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Cahiers d'études africaines

2015/1 (N° 217)


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Bruno Martinelli nous a quittés l’automne dernier. Professeur d’anthropologie à l’Université d’Aix-Marseille, il était passionné par l’ethnographie. Pourtant, c’est en philosophie qu’il se forma initialement. Il l’enseigna pendant quelques années au lycée, avant de se spécialiser en psychopédagogie qu’il enseigna en école normale d’instituteur. Puis, de 1973 à 1979, il s’orienta, comme nombre de ses illustres prédécesseurs, vers l’ethnologie. À l’Université de Provence (devenue aujourd’hui Université d’Aix-Marseille), il se spécialisa rapidement en ethnologie des techniques et des sociétés rurales, études qui le conduisirent à rédiger une thèse de doctorat sur l’organisation techno-économique du village de Pourrières dans la Haute vallée de l’Arc en Provence intérieure. Après sa thèse, il rejoignit Christian Bromberger et Georges Ravis-Giordani au département de sociologie et d’ethnologie de l’Université de Provence. Là, ils formèrent le noyau dur de l’équipe d’ethnologues qui s’émancipa en 1991 avec la création du département d’ethnologie de l’Université de Provence qui, sous leur houlette, acquit rapidement une renommée nationale.

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C’est en 1979 qu’il entama ses premiers terrains africains. Il occupa jusqu’en 1982 un poste d’enseignant-chercheur en coopération au Togo. Puis, de 1986 à 1988, il bénéficia d’un détachement à l’orstom (aujourd’hui ird) au Burkina Faso. Pendant cette période, il engagea des recherches sur des sujets aussi divers que la pêche maritime, les systèmes agricoles et pastoraux et, surtout, la métallurgie du fer et la céramique qui l’entraînèrent à faire du terrain dans différentes régions du Togo, du Ghana, du Burkina Faso et du Mali. À cette époque, l’anthropologie des techniques était le fil rouge qui reliait toutes ses recherches. Il faut souligner aussi, le parti-pris comparatiste qui fut un aspect marquant de son approche avec des interrogations croisées sur les sociétés agraires européennes et africaines qu’il ne cessa de questionner. Aux dires des étudiants, ces questionnements trouvaient leur plus belle expression dans ses cours et de fait quand il faisait son cours « technique et esthétique » l’amphithéâtre ne désemplissait pas.

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Nous nous rencontrâmes au Burkina Faso en 1986. Il venait de décider d’ancrer son terrain de recherche au Yatenga, au nord du Burkina Faso, aux confins des aires culturelles dogon (Mali) et moose (Burkina Faso). Là, il entama un long programme de recherche sur l’articulation entre les changements techniques, les expressions sociales et politiques de l’identité de métier et les formes de transmission des savoirs locaux. Cette période de sa carrière est profondément marquée par un questionnement approfondi sur la métallurgie et la céramique (Martinelli 1994, 2004, 2005a,b, 2008b,c, 2012a) mais aussi le style et l’esthétique (ibid. 2005a,b). Il se plaisait à dire « Qu’attend-on d’un ethnologue que de recueillir la matière de descriptions, de se consacrer au travail de restitution ? » Peu d’entre nous savent qu’au milieu des années 1980, il avait minutieusement organisé la reconstitution locale d’un haut fourneau « traditionnel » moose en s’appuyant sur la mémoire intacte de forgerons ayant participé aux dernières fontes qui avaient eu lieu dans les années 1950. Il a fait filmer le processus de réduction du minerai de fer par un professionnel, conférant ainsi une dimension expérimentale à la rigueur de l’observation ethnographique. Que sont devenues toutes ces heures d’enregistrement en vhs ? Aujourd’hui encore, il demeure aujourd’hui une référence mondiale sur la métallurgie traditionnelle du fer en Afrique (ibid. 2004).

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Au tournant de l’an 2000, après une vaine tentative de renouer avec la recherche au Togo, Bruno Martinelli réorienta radicalement ses champs et ses objets de recherche. En 2001, il saisit l’opportunité du financement par le ministère des Affaires étrangères français d’un grand programme d’appui à l’Université de Bangui en République centrafricaine (Projet Enseignement supérieur en Centrafrique), pour initier une convention interuniversitaire entre l’Université de Provence et l’Université de Bangui [1][1] Voir <http://recaa.mmsh.univ-aix.fr/Pages/Conventi.... Par cette convention, et à la demande des autorités académiques centrafricaines, il devient maître d’œuvre de la création d’un département d’anthropologie à l’Université de Bangui. Cette convention qui fut renouvelée jusqu’en 2012 a permis de créer une filière d’enseignement (lmd complet en anthropologie) et de sélectionner de jeunes enseignants chercheurs (deux docteurs, trois doctorants) qui ont renouvelé le personnel enseignant et qui assurent aujourd’hui le développement de l’anthropologie en Centrafrique. Mais il était aussi très préoccupé par le développement de la recherche locale. C’est ainsi que de 2003 à 2008, alors qu’il était responsable du programme de recherche et de l’équipe mixte de recherche d’anthropologie (emr) financé par le Programme d’appui du mae-scac à l’Université de Bangui, il a mis en place un laboratoire et une bibliothèque de recherche, l’organisation d’un colloque annuel à Bangui appelé « Journées Éric de Dampierre », enfin, la création d’une revue en ligne, Revue Centre-Africaine d’anthropologie[2][2] Voir <http://recaa.mmsh.univ-aix.fr/SitePages/Accu....

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Le plus grand chantier de formation dans lequel il s’est entièrement investi fut un Programme européen de renforcement des capacités juridiques des magistrats centrafricains à propos des délits et crimes de charlatanisme et de sorcellerie intitulé « Sorcellerie, violence et criminalité ». Ce programme de « Formation continue anthropologique des magistrats centrafricains », de deux sessions de deux semaines par an pendant quatre ans (2009-2012) qui était financé par l’Union européenne [3][3] EIDHR/2009/5 — EuropAid/127-239/L/ACT/CF., l’a plongé dans l’étude de la violence ordinaire de la sorcellerie centrafricaine. Il en fit alors son principal objet de recherche qui aboutit à la publication de Sorcellerie et Violence en Afrique (ibid. 2012a) et à sa participation active au programme anr EInSA « L’État et les institutions face à la sorcellerie dans l’Afrique contemporaine ». La guerre civile centrafricaine ayant empêché son retour à Bangui, il redéploya son énergie formatrice à N’Djamena où il participa activement à la création du tout nouveau département d’anthropologie. Le souvenir qu’il a laissé là-bas est tel que les autorités universitaires tchadiennes ont décidé de donner son nom à un amphithéâtre du nouveau campus universitaire de Tukra. Enseignant exigeant, aimé de ses étudiants et apprécié de ses collègues, travailleur infatigable, son œuvre de recherche aura été marquée autant par le parti pris d’une empathie ethnographique que par une exigence de systématicité empirico-critique dans le processus de production de la connaissance anthropologique.

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Je le connaissais bien. Pendant vingt-cinq ans nous avons partagé missions d’enquête sur le terrain, missions de coopération interuniversitaires à Bangui, mais aussi nos cours d’anthropologie de l’Afrique à Aix-en-Provence et, enfin, le même bureau à la Maison méditerranéenne des sciences de l’Homme. Malade depuis plus d’un an, il ne cessait de travailler, répétant à qui voulait bien l’entendre, qu’enfin, il retrouvait le temps et le plaisir d’écrire (ibid. 2014a, b)… Jusqu’à ce que la douleur lui interdise de continuer.

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Une grande photo en noir et blanc d’un vieillard togolais assis, qu’il avait tirée lui-même il y a bien longtemps, un peu jaunie, trône au-dessus de son bureau. Dans la lumière rasante des soirs de cet automne 2014, elle renvoie maintenant l’ombre de son fauteuil vide.


Principales publications de Bruno Martinelli

  • Bruno Martinelli, 1994 « Fonderies ouest-africaines. Classement comparatif et tendances », Tech niques et culture, 21, « Atouts et outils de l’ethnologie des techniques » (dirigé par B. Martinelli), <http://tc.revues.org/599>.
  • Bruno Martinelli, 1995 « Trames d’appartenance et chaînes d’identité. Entre Dogons et Moose dans le Yatenga et la plaine de Séno (Burkina Faso et Mali) », Cahiers des Sciences Humaines, 31 (2), « Identités et appartenances dans les sociétés sahéliennes » : 365-405.
  • Bruno Martinelli, 1998 « Entre interdit et pardon. Le pouvoir des forgerons chez les Moose et les Dogon », Clio en Afrique, 5, « Les Dogons, le pouvoir et la chefferie » (dirigé par J. Bouju), <http://sites.univ-provence.fr/~wclio-af/numero/5/thematique/martinelli/index.html>.
  • Bruno Martinelli, 1999 « Logiques masculines et féminines de l’amitié chez les Moose du Burkina Faso », in G. Ravis-Giordani (dir.), Amitiés. Anthropologie et histoire, Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence : 355-385.
  • Bruno Martinelli, 2004 « On the Threshold of Intensive Metallurgy. The choice of Slow Combustion in the Niger River Bend (Burkina Faso and Mali) », in X. Bocoum (ed.), The Origins of Iron Metallurgy in Africa. New Lights on Its Antiquity, Paris, UNESCO publishing : 216-247.
  • Bruno Martinelli, 2005a « Style, technique et esthétique en anthropologie », in B. Martinelli (dir.), L’interrogation du style. Anthropologie, technique et esthétique, Aix-en-Provence, Presses de l’Université de Provence.
  • Bruno Martinelli, 2005b L’interrogation du style. Anthropologie, technique et esthétique, Aix-en-Provence, Presses de l’Université de Provence.
  • Bruno Martinelli, 2006 Patrimoine et culture matérielle centrafricains, Paris, UNESCO.
  • Bruno Martinelli, 2008a « La sorcellerie au tribunal », Revue Centre-Africaine d’Anthropologie, 2, Actes du colloque « Sorcellerie et justice en République centrafricaine », <http://recaa.mmsh.univ-aix.fr/2/Pages/2-7.aspx>.
  • Bruno Martinelli, 2008b « Le carrefour centrafricain de la métallurgie du fer en Afrique », Revue Centre-Africaine d’Anthropologie, 1 : « La métallurgie du fer en Centrafrique », <http://recaa.mmsh.univ-aix.fr/1/Pages/1-1.aspx>.
  • Bruno Martinelli, 2008c « Patrimoine sidérurgique traditionnel en Centrafrique », Revue Centre-Africaine d’Anthropologie, 1, « La métallurgie du fer en Centrafrique », <http://recaa.mmsh.univ-aix.fr/1/Pages/1-4.aspx>.
  • Bruno Martinelli, 2009 « La société et l’État Nzakara à partir de l’œuvre d’Éric de Dampierre », Revue Centre-Africaine d’Anthropologie, 3, « La culture Zandé Nzakara hier et aujourd’hui », <http://recaa.mmsh.univ-aix.fr/3/Pages/3-1.aspx>.
  • Bruno Martinelli, 2011 « Sémantique et liturgie de pardon au Burkina Faso », in C. Koné (dir.), Médiation et gestion des conflits. Essais sur les fins et les moyens pacifiques de sortie de crise, Francfort-Berlin-Bruxelles, Peter Lang : 227-237.
  • Bruno Martinelli, 2012a (avec C. Robion-Brunner), Métallurgie du fer et sociétés africaines : bilans et nouveaux paradigmes dans la recherche anthropologique et archéologique, Oxford, Archaeopress.
  • Bruno Martinelli, 2012b (avec J. Bouju), Sorcellerie et Violence en Afrique, Paris, Karthala.
  • Bruno Martinelli, 2012c « Justice, religion et sorcellerie en Centrafrique », in B. Martinelli & J. Bouju (dir.), Sorcellerie et violence en Afrique, Paris, Karthala : 31-54.
  • Bruno Martinelli, 2012d (avec J. Bouju), « La violence de la sorcellerie dans l’Afrique contemporaine », in B. Martinelli & J.Bouju (dir.), op. cit. : 7-29.
  • Bruno Martinelli, 2014a « Centrafrique, les chemins de la haine », Libération, 20 mai, <hpp://www.liberation.fr/monde/2014/05/20/centrafrique-les-chemins-de-lahaine_1022584>.
  • Bruno Martinelli, 2014b « La mémoire de la violence en Centrafrique », Fieldsights-Hot Spots, Cultural Anthropology Online, June 11, <http://www.culanth.org/fieldsights/548-la-memoire-de-la-violence-encentrafrique>.

Notes

[3]

EIDHR/2009/5 — EuropAid/127-239/L/ACT/CF.


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