2001
Cahiers de psychologie clinique
Notes de lecture
Clinique de l’hallucination psychotique
Guy GIMENEZ, Paris, Dunod, 2000, coll. Psychismes
Nadine Vander Elst
[*]
Non, vous aurez beau chercher, vous ne trouverez pas le terme « hallucination » dans le Vocabulaire de la psychanalyse de Laplanche et Pontalis (1967), alors que ce concept fut largement étudié par Freud ; ce n’est pas un des moindres mérites du livre de Guy GIMENEZ que de nous le rappeler et de proposer, en conclusion, une définition psychanalytique (métapsychologique) de l’hallucination.
En effet, les deuxième et troisième chapitres de ce remarquable livre exposent de façon critique, en essayant de les articuler, les travaux psychanalytiques, en indiquant les enjeux théoriques et cliniques : la notion d’hallucination dans l’œuvre de Freud, puis chez les analystes post-freudiens (M. Klein, W.R. Bion, puis J. Lacan) et enfin les travaux actuels ou récents sur l’hallucination (A. Green, G. Rosolato, P. Aulagnier, C. Athanassiou, C. & S.Botella).
La première partie de son ouvrage nous présente une étude très exhaustive de l’évolution du concept d’hallucination dans la littérature psychiatrique. En tant que phénomène, et dans une approche psychiatrique, l’hallucination a été pensée comme « perception sans objet » (Esquirol, 1838, Falret, 1864), puis comme perception sans objet à percevoir (Ey, 1973). L’auteur insiste sur l’aspect paradoxal de telles définitions qui témoignent d’une difficulté : maintenir en tension deux points de vue sur l’expérience hallucinatoire, celle du patient (qui la vit comme une perception) et celle du thérapeute pour lequel il n’y a pas perception mais hallucination.
Nous avons donc, là, dans ces 3 premiers chapitres une incomparable et très complète étude du concept de l’hallucination psychotique, tant dans la littérature psychiatrique que psychanalytique.
Après quoi, Guy Gimenez nous présente son modèle de l’hallucination psychotique autour de la notion centrale de « travail de l’hallucination » : ensemble de transformations effectuées sur une représentation ou un scénario intolérable, que le sujet ne peut pas élaborer et qui sera appréhendé « comme une perception ». Il s’agit d’un modèle du fonctionnement psychotique (ou de la part psychotique de la personnalité), rendant compte de la construction de l’hallucination et des mécanismes qui la sous-tendent.
Dans cette perspective, ce qui est perçu (ou plutôt appréhendé « comme une perception ») est la transformation d’expériences affectives et émotionnelles non symbolisées : l’hallucination est la perception d’un impensé qui a « pris forme ». Ce qui n’est pas pensé, parce qu’encore impensable, est figuré et perçu : halluciner, c’est percevoir l’impensé.
L’auteur soutient que l’hallucination n’est pas un simple retour, sous forme perceptive de la représentation rejetée (Freud, 1894), ou d’un signifiant forclos du symbolique (Lacan, 1955-56), mais le produit de la transformation du scénario conflictuel intolérable rejeté : c’est ce qu’il nomme le travail de l’hallucination.
Parmi ces mécanismes du travail de l’hallucination, citons la démétaphorisation ou mise en équation symbolique sensorielle (processus actif par lequel une expression perd sa dimension métaphorique), la descénarisation (mécanisme par lequel un scénario intolérable est transformé en un préscénario tel un signifiant formel ou en une représentation de sensation c’est-à-dire un pictogramme). Le « travail de l’hallucination » ne vise pas à camoufler, mais à figurer de l’infigurable, à représenter de l’irreprésentable. Il est un mouvement de symbolisation non parvenu à son terme : il est une mise en représentation pré-symbolique.
A ce moment-là, nous arrivons à la partie la plus clinique de ce livre, à la question de la psychothérapie des psychoses. Si le travail de l’hallucination transforme des pensées intolérables en perception, le travail thérapeutique lui, consiste en une transformation élaborative : celle de l’hallucination en une pensée qui n’avait pu se construire auparavant.
L’auteur étudie les conditions favorisant un tel travail d’élaboration dans les psychothérapies de patients psychotiques : spécificité du cadre, de la position psychique du psychothérapeute, des modalités d’interventions, de la gestion de la dynamique relationnelle. Ce qui l’amène à traiter de la question du transfert psychotique, à décrire ses différents temps, les mécanismes qui y sont en jeu, et les effets qu’ils peuvent produire chez le psychanalyste (réactions contre-transférentielles).
Les hallucinations évoluent alors dans la relation clinique, évolution élaborative corrélée aux étapes du transfert psychotique et aux modalités de l’investissement de l’objet-thérapeute. Cette évolution est favorisée par ce que l’auteur nomme la « transférentialisation » des hallucinations : il s’agit de l’intégration du thérapeute (ou de la relation à celui-ci) dans la néo-réalité hallucinatoire du patient. Cette intégration permet le passage d’une forme narcissique en une forme transférentielle de l’hallucination.
Cet ouvrage expose, à partir de nombreuses séquences cliniques les étapes possibles d’élaboration des hallucinations dans la relation clinique.
L’évolution des formes d’hallucinations renvoie à différentes modalités d’investissement du thérapeute dans la dynamique transférentielle : non encore investi, investi comme pseudopode narcissique (ou prolongement du patient, dans un mode fusionnel et d’indifférenciation), investi comme double narcissique (entre la période d’illusion et de désillusion décrite par Winnicott), puis comme tiers potentiel, il apparaît ainsi comme un « appareil de transformation » mettant en œuvre et suppléant le fonctionnement préconscient défaillant chez le patient. Ce mouvement est facilité par la tolérance du thérapeute à être investi selon les modalités d’investissement du patient et à se placer « à l’endroit où il peut être trouvé par le patient ». C’est alors que le travail psychique (capacité de rêverie) du thérapeute peut être reçu par le patient dans un mouvement de transformation élaborative.
Le sixième chapitre de cet ouvrage est consacré à la passionnante présentation de la thérapie d’un jeune patient schizophrène, Jacques. Cette thérapie montre comment la fonction symboligène permet à la fois la constitution d’un lien intrapsychique, entre affect et représentation, et interpsychique, entre le thérapeute et le patient. La thérapie peut alors remettre en route le travail de métaphorisation, de scénarisation, de réintrojection de ce qui a été projeté et la remise en place de l’épreuve de la réalité. Les hallucinations peuvent se scénariser, elles peuvent, dans la dynamique intersubjective, devenir des hallucinations intermédiaires. Elles comprennent alors des prémices de séparation et distanciation. Il peut s’agir d’un objet halluciné qui relie ou sépare, voire qui protège. Ainsi, l’hallucination peut être utilisée pour commencer à gérer la séparation et le lien à l’objet. Elle peut permettre également l’articulation entre deux psychés et leur appareillage, faisant fonction d’interface et d’intermédiaire.
Je voudrais encore signaler une dimension qui m’a particulièrement intéressée dans cet ouvrage, celle qui le situe dans les travaux contemporains sur le négatif ; en effet, Guy Gimenez accorde une large place à l’hallucination négative et en précise le mécanisme : l’hallucination négative est un déni perceptif, elle est à la perception ce que le déni est à la pensée.
Je ne peux qu’insister sur l’intérêt que ce livre a pour tout psychothérapeute qui s’intéresse au fonctionnement psychique chez les structures non névrotiques, qu’il soit, ou non, confronté à des patients psychotiques hallucinés.
Comme l’écrit René Kaës, dans sa préface, Guy Gimenez nous offre-là, « une œuvre originale, rigoureuse et ouverte ».
[*]
Psychologue, Psychanalyste, 2 rue E. Bouilliot B–1050 Bruxelles