2001
Cahiers de psychologie clinique
Maladies et souffrances psychiques
Santé mentale et toxicomanie
L’insoutenable fidélité du « pharmakomane »
Didier Robin
[*]
La « toxicomanie » est un concept qui doit être critiqué. Pour penser les usages abusifs de drogues, il est plus juste de se référer à la notion de « pharmakos » (du grec ancien) qu’à celle de « toxique » puisque les drogues ont toujours aussi des effets thérapeutiques. Ensuite, au travers du lien entre drogue et objet transitionnel, nous essayons d’éclairer ce qui reste d’un rapport archaïque à l’objet maternel et qui nous paraît central dans la plupart des « pharmakomanies ». Nous pensons que ce que l’on pourrait appeler une « difficulté de la séparation » est, par ailleurs, une caractéristique de la société actuelle.
Mots-clés :
santé mentale, toxicomanie, « pharmakos », objet transitionnel, séparation.
The French term « toxicomanie » (substance abuse) is a concept which must be challenged. When considering drug abuse, it is more accurate to refer to the notion of « pharmakos » (from the ancient Greek) rather than « toxique », as drugs have also always had therapeutic effects. However, moving beyond the connection between drugs and the transitional object, we attempt to shed light on the remains of an archaic contact with the maternal object, which we consider central to most « pharmakomanies » or pharmakos addicts. We believe that what one could call a « separation difficulty » is, in fact, a characteristic of contemporary society.
Keywords :
mental health, substance abuse, « pharmakos », transitional object, separation.
« Sevrer : … le verbe a eu d’abord la valeur générale de « séparer », spécialement « trancher (une partie du corps humain) » … » Dictionnaire historique de la langue française.
Disons-le tout de suite, le « toxicomane » n’existe pas. En effet, la « toxicomanie » n’a pas de consistance en tant que structure de personnalité, elle n’est en rien comparable à la « névrose », à la « perversion », à la « psychose », ni même aux « états limites ». Néanmoins, les « toxicomanies » constituent un ensemble de conduites plus ou moins homogènes qui justifie que des cadres thérapeutiques spécifiques leur soient consacrés, des traitements de substitution aux communautés thérapeutiques. Ces conduites révèlent un universel anthropologique exacerbé dans notre contexte historique, celui du rapport de l’homme aux usages de drogues.
Si le « toxicomane » est un cas type mythique, une fiction, quel crédit lui accorder ? La fiction, en effet, est souvent le discours de la vérité. Mais ici, le « toxicomane » ne dit pas la vérité de certains sujets face aux drogues. La vérité qu’il dévoile est celle d’une figure postmoderne du bouc émissaire. Aucune personne réelle n’est « toxicomane » parce que ce mot désigne ceux qui ont la manie exclusive du poison. Le « toxikon », en grec ancien, c’est le poison dont on enduit les flèches. Or, aucune drogue n’est un pur poison. De l’amanite tue-mouche à l’héroïne en passant par l’alcool et le tabac, toutes les drogues peuvent être consommées sans problème pour la santé, à condition évidemment que le contexte de cette consommation offre les garanties de la maîtrise de l’usage : du dosage à la fréquence des prises et aussi au sens donné à l’expérience (le même dosage n’aura pas les mêmes effets dans le cadre d’un rituel initiatique socialisé que dans celui d’une prise individuelle).
Bien plus encore, toutes les drogues ont des vertus thérapeutiques non négligeables et presque toutes celles qui sont illégales en Belgique sont par ailleurs des médicaments.
Face à cette complexité, réduire tout usage à la prise de poison, à la « toxicomanie», ne nous aide en rien à comprendre la réalité du phénomène. Les drogues ne sont pas des « toxikon » mais des « pharmakon ». Soit, encore du grec ancien, des substances qui sont potentiellement remèdes et poisons (il faut lire à ce sujet Jacques Derrida et Sylvie Le Poulichet). C’est ça que la clinique montre, des gens qui se soignent tout autant qu’ils se nuisent. C’est extrêmement important à mesurer parce que cela veut dire que retirer la drogue c’est aussi supprimer le médicament de l’âme. Si rien d’autre ne vient s’y substituer, cela peut conduire au suicide tant l’existence peut devenir insupportable.
La drogue, c’est le « pharmakon ». Il n’y a donc pas de « toxicomanes » mais plutôt des « pharmakomanes », des acharnés qui conjoignent traitements et empoisonnements. C’est pour toutes ces raisons que j’utiliserai maintenant ce néologisme quand j’essaierai de m’approcher de la clinique. Si le « pharmakomane » est une fiction proche de la réalité des usagers abusifs de drogues (ici, qu’elles soient licites ou pas ne compte pas), le « toxicomane » dit la vérité du bouc émissaire.
L’être qui s’adonne avec passion au poison ne peut être pour moi qu’un étranger radical, un étranger qu’il faut secourir voire contraindre à se passer une fois pour toutes de cette mortelle habitude. Il consomme sans retenue un produit diabolique au point où il en devient lui-même un personnage satanique, sans foi ni loi … Mais le « toxicomane » comme mythe, c’est la vérité d’une société qui a inventé, pour la première fois de l’histoire de l’humanité, l’usage massif et généralisé de drogues en tous genres. En dehors, de plus en plus, de tout cadre rituel, les drogues sont utilisées pour « équilibrer » des individus en perte de repères. Dans notre pays, ce ne sont pas les consommations de drogues illégales qui représentent un problème de santé publique majeur, ce sont les usages d’alcool, de tabac et de médicaments prescrits qui entraînent un coût social considérable. Pour autant, c’est le « toxicomane » qu’on médiatisera et c’est sur l’usage du cannabis que se concentrera le débat politique.
La figure du bouc émissaire, le « pharmakos »
En grec ancien, la drogue et le bouc émissaire porte presque le même nom : l’un est « pharmakon », l’autre « pharmakos ». Les « pharmakos » se sont ceux qui vivent en marge de la cité et qu’on garde pour la bonne bouche, pour les grandes occasions critiques. Quand la cité est malade, quand Thèbes est envahie par la peste, il suffit de trouver le coupable et de lui faire expier le crime. Œdipe ou d’autres moins célèbres feront bien l’affaire.
Le « toxicomane » est le « pharmakos » de nos usages de drogues.
Revenons-en au « pharmakomane », cette fiction qui parle de la vérité des usages pathologiques. S’il se soigne autant qu’il se détruit, pourquoi tant d’acharnement ? On croira volontiers qu’il est devenu « esclave de l’objet », que pour lui la demande et le désir ont été ravalés au rang du besoin ou que seule compte sa jouissance. Et c’est vrai que sa fréquentation pourrait ne pas démentir ces théorisations, à moins peut-être qu’on élargisse la perspective et qu’on ne reste pas pris dans le mensonge qu’il entretient pour lui-même : « la drogue, il n’y a que ça de vrai ! ».
Pour aller au-delà du stéréotype, il faudra interroger la biographie et se rendre compte que « la drogue » n’est pas le vrai problème. Dans l’anamnèse des patients, elle apparaît plutôt comme une tentative de solution à un problème qui la précède : « ça n’allait pas et quand j’ai rencontré ce truc tout rentrait dans l’ordre, j’étais normal … ».
Se sevrer d’une drogue, ça ne marche que pour ceux qui n’en ont pas besoin parce que sinon on retire la solution (même paradoxale !) et pas le problème. Mais où est le problème ? Eh bien, dans le sevrage !
Ici, le langage nous donne un coup de pouce, c’est bien de sevrage dont il s’agit mais pas de celui qu’on croyait. Si un sevrage en cache un autre, c’est que « la Drogue » cache « la Mère » (ce n’est pas tant la mère réelle que je vise ici, « la Mère », c’est le personnage mythique qui est impliqué dans la constitution de l’objet d’amour primordial). Il est vrai que nous ne parlons pas ici du passage à une alimentation solide, nous abordons le sevrage comme moment fondamental du développement de la subjectivité. De cette étape, c’est sans doute Winnicott qui a le mieux rendu compte. Je pense aux propos de son article de 1951, « Objets transitionnels et phénomènes transitionnels », repris en 1971 (en 1975 pour la traduction française) dans « Jeu et réalité ».
Les phénomènes transitionnels et la place de l’Autre
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Tout le monde connaît l’objet transitionnel mais son succès a peut-être effacé l’importance du mécanisme sous-jacent. Ce n’est pas l’objet qui compte mais ce qu’il permet, son efficacité. Son efficacité est de permettre le sommeil et plus largement l’apaisement, la rêverie, la pensée et le repos au sein de ce que Winnicott appelle l’aire intermédiaire : « Cette aire n’est pas contestée car on ne lui demande rien d’autre sinon d’exister en tant que lieu de repos pour l’individu engagé dans cette tâche humaine interminable qui consiste à maintenir, à la fois séparées et reliées l’une à l’autre, réalité intérieure et réalité extérieure. » (Jeu et réalité, page 9)
Winnicott décrit le processus conduit par la Mère et qui doit faire passer graduellement de l’illusion de l’unité de la dyade à la désillusion de la séparation. La désillusion n’est pas une pure perte, elle est possible parce que l’expérience du lien avec la Mère est remplacée par le contact avec un lieu de paix qui n’est rien d’autre que l’aire de la culture, de la rêverie, de l’art, de la religion, de la théorie …
L’aire intermédiaire est celle d’un nouage particulier entre l’univers des symboles, celui des images et aussi celui de la jouissance première du corps. Le processus dont l’objet transitionnel a été le témoin ne s’arrête pas à l’enfance, il est création perpétuelle de l’espace d’une vie psychique. Mais ce mouvement ne vient pas du sujet, il s’origine dans l’Autre suivant une logique décrite par Lacan, notamment au travers du concept de métaphore paternelle.
L’enfant croit créer l’objet transitionnel mais il le reçoit : « On sait aussi que quelques mois plus tard, l’enfant, de l’un ou l’autre sexe, commence à aimer jouer avec des poupées et la plupart des mères donnent à leur enfant un objet particulier, s’attendant – et c’est généralement le cas – à ce qu’il s’y attache avec passion (dans la version originale « addicted»). » (Jeu et réalité, page 7). On retrouve ici l’addiction comme étape normale de l’évolution du lien avec l’Autre et, déjà, de l’ordre d’une substitution ! L’objet pour la Mère.
Mais qu’est-ce qui peut conduire une mère à donner à son enfant un objet qui va lui permettre de subjectiver l’absence ? « … mais il n’eut jamais la véritable qualité d’objet transitionnel. Il ne fut jamais, comme l’eut été un objet transitionnel plus important que la mère, une partie quasiment inséparable de l’enfant. » (Jeu et réalité, page 15). Si elle veut que son enfant puisse se passer d’elle, c’est qu’elle veut pouvoir s’occuper ailleurs, c’est qu’il n’est pas tout pour elle. Elle désire le désir d’un autre, elle jouit dans l’oubli de son enfant. Même si cet ailleurs ne la comble pas, ou plutôt parce que rien ne la comble tout à fait, elle respecte la limite de l’investissement qu’elle peut accorder à son enfant pour rester une mère « suffisamment bonne » (Winnicott).
Au sein de la relation « normale », « suffisamment bonne », entre la Mère et son enfant, il y a d’emblée du tiers, du Père. Daniel Stern repère que dans les étapes les plus précoces de cette relation « la mère ne communique pas avec son bébé, elle communie avec lui … ». C’est bien parce que la communion n’est pas la fusion. La communion c’est partager l’identité d’une émotion au nom d’un Autre (« Au nom du Père … »).
Le problème de la séparation
Il arrive que ce jeu de l’illusion – désillusion, de la communion – séparation, ne soit pas possible. Parce que la limite, la castration ne se sont pas transmises… Parce que le père, c’est-à-dire l’incarnation possible du tiers, devient complice de sa destitution… Parce que le déficit de l’assise narcissique de la mère ne lui permet pas de supporter la perte imposée par l’autonomisation de son enfant … l’aire intermédiaire ne pourra jamais se substituer « suffisamment » au lien pulsionnel avec la Mère. L’objet ne sera pas transitionnel mais simplement « consolateur », voire, prototype d’un futur fétiche.
Le travail de la séparation n’est pas un travail individuel, ses pannes ne le sont pas plus. À chaque étape, il concerne l’enfant bien sûr mais plus encore la Mère qui en est le seul initiateur possible et une forme de Tiers qui en est le garant.
L’insoutenable fidélité du « pharmakomane »
Après dix ans de rencontres avec des « pharmakomanes » et avec beaucoup de leurs familles, je mesure l’écart entre, d’un côté, le stéréotype qui fait du « toxicomane » un être en rupture totale, obsédé uniquement par son produit et, de l’autre, la réalité des liens familiaux. Rares sont les « pharmakomanes », même endurcis, qui ne conservent pas des liens étroits avec leurs parents. Nombreuses sont les mères qui supportent mieux la prison que les centres thérapeutiques. En prison elles peuvent voir leur enfant plusieurs fois par semaine, dans certains centres, il y aura plusieurs semaines de « coupure ». Le fils deale pour payer sa consommation mais c’est sa maman qui lave son linge et son père qui planque l’argent de ses braquages. Ses parents iront lui acheter de la came plutôt que de supporter son « manque ». Il volera toute la famille dans des proportions incroyables sans qu’il soit jamais question de remboursement … On pourrait multiplier les exemples à l’infini mais il faut préciser qu’il n’est pas question de faire le procès de ces familles ou de ces mères. Trouver un autre « pharmakos » n’apaisera que nos consciences. S’il a bien eu un ratage de la séparation, c’est sur plusieurs générations que repose la causalité du phénomène.
Il n’en reste pas moins, qu’a contrario du jeu qu’il déploie, du jeu qui fait de lui en tant que « toxicomane », un magouilleur sans foi ni loi, le « pharmakomane » est dans la réalité d’une extrême fidélité à l’égard de sa famille. Il continuera à les empoisonner tant qu’il sentira plus ou moins consciemment la nécessité thérapeutique de détourner l’attention de souffrances plus indicibles. S’il se décide à aller mieux, les effets ne se feront pas attendre. La « guérison » de l’« héroïnomane » sera associée à la dépression de sa mère, voire, à une prise de position nouvelle du père. L’abstinence de l’« alcoolique » plongera son couple dans une crise bien plus grave que la boisson. Là encore, voilà des fictions, des archétypes, que l’on croise tous les jours dans les centres spécialisés.
Si, comme je le crois, le « toxicomane » est le bouc émissaire, le « pharmakos » de nos usages de drogues, le « pharmakomane » nous apprend aussi à reconnaître une difficulté particulière à notre temps. Celle du sevrage en tant qu’il concerne la séparation d’avec la Mère. C’est bien pour cela que Pierre Legendre regroupe dans la même problématique « sa mère », « l’image de sa mère », « l’image de lui-même ». C’est donc plus précisément la dimension narcissique du maternage dont il est ici question : « Pour que l’homme ne meure pas de rester collé à sa mère, à l’image de sa mère, ou ce qui revient au même, collé à lui-même, à l’image de lui-même, les sociétés ont échafaudé les édifices de la Vérité, les monuments des textes écrits ou des paroles transmises qui séparent l’homme de lui-même, qui le blessent, qui le marquent au feu des mythes, des religions, de la poésie tragique dont s’entoure l’interdit de tuer … Il est dit, partout dans l’humanité, que l’homme doit se séparer … » (Pierre Legendre, L’homme en meurtrier, pages 41 et 42).
Mais, à notre époque, qu’en est-il des « édifices de la Vérité … ou des paroles transmises qui séparent l’homme de lui-même … » ? Nombreux sont les auteurs qui épinglent les difficultés postmodernes de la subjectivation (comme nous l’avons vu, Pierre Legendre mais aussi le sociologue Alain Ehrenberg, le psychanalyste Jean-Pierre Lebrun, en écho des réflexions philosophiques d’Hannah Arendt, Pierre Bourdieu, Jean-François Lyotard, Dany – Robert Dufour … sans oublier, dès l’après-guerre, Jacques Lacan).
Défaut de l’Office du Père (Legendre), déclin de la fonction patriarcale (Lebrun), je parlerais volontiers d’une remise en question fondamentale de la valeur de l’interdit. « Il est interdit d’interdire », ce fameux slogan de mai 68 cristallise un mouvement plus ancien dont Dostoïevski fut un prophète : « À la concupiscence luisant aux yeux du vieux Karamazov, quand il interrogeait son fils : « Dieu est mort, alors tout est permis », cet homme, celui-là même qui rêve au suicide nihiliste du héros de Dostoïevski ou qui se force à souffler dans la baudruche nietzschéenne, répond par tous ses maux comme par tous ses gestes : « Dieu est mort, plus rien n’est permis. » (Jacques Lacan, Fonction de la psychanalyse en criminologie).
Là où l’interdit fonde le désir, borne et oriente la jouissance, son absence nous laisse le « choix » de jouir de tout, « choix » qui apparaît bien vite pour ce qu’il est, un nouvel impératif catégorique : « plus rien n’est permis, tout est devenu obligatoire ! ». Le défaut de la Loi, comme ordre symbolique séparateur, nous laisse aux prises avec les débordements du Surmoi qui au nom du bien, de la morale, agissent une jouissance sadique sans limite puisse que même l’abstinence de péchés ne fait qu’accroître leur férocité (Freud, Malaise dans la civilisation). Pour Lacan, le message de ce Surmoi-là est clair, c’est : « jouis ! ». On pourrait ajouter : « jouis sans réserve, tu ne perds rien pour attendre, de toute façon tu me le paieras… ».
Entre la Loi qui permet de désirer et les dérives du Surmoi qui pousse à jouir, tel un Méphistophélès qui attend son dû, on peut craindre que notre époque ait choisi.
C’est bien toute l’intelligence de Pascal Bruckner d’avoir montré, dans son dernier livre, que le bonheur a changé de statut. D’une revendication libertine ou libertaire, d’une visée politique asymptotique, le bonheur est devenu le dogme du quotidien : « Un nouveau stupéfiant collectif envahit les sociétés occidentales : le culte du bonheur. Soyez heureux ! Terrible commandement auquel il est d’autant plus difficile de se soustraire qu’il prétend faire notre bien » (« L’euphorie perpétuelle. Essai sur le devoir de bonheur »).
Dans ces conditions, comment se décoller de la Mère alors que de tous temps c’est l’union avec elle qui figure la félicité absolue, la jouissance la plus totale ? Puisqu’il faut être heureux en permanence et à tout prix – c’est-à-dire ne manquer de rien et surtout que ça ne laisse pas à désirer ! – comment y tendre sans croire qu’enfin l’homme va pouvoir rester dans la Mère ? La science et la technologie ont fait de moi un dieu, en tout cas virtuellement, il n’y a plus d’Autre qu’en moi et ma jouissance sera la sienne, la jouissance de l’Autre. « Jouissance de l’Autre (J A), rencontre du Réel du système signifiant au-delà de la parole individuelle (hors langage), dont on peut dire qu’elle est visée par la pulsion de mort. » (Dominique Poissonnier, La pulsion de mort. De Freud à Lacan).
Si l’Autre est tout en moi, c’est qu’il n’existe plus. « Que faire s’il n’y a plus d’Autre ? Se construire tout seul en utilisant les nombreuses ressources de notre société à cet égard. Certes, mais il n’est pas sûr que l’autonomie constitue une exigence à laquelle tous les sujets puissent satisfaire. Ceux qui réussissent sont souvent ceux qui ont été « aliénés » avant et qui ont dû lutter pour se libérer. En ce sens, l’état apparent de liberté promu par le néolibéralisme est un leurre. La liberté comme telle n’existe pas : il existe seulement des libérations. » (D.R Du four, Les désarrois de l’individu – sujet).
Il me semble qu’il n’y a rien de plus libérateur que l’interdit : s’il m’empêche de me marier avec les femmes de ma lignée, c’est pour m’ouvrir potentiellement à toutes les autres. C’est en ce sens que j’ai pu écrire qu’il fallait interdire le bonheur, le bonheur conçu comme valeur absolue (on pourra se reporter à mon article intitulé :« Interdire le bonheur ? Propos sur la légalisation des stupéfiants »). Il faut que puisse continuer à se transmettre la castration : « Avant d’aller plus loin, que faut-il entendre ici par castration ? Dans un premier temps, celle-ci désigne l’impossibilité de ce rêve d’harmonie, par tout le genre humain partagé, fondé sur un double refus : celui de la différence des sexes et celui de la filiation. La castration est l’acceptation d’une limite de soi qui est acceptation non seulement de ce que je suis, mais surtout de ce que je suis pas. Et tout d’abord, ce que je suis pas, c’est l’Autre sexe … La loi de la séparation me fait m’éprouver dans la rapport à l’autre, en tant qu’Autre. » (Jean-Pierre Winter, Les errants de la chair. Études sur l’hystérie masculine).
Interdire, c’est créer le registre psychique de la différence des sexes : « Sexe : n-m est une réfection (V.1265), d’après le latin, de « ses » (fin XVIIe siècle), forme évoluée, les deux étant empruntées au latin « sexus », aussi employé en parlant des plantes. Ce mot d’origine discutée a été rapproché de « secare » « couper, diviser » (scier, section), le « sexus » étant le partage d’une espèce en mâles et femelles … » (Dictionnaire historique de la langue française).
Mais voilà, veut-on encore du sexe ? De nouvelles formes de jouissance nous en éloignent sans cesse, notamment celles des mondes virtuels. La reproduction même de l’espèce pourrait dès maintenant se passer du coït. Dans un avenir proche, elle pourra même se passer de la différence des sexes par le recours au clonage ! Étrange destin que celui de l’espèce animale la plus évoluée de cette planète. Elle doit cette évolution à la reproduction sexuée qui mélange les capitaux génétiques et permet, par la mort des individus, la succession des générations. Voilà qu’elle pourra bientôt « retourner » à la scissiparité des amibes ! C’est-à-dire, comme Freud le soulignait dans l’« Au-delà du principe de plaisir », accéder à une forme d’immortalité.
Faut-il se réjouir de devenir éternel ? En tout cas, si l’on peut reproduire à l’infini l’individu biologique, le sujet, lui, résiste au clonage parce qu’il est sujet d’être porteur de la loi du désir (Philippe Julien, Tu quitteras ton père et ta mère). Son destin structural est de donner la vie et de connaître la mort.
Rassurez-vous, ces visions d’apocalypse ne sont que des fictions !
Pratiques de la libération
Quelles voies possibles pour provoquer les libérations dont nous parle D.R Dufour ? Dans le champ clinique, il faut de plus en plus garder à l’esprit que la séparation n’est pas un processus individuel. D’ailleurs, l’individu est littéralement celui « qu’on ne peut couper ». Il est hors séparation, c’est-à-dire qu’il n’est simplement pas humain, il est impossible. À côté de celui « qu’on ne peut couper » et qui n’est qu’un leurre, il y a celui qui doit être coupé pour advenir, le sujet, celui qui naît de la séparation. Se séparer ne va pas de soi, à prendre au sens littéral ! Se séparer, ça vient de l’Autre. Ce qui a des conséquences cliniques considérables.
Le patient idéal de la cure-type, c’est le bon névrosé d’antan, celui qui souffre des traces, des avatars de la séparation. Les « nouvelles pathologies » nous convoquent sur un autre terrain, beaucoup plus dans le champ de la Santé Publique que dans celui de la pratique privée. Elles nous entraînent dans les pannes des processus de la séparation, là où le symbolique manque plus qu’il ne le désigne, le manque. La reprise des opérations symboligènes ne se fait pas sans que l’Autre n’y paie de sa personne, il ne peut pas y couper ! Aussi, le thérapeute devra-t-il y aller de ses constructions (Freud), de sa capacité de rêverie maternelle (Winnicott, Bion), de son transitivisme (Berges).
Au-delà des dispositifs techniques bien balisés, il faudra aussi risquer les rencontres avec l’Autre de l’autre, notamment par la pratique des entretiens familiaux(l’Autre de l’autre, c’est, par exemple, l’inscription des rapports des parents du patient avec leurs propres parents. Cela renvoie à ce que Legendre a nommé le « principe généalogique »). C’est souvent grâce à leur aide que le patient peut disposer d’un matériel signifiant dont il paraît privé, bien que ses actes en aient matérialisé les effets. Sinon, il risque d’agir sans cesse l’un ou l’autre « fantôme » de l’histoire familiale sans jamais pouvoir l’intégrer à sa psyché.
Pour aider l’individu à devenir sujet, il n’y a pas d’autre chemin que de l’aider à construire les questions de la différence des sexes et de la filiation. Cette dernière renvoie plus directement à un travail transgénérationnel qu’on ne peut souvent pas faire sans le concours des familles. Finalement, la famille est le « pharmakon » du sujet, à la fois son poison et son remède !
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ARENDT H. , La condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1961.
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BERGES J , BALBO. G., Jeu des places de la mère et de l’enfant. Essai sur le transitivisme, Ramonville saint -Agne, Eres, 1998.
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BRUCKNER P., L’euphorie perpétuelle. Essai sur le devoir de bonheur, Paris, Grasset, 2000.
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DERRIDA J., « La pharmacie de Platon » in La dissémination, Paris, Seuil, 1972.
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« Dictionnaire historique de la langue française » sous la direction de Rey. A, Paris, Dictionnaires Le Robert, 1994.
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DUFOUR D.R., « Les désarrois de l’individu – sujet » in Le Monde Diplomatique, Février 2001.
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EHRENBERG. A., L’individu incertain, Paris, Calmann-Lévy, 1995.
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FREUD S., Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1971.
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FREUD S., « Au-delà du principe de plaisir » in Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981.
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JULIEN P., Tu quitteras ton père et ta mère, Paris, Aubier, 2000.
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LACAN J., « Fonction de la psychanalyse en criminologie » in Écrits, Paris, Seuil, 1966.
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LEBRUN J.P., Un monde sans limite. Essai pour une clinique psychanalytique du social, Ramonville saint-Agne, Eres, 1997.
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LEGENDRE P., « L’homme en meurtrier » in La fabrique de l’homme occidental, Éditions des Mille et une nuits, Arte Éditions, 1996.
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LE POULICHET S., Toxicomanies et psychanalyse. Les narcoses du désir, Paris, PUF, 1987.
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POISSONNIER D., La pulsion de mort. De Freud à Lacan, Ramonville saint-Agne, Eres, 1998.
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ROBIN D., Interdire le bonheur ? Propos sur la légalisation des stupéfiants, Bruxelles, Les Cahiers de Prospective, Jeunesse, vol 6-n°1, Mars 2001.
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STERN D., « La conversation d’avant le langage » in Objectif bébé, Autrement, 1985.
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WINNICOTT D.W., Jeu et réalité. L’espace potentiel, Paris, Gallimard, 1975.
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WINTER J.P., Les errants de la chair. Études sur l’hystérie masculine, Paris, Calmann-Lévy, 1998.
[*]
Psychologue. Directeur thérapeutique du Centre d’acceuil et de traitement du Solbosch. 110 B avenue Buyl - B-1050 Bruxelles.
[1]
l’Autre, ici avec une majuscule, c’est le « grand Autre » de J. Lacan, c’est-à-dire la référence symbolique fondatrice pour tout sujet.