Cahiers de psychologie clinique
De Boeck Université

I.S.B.N.2804136191
260 pages

p. 79 à 96
doi: en cours

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Causalités traumatiques

no 16 2001/1

2001 Cahiers de psychologie clinique Causalités traumatiques

Malaise social et violences d’adolescents

Yves Morhain Jean-Pierre Martineau  [*]
En cette fin de siècle, les lieux traditionnels de régulation des conflits sont en crise. Les phénomènes de déliaison se multiplient tant chez les adultes que chez les adolescents.
La fréquence des passages à l’acte d’adolescents inquiète magistrats, psychologues, travailleurs sociaux... Par son excès, le sujet violent sort des règles ou des interdits qu’imposent les conventions humaines, s’exile de la communauté, la défie du dehors, après avoir transgressé, outrepassé les frontières qui déterminent les normes qu’elle s’est données. On examine la compulsion de répétition qui vient signer l’échec de l’élaboration psychique et les impasses de subjectivation du délinquant « incasable ».
Est-il possible de prévenir des gestes destructeurs ? Comment intervenir auprès de ces jeunes en rupture de lien social ? Ne convient-il pas de se situer sur une « Autre-Scène », là où précisément se trouve le sujet en question. Mots-clés : adolescence, passage à l’acte, compulsion de répétition, risque, violence, médiation.
At the end of this century, the traditional mediation centers are in crisis. The unlinking process is increasing among the adults and the teenagers. Magistrates, psychologists, social workers are worried because adolescents proceed more and more often to put their feelings into action. Transgressing the rules or the prohibition imposed by human conventions, the violent lot isolates himself from community, braves it, having broken the borders determining common standards.
The compulsory repetition draws our attention to the failure of the psychic elaboration and the impasses of subjectivating the isolated delinquant. Is it possible to prevent destructive acts ? How intercede in favour of these young people in break of a social link ? Is it not advisable to stand on the « other scene », precisely where the subject question is ? Keywords : adolescence, action, compulsory repetition, risk, violence, mediation.
La complexité des phénomènes contemporains, la réactivité des protagonistes, la rapidité et l’enchaînement des manifestations de la violence, paraissent rendre caduque la différenciation entre cause (s) et effet (s). Cette crise de la représentation, cette impossibilité ou difficulté à penser le lien de cause à effet est une des caractéristiques de notre culture du risque et de l’ambivalence qui la caractérise. C’est ainsi que les adolescents sont à la fois considérés comme des causeurs de troubles et comme des victimes du malaise dans la Cité. La confusion cause-effet, la contagion, la propagation et l’amplification des phénomènes, la circularité des engendrements sont le signe d’un fonctionnement paradoxal. Cet article donne un exemple de ce fonctionnement paradoxal dans la Cité et de la possibilité d’y re-médier précisément en restaurant une capacité à penser la causalité comme un processus mouvant « qui ne se dévoile jamais en ligne droite comme une métamorphose continue » pour reprendre les termes de Tosquelles (1995).
L’incertitude actuelle des institutions politiques fait écho aux avatars de la souffrance identitaire. Un déséquilibre croissant dans l’organisation collective engendre un risque d’effritement des marqueurs sociaux, des médiations symbolisantes, des repères identificatoires. Les lieux traditionnels de régulation des conflits sont en crise. La violence, l’exclusion, constituent quelques uns des problèmes les plus inquiétants de notre modernité. L’agression se banalise en même temps que s’atomise le lien social. Les phénomènes de déliaisons se multiplient, pour les adolescents comme pour les adultes. Nous voyons pointer partout une violence insidieuse, incontrôlable. Certains quartiers de grandes villes explosent, les jeunes se révoltent, des groupes violents de fanatiques du football transforment les stades en exutoire et les tribunes en terrains d’affrontements collectifs, les dépressions, les suicides et les conflits s’accroissent, ainsi que l’importance et la gravité des violences intra-familiales.
Des crimes d’adolescents de plus en plus nombreux sont plus ou moins associés aux problèmes de la violence dans les banlieues et le milieu scolaire. L’essor de notre société est ainsi marqué par la déliquescence des frontières intergénérationnelles, du flou des repères, de la non délimitation des cadres, du recul des limites… On assiste actuellement à une faillite des discours, et comme le souligne Leclaire (1992), à « un effondrement des idéaux collectifs et dans leur sillage, à celui des « moi-singuliers ». Ces indicateurs d’un tissu social qui « s’effrite », interrogent la psychologie du lien, la psychopathologie des ruptures, la psychologie du risque, questionnent l’abord de ces ruptures, de ces effractions et ces moments extrêmes de décharge émotionnelle.
Les communautés humaines sont porteuses de puissance de déliaison, de destruction, de déshumanisation qui peuvent laisser incrédule ou bien provoquer la stupeur et l’effroi. Individuels ou collectifs, ces actes résultent de la destruction du lien social. Ils relèvent de ce que Primo Lévi appelle « les expériences exceptionnelles d’offenses subies ou infligées » (1990). Elles viennent mettre en cause la capacité même à mémoriser, à imaginer et à symboliser ce par quoi se négocie pour tout un chacun son appartenance à l’humanité et s’affirme sa singularité. Au regard de notre actualité, les propos d’Erasme (tirés de « L’éloge de la folie », 1966) sont d’une étonnante modernité : « Je suppose que quelqu’un regarde de haut la vie de l’homme, (…) observe la quantité de maux qui fondent sur lui. (…) Ne parlons pas du mal que l’homme fait à l’homme : il le ruine, l’emprisonne, le déshonore, le torture, lui tend des pièges, le trahit ».
 
Adolescents dans « un monde de désenchantement »
 
 
Aujourd’hui, les règles du jeu social perdent leur sens de pacte organisateur et semblent ne consister qu’en des rapports de force. Les situations sociales d’exclusion, de rejet, d’isolement, condamnent bien souvent nombre de jeunes à ne se manifester qu’à travers des passages à l’acte ou des symptômes qui témoignent à leur place. « Dans un monde de désenchantement », l’adolescent, livré à lui-même, en quête d’auteur, s’interroge sur sa filiation et donc sur ce qui est digne de transmission.
Étourdi, grisé, ébloui, l’adolescent se laisse emporter par le tourbillon des idées. Mettre en cause les significations, les limites des systèmes, les identités ou les topiques caractérise son processus « d’itentisation ». Entre muthos et logos, l’adolescent cherche une voie. L’absence de projet résulte d’un déficit d’identification qui normalement fait appel : c’est à dire aspiration et appui. En cette temporalité, l’oscillation désirante qui n’est pas encore « métaphoro-métonymique » (Rosolato, 1978), en reste à un ras pulsatif où la poussée énergétique de la libido se fait violence, cependant qu’aucune représentation ne la prend en charge. Les passages à l’acte, les excès, mais aussi le risque de repli, sont les témoins de cette souffrance, de se sentir porteur d’un monde en défaut d’investissement d’objet. En crise, « l’adolescent est en dérive de rhumb [1] » (Morhain, 1991), en écart de marge.
L’adolescent tour à tour attire et repousse les contraires, exacerbe les désirs de vie et leurs intrications mortiféres. En éprouvant le réel, il met en cause la réalité telle qu’elle lui a été livrée. Les défaillances du symbolique et de l’imaginaire expliquent la surexposition des adolescents au réel et ses passages à l’acte. L’acte peut tenir lieu de pensée face à l’émergence pubertaire, il est aussi mise en sens de ce qui ne peut se symboliser car étranger au sujet. Une accidentalité voire une psychopathologie de l’adolescent peuvent se substituer aux rituels de passage que notre modernité occidentale a négligé.
L’adolescence est activation de la pulsion de mort. Depuis des années, nous assistons à une surenchère des prises de risque. De plus en plus d’adolescents « jouent » un instant de leur vie au risque de la perdre dans des rodéos automobiles, des tentatives de suicides, des conduites toxicomaniaques, des actes délictueux graves… Ils s’en remettent ainsi au tranchant de « l’ordâl » [2].
La répétition des agirs stigmatise les défaillances structurales primaires, entrave le processus de formation identitaire, enferme le jeune dans un mode d’expression symptomatique marqué par la rupture, dont le sens relationnel est de plus en plus hermétique à une société directement agressée. De plus, la répétition des passages à l’acte et l’attaque du cadre contribuent à le faire rejeter. L’ « éclosion » de l’adolescence est alors au plus près de son sens étymologique : la racine latine d’eclore, « exclaudere », qui est aussi celle d’ « exclusion »… Violence et misère s’associent.
 
« Violence agie »
 
 
La violence est une constante dans l’histoire de l’homme. La racine latine (vis) marque nettement la violence en tant que force pulsionnelle, vitale (« Violence fondamentale », Bergeret, 1984), tandis que le versant de la destructivité recouvre le sens de la pulsion de mort freudienne. Elle sous-tend les rapports collectifs, règle les relations sociales, alimente l’imaginaire et génère une inflation de discours. Cependant, le champ de la violence n’est plus seulement celui du social, il atteint aujourd’hui aussi le registre culturel comme le souligne Cadoret (1993) : « avec l’usure des croyances, la déconsidération de toutes les représentations instituées, la dilacération des appartenances, c’est bien la culture qui est désormais en jeu. La violence prend des aspects archaïques d’une extrême brutalité : si les normes et les références sont en brouillage du côté du social, il y a aussi des souffrances liées aux crises identitaires émergeant au registre plus fondamental de la citoyenneté, de la nationalité, de l’ethnie, de la religion ».
La violence agie de ceux que l’on nomme « psychopathes », « délinquants », « incasables »… est un analyseur du fonctionnement de la société et des institutions. Le parcours de ces jeunes est marquée par l’alternance répétée des exclusions et des placements qui jalonnent leur hsitoire institutionnelle. Il pointe aussi l’échec de pratiques et de discours clivés qui tentent de capturer leur problématique. Cet échec, sur lequel se greffe le « sentiment d’insécurité » fait craindre l’escalade d’une violence institutionnelle répondant aux violences individuelles. C’est la démocratie que les « psychopathes » finissent par interroger au risque de réactions qui engendreront la survictimation.
La violence constitue un traumatisme qui produit un prototype de comportement cherchant à forcer la relation par la séduction ou la menace, pour l’installer comme capture. Dans la rixe imprévisible, sans limite, le face à face des affrontements est mise en scène du double, de l’identique en vue de son élimination : « c’est toi ou moi ». Dans le « je te frappe », il y a « je me frappe », le sujet recevant sous une forme inversée son propre message. Comme le souligne Bataille, la violence est un discours sans voix. La violence ne peut être parlée : elle s’exprime, elle opère comme impact dans l’immédiateté, sans langage, sur le corps et l’esprit. Elle est d’abord déportée à la périphérie. Elle semble inventer la limite qu’elle veut enfreindre. Elle outrepasse la mesure, convoque ce qui résiste pour pouvoir se déployer dans la tension et connaître l’en-trop de son débordement, l’excès, qui « par définition, est en dehors de la raison » écrit Bataille. L’excès de violence doit s’entendre au sens fondamental d’infraction, la fracture d’une limite établie par les lois. C’est la sortie hors des règles ou des interdits qu’impose le contrat social.
« Excessif », le sujet-violent s’exile de la communauté. Il la défie du dehors, après avoir transgressé, outrepassé les frontières qui déterminent les normes qu’elle s’est données. C’est un proscrit, un banni, un paria ; un « out-cast volontaire ». Le voilà au sens étymologique, un délinquant puisqu’il déserte la règle et la loi ; on le déclare abandonné de Dieu ou ennemi des hommes. Il est celui qui déloge les choses mais qui se déloge aussi de la place qui lui est attribuée par la société (Rassial, 1987). Il y a là de quoi anéantir tous les espoirs de ceux qui espèrent amener cet « instable » à trouver une place, une autre place qu’à l’hôpital, la prison, le centre d’hébergement ou les trottoirs de la Cité…
Cependant, de la filière carcérale à l’hôpital ou « un billet de train pour un ailleurs… », la tendance n’est-elle pas de laisser passer le temps en attendant de remettre le sujet ainsi « objectivé » dans le circuit sans autre forme de suivi ? Dans ces impasses institutionnelles, la tendance n’est-elle pas d’exclure le sujet violent, de le faire « tourner » selon un modèle de « démission alternée » (Chartier, 1991) ? Et lorsque les ressources du placement accéléré s’épuisent, que les accueils temporaires et lointains en viennent à formuler que le sujet gagnerait peut-être à reprendre contact avec ses racines, il lui est alors proposé de revenir à la case départ, avec une violence souvent accrue… Ainsi, Francis, toxicomane « en manque de poudre » dès l’âge de 14 ans et au parcours jalonné de placements en institutions, s’est enfermé dans le cercle répétitif : délit-sanction-mal-être : « le divorce de mes parents ; ça m’a mis la haine, le feu » ; « des fois j’explose ! ».
L’histoire de ces adolescents est souvent déliée, chaotique, comme vidée de contenu sans continuité. Leur vécu est empreint d’incohérences, de carences, souvent de maltraitance. Parfois ce sont des jeunes en manque de manque ayant été hyperprotégés par un surinvestissement œdipien maternel. Ils viennent à nous avec très peu d’espérance, n’ayant pas autre chose à dire, quand ils le disent, que leur mal à vivre. Existent en eux une intense frustration affective et un sentiment de dévalorisation profonde, le sentiment qu’il n’y a plus de place pour eux. L’élaboration fantasmatique et les verbalisations sont pauvres. Leur conduite souffre d’alternances imprévisibles. Et bien que parlant sans cesse de rupture, ils sont très dépendants. Nous accueillons ces « écorchés » non sans appréhension, tant il est difficile de les côtoyer.
Dans la transgression, l’acteur lui-même a l’impression d’être entraîné dans une dynamique qui le dépasse : « je suis trop… ». « Je suis de trop » qui traduit bien le ressentiment et la haine des autres et de soi-même, mais aussi le démantèlement d’un appareil psychique excédé, pour ces « éclopés », vacillants, désemparés, hors des limites. La démesure confine à la jouissance, au risque parfois du pire. Cette jouissance fait surgir en même temps l’angoisse de la perte et de l’anéantissement.
Souvent la relation est sous-tendue par le désir « d’emprise ». Emprise, mise en échec qui peut se solder en détresse, haine et destruction. Le jeune délinquant est paradoxalement porté à éliminer ce qu’il recherche. L’objet de son désir en se dérobant engendre la déception, comme si tout ce qu’il touchait devenait insipide. L’ennui occupe une place prépondérante et correspond à un sentiment insidieux de suspens entre investissement et désinvestissement. Menacée d’effraction par l’action, leur psyché s’est constituée comme une carapace, un retrait du sentir.
Ses recherches ne peuvent combler son avidité, il retrouve dans l’agir même l’illusion que tout ce qu’il imagine existe vraiment. Il aimerait clamer « moi aussi, j’ai vécu en Arcadie… » Expression classique de la nostalgie qui s’attache à l’évocation du bonheur et de l’innocence perdus. Jamais rassasié, il absorbe le désir de l’autre et l’en dépouille pour compenser le vertige du vide. Cette angoisse du vide transparaît dans les protocoles de Rorschach de ces adolescents. Ils traduisent la nécessité impérative d’étayages afin de sauvegarder des liens objectaux et contenir les impulsions. La pauvreté des protocoles, la panne interprètative contrastent avec la succession des incidents, accidents et mésaventures. L’attitude qui consiste à défier la règle, à déclarer son sentiment d’omnipotence dissimulent une faille narcissique sous-jacente. Leur manière de se tenir en suspens, indique comment ils sont affectés par la dissociation pulsionnelle et comment ils cherchent une intrication.
Chartier a montré le risque de destinée psychopathique chez le sujet pour qui « les carences relationnelles précoces ont mis le feu au Moi naissant et défusionné les pulsions. La compulsion à répéter ces expériences catastrophiques parachèvera avec le temps l’autonomisation de la pulsion de destruction » (1991). Les agirs psychopathiques seraient à la fois cause et conséquence de cette organisation psychique. Il faut différencier ce qui se répète, sans élaboration symbolique et ce qui vient s’organiser sur le mode œdipien, en référence à la culpabilité, à l’angoisse de castration et non à la perte. L’acte délictuel précipite dans la réalité sociale où seule la Loi peut confronter le sujet à cette vérité qu’il énonce pour lui apporter, au cours du procès une réponse.
Longtemps recherché par la Police pour cambriolages, agressions, vols avec violence, Patrick (19 ans) a réitéré ses comportements délictueux dans une exaltation narcissique où le fantasme de toute puissance était « agi » : « j’ai toujours eu ce que je voulais. Par n’importe quel moyen, j’arrive à ce que je veux… ». Perpétuel insatisfait, « en état de besoin, plutôt que de désir » (Flavigny, 1977), le « psychopathe » « souffre dans sa psyché et n’en veut rien savoir », il souffre d’un désordre de l’amour de soi mais s’en défend par la manifestation de son agressivité et par les rapports qu’il consent à mettre en place entre l’hostilité perçue et le vide appréhendé. Le temps se conjugue pour eux selon les modalités d’un présent immédiat et d’un futur inexistant. N’ayant pas tiré avantage des expériences passées, il vit sur le mode du « tout, tout de suite, sinon rien », sans projet, par accès-excès, dans l’intensité.
Prisonnier de l’attrait, véritable désespéré d’une satisfaction fugitive, le délinquant ne peut accéder à une véritable réduction de tension, il reste exacerbé : manipulant, effrayant, souillant, détruisant… Mais il « sait » aussi mettre en scène. Il y a chez lui toute une théâtralisation de la violence parfois mimée plus que réellement agie. Il s’agit alors pour lui, ou pour eux en groupe, de provoquer, d’intimider, de faire peur. Il s’affranchit de la peur en la suscitant chez l’autre. La violence des groupes de jeunes néo-nazis, des kins, hooligans, ultras…, consiste en affirmation de soi dans la négation de l’autre. Laurent, installé dans la transgression quotidienne jusqu’à son incarcération pour braquages, vocifère : « rien ne me touche »…, « j’ai appris à me battre »…, « Je sais frapper, je sais tuer. Je m’en fous »…, « Moi, la prison, je m’en fous. Dès que je suis dehors, je recommence. Sérieux, je sors et deux jours après on me revoit »… Ce déchaînement est un simulacre de libération, en s’engrenant il renforce l’aliénation.
 
Le passage à l’acte destructeur
 
 
En tant que violence qui s’exerce par l’inéluctabilité d’un agir, le passage à l’acte devient, dans une enclave temporelle, une façon de faire appel à la réalité externe pour contre-investir une réalité interne qui déborde le sujet : agir pour ne pas penser. Pierre d’achoppement du syndrome psychopathique, le passage à l’acte, est considéré comme « le pivot » de l’existence du délinquant, du « psychopathe ». Dans la topique lacanienne, le passage à l’acte serait une expérience du réel qui fait retour de ce qui n’a pu être symbolisé. Lacan lui attribue « une coaptation de termes, en ce sens que le sujet s’identifie à l’enjeu de la partie, et en tant que tel, bascule (…) » (1962).
Le sujet est la proie violente d’une réalité non maîtrisable, dans l’impossibilité d’avoir pu mettre des mots sur l’expérience, de pouvoir en jouer, de l’imaginer. L’agir destructeur vient court-circuiter ou écraser l’activité fantasmatique. Il empêche que s’élabore une représentation ou l’annihile dès son émergence. Parfois, il vient écarter le risque de ne pouvoir se représenter. Il y a débordement des capacités d’organisation psychique et plus particulièrement, des capacités de déplacement.
Lorsque les affects ne peuvent plus poursuivre leur destin face à une situation réelle ou fantasmée, de crise, de conflit, de tension massive, ils débordent le sujet, infiltrent la conscience et sont projetés vers l’extérieur. Le passage à l’acte survient généralement à un moment d’angoisse maximum, alors qu’au contraire, l’acting out, au même titre que le symptôme, jugule l’angoisse et reste inscrit dans le rapport à l’autre auquel il fait appel. Pour Lacan, l’un des points de différenciation de l’acte comme « acting-out » et comme « passage à l’acte », est que dans le premier cas tout se passe comme si celui-ci avait valeur de message à l’adresse d’un destinataire (fut-il inconscient), alors que dans le second, il signe le retour du sujet à une positon d’exclusion fondamentale dans laquelle il ne peut y avoir de destinataire.
Il n’y a plus d’articulation cohérente ente le dire et le faire. Si dans une situation transférentielle, le symptôme laisse prise aux associations libres, comme le rêve ou le récit du rêve et à l’interprétation, le passage à l’acte « perd sa capacité métaphorique transférentielle ». « Il « réalise » du côté du réveil plus que du rêve, de la mort davantage que de la vie » (Gori, 1991). Le symptôme a un sens symbolique permettant l’expression d’un noyau pathogène initial, alors que « faute de pouvoir transférer un trauma », le passage à l’acte manifeste la désintrication pulsionnelle. Il tente de résoudre une tension traumatique non symbolisée en la soldant dans le réel et vient empêcher simultanément l’accès à la parole.
Le manque d’assises narcissiques, dont dépend notamment la capacité de symbolisation, imagée par la formule de Flavigny « empreinte en creux », rend le psychopathe particulièrement vulnérable aux influences extérieures. Le passage à l’acte se produit « sur la scène qui déporte la vie imaginaire du sujet sur la scène du réel » (Zimra, 1986). Le plus souvent sa rapidité est fulgurante et déconcertante. Pour peu qu’interviennent certains facteurs traumatiques ; « c’est l’étincelle qui fait éclater le baril de poudre ». L’impulsion pousse à l’incontrôlable au-delà d’un certain seuil. C’est l’irruption du soudain, de l’imprévisible et semble constituer une suspension de l’écoulement temporel.
Bras séculier d’une vengeance insufflée par un contexte familial qui va appeler au geste meurtrier, Vincent (17 ans), va s’acharner durant plusieurs heures sur sa victime, son arrière grand-père : « il fallait que je le fasse, c’était plus fort que moi, il fallait que je le détruise ». Passé un certain seuil, le « trop-plein » d’une charge agressive dont le flot ne peut plus être contenu, exige une décharge immédiate dans le passage à l’acte violent. L’aménagement psychique ne peut se faire, l’intensité des émotions soulevées empêchent les processus de déplacement d’opérer.
Le moi défaille, il ne permet plus d’intégrer. On le perd ou s’y perd, il dévore, il est dévoré, le monde subitement manque de contenance. Excité mais démuni, le moi en panne de moyens de défense se trouve aux abois. Affolé, il décharge tous azimuts et fait exploser son trop plein d’énergie implosive. Les forces de destruction ne sont retenues par aucun barrage, aucun lien. C’est la déliaison qui menace, affolante et sidérante. Lorsque le psychisme, en tant que filtre qui vient s’interposer entre le corps et le réel ne peut fonctionner, on enregistre une disruption, la force aveugle de la compulsion de répétition. Processus incœrcible et d’origine inconsciente par lequel le sujet se place activement dans des situations pénibles, répète ainsi des expériences anciennes sans se souvenir du prototype.
Expression du fonctionnement pulsionnel, « la compulsion de répétition qui comporte une puissance d’actualisation, au doubles sens de rendre présent et de se manifester sous forme agie, est toujours susceptible de réveiller le foyer des braises de l’inconscient » (Green, 1986). La répétition devient inquiétante étrangeté quand on y reconnaît le « démoniaque ». Le démon étant ce qui fait retour, le revenant., ce qui aurait dû rester caché et qui réapparaît, qui hante les lieux qu’il aurait dû abandonner. Répétition vécue comme imposée par une force diabolique (les diables sont dia-bollein : ils délient, ils séparent, ils sont anti-psychiques) et comme impliquant le caractère néfaste des actes répétés ou ce qu’ils annoncent : la destruction, parfois la mort.
En « disparaissant » derrière son acte, le jeune criminel met en action ce qui de la mémoire échoue temporairement ou structuralement, à s’insérer dans le champ de la parole et de la remémoration. Au moment de l’acte, aliéné dans un comportement explosif, le sujet s’efface de ses coordonnées symboliques et subjectives. Il s’éclipse dans son acte : « Je disjoncte, je deviens fou, j’explose » nous dit un jeune meurtrier. « Hors du symbolique vers le réel » (Lacan, 1962), le passage à l’acte destructeur est moment de bascule pour le sujet que traduit bien le mot allemand « Wendepunkt », point tournant qui court-circuite la dimension temporelle et le travail psychique. Point de rupture où le sujet s’éclipse, se « laisse choir hors de la scène du monde »… Imprévisible pour le sujet lui-même, tout se passe comme s’il n’était pas impliqué lors de son acte, comme s’il était « hors jeu » lors du crime. Didier : « Je n’arrive pas à comprendre comment j’en suis arrivé là, je ne sais pas pourquoi je l’ai fait… ».
Le plus souvent, le passage à l’acte occulte le sujet de l’acte au point de le figer dans la monstruosité. Il y a court-circuit de la pensée par l’acte qui est sens, a un sens, fait sens, même si ce sens n’est pas toujours évident ou objectivable. Apparaît et disparaît à la fois ce qui ne peut être effacé, l’acte tenant provisoirement lieu de suppléance. L’acte viendrait inscrire ce qui ne peut se dire autrement. C’est dans les débordements que le délit affirme sa véritable nature, celle d’être trace, quelle que soit la pathologie présentée.
Pour Aulagnier (1975), lorsque Thanatos – qui représente « toutes les forces de la déliaison, du négatif, du rejet de la néantisation, de la haine, mais aussi (comme chez Freud) d’une contrainte interne à la constance, à la quiescence » – rode ; la destruction peut s’accomplir sur un mode implacablement silencieux, et donne alors des formes blanches, désertiques, comme « muettes », qui mènent parfois d’une manière extrêmement rapide et imprévisible, à la mort. Eros vaincu, a abandonné le combat, laissant alors la pulsion de mort libre d’exercer « dans le moi et dans le ça son activité muette et d’une inquiétante étrangeté » (Freud, 1933). Au contraire, lorsque la destruction prend des formes particulièrement bruyantes, ne donne t-elle pas l’indication qu’Eros lutte encore ?… Dans le cri jaillissant de l’acte destructeur s’énonce encore la demande d’exister pour un Autre en dépit des nombreux autres qui s’efforcent de faire barrage.
 
L’acte prime le verbe et le mutisme s’oppose à la relation
 
 
Le passage à l’acte que certains préfèrent appeler « l’agir » viendrait comme décharge massive, déchirure. Déchirure de l’écran fantasmatique où le désir du meurtre peut se jouer. Déchirure de la chaîne signifiante, de la parole et de la production de sens. Déchirure dans laquelle le sujet peut rester dissocié de son acte criminel. Seule la voie motrice reste l’issue d’une tension. Déchirure individuelle, familiale et sociale de la victime. En conséquence, le sujet pourrait-il se réapproprier quelque chose de son acte ? Lui sera t-il possible de mettre des mots sur cet acte ? Pourra-t-il tirer quelques fils dans cette déchirure, produire quelques liens pour éviter qu’il ne s’engouffre à nouveau dans l’horreur de la répétition ?
La violence n’est peut être pas insane et si l’on en débat, c’est bien parce que nous supposons un rapport toujours au sens. Mais comment sortir de l’obscurité, comment travailler avec des « sujets-violents » dans une perspective thérapeutique, d’éducation ou de formation, de prévention. L’acte violent peut être considéré comme une faillite de l’imaginaire et un appel à une Loi rédemptrice. Un coup -un pan- pour inscrire sur la scène du monde ce qui est éprouvé intérieurement comme une impasse immonde.
Travailleurs sociaux, policiers, magistrats, psychologues, psychiatres… sont les émissaires ou les substituts d’un enchaînement de violences qui noue la souffrance du délinquant à la souffrance de l’échec et du découragement de ses mandataires. La fréquence et la variété des passages à l’acte à l’adolescence convoque la souffrance des cliniciens. Y introduire la « dimension du sujet », c’est admettre qu’il y a dans son geste une part qui nous échappe mais dont chacun est comptable en part de responsabilité.
Les agirs psychopathiques qui se caractérisent par leur soudaineté, leur brutalité, l’absence de contrôle, n’ont pas la portée d’un acte adressé à autrui pour être interprété, déchiffré. Ils tiennent lieu de réel chez des sujets qui désespèrent de toute élaboration psychique. Seules les conditions de sa réalisation, le lieu, le moment du passage à l’acte ouvrent à l’analyse. Le caractère compulsif, radical, définitif, de ces agirs destructeurs, dévoile une incapacité à métaboliser les tensions et les frustrations par la voie psychique. Ces adolescents violents sont pris dans une homéostasie mentale archaïque qui aboutit à un geste d’abolition de soi face à l’Autre.
Répétitifs, les passages à l’acte alertent l’entourage de l’état de désarroi et d’angoisse dans lequel se trouve le sujet. S’ils doivent être abordés à la lumière de la crise d’adolescence et des bouleversements suscités, il faut distinguer les actes de provocation, d’interpellation de l’autre qui ne sait pas entendre, de l’agir qui est sacrification de soi -ultime maîtrise- à l’inhumain.
La conduite antisociale exclut le plus souvent toute option en faveur d’une approche thérapeutique. La clinique nous enseigne combien il leur est difficile d’entamer une démarche psychothérapique, de se risquer dans un processus de parole (Morhain Y., 1998). Pouvoir traiter de la violence, implique qu’elle soit reconnue par son auteur, ce qui reste dans un premier temps très difficile pour le sujet. Pour Lucien : « Le Juge a dit qu’il y avait eu tentative de meurtre, alors que c’est juste une agression ! C’est un mec que je connaissais pas, je le rackettais, il voulait pas, je lui ai filé un petit coup de couteau, c’est tout !… ». Ils ne sont pas ou rarement demandeurs d’une lecture psychologique de leurs actes. Leur psychisme paraît rigidifié, les chaînes associatives sont le plus souvent désamorcées, les rêves inexistants. L’articulation du besoin irrépressible et du désir, ainsi que l’établissement d’une relation transférentielle s’avèrent bien incertains. Soutenir une relation d’objet leur est difficile, tant le sentiment d’intrusion et d’anéantissement est grand. Un pont reste à inventer : la confiance. À moins que leur histoire minée tende à faire échouer toute greffe transférentielle dans le flux tumultueux de la possession.
« Il s’agit bien d’entrer dans l’espace psychique où se déploie l’archaïque » souligne Balier (1988). L’agi transgressif doit être « reconnu, remémoré, réapproprié ». Si l’acte est « toujours motivé par une passion inconsciente » (Gori, 1991), s’il résulte de ce que la parole est impuissante à transmette, il reste possible de partir de l’acte pour transformer le passage à l’acte en « acting out », l’Agir en message. L’acte peut dire parfois ce que la parole est impuissante à transmettre ; ou bien répéter ce que l’écoute de l’autre ne peut entendre. Il peut exprimer l’effondrement des limites, mais tout aussi expressément signifier cette limite.
Chez le sujet, envahi par ses fantasmes, submergé par l’angoisse, incapable d’une distanciation suffisante, dans le raptus violent, la parole fait défaut. Il y a débordement, parce qu’il n’y a pas de signifiants pour donner un « contour » à un événement qui dilue le sujet. Angoisse, violence et jouissance se présentent sous la forme de sensations et d’émotions indicibles, laissant le sujet défait, sans recours. Celui-ci s’évanouit comme sujet parlant. Le passage à l’acte témoigne d’un défaut de symbolisation, d’une absence de compréhension d’un sujet en impasse de subjectivation. C’est pourquoi il convient d’offrir à ces sujets dans une perspective de non-récidive, un dispositif d’accueil (de révision) d’un acte alors saisi comme symptôme (« sun-ptôsis », « c’est tomber avec », « tomber en se heurtant », « se rencontrer »…), afin de lui conférer un sens au regard de la singularité de son histoire. Le cadre thérapeutique aménagé doit favoriser le récit effectif et affectif du passage à l’acte. Lié à l’acte de parole et d’écoute, ce travail de mémoire sollicite l’imaginaire et engage le sujet violent à penser ce qui s’est passé. Après avoir été reconnu, l’acte transgressif (d’éjection et non de passage) peut être remémoré et le sujet en (sup)porter la responsabilité, devant l’instance judiciaire en tant que justiciable et en tant que citoyen.
Instant critique, l’acte est donc occurrence de travail aux limites (réalité interne-réalité externe, soi-autre, psyché-soma, cadre-processus). Fracture de la transmission, l’acte est aussi effort désespéré pour communiquer. L’acte délinquant, comme le souligne Winnicott (1957) est, en tant que symptôme, à considérer dans sa positivité ; en ce qu’il est encore un appel. Dans ce même temps où il fait symptôme, l’acte délinquant est signe de l’irrémédiable dans son isolement.
L’adolescent violent en reste à répéter la carence du père à incarner la loi, à la (sou)tenir. Il appelle la loi en la transgressant, agit au lieu de parler et demande l’impossible par le recours à la violence. Il reste déchiré, comme ces vers de Baudelaire qui expriment une identité amphibologique : « je suis la plaie et le couteau ! (…) Et la victime et le bourreau… ».
 
Du « travail de la médiation »
 
 
Dans les situations brutales de transformation d’une société, l’adolescent est un médium : « de porte-parole de questionnements, il devient porte-symptôme des impasses et des souffrances » (Cadoret, 1993). L’approche des adolescents violents ne peut pas être qu’individuelle, une approche collective est nécessaire. L’engagement dans un travail psychothérapique ne suffit pas, les mots ne suffisent pas à assurer des possibilités de réaménagements, des activités de déplacement. Le cadre aussi doit être réaménagé. La violence n’est pas que la conséquence d’une problématique pulsionnelle, elle résulte aussi de conjonctions sociales, d’une réalité vécue.
Lacan et Cénac (IIe Congrès International de Criminologie, 1950), soutenaient qu’à la différence du névrosé, la délinquance résultait de « la répétition à travers la biographie du sujet, des frustrations pulsionnelles qui seraient comme arrêtées en court-circuit sur la situation œdipienne, sans jamais plus s’engager dans une élaboration de structure ». Ils soulignaient le risque de psychopathie en cas de « déhiscence du groupe familial au sein de la société ». L’évolution historique entraîne une situation où le complexe relationnel offert par le groupe à l’individu est de plus en plus faible, « l’ambivalence toujours plus grande de sa structure » -ce qui provoque « des incidences pathologiques ». L’incertitude, le malaise de nos banlieues est à entendre comme le reflet du malaise des villes, comme le symptôme de « la maladie du lien », la crise du symbolique. Chaque civilisation produit son malaise. Là où l’horreur sociale fait point de réel pour le sujet, celui-ci vient y nouer son symptôme. De même que le discours social est produit du réel des sujets.
Alors que le siècle échu a globalement vu le rétrécissement du temps et l’élargissement de l’espace, les habitants des quartiers défavorisés vivent exactement l’inverse. Ils sont enclins au repli, à une vie passive, cantonnée, s’accompagnant d’une sous-estimation de soi, d’une profonde souffrance intime et d’absence de relation sociale, englués dans une « sédimentation » facilitatrice de l’isolation et d’écarts toujours plus grands.
La violence n’est pas que la conséquence d’une problématique pulsionnelle, elle est aussi existentielle et résulte de la situation vécue. Une considération du contexte et du site s’impose, le cadre doit être réaménagé. Il convient particulièrement d’identifier les « seuils », les « interstices » (Roussillon, 1995) où s’agglutinent en grappes, vigies plus ou moins proches de l’entrée des immeubles des cités, des adolescents qui grandissent dans l’insécurité et l’angoisse de leurs parents, liées au chômage, à l’exil et aux drames familiaux. En contrepoint il faut développer des sites « praticables » d’expression, de création, mais aussi de dépôts de l’informe, de jachère, c’est à dire des espaces de transformation à partir d’objets malléables, polyvalents, nomades où pourraient s’initier des actes de passage.
Face à la violence grandissante de notre société, la nécessité sociale de la loi en référence à l’ordre symbolique s’impose à tout un chacun, sinon le processus de socialisation est menacé du retour à la sauvagerie. Il convient cependant de favoriser des pratiques innovantes qui viendraient nourrir le lien social de la demande du jeune et de l’adulte. Elles doivent aussi s’accompagner d’une consolidation des instances symboliques qui font « ciment » au sein d’une collectivité, l’institution parentale et l’institution scolaire ou de formation. Un métissage doit nécessairement s’installer entre l’adolescent et son environnement. Entre le réel et le rêve l’adolescent doit trouver un milieu, un espace de possibilités où les jeux ne sont pas encore faits ni les places arrêtées. Il ne s’agit pas seulement de désamorcer la charge de violence mais de traiter ce qui la génère et l’entretient.
Le symptôme criant de notre époque est bien de « comment faire lien ? » De nouvelles formes de résolution des conflits, de nouveaux lieux de socialisation, de régulation des quartiers sont à créer, ainsi que des « espaces de médiation » en tant qu’ouverture mobilisatrice de la sensibilité du lien (Morhain Y., 1997, 1998). Il s’agit de trouver-créer des « relais de médiation », des « moi-auxilliaires » en tant qu’ils renvoient à l’expression que Spitz utilisait pour évoquer la mère dans ses premières relations avec l’enfant dans un environnement qui se dérobe.
Comme exemple de dispositif de restauration du lien à l’échelle d’une ville moyenne (Béziers, 34, 75 000 habitants), on peut citer :
  • le développement d’une expérience de médiation sociale et pénale (Morhain Y., Martineau, Fulléda, Morhain Syl.)., 1999) dans le cadre d’une « Maison du Droit et du citoyen » où des conseillers municipaux et des médiateurs issus de communautés diverses traitent en amont, en aval et en phases critiques les dérégulations hors ou parallèlement à une action judiciaire.
  • la mise en réseau des associations de quartier (culturelles, sportives…) sur l’impulsion du Conseil Communal de Prévention de la Délinquance.
  • la constitution d’une pépinière d’associations et de personnes ressources au sein de « Maisons de quartiers » où sont assurées les permanences de professionnels-consultants à titre gratuit (juristes, psychologues, médecins, …) : « point écoute », « point santé », « point cascroute »…, défense des droits de la femme, aide aux victimes, planning familial…
  • les dispositifs ambulatoires de secours, de prévention ainsi que les « Foyers d’urgence ».
Le caractère innovant de ces dispositifs exige beaucoup de conciliation entre les prestataires de service, professionnels et bénévoles de l’action sanitaire et sociale, ainsi que la création de nouveaux métiers. La nécessité de former de nouveaux professionnels et d’accompagner la formation continue des spécialistes (au croisement des sciences sociales, des sciences de la vie et des sciences humaines) impose aux universités, aux instances politiques, à l’administration territoriale, de mettre en place des organes de liaison afin que se développent de nouvelles synergies.
 
Conclusion
 
 
Les questions que Freud soulevait en 1932, dans « Malaise dans la culture », méritent d’être réévaluées en fonction des convulsions et des évolutions planétaires survenues au cours d’un siècle qui porte l’empreinte de la « culture de la pulsion de mort » avec la pratique collective du crime, mais aussi à travers l’ensemble des pathologies de l’acte qui participe du dénouage social et qui semble caractériser toujours plus nettement notre vulnérabilité.
Freud est parti du postulat de « l’existence de sentiments de rivalité violents, conduisant à une tendance à l’agression » comme étant au fondement même des « sentiments sociaux ». C’est sur le terreau de la rivalité que le « sentiment social » s’est développé. Pour lui, il n’y a pas disjonction entre la haine originaire et le lien social, mais bien au contraire notre lien social contractuel procède de la haine et du crime. La violence résulterait de la brusque destruction du lien social, du retour à des modes archaïques de défense, d’un retour « à l’homme primitif qui demeure en nous », malgré le vernis de la culture.
« Après de longues hésitations et de longues tergiversations », Freud a fini par admettre l’existence d’une tension « haineuse » primitive que le mouvement même du social tend à réprimer. Mais comme le rappelle Catherine Clément « dans la lutte entre Eros l’éternel et la menace de Thanatos : une guerre plus tard, l’histoire avait tranché… » (1996). Lacan a maintenu et prolongé la nouveauté introduite par Freud comme cause du malaise dans la civilisation. À savoir, la pulsion de mort selon Freud, la jouissance pour Lacan.
La fonction de la « civilisation » est d’adoucir l’état de nature (Mirabeau, Victor Riqueti) disait-on au XVIIIe siècle. Aujourd’hui ce concept freudien est à entendre comme tendance de l’humanité vers l’établissement de rapports humains favorisant la sublimation de l’Eros et atténuant la part des pulsions de destruction. Green souligne que « ce que l’on appelle culture – et encore plus civilisation – est consubstantiellement lié à cette part, nommée symbolique, qui gravite autour d’un système de croyances vers un mystérieux inconnu -qui concerne deux pôles, la mort au premier chef et l’autre face du mystère, la vie elle-même » (1986).
Sans vraiment renoncer lui-même à une vision « confiante » en l’existence peut être mythique d’un « processus civilisateur », Freud a tenté de nous mettre en garde. Les derniers écrits freudiens ont été élaborés à une période où raisonnaient encore les échos douloureux de l’écroulement des idéaux d’une civilisation occidentale, foulés par les nations belligérantes de la première guerre mondiale et avant que se reconnaissent « la place des charniers offerts collectivement à l’obscurité divine… » (Zafiropoulos, 1993), les régimes totalitaires, les exactions de force, le retour de l’intolérance religieuse…
Tant de répétitions violentes nous sollicitent après Freud, à nous engager dans un questionnement sur la manière dont l’inconscient participe des mises en sens que peut se donner le collectif. Dans sa correspondance avec Romain Rolland (1923), il considérait que les travaux qui concernent la crise de la civilisation sont de ceux qui « montrent le chemin qui conduit de l’analyse de l’individu à la compréhension de la société ».
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[*] Psychologues, Maître de Conférences, Professeur de Psychologie clinique, Laboratoire de Psychologie, Université Paul Valéry, Route de Mende, F–34199 Montpellier Cedex 5
[1] Pour devenir son temps, l’adolescent devra faire avec le « rhumb », métaphore que Paul Valéry nous propose comme travail d’élaboration et de réélaboration permanente. Terme de navigation, le « rhumb » est l’écart pris par rapport à une position fixe. Il intègre plusieurs phénomènes et surtout plusieurs temporalités : les mouvements de la houle, le rythme des vagues, l’erre du bateau… La navigation étant l’art de combiner dans un rythme intégrateur la diversité des forces et des temporalités de phénomènes opposés. L’adolescent, comme le navigateur a un objectif, une destination, seulement il construit sa route non pas de façon rectiligne et prédéterminée mais en intégrant successivement différents paramètres ainsi que l’appréciation des « rhumbs ». Il devra travailler les figures de sa trajectoire pour y intégrer, chemin faisant, les effets du trajet parcouru grâce au réel des forces plus ou moins dispersantes… (Morhain, 1991).
[2] « L’ordâl » : le terme d’ordalie a été emprunté au latin médiéval « orda-liun » (jugement de Dieu), lui-même emprunté à l’anglo-saxon « ordâl » (jugement). L’ordalie désigne le jugement de Dieu que l’on pratiquait au Moyen Âge sous la forme de diverses épreuves, notamment par le feu et par l’eau.
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