2001
Cahiers de psychologie clinique
Penser la santé mentale
Symptômes, maladie et santé mentale
Nicole Stryckman
[*]
Le symptôme est un rejeton de l’inconscient. À partir de la clinique de l’hystérie, Freud découvre que le symptôme a un sens, parle, dit la vérité inconsciente du patient. Les cures des névrosés obsessionnels lui permettent de découvrir sa fonction de défense et de compromis. Lacan souligne la pluralité des causes du symptôme, mais insiste sur sa fonction signifiante. Par ailleurs, il démontre en quoi le symptôme est ce que les analysants ont de plus réel. En introduisant le terme de sinthôme, il en énonce la nécessité pour la structure du sujet. L’article répond à la question : doit-on nécessairement guérir un sujet de tous ses symptômes ?
Mots-clés :
conflit inconscient, guérison, moi-réalité psychique, signifiant, satisfaction, symptôme, sinthôme.
The symptom is an offshoot of the unconscious. From the clinic of hysteria, Freud discovered that the symptom has a meaning ; it speaks, and it tells the patient’s unconscious truth. The courses of treatment of obsessional neurotics allowed him to discover its defensive function as well as that of compromise. Lacan emphasized the plurality of the causes of symptom, but insisted on its signifiant function. On the other hand, he demonstrated how the symptom actually is what analysands have as most real. By introducing the term « sinthôme », he set forth its need for the subject’s structure. The article answers the question : should we really cure a subject of all his/her symptoms ?
Keywords :
unconscious conflict, cure, ego psychic reality, signifiant, satisfaction, symptom, « sinthôme ».
« La santé, disait Leriche, c’est la vie dans le silence des organes ». Freud disait lui que « le symptôme était un dire ». « Une
Bilderschrift ». Une écriture par l’image. Ce qui n’est pas trop contradictoire. Par contre, Freud ne pensait pas que la santé mentale impliquait l’absence de symptôme, ni non plus que la disparition de symptôme était synonyme de guérison. Nous allons voir pourquoi. Il affirmait aussi sans détours que « la maladie névrotique n’est pas nettement séparée de la santé » et « que la frontière n’était pas nette entre maladie et santé »
[1]. Bien plus, il n’hésitait pas à affirmer que nous pouvions dire : « sans crainte de démenti, que nous sommes tous malades, c’est-à-dire névrosés, attendu que les conditions qui président à la formation de symptôme existent également chez l’homme normal » (1916-1917)
[2].
Le symptôme en médecine
Le symptôme est souvent considéré comme un pur signe, objectif ou subjectif, relié à un état morbide qu’il permet de déceler. On appelle symptômes subjectifs, ceux que le patient perçoit et signale, symptômes objectifs, ceux que découvre le médecin. La guérison médicale implique la disparition du symptôme.
S’intéressant aux symptômes qui résistent à la médecine, Freud en découvre la nature, d’une part dans les cures de ses patientes hystériques et d’autre part, dans celles de ses patients obsessionnels. Chacune de ces deux névroses en révèlent des aspects particuliers.
L’étude de l’hystérie
À partir de sa clinique de l’hystérie et de la névrose obsessionnelle, Freud découvre que le symptôme parle. Il a un sens. Il dit la « vérité » du patient. Il convient donc d’entendre cette « vérité » plutôt que d’observer le symptôme. Dans son écrit concernant Mme Emmy von N., il affirme qu’il est vain d’interrompre sans cesse sa patiente mais qu’il faut, au contraire, écouter jusqu’au bout ce que sa patiente a à dire
[3].
Charcot avait déjà donné à l’hystérique sa dignité : elles ne sont pas des simulatrices. Elles souffrent d’une névrose. En les hypnotisant, on peut fabriquer expérimentalement des symptômes hystériques que l’on peut ensuite faire disparaître. Charcot ouvre ainsi la voie à une nouvelle conception de la formation des symptômes hystériques. Quant à Bernheim, il ouvre la voie à un nouveau traitement : la suggestion. En automne 1885, Freud est très impressionné par Charcot et ses hypothèses sur l’hystérie
[4]. Cependant, pour lui, le découvreur du premier symptôme hystérique, c’est Breuer dans la cure d’Anna O.
[5] Comme la plupart des spécialistes des maladies nerveuses, Freud affirme le facteur sexuel dans la genèse des symptômes névrotiques. Il ajoute que « chaque symptôme a un sens et se rattache étroitement à la vie psychique du malade »
[6].
Dans ses « Études sur l’hystérie » (1885), publiées avec Breuer, Freud démontre la genèse du symptôme hystérique. Ce dernier est l’énergie libidinale transformée en une innervation somatique, une somatisation, une conversion, qui a une signification symbolique. Ce type de symptôme est donc l’indice d’une « hystérie de conversion » que Freud différencie dès lors de l’hystérie d’angoisse autrement dit, la phobie. Cette conversion est le résultat d’un traumatisme d’enfance, traumatisme sexuel, précise-t-il. Dans ces « Études », il écrit notamment : « Dans la plupart des cas, on peut maintes fois constater que les premiers traumatismes n’avaient laissé aucune trace, tandis qu’un traumatisme ultérieur de la même espèce provoquait un symptôme. Dans un premier temps, Freud pense que ce trauma est dû à une séduction réelle. Il constatera ensuite que le symptôme pouvait avoir sa source dans un simple fantasme
[7]. Par son étude des rêves, Freud sera conduit à considérer le conflit psychique inconscient comme cause première de l’hystérie et de la formation de ses symptômes. Autrement dit, la réalité psychique – c’est-à-dire les fantasmes et les conflits inconscients – prend le pas sur la réalité historique et sur la réminiscence en tant que causes du symptôme. Dans ses « Études sur l’hystérie », Freud insiste sur la surdétermination des symptômes : ils renvoient à plusieurs facteurs, à plus d’un élément inconscient, à plusieurs « émois traumatisants ». Ils ont donc aussi plusieurs significations. Bien plus, avec le temps, ils peuvent transformer leurs significations. Une signification principale peut devenir secondaire et réciproquement
[8]. Plus tard (en 1908)
[9], il complète sa conception du symptôme hystérique. Le symptôme hystérique est le symbole mnésique de certaines impressions et expériences vécues. Il est le substitut, produit par conversion, du retour associatif de ces expériences traumatiques. Le symptôme hystérique est, comme d’autres formations psychiques, réalisation d’un fantasme inconscient. Il est, par conséquent, l’expression d’un accomplissement de désir. Il implique donc aussi la satisfaction sexuelle du sujet et représente une partie de sa vie sexuelle (au sens large que Freud a donné à ce terme). Plus précisément, il apporte au sujet une satisfaction qui a été réelle dans la vie infantile du sujet mais qui avait fait l’objet d’un refoulement. Néanmoins, il ne s’agit pas d’une simple satisfaction mais d’un compromis entre deux motions opposées, l’une s’efforçant de donner place à l’expression d’une pulsion partielle, l’autre s’efforçant de l’inhiber. Enfin, même si le symptôme hystérique peut se charger de représenter des motions inconscientes non sexuelles, il ne peut manquer d’avoir au moins une signification sexuelle. Pour conclure, Freud souligne l’importance du symptôme hystérique comme réalisation d’un fantasme inconscient et l’apport de satisfaction sexuelle qu’il implique nécessairement.
Trois remarques encore, avant de passer à l’étude des enseignements de la névrose obsessionnelle.
Si cette source infantile du symptôme est exacte, comme Freud le réaffirma régulièrement
[10], on comprend toute l’importance de l’analyse de la névrose infantile pour un traitement psychanalytique du symptôme. D’autre part, ce n’est pas le refoulement comme tel qui cause le symptôme, mais son échec et le retour du refoulé qui s’ensuivent
[11]. Enfin, le symptôme n’est pas une représentation directe de ce refoulé, il est le résultat d’une déformation opérée par les processus primaires de déplacement et de condensation
[12].
La névrose obsessionnelle
Des cures de névrosés obsessionnels, Freud est très tôt frappé par le caractère défensif du symptôme et de son aspect de compromis. Le retour du souvenir refoulé, dans les représentations obsédantes, implique un compromis « entre les représentations refoulées et refoulantes. Les symptômes, comme tous les rejetons de l’inconscient d’ailleurs, sont le résultat d’un conflit… Les deux forces qui se sont séparées, se rencontrent à nouveau dans le symptôme et se réconcilient, pour ainsi dire, par le compromis que représente la formation du symptôme. C’est ce qui explique la capacité de résistance du symptôme. Il est maintenu des deux côtés »
[13] (côté défense et côté compromis). C’est l’intégrité du moi qui est menacée par la représentation pulsionnelle et par la satisfaction de la motion pulsionnelle. D’où l’émergence de différents « mécanismes de défense » contre la pulsion : le refoulement, le renversement en son contraire, l’annulation rétroactive, la régression, la projection, l’introjection, le retournement sur soi, la sublimation, etc.. Le retour du refoulé emprunte l’un ou l’autre de ses chemins, ce qui va aboutir à deux grands types de symptômes. Les formations réactionnelles et les formations substitutives.
Les formations réactionnelles sont des attitudes ou habitus psychiques de sens opposés au désir refoulé. Elles sont constituées contre celui-ci. Ainsi, par exemple, une grande pudeur s’opposant aux tendances à l’exhibition et la grande oblativité s’opposant à une forte agressivité inconsciente. Ces formations sont soit des traits de caractère, soit des symptômes dans la mesure où elles sont forcées, rigides, compulsionnelles et aboutissent à un résultat opposé à celui qui est consciemment visé.
Freud mentionne la formation substitutive pour la première fois en 1896, mais c’est en 1926 qu’il en donne la définition suivante : les formations substitutives sont des rejetons de l’inconscient : rêves, lapsus, mot d’esprit ou symptôme, qui ont subi l’action d’un processus de défense. Une représentation consciente est substituée à une autre, inconsciente. Une satisfaction consciente en remplace une autre, inconsciente.
Déplacement et condensation sont les deux mécanismes utilisés dans l’élaboration de ces formations. Dans la névrose princeps qu’est celle de l’homme aux rats
[14], Freud repère le déplacement suivant. À la pensée « Père dont je désire la mort » se substitue la pensée « Père à la mort duquel je n’étais pas présent ». Cette pensée de remords n’est pas du tout fondée puisque son patient était au chevet de son père mais il s’était endormi croyant, suite aux dires des médecins, que son père était hors de danger. Ce reproche est donc désir de mort transformé en reproche déplacé sur l’absence lors de la mort. On pourrait aussi le considérer comme résultat d’un double déplacement : le remords n’est-il pas en effet, haine d’autrui retourné contre soi ? Dans cette perspective, la genèse du remords pourrait se schématiser comme suit : « haine pour le père » d’où « haine contre soi à cause de la haine du père « puis « haine contre soi à cause de l’absence lors de la mort ».
[15] La même névrose nous offre un exemple de condensation signifiante. En allemand, le signifiant « ratte » (rat) consonne avec « rate » (quote-part, dividende) et est inclus dans « rattenmamsell » (demoiselle aux rats) et « spielratte » (rat de jeu, brelandier
[16]). Comme le développe Freud, le signifiant « rat » condense pour son patient le supplice des rats et le capitaine cruel, l’argent et tout le complexe du patient concernant l’argent (« tant de florins, tant de rats »), la dette du père (le brelandier), l’organe génital comme lieu de transmission de l’infection syphilitique et l’enfant du conte « La demoiselle aux rats », image « toute naturelle » de lui-même enfant « petit animal dégoûtant et sale qui, lorsqu’il se mettait en rage, savait mordre… » comme les rats
[17].
Dans cette perspective de la névrose obsessionnelle, le symptôme est encore une satisfaction sexuelle plus ou moins réussie, mais il s’avère être surtout une façon pour le sujet de protéger l’intégrité de son moi et de se prémunir contre le développement de l’angoisse. Ce qui implique que la disparition du symptôme dans la cure n’a d’intérêt que si le patient peut faire face autrement à son angoisse, autrement que par un autre symptôme plus régressif du fait de la névrose de transfert et par conséquent plus difficile à lever. Comme quoi, la santé mentale n’est pas nécessairement synonyme d’absence de symptôme, thématique que l’on retrouve reprise et développée dans « Inhibition, symptôme et angoisse »
[18].
Quant au symptôme, on retrouve une série d’idées antérieures déjà évoquées mais formulées un peu différemment. Ainsi, Freud définit cette fois le symptôme comme manifestation pathologique des « fonctions du moi », comme satisfaction pulsionnelle qui n’a pas eu lieu, comme formation de compromis entre les représentations refoulées et les instances refoulantes (Moi et Surmoi) et enfin, comme satisfaction pulsionnelle qui n’a pas eu lieu. Remarquons au passage que ceci pose la question de savoir au nom de quoi, et en tout cas dans quelle condition, le psychanalyste ou le psychothérapeute est en droit d’enlever au patient ce type de satisfaction. Cela étant, Freud apporte encore une notation concernant le lien qui unit chaque type de pathologie à certaines formes symptomatiques privilégiées : la conversion somatique dans l’hystérie, le déplacement sur un objet externe dans la phobie, la pensée obsédante et le rituel compulsif dans la névrose obsessionnelle, le fétichisme dans la perversion, les phénomènes élémentaires dans la psychose. On sait aujourd’hui qu’il convient de ne pas trop rigidifier ce lien entre le symptôme et la maladie, contrairement à la démarche des DSM. Une conversion somatique peut très bien se retrouver dans une névrose obsessionnelle et une hallucination visuelle dans un cas d’hystérie. Le diagnostic dit de structure ne prend pas en compte les symptômes mais les mécanismes utilisés par le sujet pour traverser l’Œdipe : refoulement de la pulsion, forclusion de l’interdit ou désaveu de la castration de la mère et du savoir du père. « L’inhibition, précise encore Freud, n’est pas nécessairement pathologique. Elle peut être ou non associée à un symptôme mais elle est toujours en relation avec l’angoisse ».
Du rapport entre le symptôme et l’angoisse
Il existe assurément un rapport entre symptôme et angoisse mais Freud recommande de ne pas établir « de liens trop serrés »
[19]. Ainsi, par exemple, dans l’hystérie de conversion, les symptômes se retrouvent « purs de toute angoisse ».
« Il y a, nous dit Freud, deux options quant à ce lien. L’angoisse peut être considérée comme un symptôme de la névrose. Mais on peut aussi considérer que le symptôme est une tentative d’échapper à l’angoisse. Les deux sont exacts. »
Qu’enseigne en effet la clinique ? Par exemple, que l’accès d’angoisse est une conséquence inévitable de l’abandon d’un agoraphobe dans la rue ou de l’empêchement d’un rituel obsessionnel. De telles observations, on peut conclure que ces symptômes avaient pour fin de prévenir le surgissement de l’angoisse. « De tels symptômes sont créés, écrivait Freud, pour soustraire le moi à la situation de danger ».
[20] Si l’on empêche le symptôme de se former, le danger survient dans la réalité. Où se vérifie que « la maladie est parfois le moindre des malheurs possibles »
[21].
Symptôme et culpabilité
La clinique nous indique une fréquente co-présence du symptôme et de la culpabilité. Pour Freud, il s’agit là d’un résultat d’une double opération. Quand une pulsion succombe au refoulement, ses éléments libidineux se transforment en symptôme tandis que ses éléments agressifs se transforment en culpabilité.
[22]
Pour conclure
Pour conclure sur cette première partie, soulignons avec Freud que si le but de la cure analytique est bien « la libération d’un être humain de ses symptômes névrotiques, inhibitions et anomalies caractérielles », on ne visera pas pour autant l’abrasion de toutes les particularités humaines du sujet au profit d’une normalité schématique. On n’exigera pas non plus que l’analysé n’ait plus le droit de ressentir aucune passion ou de développer aucun conflit. « L’analyse doit instaurer les conditions psychologiques les plus favorables aux fonctions du moi ; sa tâche sera accomplie »
[23].
2. Le symptôme pour Lacan
[24]
Lacan ne récuse aucune des avancées freudiennes sur le symptôme et sur sa formation mais il insiste sur certains aspects des thèses freudiennes, il démontre l’articulation symptomatique de l’imaginaire, du symbolique et du réel, et enfin, il l’aborde à l’aide du concept de nouage entre trois instances psychiques (le réel, l’imaginaire et le symbolique) et crée le concept de sinthome.
Au début de son enseignement, il va ainsi insister sur la dimension symbolique du symptôme. Ils parlent, comme le disait déjà Freud. Il n’est pas seulement signe d’une maladie, mais il est surtout signifiant et nœud de significations.
Rappelons ici que le signe, pour Lacan, c’est « ce qui représente quelque chose (en l’occurrence : une maladie) pour quelqu’un. La médecine se limite à cette conception du symptôme.
Le signifiant représente quelqu’un, celui qui l’énonce, pour un autre signifiant, aucun signifiant ne valant que par lui-même hors de son rapport aux signifiants connexes dans la phrase ou dans la langue. Le symptôme en tant que signifiant, représente donc un sujet en tant qu’un des éléments signifiants de sa structure. Le psychanalyste se doit donc de l’écouter comme un élément du discours par lequel un sujet s’exprime. Autrement dit encore, il est l’expression de la vérité du désir inconscient du sujet. En 1953, il dit : « Le symptôme est ici le signifiant d’un signifié refoulé de la conscience du sujet. Symbole écrit sur le sable de la chair et sur le voile de Maïa, il participe du langage par l’ambiguïté sémantique que nous avons déjà soulignée dans sa constitution »
[25]. Soulignons ici cette ambiguïté sémantique qui doit rendre très prudent l’analyste lorsqu’il interprète. D’autant que, comme Freud, Lacan souligne la pluralité des causes du symptôme. Lacan précise d’ailleurs en 1957 : « Je veux seulement indiquer le fait que, du plus simple au plus complexe des symptômes, la fonction du signifiant s’y avère prévalente »
[26]. Remarquons que cette affirmation a deux sens chez Lacan. Le symptôme est un signifiant. Il est structuré comme un signifiant. Comme les signifiants d’une langue, il ne vaut que par ses renvois aux autres signifiants d’une phrase ou de la langue dans son ensemble. Et, comme les signifiants d’une langue, il a quelque rapport toujours relativement équivoque avec un certain nombre de signifiés, autrement dit ses significations sont multiples. Mais le symptôme est aussi un signifiant parce qu’il est l’inscription d’un signifiant dans le corps d’un sujet. On se souviendra que l’astasie – abasie d’Elisabeth von R. était, pour Freud, une « paralysie fonctionnelle symbolique ». C’est dire qu’elle était l’effet de l’inscription dans son corps de la chaîne signifiante suivante : « Je ne peux pas tenir debout toute seule » pensée inconsciente, consécutive à la mort de son père
[27]. Ce qui amènera Lacan à affirmer plus tard « le symptôme est l’effet du symbolique dans le réel », ici dans le réel du corps
[28]. Ajoutons encore que, comme toute parole, le symptôme s’adresse à quelqu’un et à quelqu’un dont on espère qu’il puisse l’entendre. Les nécessités du refoulement exigeant cependant que ce message soit codé même pour celui qui l’émet. C’est donc d’un message du sujet de l’inconscient qui échappe au moi qui en est le porteur. Il dit la vérité du sujet de l’inconscient, mais il la dit sous forme d’énigme, sous forme d’un mi-dire. La vérité de l’inconscient ne peut d’ailleurs que se mi-dire : ceci vaut aussi pour l’interprétation proposée par le psychanalyste.
C’est pourquoi, Lacan dira encore que le symptôme est métaphore, figure de style qui consiste à dire un mot pour un autre, ce dernier entretenant avec le premier un lien de similarité. Et Lacan de produire quelques métaphores concernant cette nature métaphorique du symptôme. Dans l’hystérie, la vérité du désir inconscient du sujet est inscrite sous forme d’hiéroglyphes. Dans la phobie, sous forme de « blasons ». Dans la névrose obsessionnelle, sous forme de « labyrinthes ». Elle se dit encore dans les « charmes » de l’impuissance, dans les énigmes de l’inhibition et dans les « oracles de l’angoisse ». Lacan reprend ici l’idée freudienne de substitution de « motion pulsionnelle » en accentuant la dimension langagière du processus déjà souligné par Freud par exemple lorsqu’il affirmait que les cures d’amaigrissement de « l’Homme aux Rats » signifiaient notamment : « Je veux tuer le cousin Dick qui m’a volé mon amie »
[29].
La similarité entre le signifiant refoulé et celui qui apparaît dans le symptôme n’est pas toujours aussi évidente et aussi simple que celle-ci. Le symptôme est souvent bien moins logique. C’est pourquoi, les associations libres du sujet sont indispensables pour aboutir à la vérité enkystée dans les entrelacs signifiants. Si le symptôme se résout dans une analyse du langage, c’est parce qu’il est structuré comme un langage, un langage dont « la parole doit être délivrée »
[30]. Lacan va même jusqu’à dire que « dans la névrose, le symptôme est une langue »
[31] et que, dans la psychose, le sujet fabrique avec ses symptômes une autre langue »
[32].
Remarquons ici que cette conception du symptôme n’est pas généralisable. Dans la toxicomanie et dans les autres pathologies addictives où l’objet concret est recherché non pas comme signifiant (ou pas seulement comme signifiant) mais par des conduites qui se donnent pour justification le besoin, il s’agit d’autre chose qu’il faudrait encore définir. Dans le besoin, l’objet en effet n’est pas impossible à atteindre. Bien plus, le sujet peut en jouir. Ceci nous invite à la prudence dans l’établissement d’un diagnostic. Constatons en outre que le statut du symptôme n’est pas nécessairement identique dans les névroses, les psychoses et les perversions.
Le symptôme et le réel
Le réel pour Lacan se définit notamment comme ce sur quoi l’on butte et encore comme ce qui échappe à nos tentatives d’imaginarisation (autrement dit de compréhension) et de symbolisation (autrement dit, de mise en mots). Les significations du symptôme que nous avons précédemment évoquées, relèvent des champs de l’imaginaire et du symbolique. L’inscription dans le corps d’un signifiant (date, mot, bout de mot ou ensemble de mots indépendamment de ou déviés de leur signification comme la paralysie inscrivant la pensée « je ne puis tenir debout toute seule ou encore les mots de ventre exprimant un « cela me reste sur l’estomac » ou encore un mal de dos « j’en ai plein le dos ») relève du champ symbolique. C’est une autre dimension du symptôme que Lacan souligne ici. On sait combien le symptôme peut résister à l’analyse. Tout d’abord parce qu’il vient du réel « en tant que le réel se met en croix pour empêcher que marchent les choses au sens où elles rendent compte d’elles-mêmes de façon satisfaisante »
[33]. Le réel désigne ici l’inconscient en tant qu’il est animé par la répétition. Le symptôme résiste ensuite à l’analyse parce qu’il est « la façon dont chacun jouit de son inconscient »
[34]. Où l’on retrouve en quelque sorte la dimension de satisfaction pulsionnelle que Freud avait déjà indiquée. On peut donc dire avec Lacan que le symptôme est ce que les gens ont de plus réel.
Mais à nouveau la question se pose de savoir si tous les symptômes relèvent d’une telle jouissance. Ainsi dans la toxicomanie et dans la psychosomatique, il ne me semble pas que l’on puisse affirmer que tout sujet jouisse de son symptôme. Assurément la jouissance est recherchée, mais est-il prouvé qu’elle est trouvée ? Ce qui par contre est assuré, c’est que le symptôme a une fonction nécessaire. Qu’il est indispensable au sujet.
Le sinthôme
C’est un autre réel de certains symptômes : leur nécessité pour la structure du sujet. Ils sont ce qui la fait tenir ensemble. Ces symptômes que Lacan a désignés du terme de sinthômes
[35] sont des prothèses d’un Œdipe inadéquatement résolu. Ils sont donc des substituts de la fonction paternelle. Ils nouent ensemble le réel, l’imaginaire et le symbolique lorsque, au moment de l’Œdipe, un défaut de nouage rend la structure proche de la décompensation. L’écriture de Joyce, par exemple, à propos duquel Lacan affirmera que par son écriture Joyce a voulu se faire un nom. « Est-ce que, disait-il, nous ne pouvons pas concevoir le cas de Joyce comme ceci ? … son désir d’être un artiste… est-ce que ce n’est pas exactement le compensatoire de ce fait que… son père n’a jamais été pour lui un père ». Et plus tard : « … c’est de se vouloir un nom que Joyce a fait la compensation de la carence paternelle »
[36]. La construction des châteaux et le mécénat de l’œuvre wagnérienne pour Louis II de Bavière, les mathématiques pour certains mathématiciens, la croyance religieuse pour certains croyants, la passion amoureuse pour certains amoureux. Le sinthôme devenant impraticable, le sujet se déstructure.
3. La cure psychanalytique pour quelle santé ?
Si l’on est en droit d’attendre d’une cure la disparition d’une série de symptômes qui rendent au sujet la vie difficile, « une analyse n’a pas à être poussée trop loin » disait Lacan. « Quand l’analysant pense qu’il est heureux de vivre, c’est assez »
[37].
Plus précisément, et comme nous l’avons déjà souligné avec Freud, la cure ne peut donc enlever au sujet l’usage des sinthômes indispensables à la structure du sujet sans provoquer de catastrophe psychique. Elle ne peut non plus le priver des symptômes indispensables à sa satisfaction, ce qui lui apporterait plus de malheurs encore. Elle ne peut en priver le sujet tant que celui-ci n’a pas trouvé un autre sinthôme, ayant même effet de nouage, sans apporter autant de déplaisir personnel ou de dysfonctionnement social. Et en ce qui concerne les autres symptômes, ceux qui apportent au sujet leurs plaisirs et leurs jouissances, le psychanalyste ne peut souhaiter leur disparition tant que le sujet n’a pas trouvé d’autres modes de jouissance et de plaisir au moins équivalents à ceux que lui apportait le symptôme. C’est dire qu’il doit éviter les interprétations sauvages, et à fortiori, les conseils de normalisation et les suggestions moralisatrices qui, le transfert aidant, peuvent avoir un effet d’éradication du symptôme, laissant le sujet dans une grande insatisfaction pulsionnnelle. Deux façons de dire avec Freud que « la maladie est parfois le moindre des malheurs possibles »
[38].
La santé sous cet angle n’est donc pas l’éradication du symptôme, ni non plus la normalisation du sujet mais l’accès à un bonheur, à une satisfaction pulsionnelle et à différents biens, accessibles à tel sujet particulier en fonction de son histoire, de sa culture et de sa structure. Les souverains biens, bonheurs et satisfactions pulsionnelles, valables pour tous, sont des leurres que les psychothérapeutes et les psychanalystes doivent s’abstenir d’imposer à leurs patients.
[*]
Stryckman N., Psychanalyste, Association freudienne de Belgique.
Rue des Aduatiques n°111 à 1040 Bruxelles.
[1]
Freud S., « Mes vues sur le rôle de la sexualité dans l’étiologie des névroses » (1905-1906), In
Résultats, idées, problèmes, Tome I., PUF, 1984, p. 122.
[2]
Freud S.,
Introduction à la psychanalyse, Paris, Payot, 1992.
[3]
Breuer J. et Freud S.,
Études sur l’hystérie, 1885, Paris, PUF, 1981, p. 47.
[4]
Il appellera d’ailleurs son deuxième fils « Martin », du prénom de Charcot.
[5]
Comme le dit Freud lui-même : « une découverte est toujours faite plusieurs fois. Aucune n’est faite en une fois et le succès n’est pas toujours attaché au mérite » (Naissance de la psychanalyse, p. 179).
[6]
Ibidem, p. 279.
[7]
Quoique la chose ne soit pas sans importance, nous ne pouvons discuter ici la question complexe de cet abandon partiel par Freud de la théorie de la séduction.
[8]
Freud S., « Fragment d’une analyse d’hystérie » (Dora), 1905, In
Cinq Psychanalyses, Paris, PUF, 1975, p. 38.
[9]
Freud S., « Les fantasmes hystériques et leur relation à la bisexualité », 1908, In
Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973, pp. 153-154.
[10]
Cf. Freud S., « Un enfant est battu », Contribution à la connaissance de la genèse des perversions sexuelles. In
Névrose psychose et perversion. Paris, PUF, 1973, p. 243.
Ainsi que Freud S., « Nouvelles remarques sur la psychonévrose de défense ».
Ibidem, p. 62.
[11]
Freud S., « Le trouble psychogène de la vision ».
Ibidem, p. 169.
[12]
Freud S., « Le refoulement ». In
Métapsychologie. Gallimard, 1952, p. 83.
[13]
Freud S., « Les premiers psychanalystes ». Minutes de la société psychanalytique de Vienne du 3/1/1901 au 12/5/1915. Paris, Gallimard, 1983, p. 252.
[14]
Freud S., « L’homme aux rats » (1909). In
Cinq psychanalyses. Paris, PUF, 1975.
[15]
De Neuter P., L’inconscient. Le cas de l’homme aux rats comme commentaire clinique du texte métapsychologique. In
Revue de psychologie et des sciences de l’éducation. 1971,6, 3, p. 284.
[16]
Terme méprisant désignant celui qui joue continuellement aux cartes pour gagner de l’argent en trompant (Littré).
[17]
Freud S.,
ibidem, pp. 236-240.
[18]
Freud S.,
Inhibition, symptôme et angoisse (1926). Paris, PUF, 1981.
[19]
Freud S.,
Inhibition, symptôme, angoisse.
Op. cit., p.31
[20]
Freud S.,
ibidem, p. 69.
[21]
Freud S, « Sur la psychanalyse » (1910). In
Perspective d’avenir de la thérapeutique analytique. Paris Payot, 1992.
[22]
Freud S.,
Malaise dans la civilisation, Paris, Puf, 1981, p. 99.
[23]
Freud S., Analyse avec fin et analyse sans fin (1937). In
Résultats, idées, problèmes. Tome II. Paris, Puf, 1984, pp.231 et 267.
[24]
Pour plus de détails notamment concernant l’abord du symptôme à partir du nœud borroméen, on se réfèrera à l’article de P. De Neuter. « Du symptôme au sinthome ». In
Le discours psychanalytique. Paris. Association freudienne. 1990, février, pp. 183-194.
[25]
Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse ». In
écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 280.
[26]
Lacan J., « La psychanalyse et son enseignement ».
Ibidem, p. 477.
[27]
Freud S., « Études sur l’hystérie » (1),
op. cit., pp. 106-145.
[28]
Lacan J., Séminaire R.S.I., leçon du 11 février 1975.
[29]
Freud S., « L’Homme aux Rats » (1909), In
Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1975, pp. 221-222.
[30]
Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage ». In
écrit,
op. cit., p. 269.
[31]
Lacan J.,
Séminaire sur les psychoses. Paris, Seuil, 1975, p. 72.
[32]
Lacan J., « La troisième ». In
Lettres de l’école freudienne de Paris, 1975, 16,p. 185.
[33]
Lacan J.,
Ibidem, p. 186.
[34]
Lacan J., Séminaire RSI, Leçon du 18 février 1975,
Ornicar, n°4.
[35]
Orthographe moyenâgeuse du mot symptôme.
[36]
Lacan J., Séminaire sur le Sinthôme. Leçon du 10 et du 17 février 1976.
[37]
Lacan J., Conférences et entretiens dans des Universités nord-américaines (1975), In
Scilicet 6/7, Paris, Seuil, p. 15.
[38]
Freud S., « Perspectives d’avenir de la thérapeutique analytique » (1910), In
La Technique psychanalytique, Paris, PUF, 1953, p. 33.