Cahiers de psychologie clinique
De Boeck Université

I.S.B.N.2804136205
266 pages

p. 215 à 229
doi: en cours

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Expériences et initiatives

no 17 2001/2

2001 Cahiers de psychologie clinique Expériences et initiatives

Pourquoi est-il si difficile de penser le soin des jeunes extrêmement violents ?

Maurice Berger  [*]
Face à l’augmentation des actes de violence individuelle chez les pré-adolescents, une réponse physique thérapeutique contenante est souvent nécessaire. Mais on constate qu’elle est rarement utilisée et comprise malgré les bons résultats obtenus si elle s’accompagne d’un abord psychothérapique. Cet article décrit les difficultés qui empêchent les soignants de prendre en charge de manière adéquate ces sujets dangereux : difficulté d’identification à la victime, peur physique, peur de notre propre violence, incapacité d’accepter l’inefficacité de la parole seule, complexité déprimante des situations. Le résultat en est souvent l’évitement du problème, des raisonnements simplistes, ou le déni de la violence. Mots-clés : peur, pré-adolescent, victime, violence, violence thérapeutique. Why is thinking of how to treat extremely violent teenagers, so difficult ?
Facing the rise of individual violent acts in pre-adolescents, a therapeutic physical containing way of answering to them is often needed. But we realize that this sort of answer is seldom used and that it is seldom understood although we get good results if it is associated with a psychotherapic approach.
This paper describes the difficulties that keep therapists from taking care of these dangerous subjects in a fit way : the difficulty in the identification process to the victim, the physical fear, the fear of our own violence, the unability of accepting the uneffectiveness of the words only, the depressing complexity of the situations.
The result is often the avoidance of the problem, too simple reasonnings, or the denial of violence. Keywords : denial, fear, pre-adolescent, victim, violence, therapeutic violence.
 
Face à la violence
 
 
En France, la fréquence des actes violents augmente inexorablement, ainsi que la proportion de mineurs auteurs de tels actes, et ces mineurs sont de plus en plus jeunes et commettent des actes de plus en plus graves. Comme beaucoup de citoyens, nous avons rencontré la violence là où nous ne l’attendions pas, au cours de notre travail en psychopathologie de l’enfant dans notre cas, plus précisément chez des pré-adolescents de neuf à douze ans. Ces sujets étaient déjà violents auparavant, mais à partir de neuf ans, ce comportement ne pouvait plus être contenu ni minimisé. Nous ne parlerons donc ici que de cet aspect de la violence, que présente un pourcentage difficile à évaluer de pré-adolescents dits délinquants : il s’agit d’une violence individuelle, incoercible, pathologique par son intensité, sa répétition incessante, et le fait qu’elle peut surgir n’importe où et à n’importe quel moment. Nous n’évoquerons donc pas les actes de violence commis en grand ou en petit groupe.
Lorsqu’en 1998 fut créée une unité d’hospitalisation temps plein en pédopsychiatrie à St Etienne pour enfants de 2 à 12 ans, nous avions pensé que nous recevrions des enfants psychotiques ou présentant des troubles du comportement suite à des maltraitances ou des négligences graves. À notre surprise, nous constatâmes que le motif d’hospitalisation, pour la moitié des enfants qui nous étaient adressés, était un comportement de dangerosité importante, à tel point qu’aucune autre institution ne pouvait continuer à les accueillir. Dès les premiers jours, une infirmière eut une dent cassée, deux autres furent blessées. Nous attendions des enfants en danger, nous recevions des enfants dangereux. Ceci nous obligea à créer des dispositifs thérapeutiques complexes, incluant une période d’isolement dans une chambre fermée et parfois une contention physique toujours accompagnée d’un temps de prise en charge individuelle quotidien. Il fallut rapidement mettre une limite au nombre d’enfants et de pré-adolescents qui nous étaient envoyés pour ce type de comportement car au-delà d’un certain seuil, le service devenait disfonctionnel, et en particulier il n’était plus possible d’être disponible pour les enfants qui présentaient une autre pathologie.
Mais la difficulté des soins ne constitua qu’un aspect du problème. L’autre surprise fut la réaction de nombreux soignants, ceux qui ne travaillaient plus depuis longtemps en psychiatrie adulte ou n’y avaient jamais travaillé, qui critiquèrent de manière incessante cette unité d’hospitalisation, même lorsque des résultats probants furent obtenus. C’est en tentant de comprendre ces réactions qu’apparut la question qui concerne notre propos, pourquoi est-il si difficile de penser le soin des jeunes extrêmement violents ?
Il est intéressant de remarquer que les thérapeutes de formation psychanalytique, et ils ne sont pas très nombreux, qui ont accepté de se confronter au traitement de sujets violents insistent sur le point suivant : l’abord thérapeutique passe à un moment ou à un autre par une réponse physique contenante. Pour les adultes, il peut s’agir de la prison, comme l’a montré C. Balier [1] (1998), car certains sujets ne parviennent à commencer à penser que lorsqu’ils ne peuvent plus agir. M. B. Lacroix [1] (1999) indique que pour les enfants violents pris en charge en groupe analytique, les adultes qui sont « au front » doivent pouvoir fournir une réponse « instantanée, spectaculaire, et contenante, avec la nécessité qu’il y ait plusieurs adultes, et suffisamment forts. Parler ne suffit pas lors des moments de crises ». L’enfant peut être contenu par un dispositif nommé « la prison » qui peut être une grosse corde du genre lasso par laquelle l’enfant est maintenu un moment sur sa chaise (M. Monmayrant, 1999 ; Duloum M., Duquesnes J.L., 1999). « Les adultes doivent savoir que cette réponse sera souvent ressentie comme sadique, et qu’il est bouleversant de découvrir que fréquemment, celui qui intervient pour stopper l’attaque que porte un enfant violent passe instantanément du statut de sauveur à celui de tortionnaire potentiel dans le regard des autres et à ses propres yeux. L’enfant qui attaquait l’instant d’avant devient soudainement la victime à protéger. Les adultes doivent aussi savoir qu’une absence de réponse est vécue comme un lâchage, un abandon » (M. B. Lacroix).
Pour certains pré-adolescents extrêmement violents et forts, la réponse ne peut être qu’une contention avec des attaches adaptées à leur âge, méthode qui n’a plus rien à voir avec l’ancienne camisole de force, mais qui demeure impressionnante. Dans ces moments, la technique de l’enveloppement, le packing, est impossible à mettre en œuvre.
C’est sur ces moments d’arrêts réfléchis de la violence que butent les politiques, éducateurs, psychiatres, psychologues, psychanalystes concernés par ces situations. La conséquence peut en être de laisser des enfants évoluer vers des comportements extrêmement dangereux et même devenir des meurtriers.
Auparavant, il faut préciser les moyens dont nous disposons pour contenir les mouvements pulsionnels violents.
 
Les moyens de contenir la violence
 
 
On peut décrire au moins dix moyens.
Les moyens internes
La liaison interne, c’est à dire intrapsychique, avec toutes ses modalités (liaison corps-psyché, représentation en fantasme de l’acte violent, constitution du Surmoi, constitution d’un masochisme non pathologique, etc.).
Les moyens « externes »
Ils ne sont réellement utilisables pour le sujet que s’ils trouvent un relais à un niveau intra-psychique. Ils sont décrits dans un gradient où l’intervention est de plus en plus externe au psychisme, et de plus en plus « forte » physiquement.
  • La parole de l’autre, qui donne un sens, et éventuellement une bonne raison de se soumettre (parole éducative ou « psychothérapique »).
  • La juste sanction, qui permet de domestiquer la pulsion (si la parole échoue à le faire).
  • L’enveloppement qui peut être de toute sorte : bercement, chant, pack. C’est un moyen qui touche le corps de l’extérieur.
  • Les médicaments, qui aident à contenir la pulsion « de l’intérieur du corps ». On peut reprendre ici l’image de P. Jeammet qui compare certains adolescents à des fils électriques sans gaine que toute tension et excitation fait réagir sans nuance de façon mécanique et stéréotypée, et pour lesquels les médicaments peuvent abaisser leur réactivité immédiate, leur permettant de ne plus être esclave de leurs émotions (ce qui est très différent de la « camisole chimique »).
  • L’éloignement de l’objet éventuellement désorganisant et traumatique (séparation parents-enfant).
  • La mise en unité à encadrement éducatif renforcé fermée (ou en prison pour un adulte).
  • L’isolement (mise en chambre fermée).
  • Les attaches, qui ne sont mises en place que lorsque tous les autres dispositifs ont échoué.
Les trois derniers dispositifs ne représentent que le tout début du travail, leur but étant de permettre à un sujet de passer de la contention à la contenance (C. Rigaud), c’est à dire à la capacité de se contenir soi-même.
Les moyens « palliatifs »
Il s’agit de moyens mis en place lorsque aucun des dispositifs proposés ci-dessus n’est efficace, parce qu’ils ne peuvent être aucunement intériorisés par le sujet.
  • L’emprisonnement à vie ou l’hospitalisation à vie en hôpital psychiatrique.
Suivant sa personnalité, chaque soignant ou citoyen a à sa disposition affective d’utiliser la totalité de ces moyens ou seulement une partie, et c’est là que se situent les problèmes institutionnels et même politiques. Il est en particulier difficile voire impossible pour un individu « normal » d’imaginer le soulagement que peut procurer à certains pré-adolescents le fait d’être contenu par des attaches. Pourtant ce n’est souvent qu’à cette occasion que quelque chose cède chez eux souvent sous la forme d’un mouvement régressif, qu’ils se mettent à réfléchir sur leur histoire et sur leurs sentiments pour la première fois de leur existence, qu’un lien se noue alors avec le soignant référent, capacité de nouer des liens qui devient ensuite exportable. Ces jeunes nous indiquent leur malaise par de nombreux signes lorsqu’ils ressentent que nous les décontenons trop rapidement.
L’exemple suivant montre comment on peut être amené à modifier progressivement les moyens de contenir la violence d’un sujet, et les effets que cela produit.
 
Un exemple
 
 
Medhi, douze ans, est hospitalisé pour un comportement extrêmement violent qui l’a fait renvoyer d’une quinzaine d’institutions, dont quatre services de pédopsychiatrie. Il a fracturé la mâchoire d’un éducateur, et surtout, il attaque les enfants petits. En particulier il a mordu férocement la joue de l’un d’entre eux. Il a été admis une première fois dans le service en urgence un week-end, puis, comme il n’y avait pas de place libre le lundi, il a dû repartir dans un foyer. Mais bien qu’il ait été contenu pendant ce week-end, il a demandé avec insistance à revenir dans notre service. Il y est donc réhospitalisé pour un long séjour qui s’accompagne d’une séparation judiciaire de sa famille. Il ne rencontre sa mère que lors de visites médiatisées qui ont lieu en présence de l’infirmière référente et du psychiatre. Progressivement, cette mère se mettra à parler de ce qu’elle a ressenti à l’égard de son fils depuis sa naissance.
La consultation du dossier judiciaire montre qu’il a été rejeté par sa mère dès sa naissance. Il avait souvent des marques de morsures, de griffures. Lorsqu’il avait sept mois, sa mère a demandé à être soulagée de lui et il a été admis en pouponnière pendant deux mois. Bien que sa mère ait exprimé son contentement de ne plus avoir à s’occuper de lui, il lui a quand même été rendu à l’âge de neuf mois. Les travailleurs sociaux qui passent par la suite à domicile constatent qu’il est laissé de longs moments dans son berceau, et en particulier qu’il doit prendre son biberon seul calé par un coussin, sa mère ne voulant pas le lui donner directement. À un an, il présente un syndrome de l’enfant secoué, avec une hémorragie cérébrale intra-ventriculaire et une hémorragie rétinienne. La suite n’est qu’une succession de coups, avec de nouveaux des placements limités dans le temps, de longs retours en famille, juge et éducateurs ne parvenant pas à résister aux pressions des parents et à prendre la décision d’une séparation prolongée protectrice, accompagnée de soins car cet enfant est déjà très agressif depuis l’âge de deux ans.
Dans le service, à une période, Medhi n’entend plus les paroles des soignants, les médicaments prescrits sont insuffisamment efficaces (sauf à vouloir le mettre dans un état stuporeux qui rendrait tout travail psychique impossible). Il doit être isolé car il menace sérieusement les autres enfants. Finalement, il doit être contenu car il est au bord d’une explosion de violence. Il demande alors, lorsqu’on lui libére les mains pour qu’il puisse manger, à ce que l’infirmière le nourrisse à la petite cuillère. On constate qu’il tente à ce moment de vivre une expérience différente de celle qu’il a vécue lorsqu’il avait moins d’un an : ressentir le plaisir d’être nourri « passivement » en ayant un visage en face de lui, au lieu de ce qui se passait lorsque sa mère le laissait seul avec le biberon. C’est aussi lorsqu’il est contenu qu’en prise en charge individuelle, il demande à l’infirmière de chanter avec lui une chanson à deux voix, lui faisant celle du « petit » et elle celle de l’adulte, et qu’il réfléchit aux « vingt six questions qu’il se pose sur son histoire », etc. En même temps, lors des soins physiques, Medhi se comporte comme une mère pervertissant tous les échanges avec son enfant, alternant rejet et séduction, humiliant les infirmières puis réussissant à obtenir un rapprochement inhabituel, avec un clivage impressionnant : son visage est peu expressif alors que ses paroles sont un pur concentré de haine. Les soignants se sentent clivés à l’intérieur d’eux-mêmes et amenés à la limite du supportable, avec un sentiment que quoi qu’ils fassent pour tenter d’être en contact avec Medhi, ce sera inadéquat. La prise en charge est difficile, mais au moins la problématique intrapsychique et intersubjective de Medhi est déployée d’une manière plus travaillable que lorsqu’elle s’exprimait sous la forme de coups [2].
Examinons maintenant à quelles difficultés de pensées nous confrontent les situations de ce genre.
 
Penser sur la violence, c’est violent
 
 
Ceci pour au moins sept raisons.
1 La violence nous confronte à notre difficulté à nous identifier à la victime.
Dans une grande partie du discours politique, sociologique, et psychologique, on cherche à comprendre l’agresseur. Ceci est important sinon ce dernier ne pourrait être considéré que comme le « mal absolu ». Mais on se rend compte que ce discours glisse rapidement vers une innocentation de l’agresseur, d’autant plus que, comme l’a souligné A. Green, très peu de psychanalystes sont sur les lieux mêmes de la violence, si bien qu’il existe un discours sur la violence mais peu d’écrits sur la prise en charge et la compréhension réelles d’un sujet violent. Le résultat est que des éléments sociologiques risquent d’être avancés comme ayant une valeur absolue en soi (« si vous viviez dans les mêmes conditions qu’eux, vous en feriez autant », « le sujet est en révolte contre sa condition sociale »), arguments dont l’histoire de Médhi montre l’inadéquation. Le père de Médhi a tout le temps travaillé et sa famille n’a pas été touchée par des problèmes économiques.
Il nous semble que cette tentative de s’identifier à la souffrance de l’agresseur peut rapidement prendre un aspect défensif par rapport à l’identification à la victime. Du point de vue de la victime, blessée, violée, du point de vue de sa famille lorsqu’il y a eu un meurtre, le mal absolu a existé, la question « pourquoi le mal ? » est une fausse question. D’une manière générale, et pas seulement dans le contexte des mineurs violents, cette résistance à l’identification à la victime peut prendre la forme d’un déni de l’acte violent : les femmes violées ont été très longtemps considérées comme des allumeuses, « elles l’avaient cherché », l’enfant violé ou objet d’attouchements sexuels ou obligé à être actif dans des attouchements sexuels a longtemps été considéré comme jouant sa problématique oedipienne. Ou encore, ainsi que le souligne M. D. Pierrelée (2000), le fait qu’un élève en tape fortement un autre dans une cour de récréation risque d’être minimisé par certains adultes qui désignent ces coups « comme un jeu entre jeunes ». Et pour un psychothérapeute, si un enfant a peur de prendre des transports en commun parce qu’il a été agressé, il peut être tentant de penser que sa peur est en fait le signe d’une angoisse maternelle excessive, d’une difficulté parentale à laisser l’enfant s’autonomiser. Il y a chez chacun de nous un mini-négationiste qui s’ignore, lorsque la réalité a quelque chose d’intolérable : penser à l’aspect traumatique massif que représente la situation de subir une violence dans son corps sans pouvoir l’empêcher, ni répondre, ni fuir, est insupportable. Il est aussi insupportable de penser qu’une personne peut être traumatisée à vie, de manière irréversible, et que son « temps psychique » s’est arrêté définitivement, fixé au moment traumatique. Il faut en effet être très fort psychiquement pour surmonter la crainte du retour de certains vécus. Et chercher un sens à cette violence peut être utilisé pour cacher cette irréversibilité. Par ailleurs, dans la justice des mineurs, la place de la personne qui a été victime d’un mineur est très faible. Elle ou ses parents n’ont que peu la parole au cours des procès (M. Bourgat, 1999). La loi protège le mineur, qu’il soit agresseur ou victime.
Notre position est qu’il est nécessaire de tenir ensemble les deux identifications. On constate que dès qu’on lâche le « pole » d’identification à la victime, aucun dispositif cohérent de prise en charge n’est mis en place. Il faut pouvoir faire « le grand écart » entre l’identification à l’agresseur et l’identification à la victime sans se cliver. Nous nous occupons ainsi actuellement en Hôpital de Jour d’un enfant de 9 ans qui a déjà fait plusieurs tentatives de viols. Il aurait été facile de ne pas proposer d’abord thérapeutique à cet enfant sous le prétexte qu’il ne présentait aucune souffrance personnelle. Une des raisons qui a étayé notre volonté de tenter de le soigner dans un dispositif lourd (placement familial, visites médiatisées, prise en charge individuelle quotidienne), a été l’identification à ses futures victimes.
Les deux identifications se « rejoignent » lorsqu’on constate que la plupart des enfants violents ont d’abord été victimes avant de devenir agresseurs. Medhi est un « mordeur » qui a d’abord été mordu. Ce n’est qu’en pensant à ce processus de retournement que l’on parvient à comprendre « l’inconscient » de la violence.
2 La violence éveille deux des sentiments dont nous avons le plus honte, la peur et la violence.
  • La peur d’abord.
  • Il existe une véritable résistance à penser que la violence a changé depuis une quinzaine d’années. Pour des raisons que nous ne comprenons pas, nous constatons que ce symptôme est devenu de plus en plus résistant aux neuroleptiques qui ne parviennent pas à éviter les moments de crises. Les « anciens » soignants expliquent que si on ne montre pas sa peur, on ne prend pas de coups. C’était vrai autrefois, c’est toujours vrai avec certains sujets, mais plus avec d’autres, et il existe une violence qui n’est pas contenable par la parole d’autrui et qui ne trouve d’issue que dans l’attaque. Il y a donc des raisons tout à fait objectives de craindre de prendre des coups.
  • La violence est traumatique car elle réveille notre propre violence.
  • On constate ainsi que dans de nombreuses institutions, les éducateurs ne supportent plus que certains pré-adolescents les tapent ou frappent les enfants plus petits, et ceci fait naître une telle violence en eux qu’ils ont peur de ne pas parvenir à se retenir : « faites partir cet enfant de l’institution ou nous allons le taper ». Et un professionnel aurait très honte de se laisser emporter par sa propre violence. La peur et la difficulté à contenir sa violence sont à l’origine d’une cascade d’arrêts de travail, car ces sentiments sont complètement opposés à l’idéal professionnel. Ce turn-over ne fait qu’aggraver les difficultés de prises en charge.
3 La violence attaque la pensée de deux manières.
  • La parole seule ne sert à rien , elle est battue en brèche. Cette parole, balayé, fracassée, pose aux psychanalystes la question de leur rapport à la réalité, et des moyens à utiliser pour retrouver le sens perdu de l’acte. Une question soulevée ici est comment travailler avec quelqu’un qui a une violence sans pensée, sans délire, sans dépression, sans paranoïa organisée, sans plainte, ni même « un mal-être vague », comme le soulignent de nombreux auteurs. Ceci entraîne un débat d’une grande violence lors des discussions entre « psy », mais aussi entre éducateurs, avec des clivages irréductibles et le risque que la question ne soit rejetée hors du champ psychanalytique. De plus, la violence, par les dispositifs de prise en charge qu’elle nécessite, oblige à « faire de la psychiatrie » dans un sens qui peut être considéré comme péjoratif. À nous d’essayer d’en faire de manière psychanalytique dans ces circonstances.
  • La violence attaque aussi la pensée du soignant , en ce sens que s’il accepte d’effectuer un acte physiquement contenant accompagné de paroles, il mobilise de fortes contre-charges pour contrôler sa peur et sa propre violence. Laisser s’évacuer peu à peu cette tension hors de soi nécessite beaucoup de temps, car la violence est dans le registre du quantitatif, et ce qui s’est passé envahit de manière durable les activités qui suivent.
4 La violence physique oblige à assumer le fait qu’on va devoir exercer une violence contre elle. Cette violence thérapeutique est contenue, c’est-à-dire qu’elle ne dépasse pas le niveau minimum nécessaire pour la protection des soignants, du patient lui-même, et pour le rétablissement de sa capacité de pensée ; elle ne blesse pas ; elle est codée professionnellement et elle doit être référée au groupe soignant, ceci afin d’éviter les dérapages sadiques institutionnels ou individuels. Elle est médiatisée au sens où elle s’accompagne de paroles. Même pendant la contention éventuelle, la prise en charge relationnelle continue, le pré-adolescent pouvant avoir une main détachée pour dessiner.
Malgré ces précautions, il existe en France un débat idéologique important au niveau des juges des enfants et du milieu éducatif : le grand principe de la loi de 1970 sur l’assistance éducative à l’enfance en danger est que seul un milieu ouvert a une vertu éducative. En cela, la France est un des rares pays d’Europe à maintenir cette position. À titre d’exemple, il existe des centres fermés pour les mineurs en Hollande, en Espagne, en Grande Bretagne. Jusqu’à récemment, les mineurs les plus dangereux pouvaient sortir des foyers, et certains meurtres on été commis par des mineurs ainsi placés qui ont fugué sans difficulté et sans « forcément » que les éducateurs responsables les aient recherchés ou fait rechercher avec beaucoup de ténacité. On pourrait aussi penser que pour tenir éloigné un mineur d’un milieu familial ou autre nocif, il peut s’avérer nécessaire que le sujet soit dans un lieu qui exerce un minimum de contrainte. Mais bien que dans le plan de lutte ministériel contre la violence soit programmée la création de centres éducatifs fermés, certains magistrats affirment qu’ils refuseront d’y faire admettre un enfant ou un adolescent [3].
Cette violence thérapeutique évoque chez les intervenants qui refusent de l’assumer des images internes dévastatrices : les nazis, la torture, la psychiatrie d’avant Philippe Pinel, la psychiatrie des anciens pays de l’Est, le bagne. La violence thérapeutique n’est lue que comme un Surmoi écrasant, lecture projective qui élimine tout raisonnement clinique. Ainsi le fait de ne plus envoyer à l’école un enfant hospitalisé à temps plein parce qu’il ne parvient plus à se contenir, peut devenir « vous ne le mettez pas à l’école pour le punir » alors qu’au contraire, le cognitif est considéré comme un ancrage indispensable pour de tels sujets, et qu’un dispositif de cours individuels est mis en place dès que possible pour chaque enfant qui doit rester dans sa chambre. L’isolement ou la contention ne sont ni l’exclusion, ni l’exil.
Assumer cette violence nécessite des intervenants (éducateurs, infirmiers, psychologues, psychiatres) qui soient prévenus de ce qui peut les attendre, et qui l’acceptent. Ceci nécessite aussi que l’équipe ne considère pas la contention de la violence comme un phallus. Il faut enfin un « psy » de formation psychanalytique capable d’aider l’équipe à penser ce qu’elle fait dans ce registre, non seulement pour donner sens aux processus psychiques qui apparaissent, mais aussi pour éviter toute culpabilité excessive de l’équipe ou les risques de dérapage sadique.
Assumer la violence thérapeutique soulève une autre question : veut-on traiter ou « bien s’en tirer » ? Ainsi Medhi est passé dans plusieurs services qui se sont contentés de le garder pendant un temps court, mais n’ont jamais réellement tenté de le « soigner » pour sa violence. Le risque d’inutilité de ces séjours courts a été signalé. Et même dans un service qui s’engage, le risque est toujours présent d’éviter de relever non pas le défi, mais le conflit.
6 La violence oblige à se demander s’il existe des modèles éducatifs qui produisent plus de violence que d’autres. Nous ne développerons pas ici la réflexion sur ce thème qui est particulièrement complexe.
7 La violence est déprimante.
En effet, si son expression est souvent on ne peut plus primaire, sa prise en charge à tous les niveaux est d’une complexité impressionnante. C’est cette complexité que de trop nombreux intervenants sous-estiment. Pourtant, si on offre à Médhi un lieu d’écoute, il expliquera qu’« il faut complètement me déconstruire pour me reconstruire ». On constate alors à quel point toucher à la violence, c’est toucher à l’identité même du sujet, ou à des défenses qui protègent crucialement son identité. Ou encore Ulysse, dix ans, ne peut communiquer que par écrit, et ceci au bout de huit mois de prise en charge. Il montre qu’il commence à aller mieux, car c’est ainsi que nous l’interprétons, lorsqu’il se brûle le dos sur un radiateur, au moment où il parvient à commencer à penser à la nature du lien qu’il a avec son père. Jusqu’à présent, il maintenait contre toute réalité une image de son père faible, en train de pleurer, à protéger car opéré récemment, avec un déni total du fait que plus petit, il était revenu de chez ce père avec des brûlures de cigarettes. Cet enfant qui répète : « je ne veux pas penser, pas réfléchir », commence donc maintenant à évoquer son passé, même si c’est en provoquant sous sa maîtrise le retour de l’état de brûlure. Pour progresser avec de tels processus psychiques, il faudrait au moins trois ans de prise en charge intensive.
Il faut tout tenir, le rôle de pare-excitation, l’éducatif, le soin psychique, la prescription de médicaments psychotropes, le travail avec la famille incluant souvent la gestion d’une séparation au long cours et des visites médiatisées, le pédagogique, etc. Les échecs surviennent chaque fois qu’on n’élabore qu’un projet partiel, ou trop simple.
 
Tentations et deni
 
 
Quand on connaît la fréquence des situations aussi complexes que celles évoquées ci-dessus, on comprend qu’existent plusieurs tentations.
  1. L’évitement du problème.
    • En envoyant le pré-adolescent en psychiatrie adulte, alors que tout l’intérêt de cette période de neuf à douze ans est la possibilité de mouvements régressifs encore ouverts et féconds.
    • Ou en imaginant des institutions spécialisées dont on n’est pas certain qu’elles seront viables pour les équipes.
  2. La simplification du raisonnement.
    • Chez les psychanalystes, tout d’abord, dont certains vont tenter de faire rentrer dans du déjà connu, au prix de raisonnements plaqués, les processus psychiques en jeu, y compris ceux qui apparaissent lors des prises en charge, quelle que soit leur forme. Il nous semble préférable d’étudier ces processus sans a priori théorique, et d’attendre d’avoir un recueil suffisant de matériel pour pouvoir théoriser sur ce qui se retrouve de manière répétitive dans ces situations. Ce besoin de se rabattre sur du connu nous paraît être un des obstacles majeurs aux progrès concernant notre compréhension des formes actuelles de violence.
    • Chez les autres intervenants, simplification aussi lorsqu’ils acceptent les solutions miracles proposées par quelques personnalités charismatiques, sortes de Zorro prônant un système éducatif qui ne repose que sur elles-mêmes, non transmissible, non théorisé, inutilisable par les éducateurs en l’absence du « gourou », et avec tous les risques de déviance que cela implique. Il existe fréquemment aussi l’illusion qu’on va pouvoir traiter la violence par l’extérieur (domestiquer l’animal, la pulsion qui est en soi par l’équitation, développer le sens de l’autonomie par des voyages, des croisières coûteuses sans efficacité prouvée, etc.). Nous préférons au contraire immobiliser, nous mettre à côté, écouter ce que dit le sujet, quitte à être qualifiés de « totalitaires » parce que les processus psychiques se pensent « intra-muros ». Enfin la force des mouvements pulsionnels du sujet peut être déniée, comme c’est le cas dans certaines institutions où l’on prescrit des médicaments homéopathiques à des pré-adolescents débordés par leurs pensées violentes et qui demandent de manière insistante à ce qu’on leur donne un médicament pour les en protéger.
    • Simplification chez les politiques, qui peuvent être tentés de faire du problème représenté par toutes les sortes de violence un débat droite-gauche, ou qui utilisent la langue de bois (« réinsérer, éduquer plus que réprimer », etc., expressions utilisées sans précisions particulières), ou qui donnent une réponse essentiellement quantitative (augmentation importante du nombre d’éducateurs en France par exemple), sans avoir suffisamment élaboré de modèle précis de prise en charge. Une autre simplification consiste à déléguer le traitement de la violence à l’école. Or l’école est avant tout un lieu d’apprentissage. C’est aussi un lieu essentiel pour l’intégration de cultures différentes, mais sa fonction n’est pas de traiter les troubles graves du comportement.
  3. Le déni de la violence.
L’ensemble des réflexions énoncées ci-dessus concernent le soin. Mais ne peut-on pas considérer qu’elles ne représentent qu’un cas particulier d’une difficulté générale à affronter le problème de la violence, difficulté qui a de lourdes conséquences dans le champ social ? Ce sujet déclenche de telles passions qu’on peut même se poser la question : est-il vraiment possible d’échanger à son propos ? Quand on constante l’ampleur des projections qui caricaturent les discussions, la réponse ne peut être que négative. Cette difficulté extrême à réfléchir sur la violence est probablement un des facteurs qui a empêché que se mettent en place des dispositifs préventifs, éducatifs, et thérapeutiques adaptés.
Une de nos hypothèses pour expliquer ces processus est qu’il existe, chez beaucoup d’individus, un important déni de la violence. Ainsi, on constate fréquemment, lors des discussions de la vie quotidienne, qu’une personne qui souligne la nécessité de prendre certaines précautions personnelles contre la violence est rapidement désignée comme passablement « paranoïaque », souffrant d’un sentiment de persécution latent, alors qu’elle se situe simplement dans le domaine de l’éventuel, comme on met une ceinture de sécurité au cas statistiquement peu probable où on aurait un accident de voiture. Beaucoup d’entre nous préfèrent ne pas penser qu’un événement violent peut leur arriver, comme si y penser était équivalent à la réalité du traumatisme, acheter une bombe d’auto-défense pour les rentrées nocturnes signifierait en soi la réalité de l’agression. C’est vrai que ce simple achat signifierait l’acceptation de penser la possibilité d’une attaque, d’une défense sous forme de riposte, avec le risque de devoir assumer les effets d’une riposte insuffisante qui peut augmenter la violence de l’attaquant. On parle en général chez l’individu normal d’agressivité plus ou moins bien intégrée, etc. Mais est-il possible d’intégrer la violence subie comme destin possible ? D’autant plus que pour la première fois dans l’histoire de notre pays, nous venons de passer quarante ans sans guerre (le dernier conflit colonial s’est terminé en 1962). Au fond, pourquoi n’apprenons-nous pas non pas à nous battre, mais à nous défendre ? Cette question est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. On peut donner comme réponse à un niveau très simple que penser à apprendre à se défendre, c’est d’abord découvrir qu’on est faible, vulnérable. Mais revenons à cette notion de violence subie possible. Il semble que nous sommes là presque face au même processus d’impensable, d’inacceptable, que face à la mort, sauf que cette dernière est certaine, si bien que comme l’écrit Woody Allen, « depuis que l’homme sait qu’il va mourir, il ne peut jamais être totalement décontracté ». Alors pourquoi s’imposer de penser en plus à ce qui n’est pas inéluctable ?
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  BALIER C., 1998, « Psychanalyse des comportements violents », PUF.
·  BOURGAT M., 1999, « Comment les enfants deviennent des assassins », Ed. Favre, Lausanne.
·  DULOUM M., DUQUESNES J.L., 1999, « Enfants terribles. Enfants tyranniques », p. 113-128, in « Enfants terribles, enfants féroces », Ed. Erès.
·  GREEN A., 1995, « Sources, poussées, buts et objets de la violence », Journal de la psychanalyse de l’enfant », 18, p. 215-260, Ed. Bayard.
·  JEAMMET P., 2000, « La psychopathologie des adolescents en grande difficulté ». Actes du séminaire Santé Justice, Ministère de la Justice.
·  LACROIX M.B., 1999, « Nous sommes tous des volés voleurs », p. 159-160, in « Enfants terribles, enfants féroces », Ed. Erès.
·  MONMAYRANT M., 1999, « Les enfants féroces », p. 99-112, in « Enfants terribles, enfants féroces », Ed. Erès.
·  PIERRELEE M.D., 2000, « L’insurgée », Ed. du Seuil.
·  ROUSSILLON R., 1995, « Violence subjective et paradoxalité », Journal de la psychanalyse de l’enfant », n° 18, p. 69-82, Ed. Bayard.
 
NOTES
 
[*] Pédopsychiatre CHU de Saint-Etienne 42023 St Etienne Cedex-France
[1] psychanalystes, membres de la Société Psychanalytique de Paris.
[2] Nous ne détaillons pas plus les modalités complexes de prise en charge de Medhi et des autres enfants violents, ceci étant l’objet d’un travail de recherche actuellement mené par le Docteur C. Rigaud. Nous ne développerons pas non plus les travaux théoriques sur lesquels nous nous étayons (C. Balier, 1999 ; A. Green, 1995 ; P. Jeammet, 2000 ; R. Roussillon, 1995), afin de rester centrés sur les mouvements affectifs des professionnels concernés.
[3] Ceci ne signifie pas qu’il soit indispensable de mettre tous les mineurs violents dans des centres fermés, ni que le fait d’être dans un tel centre soit thérapeutique en soi.
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