction).
PLAN DE L'ARTICLE
- BORNAND, Sandra. — Le discours du griot généalogiste chez les Zarma du Niger. Paris, Karthala, 2005, 458 p.
- GOIRAND, Camille (dir.). — Lusotopie 2003 : Violence et contrôle de la violence au Brésil, en Afrique et à Goa. Paris, Karthala, 2004, 562 p.
- JOLLY, Éric. — Boire avec esprit. Bière de mil et société dogon. Nanterre, Société d'Ethnologie, 2004, 499 p.
- MADDOX, G. H. & GIBLIN, James. L. (eds.). — In Search of a Nation. Histories of Authority & Dissidence in Tanzania. Oxford, James Currey Ltd, 2005, 337 p.
- MARIE, Alain. — La coopération décentralisée et ses paradoxes. Dérives bureaucratiques et notabiliaires du développement local en Afrique. Paris, Karthala, 2005, 229 p.
- TONDA, Joseph. — Le Souverain moderne. Le corps du pouvoir en Afrique centrale (Congo, Gabon). Paris, Karthala (« Hommes et sociétés »), 2005, 297 p., bibl., ill.
POUR CITER CET ARTICLE
« Analyses et comptes rendus », Cahiers d'études africaines 4/2006 (n° 184), p. 1013-1032.
URL : www.cairn.info/revue-cahiers-d-etudes-africaines-2006-4-page-1013.htm.




