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Cahiers de Gestalt-thérapie

2009/1 (n° 23)


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« Ce qui est important à l’approche de la mort, c’est qu’à un certain moment nous ne pouvons plus pouvoir ; c’est en cela justement que le sujet perd sa maîtrise même de sujet. » [1][1] Levinas, E., Le Temps et l’Autre, Paris, PUF, 1983,...

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« Comment quelqu’un comme vous peut-il s’intéresser à quelqu’un comme moi ? »

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« Quelqu’un comme vous » : moi, jeune (de son point de vue), en bonne santé, fraîchement diplômée démarrant mon activité professionnelle dans ce poste de psychologue clinicienne d’un réseau de soins palliatifs intervenant à domicile.

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« Quelqu’un comme moi » : lui, un peu plus de 70 ans, corps amaigri, alité permanent dans son lit médicalisé installé dans le séjour-salon réaménagé de sa maison, dépendant de son épouse et intervenants extérieurs pour tous ses gestes quotidiens, les traitements « curatifs » ayant été arrêtés, cancer de la gorge, trachéotomie, difficilement compréhensible lorsqu’il s’exprime. « En fin de vie » selon la formule en cours. « En attente de », pourrais-je ajouter, mais en attente de quoi. Partir, certainement. Mais peut-être aussi en attente, espoir d’autre chose ?

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Mon premier malade « en fin de vie ». La formulation me surprend, toujours… ne le sommes-nous pas tous, finalement – mais c’est comme si certains l’étaient davantage que d’autres. Pour ma part, j’entends cette formulation non pas comme « le malade est en bout de course, sur la pente descendante, relégable. » Car j’expérimente toujours avec « ces malades-là » que « tant qu’il y a de la vie, il y a de la vie ». C’est dans ce sens que j’entends cette expression. Il n’y a pas d’état de « plus ou moins en vie ». Soit on est en vie, soit on est mort. Peut-être une formulation plus appropriée pourrait être malade arrivant « à la fin de sa vie » ?

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Je l’ai rencontré cinq fois, les cinq semaines avant qu’il ne décède.

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Plusieurs réponses ont émergé au fil du temps à la question de ce malade.

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La première, pragmatique. Fallait bien que je trouve du travail, et le secteur des soins palliatifs/oncologie, aussi bien en institutions que dans des réseaux, était celui où l’on trouvait le plus de postes en tant que psychologue à ce moment-là.

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Oui, mais… voilà, je suis restée dans ce domaine, sur ce poste et sur d’autres que j’ai acceptés par la suite. Cancer, fin de vie, soins palliatifs, j’ai même travaillé du côté de la prévention, en tabacologie. Donc ?

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Une autre tentative de réponse. Je ne crois pas à la bienfaisance, à l’altruisme gratuits. Quand l’on fait quelque chose, me vient l’hypothèse qu’on le fait toujours avec une attente, plus ou moins consciente. Alors, ces choix professionnels que j’ai faits seraient peut-être, aussi, un essai de se familiariser avec la question du mourir [2][2] Mourir, mort, mourant… Mon choix se porte sur « le.... Ou plutôt, avec la question de comment « on » fait face au mourir. Comment on négocie. Comment on le vit. Accompagner un certain nombre de ces malades serait alors aussi pour moi une façon de découvrir avec eux comment faire avec cette chose-là.

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Cette chose-là, c’est ce que disent les malades : non pas tellement d’être mort, car finalement une fois mort, voilà. C’est fini. Ce que l’on en sait, de ce qui reste à en faire, se passe du côté des survivants. Eux ont à faire avec le « comment faire avec le départ », avec l’absence. Pour ce qui est des morts, nous les vivants n’en savons rien pour n’avoir pas eu des retours de ceux qui sont partis et ne peuvent donc partager leur expérience (quoique, en posant les choses comme cela, je laisse de côté tous les moyens plus ou moins efficaces de la part des survivants d’essayer de communiquer avec les morts – et/ou l’inverse). Nous n’en avons que des hypothèses suivant les croyances et cultures : le paradis, l’enfer, la réincarnation, etc.

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Cette chose-là, c’est le mourir.

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Par exemple la question du passage. Elle revient souvent dans les questions des malades : comment cela va-t-il se passer ? Vais-je souffrir, avoir mal ? Cela va-t-il être rapide ? Long ? Qu’y a-t-il dans ce passage, dans ce moment où l’on quitte la vie et l’on se dirige vers la mort ? Serai-je seul ? Y aura-t-il du monde autour de moi ? D’ailleurs, c’est quoi être mort ? C’est quand qu’on est mort ? Il n’existe pas de définition légale de la mort dans le Code Civil ou Pénal. Une personne est déclarée morte quand le médecin estime qu’elle est morte. Le médecin s’appuie sur des règles comportementales dans certaines situations (ex. : prélèvements d’organes sur patient en état de mort cérébrale) ; dans sa définition, la mort est l’absence de vie et l’arrêt irréversible des fonctions vitales. Signes cliniques : arrêt cardiaque, arrêt des fonctions nerveuses, phénomènes cadavériques.

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Par exemple, la question de la déchéance physique, qui entraîne la dépendance à l’environnement, et ce qu’elle soulève presque toujours comme questionnements quant à notre identité, notre statut d’être humain. La peur de n’être plus « sujet », d’être infantilisé, de se sentir « objet » des autres. De se sentir fragile, soumis à la bonne volonté, au pouvoir de l’autre. Est-ce que je suis encore quelqu’un qui a son mot à dire sur lui-même, est-ce que je conserverai la possibilité de dire « qui je suis » ?

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Je voudrais dans ces lignes partager avec vous quelques réflexions qui me viennent à accompagner ces personnes et témoigner de ma pratique. Sans aucune prétention et surtout, dans l’idée et avec le désir de susciter des échanges et de la réflexion.

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Première précision, je voudrais vous inviter à regarder un certain mourir. Pas n’importe lequel. Pas celui que nous savons, intellectuellement, celui qui nous attend tous, un jour : « Un jour, je vais mourir, je le sais », ou « Mourir fait partie de la vie ». Pas celui qui est finalement une idée, un concept, pas (encore) une réalité. Seule certitude de la vie, mais tellement lointaine et éloignée de nos préoccupations quotidiennes. Peut-être encore davantage dans notre monde occidental où la longévité amène de plus en plus les générations à se côtoyer et où l’expérience de quelqu’un de proche en fin de vie se fait plus tardivement. Mon expérience personnelle par exemple a débuté lorsque j’avais 30 ans ; décès d’une de mes grands-mères à plus de 90 ans ; très éloignée géographiquement, je n’en ai été avertie que le jour arrivé, n’ai pas assisté à son enterrement… presque quelque chose de virtuel dans ce départ. Finalement, je ne l’ai pas vue mourir. Ceci dit, n’angélisons pas non plus « ces temps d’avant » où le mourir était davantage présent dans le quotidien de la vie et aurait fait que cela eût pu être plus facile, plus familier. Le concept du « mourir » était peut-être plus familier, plus inscrit dans le quotidien, le « mourir » n’en était, n’en devient pas pour autant plus simple, même s’il devient plus familier.

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Le mourir dont je parle ici est celui qui est juste là, quasiment face à face avec celui qui en fait l’expérience qu’il peut presque le saisir. Pas celui que l’on peut rencontrer subitement lors d’un accident dont on réchappe. Mais celui qui est « annoncé ». Celui rencontré au travers de ce que vivent nombre des malades atteints de cancer(s) auxquels il est annoncé que la médecine ne peut plus rien [3][3] Témoignages de malades, entre autres : Singer, C. Derniers.... Cancer, « maladie potentiellement mortelle », suivant les termes « poétiques » du monde médical.

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Qu’est-ce donc que être-face-à-la-mort-qui-n’-est-pas-qu’un-concept-mais-devient-une-réalité-quasi-tangible ?

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Comment fait-on avec ? En tant que malade, en tant que Gestalt-thérapeute. Ce seraient quoi, les particularités, les spécificités – s’il y en a - de l’accompagnement, en tant que « psy », de ces moments-là de la vie.

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Comment une personne vit-elle dans le présent ce futur-là ?

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Tout d’abord quelques éléments et réflexions sur le contexte de ces rencontres. Dans quoi nous nous inscrivons, le malade [4][4] Terme que j’emploie invariablement pour un ou une malade(e),... et moi, en nous rencontrant.

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Le malade vient rarement dès le départ à ma rencontre. C’est souvent moi qui vais à la sienne. Dans mon expérience et jusqu’à présent, ma présence existe toujours au travers de celle d’une équipe, d’une structure : hospitalière (équipes mobiles), associative (réseaux de soins palliatifs, Ligue contre le Cancer), je suis identifiée comme « appartenant à ». C’est ainsi que je me présente à lui au moins une fois : ma « tête », ma fonction, à quoi je pourrais être utile, comment il pourrait me solliciter. Cette manière de faire a été retenue car souvent, lorsque le personnel médical ou paramédical propose au malade de « voir le psy », il y a refus : « Je ne suis pas fou/folle ». Hypothèse, pari qu’à rencontrer « le psy » en chair et en os au travers d’un premier contact, cela pourrait dédramatiser et démystifier sa représentation éventuelle. Ensuite, le malade fait le choix de me revoir, ou non. Quand il le souhaitera.

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Je suis également membre de la SFAP, société française d’accompagnement et de soins palliatifs [6][6] « Les soins palliatifs et l’accompagnement considèrent....

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Par ces deux identités-là, je m’inscris dans une certaine éthique et déontologie dans l’accompagnement « de fin de vie » des malades et de leur entourage.

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Je me trouve aussi inscrite de fait dans un modèle de société puisque je fais partie, vis et travaille (donc suis rémunérée) dans cette société (ce que j’en fais étant une autre question : est-ce que je me laisse prendre cette place-là, assignée, ou est-ce que, en étant aussi consciente que possible, je fais le choix d’en occuper d’autres, dans quelle mesure cela est-il d’ailleurs possible ?). Pour ce qui nous intéresse, il s’agit du modèle qui a été formalisé dans le cadre du Plan Cancer [7][7] Elaboré à la demande du Président de la République,... : Mesure 42 : Accroître les possibilités pour les patients de bénéficier de soins de support, en particulier prise en compte de la douleur et soutien psychologique et social. Actions : Accroître la possibilité de recours pour le patient à des consultations psycho-oncologiques de soutien. Ce Plan soulève pour les professionnels du « psy » un certain nombre de questions que je pourrais résumer très succinctement en : est-ce que je travaille dans la continuité d’un modèle médical qui induit le clivage malade/maladie, ma présence signifiant qu’être atteint d’une pathologie « potentiellement mortelle », un cancer, produirait aussi une pathologie au niveau psychique, la parole du malade devenant alors un symptôme de plus à traiter comme tous les autres symptômes que produit la maladie sur le malade ? Ou est-ce que je me propose de tenir compte de la subjectivité de l’être, de l’être humain dans sa globalité que je rencontre ?

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Je suis également Gestalt-thérapeute. Je suis sensibilisée à travailler avec une grille de lecture incluant la phénoménologie, la théorie du champ et la théorie du self selon PHGv [8][8] Perls, Hefferline, Goodman, Gestalt-thérapie, L’Exprimerie,.... En rencontrant les personnes, je vais entre autres être attentive à essayer de « ne plus savoir », de ne pas me placer dans un savoir sur l’autre (puisque n’étant pas à sa place), de le considérer et respecter comme celui qui sait pour lui, expert de lui-même et qui peut m’en dire quelque chose s’il le souhaite. Précision qui a son importance, même si je suis employée et payée en tant que psychologue clinicienne par ces différentes structures, mon être-thérapeute me semble avoir été forgé essentiellement par la Gestalt-thérapie. Dans ma façon d’être thérapeute, auprès des malades dans ces cadres-là, je suis habitée, animée par la formation que j’ai suivie et par les thérapeutes-formateurs qui m’ont marquée. Comment d’ailleurs cela pourrait-il en être autrement…

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Tous ces mondes-là me traversent lorsque je vais à la rencontre d’un malade.

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La place proposée à, attendue [9][9] « Qu’attend-on du ‘mourant’ ? Deux choses essentiellement,... du malade atteint de cancer est également définie d’une manière particulière et nouvelle, peut-être, dans le cadre de ce Plan Cancer.

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Désirant dépasser le modèle médical paternaliste où le médecin « sait » et le malade « subit » [10][10] Voir à ce sujet un excellent article du philosophe..., le Plan Cancer a souhaité prendre en compte les revendications formulées par les malades et leur entourage lors des 1ers États Généraux de la Ligue contre le Cancer. [11][11] « En 1998, la Ligue contre le cancer avait organisé...

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Dans son introduction, le Plan Cancer précise :

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Ce plan doit avoir un impact sur notre système de santé tout entier autour d’une vision rénovée d’un combat partagé par les patients, leurs proches, et les équipes médicales et soignantes.

Il faut humaniser l’accompagnement thérapeutique des personnes malades. Il s’agit de rééquilibrer la relation entre le médecin et le malade et de donner aux patients toutes les informations qui pourront les aider à mieux s’orienter dans la complexité du système de santé.

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Toutefois, ce « être davantage acteur de » auquel sont conviés les malades comporte (au moins) deux écueils possibles, que l’on perçoit se mettre subtilement en place dans certaines structures (pas toujours, car « ça » résiste, aussi…).

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Un risque serait de l’entendre dans le sens d’autodétermination [12][12] « Absente de l’éthique hippocratique, la notion d’autonomie... auquel fait référence Jacques Ricot, avec les questions qui forcément en découlent autour de l’euthanasie.

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A ce sujet également une intéressante analyse [13][13] Baudry, P., La mort à l’heure de la singularité, communication... de Patrick Baudry, sociologue, sur les notions d’individu, d’autonomie (étymologiquement : « qui se régit par ses propres lois »), du social.

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Le « soyez partie prenante de vos soins » sous-tend aussi une certaine vision sociétale de comment il serait attendu que la personne atteinte de cancer se comporte.

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Le cancer amène des termes belliqueux, couramment utilisés, langage d’une philosophie optimiste de l’espoir, de la lutte, voire de l’héroïsme : combattre, se battre, ne pas baisser les bras, lutter, vaincre, être courageux (voir à ce sujet la réflexion de Patrick Ben Soussan [14][14] Ben Soussan, P., sous la direction de, Le cancer, approche..., pédopsychiatre dirigeant l’unité de psycho-oncologie Paoli Calmettes à Marseille).

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Or… gare à celui qui ne s’y inscrit pas, il « laisserait tomber » alors que tout ce monde s’agite autour de lui et se mobilise pour lui : professionnels, bénévoles, entourage, recherche, coût des soins (à ce propos, par exemple, le coût des protocoles de chimiothérapie est énorme, et lorsque les personnes en prennent connaissance, peut s’éveiller de la culpabilité les amenant parfois même à s’excuser : « je n’ai jamais été malade, c’est la première fois que je ‘profite’ de la sécu », culpabilité qui peut aller crescendo lorsque les traitements ne s’avèrent pas « efficaces » : « tout ça pour rien… »), ce qui induit une certaine « pression » sur les épaules du malade. Ne pas se plaindre, garder pour soi, ravaler son ras-le-bol, son désespoir, sa tristesse, sa colère, son sentiment d’injustice, sa fatigue et l’envie par moments de laisser tomber. Et se trouver seul avec.

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Et si, à tout hasard et malgré ses efforts à ne pas « baisser les armes » (puisqu’il est communément dit que « 50% de la guérison, c’est le moral »), le malade quitte le monde des traitements curatifs (entendez : les traitements éventuels restants sont de confort mais ne peuvent plus rien contre l’évolution de la maladie), la pression prend alors la forme de comment quitter ce monde la tête haute et en héros… ne pas décevoir. Au risque de ne plus être soi. Mais ce que les autres attendent.

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Voici donc quelques éléments, certainement pas exhaustifs, qui font partie du contexte des rencontres entre ces personnes et moi, et dont je suis à peu près consciente.

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Je voudrais dans ce qui suit partager certaines choses qui émergent pour moi à partir de cette clinique.

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J’ai presque envie de dire, pour commencer, que d’une certaine façon les malades en fin de vie atteints de cancer sont des personnes comme les autres, avec leur singularité et ce qui leur est unique, avec leurs vies, leurs difficultés, leurs bonheurs aussi, leur quotidien, leurs croyances, leur entourage… Il s’agit là peut-être d’un lieu commun. Mais ce n’est pas une maladie que de mourir. Atteindre la fin de sa vie n’engendre pas automatiquement une pathologie, n’est pas pathologique en soi.

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Questions autour de la temporalité. Et plus précisément, autour de ce futur qui s’inscrit somme toute dans une finitude certaine sauf à ne pas en connaître l’échéance. Bien sûr, comme déjà dit, finalement cette question se pose pour nous tous – mais pour certains plus que d’autres. Ou plutôt, pour certains différemment que pour d’autres. Elle devient plus présente, plus palpable. Elle fait figure pour certains, là où elle est surtout fond pour les autres.

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Exemple du quotidien.

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Dans ces rencontres, ni le malade ni moi ne savons si nous allons nous revoir. Nous pourrions dire que cela est vrai pour toute rencontre.

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Je vais rendre visite à M. D, que j’avais rencontré à plusieurs reprises lors de ses séances en chimiothérapie ambulatoire. Cette fois-ci, il est hospitalisé. Dans une chambre seule, au calme. Il n’y a plus de traitements curatifs à lui proposer. L’équipe soignante s’en occupe au niveau des soins corporels et douleurs éventuelles. Mais finalement il y a peu « à faire » auprès de ce malade, que d’attendre. M. D n’a pas non plus un entourage proche qui peut être auprès de lui. Seul. Je me rends dans sa chambre, et nous passons un certain temps ensemble. Lorsque je dois prendre congé, je sais bien – et lui aussi – qu’il n’est pas certain qu’il soit encore là la semaine suivante, quand je pourrai de nouveau lui rendre visite. Je le lui dis. Et je lui demande comment le saluer, que lui souhaiter : « Au revoir ? ». Ah non, il aimerait ne plus être là dans sept jours. « Adieu (à Dieu) ? ». Oui, peut-être, même s’il n’est pas croyant. Est-ce que peut-être d’autres mots lui viennent ? Non. Cela lui va. Je lui dis adieu. Il me salue d’un geste de la main. La semaine suivante, il est décédé.

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Ce qui peut se dire facilement, parfois de manière automatique, habituelle, dans un cabinet, « à la semaine prochaine », « à bientôt », ne peut pas se dire comme ça dans ce cadre-là. L’accompagnement de ces personnes nous demande, me semble-t-il, une conscience de l’instant présent plus… j’allais dire plus consciente. Nous n’en savons rien, de demain, des heures qui suivent même. Alors il n’y a que l’ici-et-maintenant [15][15] Entendu dans le sens qui est développé par F.Staemmler... qui est. Je ne peux pas me dire, comme cela m’arrive parfois en cabinet après avoir quitté un patient : « Je pourrai le mettre au travail une des prochaines fois ». Il n’y aura pas forcément de « séance de rattrapage », de « revenir là-dessus ». C’est maintenant ou peut-être jamais.

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Il me semble que la Gestalt-thérapie, en prenant comme point de mire de sa focale, comme objet d’attention prioritaire, le processus du contacter dans le « ici-et-maintenant », dans le champ présent dans lequel s’inscrivent le malade et le thérapeute, permet peut-être au thérapeute plus que toute autre approche (il n’y a rien de négatif ou jugeant en disant cela, puisque de fait chaque approche théorique a sa focale dirigée sur des points qui lui sont propres et… différents du voisin) d’être centré et attentif sur ce qui se passe là, dans le moment, dans cet entre-deux, de l’appréhender de manière phénoménologique, dans une conscience implicite et immédiate.

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Parfois vient le sentiment que « lorsqu’il n’y a plus rien à faire », le malade est d’une certaine façon déjà « mis de côté », à la marge de la société active, rentable, pressée ; lui qui souvent (étant en arrêt maladie) n’y a plus de place (ou plutôt, si : il est invité à une certaine place [16][16] Il lui est demandé, comme nous l’avons vu plus haut,...), et qui vit sur une autre temporalité : rien ne presse, mais le temps est compté.

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Rencontres avec Monsieur Y. 70 ans, suivant un protocole de chimiothérapie de « la dernière chance », les précédents n’ayant pas permis d’éradiquer ni d’enrayer la tumeur. Il est en service réanimation car lors de la première administration du protocole un choc allergique (choc anaphylactique) peut se produire avec risque de décès. Il est « branché » à différents appareils, à sa perfusion, alité. Je vais à sa rencontre lors de cette première cure, le saluer. Il est souriant, agréable, accueillant. Surtout, souriant. Il est par ailleurs amputé d’un bras perdu lors de la guerre d’Algérie. Comme cela m’arrive souvent de le faire avec les malades, je lui demande comment il se sent, s’il est douloureux. Je pense à son cancer. Il me répond par rapport à son bras amputé. Il se dit très douloureux. Je ne comprends pas bien étant donné le sourire et le ton posé et calme sur lequel il me répond. Je le lui fais remarquer. Quelque chose se passe alors, dans le contact, quelque chose entre nous s’ouvre et il me parle de ce qu’il vit à l’intérieur. Qu’il ne dit jamais, n’a jamais dit, à personne car il a toujours « fait face », « pris sur lui ». Nous entamons alors à sa demande une série de rencontres hebdomadaires, lors de ses venues pour sa chimiothérapie.

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Rapidement, il me dit qu’il se vit déjà « un pied de l’autre côté ». C’est-à-dire ? C’est-à-dire que voilà, toute sa vie il a fait en sorte de « tenir debout ». Là, il se trouve de plus en plus fatigué, et puis il est à se présenter à moi allongé, dans ce lit (à préciser qu’en dehors de ces temps de chimiothérapie où il est « branché » aux appareils de surveillance, il est à ce moment-là de nos rencontres parfaitement autonome et va-et-vient dans sa vie quotidienne). Toute sa vie a été une lutte pour rester debout. A porter. Il l’a toujours fait, avec le sourire, sans jamais se plaindre, sans jamais montrer à qui que ce soit, pas même à son entourage proche, l’effort que cela lui demandait. Debout face à l’adversité : le bras perdu, en Algérie, rentrer en France faire face à ses parents attristés, renoncer en raison de son handicap à une carrière universitaire, se reconvertir dans le privé, faire face aux jugements (« avec votre handicap, vous ne pourrez pas être en contact avec la clientèle »), faire face à la douleur (celle du membre fantôme, mal prise en charge, s’entendant longtemps dire que c’était « dans sa tête »…), alors prendre sur soi, subir, avec le sourire, mais tenir, debout. D’ailleurs c’est le message quotidien qu’il croit entendre de son entourage : « Tu vas y arriver, tu vas surmonter aussi cette épreuve, cette maladie, tu l’as toujours fait, tu n’as pas le droit de ne pas te battre », etc. Mais il sent la fatigue, il sent son corps, il se doute bien après discussion avec son médecin et acceptation de ce protocole que les perspectives sont limitées.

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Il n’arrive pas à se faire entendre par ceux qu’il aime et qui l’aiment. Qu’il n’en peut plus, par moments. Qu’il est fatigué. Qu’il sait que le pronostic est pour le moins réservé. Qu’il y a des choses de la vie courante qu’il regarde différemment aujourd’hui, qui n’ont plus la même importance – ses priorités et nécessités ont changé.

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J’entends alors son « un pied de l’autre côté » comme « je ne fais plus tout à fait partie de ce monde, puisque d’une part je ne peux plus exister comme je l’ai fait jusqu’à présent, et que d’autre part ceux qui m’entourent ne peuvent, veulent pas me voir et m’accueillir autrement que ce que j’ai toujours été : debout. Or par moments j’ai envie de tout lâcher. » Finalement, je pourrais entendre sa question comme « est-ce que tel que je suis, là, je peux encore avoir une place dans ce monde ? ».

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Comment est-ce que je le regarde, ainsi, alité, lui qui a toujours tenu à être debout ? Fait-il encore partie des humains de ce monde ? Questions qu’il m’adresse. Ce qui me vient à lui dire, c’est que pour moi, il est. Avec tout ce qui le traverse, tout ce qu’il traverse. Il est, quelqu’un. Qui me touche. Alité ou debout, cela ne fait pas de différence pour moi, même si je peux entendre que cela en fasse une pour lui. Je sens bien à partir de ce moment-là que quelque chose change, pour lui, et nous l’évoquerons encore à d’autres moments. Il se sent être quelqu’un, aux yeux de quelqu’un, il a la légitimité d’être « soi », avec sa maladie, là maintenant. Il n’a pas à être « un autre », ni celui d’avant qu’il n’est plus, ni celui auquel il se sent appelé, « qui se bat, qui ne baisse pas les armes ».

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Être là, auprès de l’autre, le rejoindre là où il est, ne pas le rassurer « bêtement », juste être là, me laisser toucher par son humanitude [17][17] Terme semble-t-il « construit » par A.Jacquard qui..., par sa confiance de ce partage qu’il m’offre. Et le lui dire. Dire aussi mon impuissance, mon incapacité à comprendre ce qu’il traverse, ne l’ayant pas expérimenté, n’étant pas à sa place. Être reconnu et exister pour quelqu’un l’ouvre, le fait cheminer, de rencontre en rencontre. Moi, là-dedans, je ne suis qu’un « passeur ». Surtout, je le vois s’ouvrir à lui-même. « S’apparaître à l’occasion d’un autre » [18][18] Robine, JM., S’apparaître à l’occasion d’un autre,..., c’est-à-dire s’ouvrir à des champs de soi jusque-là non conscients, et cela au moyen de la rencontre avec l’autre qui est présent à lui.

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En tant que Gestalt-thérapeute cette posture dans l’être-là, sans chercher à plaquer une grille de lecture théorique sur ce qui se passe [19][19] Je pense entre autre aux écrits d’E.Kübler-Ross (Les..., sans chercher à analyser où en est le malade, nous est familière. Il s’agit d’un être-là du thérapeute plein, incarné, habité, touché, en contact [20][20] Dans le sens proposé par Robine, JM., « Théoriser ce... (temps-instant, Kairos) avec soi et avec l’autre, et éventuellement témoignant de son être-là, en relation [21][21] Id. (temps-durée, Chronos) aussi avec l’autre. Il me semble que la Gestalt-thérapie permet véritablement ce « être-là » dont on a tant besoin en fin de vie lorsqu’on se vit comme ne faisant déjà plus complètement partie de la vie de ce monde. Entendez : le malade, qui n’est pas beau, jeune, en bonne santé et rentable ; qui est meurtri dans son corps, en décrépitude, dépendant, en mauvaise santé et coûtant cher à la communauté.

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Ce que me permet la Gestalt-thérapie, ce qu’elle m’a permis de découvrir et soutenir est cette posture-là.

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Autant que faire se peut : évidemment la question n’est pas d’être « parfait » dans ces « être-là », complètement en awareness de ce qui se passe pour moi et de ce qui émerge du ça de la situation. Ce n’est pas possible, j’ai mes angles morts comme tout un chacun.

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La question de l’être-là, dans le présent (avec le passé et avec le futur dans ce présent), me semble être la seule possible dans ces contextes. Pas d’attentes – je sais bien que théoriquement nous n’en avons pas, non plus, pour les patients que nous recevons dans notre cabinet. Théoriquement. Cela ne nous empêche pas de laisser notre fantaisie se promener.

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Nous avons, que nous le voulions ou pas, je crois, nos petits projets et envies pour notre patient, en tout cas, en ce qui me concerne, ça m’arrive (la question étant d’une part d’en prendre conscience, et par ailleurs de ce que j’en fais). Contrairement à ce qui se passe en cabinet, les malades « en fin de vie » nous confrontent à une quasi-impossibilité d’avoir des projets sauf à souhaiter que le passage se fasse le plus en douceur possible.

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Attention toutefois, me semble-t-il, à ce que ce souhait ne devienne pas objectif. Est-ce que le but de ces accompagnements serait de vouloir que le malade se sente le mieux possible, ait réglé un maximum de choses avant de partir (comme par exemple d’avoir dit adieu aux siens, qu’ils aient pu se parler) et s’endorme en paix avec le monde et lui-même ?

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Cette posture s’inscrirait alors dans une idéologie du « faire du bien », du « tout vouloir régler », de la mort pacifiée [22][22] « L’enjeu de cette fonction que nous assignons au mourant... (pacifiée pour qui, d’ailleurs ?). Ce serait aussi prendre une place de toute-puissance, à laquelle nous sommes en tant que « psys » parfois conviés par les équipes soignantes : « Il faut que vous alliez voir M. Untel, il ne dit plus rien depuis quelques jours ; allez voir Mme Unetelle, elle ne fait que pleurer depuis qu’on lui a annoncé les choses. » Le « psy » est supposé « remettre de l’ordre » là-dedans. Or le propre de la vie n’est-ce pas un certain désordre ?

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La clinique du mourir nous apprend, peut-être surtout, à confronter notre impuissance et le lâcher prise, à faire avec, à l’expérimenter, pour seulement mais tellement être là, présent, en tant qu’être humain qui rencontre un autre être humain.

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L’accentuation sur le mot « être là » l’est dans le sens d’incarné, habité. La question n’est pas, en effet, de combler un manque du sujet qui est en face. Mais de l’accompagner s’il le souhaite dans la confrontation de ce manque.

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Un autre élément que je remarque dans cette clinique est quelque chose que je vis comme un être-témoin-de.

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Rencontre avec ce chef d’entreprise, 45 ans, brillante réussite professionnelle, parti du bas de l’échelle, ouvrier, pour construire et se trouver dans son domaine à la tête d’un ensemble de filiales des plus performantes en France ; se trouver à intervenir dans des conférences professionnelles à partager son expérience, sa vision du management, son énergie. Il s’est construit sur cela, à partir de cela, pour cela. Diagnostiqué porteur d’un cancer il y a cinq ans, il a traversé tous les traitements sans jamais prendre une journée de repos ; toujours présent pour son entreprise, suscitant l’admiration de son entourage, familial et social. Je le rencontre une première fois un printemps, en chimiothérapie ambulatoire ; il ne formule pas de demande particulière à me rencontrer, de mon côté, je me présente comme je le fais avec tous les malades qui viennent dans le service. Monsieur X, appelons-le ainsi, me dit rapidement qu’il ne pense pas avoir besoin « du psycho », il sait qu’il est là pour un traitement « de la dernière chance » et que les probabilités que cela réussisse sont faibles. Mais il dit faire face, il a bien vécu, il est fier de ce qu’il a accompli, et puis voilà, il faut bien partir, un jour ou l’autre. Je suis impressionnée par la limpidité qui se dégage de ce qu’il dit. Clair, posé, réfléchi, net. Presque trop ( ?) réfléchi. Je pourrais me dire, si je débutais dans cette clinique, que voilà quelqu’un qui a résolu tous ses problèmes existentiels, notamment les questions qui surgissent dans ce contexte-là : sentiments de colère, d’injustice ; pourquoi moi ? Pourquoi cela m’arrive-t-il ? Pourquoi maintenant ? Il est bel homme, habillé avec goût et soin, ce qui contraste avec les tenues parfois décontractées dans lesquelles viennent les malades à leur chimiothérapie. Tout cela tient, se tient. « Tant que je n’ai pas mal – j’ai cette chance-là, par rapport à d’autres ». Lucidité.

Je n’ai plus l’occasion de le rencontrer dans les mois qui suivent, parfois en équipe il s’échange quelques nouvelles à son sujet. Son état physique ne s’améliore pas.

Un matin d’hiver je le vois arriver dans le service. Debout. Seul. Avec difficulté. Il s’essouffle au moindre effort. Je m’installe à côté de lui en salle d’attente, avec son accord, un petit moment. Comment va-t-il ? Il me dit que là il arrive au bout, qu’il en a marre, parce qu’il est douloureux et sent, voit son corps s’affaiblir, ne plus répondre comme avant. C’est la limite pour lui (et c’est une limite que beaucoup de malades nomment : que cela s’arrête si la perte d’autonomie, l’accroissement de la dépendance à l’autre, la douleur, deviennent trop importantes). Je l’observe, il est toujours aussi bien habillé, avec soin, élégance. Cela me touche. Il est rapidement pris en charge par l’équipe et je le perds de nouveau de vue.

Jusqu’à ce que, quelques semaines plus tard, ce soit lui qui formule à l’équipe la demande de me voir. Il est cette fois-ci hospitalisé. Il tient à me faire part de sa nouvelle vision de la vie. Il regarde sa vie. Dédiée au travail. Devenir quelqu’un. Mais finalement, était-ce cela, le sens de la vie ? Il est heureux car il a signé, quelques jours auparavant, l’acte de vente de l’ensemble de son affaire professionnelle. Il se sent libéré. Enfin. Une vie de fou, choisie, à se lever à 4 heures du matin, être le premier arrivé dans son entreprise, dernier à partir. Accroché au téléphone de manière continuelle. Appelé, consulté, sollicité de façon permanente. Là, le téléphone portable est silencieux. Et il en est content, me dit-il. Il a demandé à ce que l’on cesse de l’appeler. Est-ce que vous comprenez ? me demande-t-il, à plusieurs reprises. Comprendre quoi ? J’ai la sensation d’être conviée à une place de « être témoin » de ce parcours depuis quelques mois. Je lui dis le changement dans lequel je le trouve par rapport à il y a plusieurs mois. Oui. Il a envie d’avoir enfin du temps pour lui, pour sa famille. De se poser. Quel que soit le temps qui lui reste. Il sait bien qu’il est compté. Peut-être pourrais-je le trouver « fou » à laisser tomber tout ce qui a été la moitié de sa vie, son entreprise, de s’en séparer si rapidement ? D’ailleurs un des médecins spécialistes n’avait-il pas dit, il y a quelque temps, qu’il ne fallait surtout pas qu’il cesse de travailler ? Qu’il était hyperactif et que, sans son travail, il s’écroulerait ? Il se dit aujourd’hui et à la lumière du soulagement qu’il ressent que ce médecin avait tort.

Il décédera quelques jours après notre troisième rencontre.

Quel cheminement pour Monsieur X ? Je ne sais pas dire quelle a été ma fonction auprès de Monsieur X lors de cette dernière rencontre. Je ne peux pas parler d’un accompagnement en tant que tel, de rencontres régulières. Nous nous sommes vus trois fois sur plusieurs mois. La troisième était à sa demande. Je dirais qu’il y a eu deux contacts (rencontre dans l’instant) et une relation (quelque chose dans la rencontre qui s’est inscrit dans une durée). A cette troisième rencontre, je me suis sentie conviée à une place de témoin. De sa vie, de son cheminement.

Selon ses dires lors de cette dernière rencontre, ce qui a déclenché son « lâcher-prise », (si je peux le qualifier ainsi car n’est que ma lecture), lâcher-prise de son entreprise, lâcher-prise du sens qu’il avait donné à sa vie jusqu’à présent : pleine de son entreprise, de son « devenir quelqu’un » ; ce qui donc aurait été déclencheur de ce changement, me dit-il, c’est un retour en voiture du lieu de son travail à la maison, quelques semaines auparavant (toujours seul !). Il n’avait plus pu contrôler : il avait été pris de nausées, puis de vomissements qu’il n’avait pas pu retenir, souillant toute sa voiture, obligé de se garer sur le bas-côté de la route. Cela l’avait choqué : pas tant ces nausées et vomissements, cela lui arrivait régulièrement et il faisait avec (toilettes, poubelles de son bureau,…). Mais le fait qu’il ne pouvait plus gérer. Qu’il était obligé de prendre conscience qu’il devait ralentir, revoir sa vie, ses activités. Comme un signe qui lui disait qu’il était temps de lâcher ce qu’il était jusqu’alors. Comme un signe qui l’obligeait à regarder ce qu’il était en train de faire, au quotidien, sa vie professionnelle, et à se demander à quoi cela servait et ce qui était prioritaire. La suite, mise en vente de son entreprise, avec soulagement. Cet incident l’avait aussi amené en arrière, dans son histoire, son père qu’il avait vu dans des états semblables en raison de son alcoolisme. S’était-il juré de ne jamais se laisser aller de la sorte ? Oui. De n’être pas comme son père. Et pourtant, ce soir-là en rentrant, il s’était retrouvé dans le même état. Alors, à quoi bon de se contrôler à tout prix pour finir dans le même état que son père. Prendre conscience. De soi.

Pour certaines, les rencontres avec ces malades, « en fin de vie », lorsqu’elles peuvent se produire, c’est-à-dire lorsque le malade est d’accord de me revoir, vont vite à l’essentiel. C’est ce qui s’est passé avec Monsieur Y. Contrairement à ce qui peut se passer en cabinet en thérapie, la personne qui accepte de me rencontrer et me laisser être là auprès d’elle s’embarrasse peu de faire semblant. D’une certaine manière, une fois confirmé, se sentant accueilli dans son être-humain malgré la maladie, le corps abîmé, les odeurs parfois, la dépendance souvent, une relation se met rapidement en place, la « façade » sociale est relativement facilement, me semble-t-il, dans ce que je vis et par rapport à mon expérience en cabinet, laissée de côté (seul le patient pourrait dire quelque chose de comment il vit cela).

D’autres, lorsqu’elles peuvent se produire, vont plutôt se jouer sur le registre de l’exister pour quelqu’un.

Je pense à Madame P, la cinquantaine, rencontrée à plusieurs reprises à son domicile. La cinquantaine, alitée, dépendant pour beaucoup de ses gestes de la vie quotidienne de son entourage qui, lui, se plongeait dans son travail. Seule, d’une certaine façon. Toujours coquette, maquillée, peignée, habillée avec féminité bien qu’alitée. Jamais nous n’avons abordé « sa vie, sa maladie, ses questionnements existentiels ». Peu importe, en effet, car je ne suis pas, je l’espère en tout cas, dans le bien-mourir-en-ayant-réglé-toutes-ses-affaires-et-dit-au-revoir-à-tout-le-monde-dans-l’amour-et-le-pardon. Ce que j’étais, me semble-t-il, pour elle, alors, c’était un lien, en allant à sa rencontre chaque semaine, avec le reste de l’équipe mobile soins palliatifs dans laquelle je travaillais et qui se souciait d’elle et pour elle, pour son confort. Je fais l’hypothèse que cela pouvait lui être soutenant et rassurant. Nous ne l’avons jamais nommé comme cela, ni elle ni moi, c’était quelque chose que je sentais faire partie « du fond ».

Je pense à Monsieur V, dans les 80 ans, à domicile, seul et tout à fait indépendant. L’intervention de l’équipe s’est justifiée au départ pour des questions de gestion de la douleur, comme cela est souvent le cas. Cette demande fait suite à celle des infirmières libérales qui trouvaient Monsieur V toujours très douloureux lors des soins journaliers. Le médecin traitant ne pouvait pas répondre à leurs demandes d’intervention. Le médecin de l’équipe et moi allons une première fois à domicile, lui s’occupe de la partie douleur, de mon côté je fais connaissance de Monsieur V. Celui-ci est d’accord que je vienne tous les quinze jours le rencontrer. De nouveau, je suis le lien ‘veille’ entre lui, son entourage (éloigné géographiquement), ses intervenants à domicile et l’équipe. Mais Monsieur V trouve aussi un espace pour dire qui il a été, sa vie, ce qu’il a fait. Encore une fois, nous ne sommes pas dans des questionnements existentiels, je me sens et me vois plutôt dans une place de l’ordre d’un être témoin de la vie qu’il a menée. Cela se matérialisera au travers d’un exemplaire du petit livre qu’il a écrit sur une partie de sa vie – la guerre, la déportation, et qu’il me donnera.

Ce qui est certain, c’est que quelque chose d’eux reste en moi – la preuve, ils me reviennent à l’esprit. Comme si le témoin que j’ai été conviée à devenir avait pour fonction de leur permettre d’être là, d’une certaine façon. A noter que je n’ai jamais vécu (pour le moment) cette « fonction », si tant est qu’elle en soit une, comme une charge, comme un fardeau à porter, après leur départ. Au contraire, il me vient plutôt l’idée de cadeau reçu, cadeau de vie.

Alors, pour en revenir à la question de départ de « mon » premier malade rencontré il y a plusieurs années : « Comment quelqu’un comme vous peut-il s’intéresser à quelqu’un comme moi ? », d’autres réponses… ?

Peut-être y a-t-il un secret espoir que si je suis un jour sur le chemin du mourir – pardon, quand j’y serai !, mais si je suis sur un cheminement comme celui-là : à avoir le temps d’attendre et de voir venir – j’espère le parcourir accompagnée de personnes – entourage, professionnels, bénévoles –, bref, d’une société qui me respectera en tant que sujet et être humain, que je pourrai exister, en possession de « moi ».

Et puis, dans la manière dont est formulée la question, je pourrais y entendre aussi quelque chose comme si lui et moi, nous avions été différents. Et oui, par un certain nombre d’aspects nous étions différents. Mais ce que j’ai ressenti, et que je ressens à chaque fois, dans ces rencontres, c’est que nous sommes aussi terriblement semblables sur un point : nous sommes tous les deux, lorsque nous nous rencontrons, le malade et moi, en vie.


Bibliographie

  • Baudry, P., (juin 2004), La mort à l’heure de la singularité, communication lors du 10ème congrès de la SFAP, Besançon.
  • Higgins, R.W., (janvier 2003) Fins de vie : un temps pour quoi ? L’invention du mourant. Violence de la mort pacifiée. Revue Esprit, 1, Paris.
  • Nathan, T., (octobre 2006), communication lors du colloque La psychothérapie à l’épreuve de ses usagers, Paris.
  • Ricot, J., (juin 2004), Bienfaisance et autonomie, Revue JALMALV, N° 77, Grenoble.
  • Robine, JM.., (1998), « Théoriser ce qui toujours échappera », dans Gestalt-thérapie, la construction du soi, L’Harmattan, Paris.
  • C’est la vie, film de JP. Améris avec S.Bonnaire et J.Dutronc, France, 2001
  • Ben Soussan, P., sous la direction de, (2004), Le cancer, approche psychodynamique chez l’adulte, Erès, Ramonville Saint-Agne.
  • Ben Soussan, P., (2004), Le cancer est un combat, collection Même pas vrai, Erès, Ramonville Saint-Agne.
  • Engelberg, M. (2007), Comment le cancer m’a fait aimer la télé et les mots croisés, Delcourt.
  • Levinas, E., (1983), Le Temps et l’Autre, Paris, PUF.
  • Perls, Hefferline, Goodman, (2001), Gestalt-thérapie, L’Exprimerie, Bordeaux.
  • Robine, JM., (2004), S’apparaître à l’occasion d’un autre, L’Exprimerie, Bordeaux.
  • Singer, C. (2007), Derniers fragments d’un long voyage, Albin Michel.

Notes

[1]

Levinas, E., Le Temps et l’Autre, Paris, PUF, 1983, p.62.

[2]

Mourir, mort, mourant… Mon choix se porte sur « le mourir » car il me semble le mieux traduire un processus. « Le/la mort » désignant un état de fait qui est, déjà : mort, inanimé. Or je voudrais regarder non pas le mort ou la mort, mais de ce qui est « juste » avant (la vie ?…). « Le mourant », autre terme souvent utilisé (cf. Higgins, R.W., Fins de vie : un temps pour quoi ? L’invention du mourant. Violence de la mort pacifiée. Revue Esprit, 1, Janvier 2003, Paris. pp.139-168), peut faire émerger l’idée que la personne est déjà, en partie, morte ; or n’est-ce pas de cela que souffrent certains patients « en fin de vie », que d’être déjà « quasi-enterrés » (par les équipes médicales quand « il n’y a plus rien à faire », par des proches qui commencent à en parler au passé – véridique!-, …) : de n’être plus tout à fait du côté des vivants.

[3]

Témoignages de malades, entre autres : Singer, C. Derniers fragments d’un long voyage, Albin Michel, 2007. ; Engelberg, M. Comment le cancer m’a fait aimer la télé et les mots croisés, Delcourt, 2007. ; C’est la vie, film de JP. Améris avec S.Bonnaire et J.Dutronc, France, 2001, qui est une adaptation du livre de Hennezel, M., La mort intime, Robert Laffont, 1995.

[4]

Terme que j’emploie invariablement pour un ou une malade(e), sans volonté de discrimination mais pour la facilité de l’écrit.

[5]

Adhérant au Code de Déontologie des Psychologues, (1996) dont le Préambule est : « Le respect de la personne humaine dans sa dimension psychique est un droit inaliénable. »

[6]

« Les soins palliatifs et l’accompagnement considèrent le malade comme un être vivant, et la mort comme un processus naturel. Ceux qui dispensent des soins palliatifs cherchent à éviter les investigations et les traitements déraisonnables (communément appelés acharnement thérapeutique). Ils se refusent à provoquer intentionnellement la mort. Ils s’efforcent de préserver la meilleure qualité de vie possible jusqu’au décès et proposent un soutien aux proches en deuil. Ils s’emploient par leur pratique clinique, leur enseignement et leurs travaux de recherche, à ce que ces principes puissent être appliqués. » http://www.sfap.org

[7]

Elaboré à la demande du Président de la République, Jacques Chirac, la Plan de mobilisation nationale contre le cancer 2003-2007 comporte 70 mesures réparties en six chapitres : prévenir, dépister, soigner, accompagner, former, comprendre et découvrir. http://www.e-cancer.fr/v1/fichiers/public/plancancerbase.pdf

[8]

Perls, Hefferline, Goodman, Gestalt-thérapie, L’Exprimerie, Bordeaux, 2001.

[9]

« Qu’attend-on du ‘mourant’ ? Deux choses essentiellement, qu’il puisse parler de sa mort et qu’il l’accepte. Il doit ‘être au clair’ avec sa mort, pouvoir en parler avec les soignants dont la tâche est conçue comme devant aider au ‘travail de deuil’ du patient à l’égard de la vie et de ses proches. Etre au clair pour régler ‘ses derniers dossiers’, mais plus profondément cette exigence est cohérente avec la valeur accordée au mourant, sa place de modèle pour les vivants à qui il peut permettre une croissance psychique. » Higgins, R.W., Fins de vie : un temps pour quoi ? L’invention du mourant. Violence de la mort pacifiée. Revue Esprit, 1, Janvier 2003, Paris. p.149.

[10]

Voir à ce sujet un excellent article du philosophe Ricot, J., Bienfaisance et autonomie, Revue JALMALV, N° 77, Juin 2004, Grenoble, pp.9-14.

[11]

« En 1998, la Ligue contre le cancer avait organisé les 1ers Etats Généraux des malades atteints de cancer qui avaient réuni 3 000 participants (au niveau local et national). Pour la première fois, la parole était donnée aux malades et à leurs proches : ils ont pu s’exprimer sur les difficultés de parcours, le manque d’écoute et d’informations. L’indifférence, le tabou ou la peur de la maladie ont été brisés. » http://ligue63.cjp.fr/Actualites.htm

[12]

« Absente de l’éthique hippocratique, la notion d’autonomie a pris récemment le sens d’une autodétermination qui semble transformer le soignant en prestataire de service dans un contexte consumériste. » Ricot, J., Bienfaisance et autonomie, Revue JALMALV, N° 77, Juin 2004, Grenoble, p.9.

[13]

Baudry, P., La mort à l’heure de la singularité, communication lors du 10ème congrès de la SFAP, Besançon, juin 2004.

[14]

Ben Soussan, P., sous la direction de, Le cancer, approche psychodynamique chez l’adulte, Erès, Ramonville Saint-Agne, 2004. ; Ben Soussan, P., Le cancer est un combat, collection Même pas vrai, Erès, Ramonville Saint-Agne, 2004.

[15]

Entendu dans le sens qui est développé par F.Staemmler dans son texte L’Ici et maintenant n’est plus ce qu’il était, où figure notamment cette citation de Laura Perls : « L’accent mis sur l’ici et maintenant ne veut pas dire, comme on pense souvent, que passé et futur n’ont pas d’importance en Gestalt-thérapie. Au contraire, le passé est toujours présent dans l’entité de notre expérience de vie, dans nos souvenirs… et surtout dans nos habitudes… le futur est présent dans nos préparatifs, nos commencements, nos attentes, nos espoirs, dans nos peurs ou nos désespoirs ». Staemmler, F., Cultiver l’incertitude, L’Exprimerie, Bordeaux, 2003, p.25.

[16]

Il lui est demandé, comme nous l’avons vu plus haut, de « partir » en héros : fort, ayant combattu, « jusqu’au bout ». Voir les réflexions, au sujet du statut de « héros », de Tobie Nathan dans sa conférence du 12 octobre 2006 au colloque La psychothérapie à l’épreuve de ses usagers, à Paris : « Quelle est donc cette opération par laquelle on a vidé sa personne de son existence propre jusqu’à la réduire au seul statut de quiconque ? […] Il s’agit d’un rite ; de l’un des rites qui contribue à instituer cette religion du quiconque ! En quoi ? C’est à partir de la diffusion de récits tels que celui là, de l’accumulation de personnages « héroïques » qui sont des héros-quelconques que l’on bâtit pierre après pierre, ce qu’il faut bien reconnaître pour ce que c’est : une religion. […] Cela pourrait arriver à n’importe qui ! N’importe qui ? La force de ce type d’information, c’est qu’elle interdit à qui en prend connaissance de s’écrier : ‘mais justement, je ne suis pas n’importe qui !’. Or, le but réel de ces nouvelles, de leur accumulation, jour après jour, interminablement, est de faire apparaître cette figure du quiconque, de l’imposer, d’interdire toute critique contre son existence sociale. Le ‘Quiconquisme’ : […] Vous l’avez sans doute deviné, je me sens viscéralement opposé à cette religion. Il me semble que, plus que tout autre, elle vient en contradiction avec l’une des nécessités vitales des êtres humains : la possession d’une ‘âme’ ou d’un ‘soi’. »

[17]

Terme semble-t-il « construit » par A.Jacquard qui en donne la définition suivante : « C’est une réminiscence de quelqu’un que j’admire beaucoup qui est Léopold Senghor. Senghor était noir, on le traitait de nègre, et il a dit, « Oui, je suis un Nègre ! » et ça fait partie de la négritude. La négritude c’est l’ensemble des cadeaux que les Hommes dont la peau est noire ont fait à l’ensemble de l’Humanité. Si bien que pour moi, l’humanitude c’est l’ensemble des cadeaux que tous les Hommes, que leur peau soit noire ou blanche, se sont faits les uns aux autres. C’est le sentiment d’appartenance à une collectivité qui est pleine de diversités mais qui a en commun cette interrogation sur l’avenir, cette possibilité de se rencontrer. » (Interview RFO, décembre 2005). Par la suite repris en gérontologie par L.Mias, gériatre, pour désigner ces caractéristiques que les hommes possèdent et développent en lien les uns avec les autres, sur ce qui permet à chaque homme de reconnaître les autres hommes comme des semblables et qui lui permet de ne jamais provoquer une réduction ou une destruction des promesses et des facultés fondamentales des êtres humains.

[18]

Robine, JM., S’apparaître à l’occasion d’un autre, L’Exprimerie, Bordeaux, 2004.

[19]

Je pense entre autre aux écrits d’E.Kübler-Ross (Les derniers instants de la vie, Labor et Fides, Genève, 1975) et les « cinq stades du mourir » qu’elle a proposés, éclairage théorique intéressant qu’il faut savoir garder à la place de ce qu’il est, un éclairage théorique, et ne pas en faire un « savoir sur » l’autre, comme cela a été le cas pour toute une génération de soignants qui, forte de cette grille, parle sur et du malade (« il est dans le déni ; elle a accepté ») mais ne parle pas avec le malade, cette grille devenant dès lors un simple « outil » et le malade ou son entourage n’existant alors pas comme personne dans son statut d’être humain mais objet sur lequel « on sait ». Pas de rencontre, dès lors, pas de relation.

[20]

Dans le sens proposé par Robine, JM., « Théoriser ce qui toujours échappera », dans Gestalt-thérapie, la construction du soi, L’Harmattan, Paris, 1998, p. 225.

[21]

Id.

[22]

« L’enjeu de cette fonction que nous assignons au mourant de servir l’illusion d’une mort pacifiée, de nous en débarrasser en la prenant sur lui, au nom même de la liberté et de l’autonomie du sujet, ne concerne pas que ceux que l’on exclut dans cette catégorie nouvelle de citoyens, il est collectif. La place du mourant nous dit quelque chose du sujet aujourd’hui, du sujet quelconque. » Higgins, R.W., Fins de vie : un temps pour quoi ? L’invention du mourant. Violence de la mort pacifiée. Revue Esprit, 1, Janvier 2003, Paris. p.165.


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