2001
Cahiers de psychologie clinique
Expériences et initiatives
Musicothérapie expérimentale : harmonies et différences
Pour un décloisonnement de la psychiatrie
Florence Fauconnier
Jacques Bertrand
[*]
« L’Espace Ré-Percussions » est né du développement d’une expérience d’ateliers de musicothérapie active. Il s’intègre dans une thérapeutique à visée de resocialisation pour répondre à deux grandes problématiques qui touchent les patients dépendants aux substances toxiques et hospitalisés en psychiatrie : l’isolement social et la stigmatisation. Le modèle privilégie la démarche psychosociale communautaire. Il constitue un socle qui permet de travailler le passage de la cogestion du groupe à l’autogestion et d’aboutir à l’émergence de nouvelles organisations sociales (comme une académie de musique alternative). L’étayage de partenariats et de collaborations avec l’extérieur permettent quant à eux d’ouvrir et de décloisonner l’hôpital et plus particulièrement la psychiatrie.
Mots-clés :
musicothérapie active, santé communautaire, cogestion et autogestion, déstigmatisation, resocialisation.
« L’Espace Ré-Percussions » was born from the development of an experiment of workshops of active music therapy. It is integrated in a therapeutic approach which focuses on re-socialisation in order to answer two big problems commonly associated with drug dependent patients hospitalized in psychiatry : social isolation and stigmatisation. The model privileges the « Community psychosocial step ». It constitutes a base which allows to work the passage of the co-administration (joint management) of the group to self-management and to end in the emergence of new social organizations (as an academy of alternative music). The shoring of partnerships and collaborations with outside allow as for them to open and to open up (decompartmentalize) the hospital and more particularly the psychiatry.
Keywords :
active music therapy, community health, co-administration and self-management, destigmatisation-resocialisation.
Notre expérience en matière de travail social au sein des Unités d’Alcoologie et Toxicomanies du Centre Hospitalier Universitaire Brugmann nous a sensibilisés à une série de difficultés et situations extrêmes rencontrées par les patients. Elles sont pour une part liées aux failles importantes dans leur personnalité et à la fragilité de leur organisation psychique
[1]. Mais elles dépendent aussi des processus de paupérisation et de l’accroissement massif des multiples précarités. La désintégration sociale et la désaffiliation sociale touchent de manière plus accablante encore les personnes en souffrance psychique. Elles sont autant de manifestations de l’exclusion sociale, de surcroît accentuée en hôpital par l’isolement et par la dépendance institutionnelle.
Dans ce contexte, l’expérience nous a montré qu’il est illusoire d’aider les patients par le seul accompagnement social individuel, par le seul service social hospitalier traditionnel même conjugué à un arsenal thérapeutique classique. En effet, cet outil ne soutient qu’un des aspects de l’aide thérapeutique. De même, la « cure » à l’hôpital n’est qu’un élément parmi d’autres dans la réhabilitation sociale d’une personne en souffrance psychique. D’autres éléments concourent à cet objectif : suivi médical, soutien psychologique, relations avec la famille, l’entourage et le réseau social, accompagnement social, financier, administratif et juridique, réinsertion socioprofessionnelle, activités socio-sportives…
Notre hypothèse est que la resocialisation passe aussi par une dynamique culturelle. Nous pensons que la participation à des événements et à des activités culturels, de même que l’introduction d’éléments culturels dans la prise en charge induisent chez le patient un accrochage à son traitement et à son suivi, le vécu d’une bonne hospitalisation, ainsi que son implication dans le groupe social que constituent les autres patients et les intervenants. En effet, au 21e siècle, l’hôpital n’est plus seulement un lieu de soins, mais aussi et de plus en plus un lieu de vie communautaire et culturelle.
C’est ainsi que nous nous sommes intéressés à l’art-thérapie. Parmi Les différentes branches qui utilisent l’art comme technique de soin à travers la relation thérapeutique, la musicothérapie nous est apparue intéressante à exploiter. En effet, les interactions entre patients, thérapeutes-animateurs et musique s’inscrivent dans une relation qui situe les participants dans un contexte social et la communauté d’un code : le troisième terme, à savoir la musique, est un produit culturel groupal.
Nous avons cherché à développer une initiative qui s’intègre dans la perspective d’un programme de santé communautaire, et qui soit un outil de « déstigmatisation » par rapport à la « maladie mentale », par rapport à l’hôpital, par rapport à la psychiatrie classique et aux psychothérapies traditionnelles.
Nous avons ainsi développé des ateliers de musicothérapie proposant un espace de créativité intégré au cadre thérapeutique : « Espace Ré-Percussions ». Ces ateliers visent principalement à briser l’isolement, l’enfermement et le repli, la stigmatisation psychiatrique et l’exclusion sociale. Ils aident à créer des liens et à stimuler les échanges entre les personnes en vue de redynamiser le quotidien par la reconstruction d’un bien-être global.
La tradition psychothérapeutique se focalise souvent sur un travail de prise de conscience individuelle, même dans un groupe, visant le changement de l’individu dans une vision intra-psychique ou interactive. Dans l’optique de notre travail psychosocial communautaire, l’appartenance dans le groupe en tant qu’acteur social est porteuse d’une véritable autonomisation. Il s’agit non seulement de libérer la créativité, mais aussi d’élaborer des liens de solidarité et une prise de responsabilités. La personne fait partie d’un groupe, son rôle prend sens dans le travail du groupe, dans la relation aux autres.
Nos ateliers de musicothérapie correspondent donc à la création d’une structure sociale interne et externe à l’hôpital, d’un « village social ». La place et le rôle des participants se définissent surtout par rapport à la société et non par rapport à un traitement ou à une institution hospitalière. Ils ne sont plus réduits à être les membres d’un groupe particulier mis à l’écart par l’identification à un symptôme, à une étiquette, à un stigmate. Au lieu de devoir s’adapter, se conformer à ce qui pré-existe, à la norme, ils peuvent former du « nouveau ». À partir d’une expérience de cogestion, les animateurs et thérapeutes se mettent entre parenthèses de sorte que les patients se forment, s’organisent et parviennent à entreprendre une autogestion.
Les conceptions théoriques qui guident notre expérience sont relatives pour une part à la musicothérapie en général :
1. La musique met en jeu des fonctions qui font l’originalité de l’être humain. Elle est également un moteur et un moyen d’expression et de communication. En tant que langage universel, elle est un art des plus accessibles qui ouvre des canaux de communication. Enfin, elle recèle une vocation importante d’ouverture culturelle de par la sensibilisation et l’éveil musical qu’elle suscite.
2. Au niveau relationnel, la musique est un catalyseur. Elle permet des exercices qui ont un rôle éminemment social : la relation permet la participation à une production collective. Vivre dans un groupe et tenir compte d’un entourage crée l’échange. En ce sens, la musique a une valeur particulièrement sociale, et aussi sociologique au niveau de l’adaptation et de l’apprentissage.
3. La musique est un inducteur qui, sur le plan de la mobilisation émotionnelle, comporte de profondes résonances affectives
[2]. Aux confins des rapports entre extérieur et intérieur, elle peut également provoquer des phénomènes de tension, de désinhibition, de défoulement ou des états de relaxation.
4. En tant que médiateur du transfert, la musique fait référence à « l’objet transitionnel » et « l’aire transitionnelle » de Winnicott. Elle permet d’articuler le passage de soi à soi et de soi à l’autre dans une triple rencontre avec l’autre, soi-même et l’objet
[3].
5. La musique est un vecteur de sens. Elle permet le passage du non verbal au verbal à travers la reproduction de ce qui fait sens. En effet, la musique a un ancrage corporel qui permet la mentalisation et la symbolisation
[4].
Nous nous référons d’autre part à trois piliers fondamentaux dans la démarche psychosociale communautaire :
1. Passer de l’autocentration vers la relation à l’autre
:
Le processus de reconnaissance des membres du groupe permet de passer progressivement de l’inorganisé et de l’immédiat à l’organisé et au « médiat ». Les participants cheminent pour trouver un équilibre entre [liberté – impulsion – improvisation] et [contrainte, limite – réflexion – construction].
2. Passer de l’individu vers le groupe
:
Il s’agit d’établir et de maintenir la relation de soi aux autres, et de passer du plaisir centré sur soi au plaisir social : à travers une activité riche en passion, en émotions et en plaisir immédiat, il s’agit d’un investissement et d’un engagement social et artistique, permettant la reconnaissance et la valorisation par la participation à une œuvre commune, un premier pas vers la réinsertion sociale.
3. Passer du groupe vers la société :
La participation à ce type d’activité est un tremplin vers d’autres activités et créations, tant passives qu’actives (cours de musique, assister à des concerts, visiter des expositions, rencontrer d’autres musiciens et d’autres expériences, devenir animateur d’un groupe pour d’autres patients ou d’autres personnes…).
Les moyens que nous avons mis en œuvre recouvrent trois grands registres :
I. Technique psychomusicale de groupe active
Dans le cadre et le protocole des séances de groupe que nous avons définis, nous utilisons des techniques qui permettent à la fois de soutenir et de relâcher le tonus psychique des patients à travers un jeu corporel qui permet la mise en acte : de la découverte à la création. Nous nous inspirons principalement de la méthode Carl Orff
[5] et de la méthode J. Dalcroze
[6]. Nous utilisons essentiellement les percussions sur base d’un travail d’improvisation musicale pour leur fonction cathartique et une fonction de réinscription sociale. Celles-ci sont supportées par l’ensemble de la démarche groupale visant l’harmonisation et le fonctionnement autonome
[7]. L’idée est de permettre à l’individu d’évoluer dans le groupe et de faire évoluer le groupe dans une dynamique activante : les uns et les autres, l’un avec l’autre, l’un dans l’autre, les uns pour les autres.
II. De la cogestion à l’autogestion
1. L’animation :
Les animateurs-thérapeutes sont garants du cadre des séances, du fonctionnement du groupe et de son insertion dans l’institution et dans le projet thérapeutique. Ils mettent des exercices et des connaissances à la disposition du groupe. Mais ce sont les participants eux-mêmes qui sont invités à se rencontrer et à gérer le contenu en découvrant, en choisissant et en lançant des rythmes, en créant l’ambiance et en improvisant le concert ensemble. En travaillant ainsi leurs productions collectives, ils les développent progressivement sous une forme musicale orchestrale et harmonieuse.
2. La production :
Au delà de chaque séance, le groupe se fixe des objectifs de continuité tant du point de vue du contenu que de celui des relations. C’est ainsi que le contenu correspond de plus en plus à une élaboration musicale à travers les différentes séances : au-delà du fil conducteur, l’apprentissage du rythme, l’amélioration de la mémoire musicale et l’élaboration de relations permanentes entre les participants permettent de passer de structures improvisées, spontanées à des structures plus complexes, étayées dans un ensemble orchestral.
3. La re-production : parrainage, essaimage, et « représentations »…
En dehors des séances institutionnalisées, les participants créent d’autres groupes et d’autres expériences. Le groupe de base se reproduit donc dans le temps et dans l’espace de manière à diversifier les initiatives, développer de nouveaux projets, participer à des événements socioculturels…
III. Dépassement du concept de public-cible pour lutter contre la stigmatisation
-
Au départ : un petit chaînon en psychiatrie, soit les patients de la clinique d’alcoologie et toxicomanies : consommateurs de substances toxiques, utilisateurs actifs ou en cure de désintoxication, et anciens usagers.
-
Ouverture dans l’hôpital : aux patients qui séjournent dans plusieurs unités différentes (fermées ou séparées par spécialités) ou qui fréquentent les consultations, et aux membres du personnel.
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Ouverture à la société : aux anciens patients, bénévoles, étudiants, musiciens, animateurs, thérapeutes, et toute personne intéressée par ailleurs.
Création d’une nouvelle organisation sociale : aboutissement de l’autogestion des ateliers ?
En dépassant le cadre des objectifs classiquement déterminés par les psychothérapies, les participants sont amenés à utiliser la « scène sociale » au-delà des limites institutionnelles et au-delà de l’aliénation du cadre thérapeutique. La liberté de contenu, relationnelle et sociale du projet permet aux participants de se mouvoir dans la sphère sociale en évitant l’autocentration. Il ne s’agit donc pas de créer un groupe de self-help supplémentaire. Il ne s’agit pas non plus de créer des groupes qui se concentreraient dans des zones d’intervention prioritaires étiquetées comme « nécessiteuses ».
Notre action vise à ce que les membres des groupes se donnent les moyens d’évoluer vers l’autogestion pour faire partie intégrante de la société. L’approche préconisée se distingue de toute forme d’évasion, des interventions orthopédiques, des soins palliatifs et des opérations de diversion. Il s’agit d’intégration au sens littéral. Ce projet ne correspond en rien aux activités de « discrimination positive » qui insèrent des ghettos, de nouvelles couches dans la société, elles-mêmes exclues de par leur fonctionnement autarcique, en boucle sur leur stigmate. En effet, ces ateliers ont une existence sociale spécifique en dehors du monde de la psychiatrie. Ils font partie intégrante de la réalité sociale urbaine. Cette activité socioculturelle est susceptible de s’intégrer à un mouvement social plus large, dont les acteurs sociaux sont des citoyens responsables et engagés.
Par ailleurs, les ateliers constituent une « permanence sociale ». Ils restent disponibles et accessibles à tout moment comme point d’ancrage et assurent un travail social continu. Par l’institutionnalisation d’un groupe permanent à partir d’un groupe passager, ils constituent de véritables points de repère. Même si un participant ou un groupe décroche temporairement, le lien, la relation de confiance établie et la dynamique insufflée permettent de revenir à ce groupe d’ancrage. Même si l’investissement est ponctuel, même si le groupe est ouvert au va-et-vient, la structure reste cohérente et activante.
Ce type d’expérience pourrait ainsi déboucher sur une académie de musique alternative accessible à ceux qui veulent faire la fête musicale sans solfège et sans reproches. Elle permettrait également aux participants de s’investir dans le développement d’alternatives sociales par capillarité avec les mouvements sociaux et le secteur associatif progressiste et non-marchand.
Déstigmatiser au risque de marginaliser ?
Notre expérience n’est qu’au début de son aventure mais elle pose déjà une série de questions.
Est-il vraiment possible, en partant d’une sphère de travail qui se consacre à la souffrance psychique, de former des groupes qui dépassent les institutions, qui soient véritablement autonomes dans la société, sans lien spécifique avec le monde de la psychiatrie ? Comment le groupe fonctionnera-t-il en dehors de la psychiatrie ? A quoi seront liés les participants qui ne sont plus attachés à la psychiatrisation, à l’hôpital, à leur symptôme ? Comment s’inscrivent-ils dans la société à part entière ?
Les barrières sont-elles susceptibles de tomber ? Comment les participants peuvent-ils toucher le public pour s’impliquer ensemble, partager, construire et étayer une expérience ? Comment et à quel titre les citoyens vont-ils participer à ces groupes ? Est-il concevable que les membres de ces groupes soient autant de « non-patients » que de « patients » qui se retrouvent ensemble de façon égale et volontaire, qui parviennent à former et soutenir un projet commun ?
L’action sociale qui favorise ce genre d’organisation sociale ne risque-t-elle pas d’être animée par l’idée de « rendre service » ou de « faire des faveurs » aux gens les plus démunis socialement ou psychiquement, se parant des plus bonnes intentions ? Est-il possible de « travailler le social » en se dégageant complètement de l’idéologie du don, de la bienfaisance, de l’œuvre caritative, du bénévolat-volontariat, de l’assistanat ? Ces écueils ne sont-ils pas un danger sous-jacent à ce type d’initiative ?
Ne voit-on pas poindre également le risque de s’enfermer dans un groupe sectaire ou de se confondre dans une approche de thérapie brève, où l’on remplacerait une drogue dangereuse, une addiction par une drogue libératrice, une nouvelle dépendance à une passion, au plaisir d’exister par la création et de se ressourcer narcissiquement par une « forme d’art » ?
Est-il possible de s’intégrer à la société tout en se situant en « rupture » avec la culture académique, officielle ou dominante ? La nouveauté n’implique-t-elle pas de se distancier des éléments dont elle se nourrit, au risque de connaître elle-même un processus de marginalisation ? Le groupe n’est-il pas enclin à être ré-étiqueté comme germe de révolte, de rébellion ? N’est-ce pas un effet contre-productif de ce type d’expérience ?
Humaniser l’hôpital et atténuer la coupure entre la psychiatrie et l’extérieur
D’après nos premières estimations, nos expériences montrent que les participants qui s’investissent dans les ateliers de musicothérapie ont plus de dispositions à réintégrer la vie en société. Ils sont plus enclins à développer des contacts à l’extérieur, à accrocher à la société et à leur traitement. Les ateliers de musicothérapie sont un espace de promotion de la santé, un cadre intermédiaire, un couloir d’intersection entre le monde médical et l’espace social. Ils bénéficient d’un approche globale où les participants ne sont pas définis en tant que patients. Chacun peut trouver sa place dans le groupe et s’y impliquer activement.
Le terrain de l’échange et du dialogue ainsi élaboré est susceptible de favoriser le processus de démocratisation culturelle, faisant de l’hôpital une entité vivante, ouverte au monde extérieur, intégrée dans un réseau social. Néanmoins, il reste que l’apport de ce projet ne peut être mesuré que sur base d’évaluations ultérieures, portant sur une population plus importante et sur un espace-temps beaucoup plus grand. Les résultats obtenus jusqu’à présent nous encouragent à continuer et à affiner notre activité, pour l’élaborer et réajuster les ateliers de musicothérapie en prenant compte des spécificités liées aux membres du groupe ou au cadre de l’expérience.
Nous remercions le Professeur I. Pelc, Chef du Service de Psychiatrie, qui en soutenant cette initiative, lui a permis de se développer.
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[*]
Travailleurs sociaux, CHU Brugmann, Institut de psychiatrie et de psychologie médicale
[1]
Il s’agit essentiellement de problèmes d’adaptation à la vie sociale, dans le fonctionnement social, dans la relation à l’autre : mise à distance d’autrui, restriction voire disparition des échanges, troubles divers de la communication…
[2]
La musique permet à l’individu d’effectuer un chemin qui rappelle le développement humain normal : perception (sensoriel) > le sentir (vécu émotionnel, intuitif et sensuel) > expression > intellectualisation (comprendre / apprendre). Elle a des vertus bio-psycho-thérapeutiques qui correspondent aux émotions présentes lors des échanges corporels – pulsionnels – affectifs régissant les moments de bien-être et de mal-être chez le nourrisson, avant toute possibilité d’expression plus élaborée, donc de verbalisation. Ces émotions renvoient aux premiers rapports à l’environnement avant la prise de conscience de l’existence de celui-ci, donc aux rapports entre extérieur et intérieur. Par ailleurs, la musique est un excellent réparateur de l’objet (par formation réactionnelle) et du sujet (par décharges pulsionnelles d’où sublimation).
[3]
En tant qu’objet intermédiaire ou de relation, la musique se situe entre deux espaces, présentant un lieu neutre, en attente d’investissement. L’organisation d’un temps musical et d’un espace sonore à valeur de contenant constitue le socle de la situation musicale où sont présents tant activité que réceptivité.
[4]
De par la dimension transférentielle du vécu particulier qu’elle recèle, la musique est un support efficace des processus de projection, focalisation / condensation, de symbolisation… Elle provoque l’extériorisation d’un contenu qui peut être utilisé par le thérapeute. Elle permet de passer de la communication analogique (jeu du développement des séquences de la relation, reste sur le plan du comportement apparent) à la digitalisation (expression de type verbal) et au moins un accès à la symbolisation (déplacement opéré par la mise en acte).
[5]
Il s’agit de créer de l’harmonie au sein d’un groupe par la mise en œuvre d’interactions sonores et rythmiques sur base d’un modèle orchestral de communication. Il s’agit d’une pédagogie à triple dimension : tactile, optique et acoustique. Elle s’appuie sur le jeu et sur l’expérimentation spontanée avec l’utilisation de supports instrumentaux. Le passage du tohu-bohu à l’agencement harmonieux traduit le passage du chaos à la cohérence.
[6]
Avec la méthode J. Dalcroze (Institut de Genève, 1865-1950), il s’agit de vivre corporellement le mouvement musical pour harmoniser la perception et l’action, sentiment et vie corporelle, vouloir et pouvoir. L’objectif est de rétablir les possibilités de communication.
[7]
Edith Lecourt fait remarquer qu’en Occident, l’improvisation musicale apparaît fréquemment dans les groupes en situation de conflit, de rupture, de marginalisation, c’est-à-dire qu’elle naît au milieu d’individus regroupés à partir d’une souffrance à partager ; tandis que la musique « savante » constitue un corpus de référence techniquement fixe. Elle rappelle que si le jazz et le rap ont une fonction cathartique et une fonction de réinscription sociale, celles-ci sont supportées non par la musique prise isolément, mais par l’ensemble de cette démarche groupale.