Cahiers de psychologie clinique
De Boeck Université

I.S.B.N.2804136191
260 pages

p. 123 à 129
doi: en cours

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Causalités multiples

no 16 2001/1

2001 Cahiers de psychologie clinique Causalités multiples

Démence et vie opératoire

Marion Peruchon  [*]
L’auteur fait ressortir, dans un premier temps, les singularités du langage et de la pensée démentiels parmi lesquelles se trouvent une coupure des liens avec la disparition des représentations de mot et un retour massif au pôle perceptif. Qui plus est, le jugement d’attribution semble mieux préservé que le jugement d’existence qui, lui, se dissout, là où règne la confusion entre l’intérieur et l’extérieur.
Toutefois, il existe des démences riches et des démences pauvres ; les premières, malgré la déconfiture mentale, parviendraient à maintenir un certain travail mental à travers, par exemple, les hallucinations mnésiques.
Cette analyse conduit, dans un deuxième temps, à comparer le fonctionnement psychique démentiel avec la pensée opératoire (Pierre Marty) – d’où se dégagent deux modèles très différents qui nous amènent à un vaste questionnement sur les interactions psyché-soma au regard du traumatisme et de la régression. Mots-clés : démence de type Alzheimer, pensée opératoire, interactions psyché-soma.
The author emphasizes, at first, the demential singularities of language and thought among which there are a cut of the links with the disappearance of word representations and an important return to perception.
Moreover, the attribution judgement seems to be more preserved than the existence one, the latter which dissolves where confusion between the inside and the outside lies.
However, there are rich and poor dementias ; the first ones, in spite of mental deterioration, would manage to maintain a certain mental work, through, for example, memory hallucinations.
This analysis leads, afterwords, to a comparison between the demential psychic functioning and the operative thought (Pierre Marty). From this comparison, two different models emerge, which lead us to a vast questioning about psyche-soma interactions in relation to trauma and regression. Keywords : dementia of the Alzheimer’s type, operative thought, psyche-soma interactions.
Ce titre cible d’emblée l’objet de cet exposé : la comparaison de deux fonctionnements psychiques dont l’un relève d’une démentalisation (Marty) (9) propre à la vie opératoire appartenant aux organisations psychosomatiques, et dont l’autre, la démentification, se dresse au cœur de la maladie d’Alzheimer. Toutes deux mues par la pulsion de mort nous confrontent à une désintrication pulsionnelle majeure. Comment s’effectue cette déliaison pulsionnelle ? Telle est la question posée à travers cette communication dont la réponse, inévitablement partielle, nous amènera à dégager deux modèles. Cette question recoupe en fait l’hypothèse suivante : les différentes orientations de la pulsion de mort sont susceptibles de rendre compte et de la démence sénile de type Alzheimer et de l’état opératoire. Dès lors et à partir du moment où nous nous référons au concept de pulsion, précisément au carrefour du soma et de la psyché, nous excluons d’entrée de jeu toute causalité linéaire simple ; celle-ci ne pouvant dépeindre la complexité des organisations humaines toutes psychosomatiques. Raisonner en termes de facteurs isolés invalide, selon nous, toute approche clinique, holistique de la psyché dont on sait qu’elle n’est pas séparée du corporel ; elle prend même appui sur lui et en vient à gagner une certaine indépendance ou au contraire à en perdre. Passons donc à l’examen de cette psyché dans ces deux configurations cliniques.
Abordons d’abord le champ démentiel. Malgré les énormes variations individuelles d’un sujet à l’autre il est cependant possible de relever un certain nombre de caractéristiques du langage du dément, signes d’une pensée qui se défait.
Ces caractéristiques se regroupent grossièrement sous une fracture des chaînes associatives et donc des liens – nous obtenons alors des dyslogies, des glissements de sens, des automatismes par exemple – et sous la disparition des contenus, telle la perte des représentations de mots corrélative parfois de néologismes (12). Dès lors la pensée s’en ressent, et selon une lecture freudienne, on peut dire que le jugement d’attribution – génétiquement premier par rapport au jugement d’existence qui lui succède – s’avère mieux conservé. En effet, le jugement d’attribution qui renvoie à l’attitude du sujet pour s’accaparer le bon et rejeter le mauvais et qui est basé sur le « moi-plaisir-originel » (Freud) (8), à la racine de l’affect, dure encore longtemps chez le dément – celui-ci pouvant encore choisir entre bon et mauvais sauf dans les cas extrêmes de démence. D’ailleurs, l’affect persiste mieux que les représentations qui s’effondrent en même temps que la différenciation intérieur-extérieur. On comprend alors que le jugement d’existence, plus évolué, se dissout, fondé qu’il est, sur les représentations et sur la différenciation monde interne-monde externe. Ce jugement – qui affirme ou nie qu’une représentation trouve son objet dans la réalité – exige de surcroît la prévalence du principe de réalité, dimension supplémentaire qui vole en éclats dans la démence.
Tout ceci va de pair avec des défaillances majeures au niveau du moi tel le démaillage des identifications sexuées, telle aussi l’instabilité voire la confusion des identités (12).
Ce rapide survol, incontestablement réducteur, ne doit pas nous faire passer sous silence la distinction que nous avons ailleurs établie (12), entre les démences riches et les démences pauvres et sur laquelle nous reviendrons, les premières bénéficiant encore d’une frange d’imagination qu’un langage moins atteint véhicule tandis que les secondes se voient plus engluées dans le perceptif. Précisons, les démences riches meubleraient le vide psychique qui se creuse en recourant à l’imagination restante ou à des fragments de rêve, même si ceux-ci sont confondus avec le réel alors que les démences pauvres rempliraient le vide mental grâce à la perception de la réalité concrète, actuelle ou pratique. Ici la perception se tourne vers l’intériorité (fantasmes, souvenirs, passé), là la perception se dirige sur le seul monde extérieur (le sujet en collant à elle ne fait d’ailleurs que décrire cette réalité). Ce point de différenciation nous semble capital dans la mesure où les démences riches seraient le témoin – pour reprendre la terminologie de Pierre Marty (9) – d’anciennes névroses bien mentalisées alors que cela ne serait nullement le cas pour les démences pauvres. Ces caractéristiques étant dégagées, venons-en à présent à la comparaison annoncée entre le champ démentiel et la vie opératoire.
Si l’on peut parler, pour l’état opératoire comme pour la démence, d’une commune désymbolisation – et donc d’une problématique de la liaison entre représentant et représenté (11) – celle-ci s’avère bien différente dans l’un et l’autre cas.
La vie opératoire, comme on le sait, maintient une pensée logique, témoin d’une secondarisation que l’on pourrait qualifier de « plaquée », à l’instar d’un faux self, tant celle-ci se trouve peu alimentée par l’inconscient. Les mots semblent tourner à vide, coupés qu’ils sont des représentations de chose de l’inconscient (14) et non intégrés à l’affect – affect « gelé », attaqué, décrit par de nombreux auteurs. Bref, tout se passe comme si la représentation de mot prenait le pas sur la représentation de chose. Et l’agénésie du préconscient – qui n’est plus à démontrer – est incapable d’assumer la liaison-déliaison-reliaison (Marty) (9).
Autrement est la pensée cassée dans la démence sénile de type Alzheimer : les représentations de mot sont atteintes en premier laissant longtemps subsister l’affect avant que celui-ci ne se désintériorise pour retourner à l’émotion, plus proche du corps (12).
Contrairement à la vie opératoire, l’affect prend le pas sur les représentations de mot qui tendent à s’effacer bien avant les représentations de choses conscientes et inconscientes. On assiste donc à une pensée décousue, fragmentée, trouée, qui ne répond plus aux exigences de la secondarisation et dont la déconstruction suivrait le chemin à rebours du développement génétique.
Qui plus est, tandis que les limites sont bien maintenues dans la vie opératoire – trop même puisqu’elles ne permettent pas une circulation satisfaisante entre instances et notamment l’accès à l’inconscient – ces mêmes limites s’affaissent ou volent en éclats dans la démence.
Ces deux tableaux aboutissent donc à un retour en force du perceptif qui met en relief le fossé qui les sépare du registre symbolique. Mais alors que la perception prévaut sur l’affect chez l’opératoire, la perception et l’affect demeurent dans la démentification tous deux encore vivaces. Retour en force donc du perceptif mais aussi du sensori-moteur dans les deux cas, et plus particulièrement dans la démence pauvre, dénuée de défenses mentales.
Ce sensori-moteur servirait les procédés auto-calmants décrits par Claude Smadja (13) dans les organisations psychosomatiques, activités de décharge qui visent la réduction de l’excitation faute de travail mental. Procédés auto-calmants, répétitifs, mais ici adaptés à la réalité extérieure et sans satisfaction auto-érotique. Ces procédés auto-calmants qui relèvent plus du besoin que du désir pourraient se retrouver dans la démence pauvre mais avec une compulsion de répétition considérablement accrue et surtout sans aucune adaptation à la réalité extérieure (exemple : déambulations incessantes sans but, ou répétition insensée d’un même chiffre toute la journée) ; ultimes défenses ici mais qui échouent à juguler les excitations mortifères : procédés qui ne sont donc pas auto-calmants. Si l’investissement de ce registre sensori-moteur renvoie bien à un mouvement régrédient, il ne s’agit en aucun cas de cette régression d’ordre mental, conséquence positive de la désintrication pulsionnelle que nous allons à présent aborder.
Cette régression d’ordre mental, socle de l’économie psychosomatique, s’oppose selon Pierre Marty au désordre de la désorganisation (9). Malgré la déconfiture mentale observée dans la démence, ce type de régression est encore possible mais uniquement dans la démence riche ; ainsi freine-t-il selon nous, l’involution du processus à travers précisément les hallucinations mnésiques (M. Péruchon) (12), ces souvenirs du passé qui se donnent pour des perceptions actuelles. Défense contre la poursuite de la désorganisation donc et témoin d’une frange mentale subsistante où se loge le désir, ces hallucinations mnésiques réapprovisionnent le sujet en libido en amortissant la situation traumatique qu’il traverse. Constructions mentales de connotation plaisante et faisant montre d’un potentiel de vie liant dans le cadre d’une régression narcissique, ces hallucinations mnésiques contribuent à prolonger la vie du sujet en lui évitant de graves somatisations. En ce sens détiendraient-elles une valeur hautement protectrice, voire un certain pouvoir métabolisant.
Tout autre est le cas de la démence pauvre – sans aucun mouvement régressif d’ordre mental et sans le moindre indice libidinal – équivalent d’état traumatique tant le négatif mortifère s’est installé continuant à creuser sa béance psychique jusqu’au terme fatal.
La thèse de la régression d’ordre mental (de l’école psychosomatique de Marty) (9) (R. Debray) (3) qui fait obstacle à la désorganisation semblerait donc validée ici avec la démence riche grâce aux hallucinations mnésiques protectrices. La démence pauvre quant à elle, dénuée de mouvement régrédient défensif de cet ordre, aussi inadapté soit-il par rapport à la réalité extérieure, s’inscrirait dans un fonctionnement archaïque et mortifère.
À partir de ces comparaisons métapsychologiques et en guise de conclusion, nous dégagerons deux modèles différents :
La désorganisation psychique du fonctionnement opératoire serait imputable à une rupture de la communication entre instances, précisément entre inconscient et moi (C. Smadja) (14). On aurait affaire à une pathologie de la communication, du lien, à une coupure clivante qui sépare l’inconscient du moi d’où la perte des représentations de chose de l’inconscient. La pulsion de mort agirait donc sur les liens – sur les liens aussi entre affect et représentation – y compris sur cette courroie de transmission qu’est le préconscient fort précaire. Tout ceci aboutirait à un retour du moi au ça (14), aux soubassements psychiques faits de forces désorganisatrices (Botella) (2), à une « collusion ça-moi » selon l’expression de Claude Smadja (14), avec toutes les retombées néfastes encourues, c’est-à-dire la somatisation.
Dans la démence sénile la pulsion de mort s’attaquerait non seulement aux liens mais aux contenus et aux contenants : la délimitation intérieur-extérieur et l’effacement progressif des représentations relèveraient d’une destruction massive de la psyché et par voie de conséquence du moi. Tout se passe alors comme si la psyché, attaquée de manière privilégiée dans ses différentes instances ou niveaux d’organisation, absorbait les impacts mortifères de la pulsion de destruction mettant ainsi plus de temps à atteindre le soma. On sait bien que la démence sénile peut durer plusieurs années… Toutefois, nous l’avons vu, la démence riche aurait des espérances de vie supérieures à la démence pauvre en raison précisément de cette régression narcissique d’ordre mental encore possible, faite d’hallucinations mnésiques liantes, qui met plus longtemps à l’abri d’une somatisation grave.
Cette conclusion ne saurait se passer d’un questionnement qui reste ouvert. Pourquoi une telle orientation de Thanatos ? La pulsion de mort semble s’orienter différemment étêtant les étages supérieurs dans la démence avant de toucher l’affect et ramenant, dans la vie opératoire, l’inconscient au ça, comme dirait Michel Fain (5), donc au soma. Et si dépsychisation il y a dans ces deux fonctionnements, le réservoir libidinal, quoique bien affaibli dans la démence pauvre, n’est pas le même. Sans doute ne faut-il pas mettre entre parenthèses cette dimension-là comme celle du vieillissement corrélatif d’une perte de libido mais non d’une perte complète, comme celle aussi de la personnalité antérieure dans son développement psychogénétique comme celle encore du trauma avec ses retombées. Encore une fois constatons nous combien il s’avère peu pertinent de s’engager dans une voie causaliste linéaire simple, tant la multiplicité et l’hétérogénéité des facteurs entrent en jeu dans l’hypercomplexité clinique. C’est plus le comment qui nous aura retenu ici que le pourquoi. Ceci étant, une compréhension – qui de toute façon ne peut être que partielle – doit toujours être tentée même si elle ne fait que nous porter vers de nouvelles interrogations loin des simplifications abusives et des certitudes.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  NICOLAIDIS N. « La fonction symbolique dans le processus dissociatif et les désorganisations contre-évolutives ». Revue française de Psychanalyse, 1989, 6, p. 1871-1877.
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·  PERRON R. « Représentations, symbolisations ? ». Revue française de Psychanalyse, 1989, 6, p. 1653-1659.
12
·  PERUCHON M. Le déclin de la vie psychique. Psychanalyse de la démence sénile. Paris, Dunod, 1994.
13
·  SMADJA C. « A propos des procédés auto-calmants du Moi ». Revue française de Psychosomatique, 1993, 4, p. 35-48.
14
·  SMADJA C. « Le processus de dédifférenciation du Moi : hypothèse à propos du fonctionnement des états opératoires. Revue française de Psychosomatique, 1996, 10, p. 39-45.
 
NOTES
 
[*] Maître de conférences à l’Université René Descartes (Paris V) – Laboratoire de Psychologie clinique et de Psychopathologie, 71 avenue Edouard-Vaillant – 92100 Boulogne.
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