Cahiers de Gestalt-thérapie 2004/1
Cahiers de Gestalt-thérapie
2004/1 (n° 15)
128 pages
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I.S.B.N. 913706290
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Vous consultezDe la dépersonnalisation à l’être-chair

AuteurDominique Michel du même auteur

Dominique MICH, Certifiée de lettres et Gestalt-thérapeute à l’IFGT Bordeaux.
Ce corps actuel que j’appelle mien, la sentinelle qui se tient silencieusement sous mes paroles et mes actes.Merleau-Ponty,L’œil et l’esprit, Gallimard1964

L’existence requiert de chaque individu le courage de devenir ce qu’il est et d’être ce qu’il devient. Pas plus, mais pas moins non plus… être ce que l’on devient, c’est donc sortir de l’informe, se mettre en forme, émerger… et s’incarner dans un dire. Sortir d’une certaine confluence et s’exposer, à la fois grâce à l’autre et pour lui : c’est ceci, qui n’est pas sans danger, que je tente ici-même.

1 - L’expérience

2 Parfois mon corps est comme absent, prostré ou chosifié… (mais est-ce bien mon corps ?) cet objet qui m’échappe ou s’impose à moi… comme broyé, déchiqueté, carbonisé, foudroyé…

3 Je me sens tordue, distordue, disloquée, informe, infirme… comme en tas, morcelée, fracassée … je risque de me défaire, de me répandre, de m’éparpiller, de me désarticuler à tout moment … je redoute la torsion, la distorsion, la dislocation… j’ai la hantise de l’éclatement en fragments épars, en particules innombrables, d’un corps qui s’effrite, se pulvérise, se dissout, se délite, se perd… j’ai la terreur de ces mains (mais sont-elles miennes ?) méconnaissables qui se tordent, s’effilochent, se perdent en filaments, en gouttelettes sanglantes, et ne sont plus que moignons informes qui s’agitent…

4 Je me perçois étrange, étrangère, comme distante, éloignée d’une certaine réalité, dissociée, séparée, de moi (mais qui est moi ?), des autres, des choses tangibles… mes yeux (mais sont-ils miens ?) se perdent dans le vide profond qui les inhabite…, je me sens - corps désempli, évidé - sans existence, ou sans identité… certains pans du corps devenus comme flous, brouillés, opaques, anesthésiés, dévitalisés, ou le corps entier comme mort, pourri, en décomposition…

5 Sensation vague et inquiétante de répugnance, de suintement, de déliquescence, d’hémorragie, de sang qui lutte pour sortir par différentes cavités, d’organes qui glissent, de viscères qui dérivent, tombent et se répandent dans un flot de substances visqueuses… hors du trou noir du corps.

6 Terreur du corps qui échappe, qui se désagrège, se désintègre… plus de corps, ou plus de mains, de bras, de ventre… de bassin non plus, non, rien qu’une béance, un trou… sans bord. Corps de sable aux courbes friables qu’un geste -mien ou autre- de trop (!) risque d’échancrer et de défaire définitivement, corps qui fuit et se décompose pour échapper à quelle manipulation, à quelle emprise, à quel saccage… corps qui se disperse, s’efface, disparaît… ou bien s’affaisse, enveloppe vide, vidée, peau flasque, désaffectée comme on pourrait le dire d’un lieu, où il n’y a plus personne…

7 Souvenirs chaotiques, images, traces, qui ne s’assemblent pas, qui ne prennent pas sens …

8 Lambeaux de phrases qui hésitent, vacillent, puis se disloquent jusqu’à l’incohérence…

9 Zones touchées, affectées, infectées, par une relation incestueuse avec le père… et fragments qui semblent se comporter comme le père tyrannique, qui tyrannisent à leur tour…

10 Sans existence entre ce père violent (violant ?), arbitraire, imprévisible, et une mère elle-même terrorisée, soumise, absente ou haineuse, ne sachant ni protéger ni parler… peur, peur constante, terreur de perdre une identité déjà incertaine, de basculer dans l’informe, dans le chaos…

11 Je voudrais cependant pouvoir me définir, me dire, me cerner pour échapper à cette labilité, à cette constante déperdition … mais pour y parvenir, j’ai besoin, je crois, de quelqu’un qui transcrive ma propre expérience pour me la rendre compréhensible… de quelqu’un qui soit un miroir (de la déformation) pour moi… qui l’accepte en lui pour me permettre de la rendre tolérable en moi…
Il faut deviner, discerner cet appel que je lance et que je rentre à la fois…
Ainsi ne perçois-tu pas que ta présence à toi, qui me fais face, est incluse en creux dans mon corps défait et appelant… depuis ce qui est moins ma solitude que mon isolement, mon enfermement, je n’implore pas, je ne demande rien… je porte juste ma présence au-devant de moi pour qu’elle rencontre l’absence, la béance en toi… et toi qui te figes, t’immobilises, saisi par mon corps creusé, évidé, troué, ne sens-tu pas que ton dénuement, à ton insu, se met à répondre au mien…

2 - Le sens

12 Ainsi les paroles de certains patients révèlent-elles parfois que la cartographie imaginaire de leur propre corps peut être soumise à d’angoissantes fluctuations, au passage inquiétant d’une forme à une autre, à des trouées ou à des évanescences. Leur dire laisse entrevoir l’incertitude générale d’être -et d’avoir- un corps. À l’occasion d’un contact plus ou moins soutenu avec les autres, ces patients rapportent en séance des perceptions de parties d’eux-mêmes devenues momentanément étrangères, ils évoquent des sensations d’amenuisement, de distorsion, ou de transparence du corps, ainsi qu’une perte des contours de celui-ci, pouvant aller jusqu’à l’atomisation. Dans la rencontre, dépossédés de l’évidence de leurs propres contours, ils ne semblent pas pouvoir tenir, soutenir une représentation suffisamment stable d’eux-mêmes. L’image corporelle est soumise à des jeux de force, des infléchissements, des tensions et le corps est alors perçu comme un lieu de déformation auquel il est difficile de s’identifier. Mais c’est pourtant bien cette déformation même qui tient lieu de représentation de soi, comme part de la fonction personnalité, pour un « je » qui ne parvient pas à s’y reconnaître.

13 Ces patients semblent non seulement lutter régulièrement contre des déformations affectant leur image corporelle mais aussi contre une série de verdicts introjetés qui semblent plus ou moins condamner le « je ». Ces déformations et ces condamnations se déploient et s’intensifient dans une situation en écho à une relation d’effraction figurant dans l’expérience antérieure du patient, et que de nouvelles rencontres peuvent réactualiser en haute intensité.

14 Lorsqu’une relation d’effraction s’instaure entre le moi vacillant et un autre auquel un certain pouvoir est dévolu, les différences entre dehors et dedans, entre passé et présent, et la frontière entre moi et non-moi s’abolissent. Dans ce type de situation, on peut dire que le moi est l’effraction qu’il subit, et c’est alors que le corps propre ainsi que le corps de l’autre peuvent être assimilés à des masses informes et méconnaissables, également menaçantes. L’image du corps propre semble alors devoir être soumise à une auto-destruction. On peut faire l’hypothèse que, dans ces conditions, un introject massif et féroce vient créer une déformation tenant lieu de représentation de soi et de l’autre. Il y a confluence avec cet introject dès que le sujet est placé dans une situation qu’il perçoit comme potentiellement menaçante. Cette confluence le maintient dans une impossibilité à établir un contour définissant un lieu suffisamment fiable et qu’il pourrait reconnaître dans le présent comme sien par rapport à l’environnement perçu comme désintégrateur. Pour se soustraire à un tel environnement, l’organisme se « contacte » lui-même, comme s’il était cet environnement auquel il s’identifie, et ce dans une rétroflexion destructrice.

15 Il s’agit de comprendre ici comment des événements traumatiques particuliers, éprouvés à un moment donné dans l’histoire du patient, mais sans pouvoir être reconnus comme tels, demeurent dans un statut d’informe et s’identifient à la représentation de soi, elle-même éprouvée comme informe, ce qui vient chroniciser le rapport à soi dans une difficulté, voire une impossibilité à rencontrer l’autre. On peut voir là la persistance d’un mode de défense contre l’insupportable -un pli, résultat probable d’un ancien ajustement créateur- élaboré antérieurement dans l’expérience et installé en mode personnalité sous les traits d’une « mythologie » de l’informe, avec excès de représentations (hallucination) ou effondrement de l’imaginaire (sidération) et ayant encore le pouvoir quasi-magique - quand besoin est - de rendre le monde et les autres irréels. Quand la situation est vécue comme intolérable, non-assimilable, le patient se trouve dans l’incapacité de lui donner sens - direction et signification -, il ne peut ni s’orienter dans le champ, ni rendre celui-ci signifiant. Les instruments de perception sont viciés, corrompus, altérés, la réalité n’est plus complètement percevable, le corps, inutilisable, devient un objet ; ou bien il se met à flotter dans ses formes et à se vider de son contenu. Il y a désaffection et impossibilité à mobiliser une excitation vers, à élaborer la situation, à lui donner un sens … l’« aller vers » est court-circuité avant même la possibilité d’une ouverture à la situation. Des réponses massives arrivent avant toute question et viennent assigner au corps une place impossible, intenable, insoutenable.
Il semble que ces patients, dans des circonstances insupportables et en l’absence d’autre repère, n’aient pu échapper à une sorte d’investissement négatif, mortifère de leur corps, et ce de telle sorte qu’ils ont dû et doivent encore, dans une forme violente de rétroflexion, « arracher » à eux-mêmes des images de zones corporelles, voire se mutiler de tout éprouvé afin d’échapper à l’effroi, à la terreur d’avoir chaque jour un corps-objet instrumentalisable par un autre tout-puissant et imprévisible…
Car ce qui semble être arrivé, c’est une relation d’effraction durable, dans laquelle danger interne et externe, danger imaginaire et réel se sont confondus et ont produit une sorte d’abrasement du « je », dont le leitmotiv introjeté pourrait être : « Tu es l’informe, la part incompréhensible, inadmissible, de l’autre, qui vient te déformer, te désidentifier …»

3 - Le devenir

16 Cependant si ces patients, soumis à ce type d’économie traumatique, laissent se déployer une déformation ou une anesthésie leur tenant lieu de moi corporel, c’est que le corps n’est pas tout à fait déserté par le moi. Les vécus traumatiques répétés dans l’histoire du patient ont pu distordre mais pas totalement compromettre l’avènement d’un « je ». Même si une puissance de répétition, une insistance s’est installée dans le devenir du « je » qui se déforme et se mutile pour se sauver, la possibilité même de se désigner comme dessaisi de soi, de se montrer en quête d’une forme, signe déjà l’habitation d’un espace, d’un lieu, d’un où le « je » peut advenir.

17 Ce qui se produit - sidérations, ressentis corporels hallucinatoires, hésitations, impuissance des mots, des gestes …- est bien la trace des expériences vécues par le patient qui se mettent en forme singulière « ici et maintenant » pour tenter de se dire au thérapeute et de l’affecter. Initialement le patient ne peut pas s’approprier son histoire, ou simplement se l’attribuer, puisqu’il lui est difficile, ou impossible d’en mettre en sens les fragments ; et il attend dans une sorte de souffrance que l’autre formule presque à sa place sa propre expérience, pour lui donner des indices de différence de qualité, de gravité, de réalité qui puissent venir donner un sol à sa propre parole. C’est seulement lorsqu’un tel sol prend consistance que les plans réel et imaginaire peuvent commencer de se différencier et qu’une représentation, qui permette l’instauration d’une nouvelle forme corporelle investissable, peut commencer de s’élaborer. De nouveaux modes de résidence dans le corps peuvent alors s’instituer, qui, déplaçant le passage de la limite entre « je » et l’autre, entre le moi et le non-moi, entre le dehors et le dedans, entre le passé et le présent… viennent revitaliser le rapport au présent.

18 Et c’est le thérapeute, qui, dans la rencontre, va éprouver face à cette expérience qui se montre, qui se donne à voir et à percevoir, la béance, la distorsion, la désaffection, la répugnance, l’horreur, la monstruosité… Le thérapeute prête son corps, en établissant une sorte de communication charnelle avec le patient ; et il prête ses mots, car s’il nomme, s’il donne une forme reconnaissable à ces/ses éprouvés, la propre image du patient peut progressivement commencer de prendre forme et de tenir dans le regard de l’autre. Et peu à peu vient se tisser la possibilité d’habiter, d’incarner, sans le meurtrir, son propre corps, dans le présent de la situation.

19 Si ce que le poète rapporte de là-bas a forme, il donne forme, si c’est l’informe, il donne l’informe. Trouver une langue. Ce que Rimbaud (Correspondances, 1871) évoque ici du rôle tenu par le poète pourrait se dire de celui tenu par le thérapeute. Et par le fait même d’être nommé, l’informe cesse d’être informe, et se transforme. Il s’agit bien pour le thérapeute d’écouter le corps de l’autre dans sa parole hésitante, dans son dire singulier, et d’entendre l’appel insolite du patient : les images qui frappent ou meurtrissent, les verbes qui écorchent ou dilacèrent, les silences impuissants, les balbutiements, les postures en creux… Et le travail thérapeutique avance par petites touches, en nommant les contours du corps du patient, en désignant les parois qui séparent différents organes confondus, en différenciant le vif du mort, ce qui, faute de limites ayant le pouvoir de séparer l’être du non-être, l’animé de l’inanimé, une part de soi ou de l’autre, ne pouvait jusqu’alors se faire. Cette clinique vient interroger le thérapeute dans sa capacité à se laisser animer, résonner, de telle sorte que sa parole, une parole pleine, habitée (parole plus parlante que parlée), prenne la dimension d’un geste contenant et donnant forme -paroles qui créent de la peau et se font caresses- et instaure une présence susceptible de déjouer les forces destructrices insistantes à l’œuvre dans la rencontre.

20 C’est la propre déstabilisation affective du thérapeute, son aptitude à accueillir en lui l’inouï, la possibilité même d’en rendre compte au patient, qui vont rendre possible pour celui-ci d’accueillir l’impensable de sa propre expérience. Seule l’ouverture à l’inconnu en soi, un soi engagé dans la rencontre thérapeutique, peut véritablement entrer en résonance avec l’insu ou l’inconnu du patient lui-même. Cette ouverture à l’inconnu fonde un rapport essentiel à l’altérité qui crée et nourrit le lien thérapeutique.
En conclusion, le corps dans sa matérialité, la subjectivité de chair et de sang, ne constituent pas forcément pour le sujet un « mode de certitude de soi ». On pourrait dire, avec Lévinas, que le corps n’est jamais mien dans la mesure où il n’est ni mon objet ni ma propriété et pas même mon projet. Je ne peux parler de mon corps, et d’ailleurs parler tout court, que parce que je ne suis pas seul au monde, parce que l’autre me répond et que je réponds à l’autre, parce que la subjectivité est exposition, et que j’affecte l’autre par cette exposition même.
La subjectivité exprime la corporéité - le « je » existe son corps- dans la mesure où elle fait signe pour l’autre. L’identité se fait non pas par confirmation de soi, mais par signification de l’un par l’autre, par déposition de soi… La corporéité ne se réduit pas au corps qui se montre, au corps comme phénomène, c’est le corps vécu, sensible, souffrant qui s’exprime, lance la pensée, et en fait don à l’autre. La conscience de soi n’est pas inconditionnelle, elle trouve sa possibilité dans l’être charnel en présence d’un autre. Seul un être charnel peut être pour l’autre et signifier. Et la signification -l’un par et pour l’autre- n’a de sens qu’entre êtres de chair et de sang, que sont le thérapeute et le patient dans leur rencontre.

Bibliographie

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PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Dominique Michel « De la dépersonnalisation à l'être-chair », Cahiers de Gestalt-thérapie 1/2004 (n° 15), p. 193-200.
URL :
www.cairn.info/revue-cahiers-de-gestalt-therapie-2004-1-page-193.htm.