2001
Cahiers de psychologie clinique
Thème en préparation
L’amour
L’amour, enfant dieu, qui, avec ses flèches, blesse les cœurs, s’avère être encore et toujours, source de beaucoup d’espoirs et de beaucoup de souffrances. Depuis des millénaires il fait penser les philosophes, chanter les poètes, écrire les chanteurs, théoriser les cliniciens, rêver et souffrir tout un chacun. Il faudrait d’ailleurs dire « les amours », tant sont diverses les facettes, conscientes et inconscientes, de cette précieuse pierre, tant sont multiples les concrétisations de ce sentiment pour chacun d’entre nous et aux divers moments de notre vie.
Dès l’aube de celle-ci, dès avant notre conception même, la question de l’amour se pose. Sur fond de haine d’ailleurs, cette haine primordiale de l’Autre, haine souvent méconnue, le plus souvent refoulée, par amour et au profit de l’amour. Être aimé ou ne pas l’être, être trop aimé ou pas assez, s’aimer assez soi-même ou ne point le faire, tout ceci détermine pour une part, notre destin d’adultes amoureux : bienheureux ou malheureux, malade ou serein, fou ou raisonnable, maladroit ou ingénieux, comblé ou privé, abandonnant ou abandonné.
La façon dont nous allons traverser l’Œdipe laisse aussi des traces méconnues et pourtant déterminantes pour notre vie amoureuse. L’acceptation ou le refus de l’interdit de la réalisation des désirs incestueux ne sont jamais sans effets : effet de fixation possible à cette expérience d’enfance, effets de clivage aussi, parfois définitif, de l’amour et du désir, effets de recherche enfin du tiers lésé, de surestimation de l’aimé ou encore de son rabaissement nécessaire. La clinique nous fait redécouvrir chaque jour les difficultés que rencontre notre vœu d’aimer et d’être aimé. Clinique des enfants, des adolescents, des adultes sans oublier celle du troisième âge. Clinique individuelle, de couple ou avec les familles.
Du côté de la clinique avec les enfants et leur famille : amour étouffant de la mère ou pour la mère, haine insurmontable pour le père ou de la part du père, mais parfois l’inverse aussi : haine problématique de la mère et pour la mère, amour non moins problématique du père ou pour le père, sans oublier les amours (et les agressivités) passionnées pour un frère ou une sœur.
Du côté de la clinique avec les adultes : impossibilité de vivre une relation amoureuse durable, sentiment de ne pouvoir aimer assez ou crainte de l’être trop, jalousie ravageante, difficulté d’aimer celle ou celui que l’on désire et de désirer celle ou celui que l’on aime, difficulté liée à l’interdit pesant sur le choix amoureux incestueux, familialement rejeté ou encore socialement réprouvé. D’autres difficultés sont liées à la nécessité d’agresser, voire de sadiser l’objet d’amour, à l’impossiblité de supporter l’intensité d’un coup de foudre ou d’une passion folle, à la dépression de désamour et de la désillusion conjugale, à l’incapacité de vivre l’abandon, la trahison adultère, la rupture, et parfois à la tentation du suicide amoureux.
La clinique des adolescents nous les montre vivant, souvent avec plus de radicalité, ces différentes « maladies de l’amour » qui peuvent affecter les enfants et les adultes. L’adolescence est un temps de passage, voire de bascule. Sur fond d’inscription dans l’amour œdipien, l’adolescent est confronté, souvent par surprise, à des amours induisant des trajectoires un peu folles : désirs exacerbés, passions aveugles et débordements pulsionnels. Mais aussi inévitablement aux échecs, ruptures, déceptions et aux plus ou moins graves dépressions, suicidaires parfois.
De plus, nos cliniques psychothérapeutiques et psychanalytiques nous confrontent inévitablement au développement de l’amour de transfert, cet amour qui dit à la fois la vérité de l’amour et démontre son importante part d’aveuglement. Cet amour de transfert est tout à la fois moteur de la cure, résistance à la remémoration et révélateur du désir inconscient. Mais il peut aussi parfois induire le refus de guérir : afin de ne pas cesser de durer.
Tenter de comprendre – une fois encore – ce qui est en jeu dans ces multiples expériences d’amour telles qu’elles se présentent dans la clinique d’aujourd’hui, et pour mieux vivre ces bonheurs et malheurs d’amour, et pour être plus adéquats dans notre clinique, tel est le pari de ce prochain numéro des cahiers.