2001
Cahiers de psychologie clinique
Notes de lecture
Un père humilié
Un commentaire de « La crise de foi(e) » de Pierre Charras (Arléa, 1999)
Jean-Yves Tamet
[*]
Il va de soi que les petits garçons aiment leur mère, trop…mais que devient ce trop quand il s’éprouve à l’amour du et vers le père ?
Les propositions que la découverte freudienne a disposées maintenant dans le champ des connaissances, non sans mal d’ailleurs, non sans précarité, sont considérées actuellement comme des conceptions qui, sans être dominantes, sont reconnues comme plausibles. On peut ainsi entendre railler l’œdipe de tel enfant, autant son défaut que ses manifestations outrancières. Mais, à présenter les choses de cette manière, avec une ironie discrète et même outrancière, tout l’éventail de la singularité des manifestations individuelles, et surtout leur extrême complexité, est laissé de côté.
En effet, la turbulence des affects, leur violence même, peuvent permettre une lecture aisée pour les observateurs extérieurs que nous sommes souvent et qui ne se privent pas, alors, de commentaires ; mais de ce fait, demeurent en lisière et, parfois, dans une franche pénombre, deux autres registres de particularités qui, elles, embarrassent plutôt le commentaire.
La première concerne ce qui, dans la relation entre mère et fille, appartient à la plus terrible des rivalités, au plus aveugle des conflits condamnant certaine fillette et certaine mère à entretenir activement des tensions sauvages et haineuses. Des attachements silencieux et torpides les plongent l’une et l’autre dans un asservissement dont elles ne peuvent s’extraire aisément ; elles sont ainsi souvent condamnées à la répétition.
La psychanalyse ne s’est pas développée à ses débuts en explorant ces configurations, peut-être parce les enjeux menaçaient frontalement des images convenues de l’amour maternel. Les études n’ont commencé que récemment quand ces conflits autour de la féminité ont envahi la transmission même de la psychanalyse ; sans qu’elle l’ait explicitement souhaité, nous trouvons là une part de l’apport de l’ œuvre de Melanie Klein. Les recherches actuelles autour des positions féminines passives et de la passivité en général s’inscrivent dans cette direction et la prolongent.
La seconde particularité concerne la force amoureuse qui relie père et fils. Cette force est si souvent déniée que son évocation est rare, plongeant et l’un et l’autre dans un malaise comme si le risque de l’homosexualité, faisant peser sa lourde menace, en interdirait l’expression.
Ces relations, mère-fille comme père-fils, heurtent des modèles identificatoires forts et convenus : le premier attaque le sacro-saint amour maternel dont on mesure du coup la trés grande vulnérabilité, et l’autre attise les blessures masculines qui, de la virilité défaillante à l’autorité mal assurée, briment l’homme dans l’expression de la tendresse. Que l’on pense, en cas de doute, aux manifestations terribles qui accompagnent certains divorces. Des ruptures, des disparitions ou des suicides soudains viennent signaler l’impossible représentation psychique de ces conflits pour les hommes !
Mon propos s’arrêtera plus particulièrement sur le second de ces conflits, celui où la manifestation de l’attachement amoureux suppose une discrétion dans son expression.
Un homme revient sur les lieux de son enfance, lieux dont il s’est éloigné depuis fort longtemps ; musicien, il doit donner un concert dans sa ville natale et parcourt la salle de spectacle pour en tester l’acoustique. Durant cette évaluation, sa mémoire s’éveille. Il pense à son père et, plus précisément, à cette salle qu’il reconnaît peu à peu. C’est dans celle-ci que son père, pour éviter une humiliation à son fils, lui avait offert le magnifique jouet qu’il avait acheté car le comité d’entreprise de l’usine qui aurait du le lui remettre, avait oublié. Peu de temps après, rattrappé par de vieilles douleurs de l’âme, cet homme s’est suicidé et l’enfant n’a, bien sûr, rien compris et entendu au geste paternel. Mais maintenant, dans cette salle de spectacle, l’intensité de la terrible humiliation revient, elle est vive, trop lancinante, intolérable même. Le fils prend la décision – à dire vrai elle s’impose- il ne donnera pas le concert. Nulle raison énoncée à cela, seul le refus sera éclatant.
La chute brutale agit comme un révélateur, actualisant la loyauté qui lie le fils au père et, au-delà d’elle, illumine l’amour du père au fils. Le refus est un lointain et vibrant hommage à celui-ci qu’il honore à distance. Le lecteur mesure aussi le sacrifice du père qui maintient son honneur en se sacrifiant pour son fils.
Cette lecture, toute personnelle, du livre de Pierre Charras, « La crise de foi(e) », n’en épuise pas d’autres bien sûr, mais il m’a semblé trouver là un trait secret, ténu et solide qui unit et le père et le fils. Si l’amour maternel est bruyant, l’amour paternel évolue souvent à bas-bruit et peu de figures lui donne asile ou représentation. Père et fils, c’est plutôt père contre fils ou l’inverse, fils contre père : apparaissent meurtre, sacrifice et scènes de violence. Sans annuler l’existence de l’intensité de tels sentiments, on ne peut pour autant réduire cette relation à de telles manifestations bruyantes. Bien sûr nous savons que cette rencontre père et fils est souvent ou violente ou silencieuse ; elle manque singulièrement de tendresse et déborde de reproches, « Père, ne vois-tu pas ? », « Père, pourquoi m’as-tu abandonné, » en sont les leitmotivs.
En cela, la nouvelle de Pierre Charras propose une face cachée. En laissant en filigrane entrevoir la mélancolie du père, l’auteur suggère que le suicide de cet homme trouverait une origine dans une blessure d’amour propre directement liée avec la considération qu’il ne pouvait donner à son fils et ainsi lui transmettre : disparaître c’est tenter de dissiper cette honte, de maintenir intacte une figure idéalisée. Le geste est tout à la fois une tentative de protection et un essai de réunification. Il faut cette brisure pour, qu’à des années de distance, le fils commence le dialogue avec son père et invente en somme une compréhension du geste homicide du père.
Mais ce qui demeure énigmatique reste : pourquoi l’homme se condamne-t-il à être du coté du sauveur, du conducteur de celui qui jamais ne défaille ? Est-ce pour cela que les pères sont si fréquement qualifiés d’absents car, en disparaissant, ils tentent d’échapper à la lourdeur de telles exigences ?
Ce musicien qui ne veut pas jouer en ce lieu a compris que le faire serait sacrilège ; l’ancien enfant qu’il est a peut-être rejoint là son père, dans le partage de ce désespoir qui rend les hommes muets. Si la colère et la réprobation trouvent aisément une issue, l’humiliation ou la honte sont des compagnes de la réserve et du silence. Ces figures hantent les mémoires des hommes qui, adultes, se souviennent de l’humiliation du père devant eux, enfant : Albert Cohen et Sigmund Freud ont su l’un et l’autre décrire de tels moments échappés de l’amnèsie infantile.
Les psychothérapeutes d’enfants, confrontés aux enfants et aux parents dans l’expression de leurs tensions si violentes, savent bien que les pères sont peu à l’aise avec le langage de la passion et de la tendresse : est-ce pour cela qu’ils désertent volontiers les lieux de soins pressentant qu’ils ne seraient pas entendus faute de savoir énoncer leur désespoir ? Si la tristesse présente chez les mères est connue, figurée même, au point qu’elle a inspiré des commentaires théoriques nombreux et pertinents d’ailleurs, la mélancolie des pères est déniée, ravalée dans une dévalorisation où elle côtoie de nouveau les craintes enfantines, celles de ne pas être un homme, d’être une fille, ou d’être ni l’un ni l’autre même.
Empêtré dans des malaises sans nom, les pères laissent au fils un héritage bien singulier : celui de nommer leur blessure et, en lui donnant une forme, de l’instaurer. Le renversement est brutal, c’est le fils qui devient le protecteur du père. Alors en « écrivant » le récit de ce malheur paternel que porte, comme un fardeau, sa mémoire, il dit non.L’infini de la plainte mélancolique s’interrompt.
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Psychanalyste, 63 rue Désiré Claude, F–42100 Saint-Etienne.