Cahiers de psychologie clinique
De Boeck Université

I.S.B.N.2804138739
272 pages

p. 231 à 253
doi: en cours

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Différentes cliniques

no 18 2002/1

2002 Cahiers de psychologie clinique Différentes cliniques
Différentes cliniques

Une consultation différente

De l’enfant-objet à l’enfant-sujet dans une consultation de nourrissons

Michelle François  [1]
Dans une consultation de pédiatrie en Protection Maternelle et Infantile, de multiples écueils peuvent faire perdre de vue, au médecin, le sujet dans l’enfant examiné.
À l’aide d’exemples cliniques tirés de sa pratique, l’auteur en pointe quelques uns de manière non exhaustive. Il montre qu’en permettant la mise en place d’un espace imaginaire et en considérant l’enfant comme sujet différent de sa mère, les désirs de chacun risquent moins d’être confondus.
L’acceptation des compétences et des rôles différents mais complémentaires de chaque protagoniste, permet d’enrichir la qualité de l’entretien médical, autant pour le soigné que pour le soignant. Mots-clés : consultation de nourrissons, espace imaginaire, guidance parentale, enfant-sujet, corps réel-corps libidinal.
In a paediatric infant and nursery-school-safety Consultation, a lot of pitfalls can make a doctor lose sight of the being, when he examines a child.
By using clinical examples drawn from his experience, the author points out some of them in a non-exhaustive way.
She shows that if you offer a child the opportunity for an imagery expression, and if you consider him as being, different from his mother, the desires of both mother and child can’t merge anymore.
The fact of accepting that each protagonist might have different abilities and parts enables the doctor as well as the patient to enrich the quality of the medical interview. Keywords : paediatric infant consultation, imagery expression, parental guidance, being- child, real body-libidinal body.
Poser la question de la différence c’est poser la question du sujet. Parler de différence c’est implicitement introduire la notion de référence que l’on peut considérer comme étant symboliquement représentative du sujet.
Dans le cadre d’une consultation médicale, cette question du sujet est encore plus importante lorsqu’on s’adresse à une population infantile, la difficulté étant de garder toujours à l’esprit la présence de l’enfant dans la famille consultante.
Je vais essayer d’ aborder cette difficulté au travers de ce qui se passe au cours d’une consultation de pédiatrie dans le cadre de la PMI1.
Le terme de Protection Maternelle et Infantile (PMI) recouvre en France l’ensemble des mesures réglementaires et des moyens adaptant le système de santé aux objectifs de réduction de la morbidité et de la mortalité maternelle et infantile et de promotion de la santé.
Dans le domaine de la petite enfance, elle a pour mission et action la surveillance médico sociale des enfants de moins de 6 ans et de leur famille. Celle-ci s’effectue soit dans leur cadre de vie, soit au cours de bilan de santé effectués dans les écoles maternelles soit dans le cadre de consultations de nourrissons.
Ces consultations, gratuites, se tiennent dans des centres sociaux en vue de la surveillance régulière de l’état sanitaire, la prévention collective (vaccination, rachitisme, nutrition…) et le dépistage précoce des handicaps.
Les populations concernées qui fréquentent ces structures, sont donc le plus souvent des familles en difficultés financières, sociales, éducatives et psychologiques.
Comment dans une consultation de pédiatrie en PMI vient s’articuler la place du médecin entre la mère, l’enfant et le corps de celui-ci ? Comment le médecin peut-il rester vigilant à restituer l’enfant dans sa globalité de sujet, avec ses caractéristiques tant culturelles qu’individuelles, dans sa différence au sein du groupe familial ? Si je parle de vigilance, c’est parce que de multiples occasions « piégeantes » s’offrent au médecin pour évacuer l’enfant en tant que sujet porteur de ses propres perceptions, émotions, de sa propre souffrance et de sa propre plainte, au profit d’un discours de la mère ou de l’adulte tutélaire qui l’accompagne, sur l’enfant bien sûr, mais surtout sur ce qu’il croit être le vécu de cet enfant.
Au travers d’une observation sur le fonctionnement d’une consultation en protection maternelle et infantile et en l’illustrant de cas cliniques, je vais essayer de mettre en lumière quelques unes de ces situations où la vigilance peut être mise en défaut.
 
Redonner des repères
 
 
L’éclatement des structures sociales et familiales, l’augmentation du nombre de familles recomposées entraînent des pertes de repère tant éducatif que générationnel. Le risque de confusion, de téléscopage est grand, et produit vraisemblablement de nombreux dysfonctionnements. À titre d’exemple, des situations éducatives paradoxales peuvent être relevées, en particulier dans le cas où les parents sont au chômage.
Les adultes tutélaires n’ayant plus d’activité professionnelle, c’est l’enfant qui devient la source principale des revenus du foyer par le biais des allocations familiales.
Nous pouvons faire un parallèle avec la culture de certains pays pauvres où les enfants auront un rôle de soutien des parents quand ceux-ci seront plus âgés. C’est ainsi que dans ces pays, le nombre élevé d’enfants dans la famille est une forme de richesse, mais sur le long terme. Dans ces pays où il n’existe pas de couverture organisée pour la mise en place d’un système de retraite, le fait d’avoir beaucoup d’enfants est une garantie de prise en charge pour ces parents.
À l’inverse, en France, par le biais des allocations familiales, l’enfant rapporte tout de suite à la famille. C’est un soutien financier dans l’immédiat. Les parents sont en quelque sorte « à la charge » de l’enfant avec inversion des rôles parent-enfant. Ceci risque de ne pas être sans conséquences sur les transactions relationnelles intra-familiales présentes et à venir.
On constate par ailleurs, que sur un autre plan, avec l’augmentation du nombre de familles recomposées, les filiations ne sont plus facilement établies ni les pères clairement nommés.
Ainsi, il est étonnant de constater que tout ce qui touche à la généalogie de l’enfant n’est pas souvent détaillé, voire est simplement « oublié » dans l’interrogatoire anamnestique. Les antécédents familiaux médicaux semblent malheureusement, dans les dossiers, avoir plus d’importance que la place de l’enfant dans sa famille.
Dans cette confusion générationnelle, le sujet dans l’enfant aura des difficultés à se construire une identité dans une unité familiale. Comment pourra-t-il se construire comment sujet différent, dans un groupe d’appartenance et à la bonne place ?
Peut-on dans ces consultations réintroduire une forme de « cadre », qui pourra être réutilisé, repris dans le quotidien ?
La psychanalyse a permis de comprendre l’importance du cadre dans le déroulement de la cure psychanalytique. Les invariants de ce cadre ont des effets sur les processus thérapeutiques. À partir de cette référence et sans prétendre à un décalque trompeur, on peut envisager la mise en place d’une » fonction cadrante » dans la consultation, par l’intermédiaire de son organisation pratique. L’ instauration d’une loi au dessus de la violence familiale permettra de réintroduire une culture et une identification à un groupe humain pour ces familles déstructurées. Cette identification deviendra un point d’appui utile à chaque individu pour se reconnaitre différent des autres sans se sentir en danger, et conscient d’appartenir à un groupe qui le reconnait comme membre. Ce cadrage prend aussi effet dans l’institution. Ainsi, le règlement en vigueur dans les locaux doit être énoncé et respecté : par exemple, il faut enlever ses chaussures avant d’aller sur le tapis de jeu, il est interdit de fumer,…
Si le fonctionnement de la consultation instaure la mise en place de rendez-vous, ceux-ci doivent être respectés,et dans le cas contraire le manquement à celui-ci doit être dit.
Le cadre ne doit pas se laisser violenter.
Le rôle et la fonction de la consultation, rappelons le gratuite, peuvent amener certains parents à tenter de les transgresser.
Ainsi un père, prétextant un trouble somatique chez sa fille de 4 ans, demande au médecin de lui renouveler son traitement pour ulcère gastrique. Dans ce cas le médecin doit rester vigilant à ne pas se laisser contraindre dans ce double piège, qui risque de mettre en danger l’enfant, dans sa place de sujet. Cette violation du cadre viendrait à entériner une confusion non seulement générationnelle mais aussi dans les limites des corps de chacun.
Le statut et le rôle de chaque membre de l’équipe doit être précisé, nommé et reconnu, par l’intermédiaire des attributs vestimentaires et accessoires propres à la fonction de chacun. Le port de la blouse pour le médecin ou la puéricultrice, compris au départ comme une mesure d’hygiène, reste un signifiant posé, aussi bien pour les familles que pour les membres de l’équipe. C’est affirmer ainsi sa différence à l’autre, le rôle de chacun, dans un fonctionnement structurant et rassurant où chacun peut se situer dans le « qui est qui » et le « qui fait quoi ».
Côtoyer quotidiennement des familles dont les valeurs sont très éloignées de la norme sociale peut aboutir à une banalisation de ces dysfonctionnements, qui est une forme de défense contre les éprouvés émotionnels que ces situations suscitent dans une équipe soignante.
Les membres de cette équipe peuvent se retrouver subrepticement dans une position difficile, précaire, voire dangereuse.
Pour prendre conscience de cette banalisation et en contrer les effets, il peut être utile qu’un choc se produise parfois par l’intermédiaire d’un regard extérieur, non « contaminé » par la répétition quotidienne des comportements inadaptés, et puisse ainsi aider à recadrer ces dérapages.
Il y aurait d’ailleurs tout un travail d’étayage de ces travailleurs sociaux à mettre en place. Au risque de les voir s’épuiser à soutenir des situations dans lesquelles le manque de distance leur fait perdre leurs propres repères. Autrement dit, la différence n’apparait qu’avec la distance [2] , [3].
Le contrepoint de la « modélisation » peut être la notion de choc [4]. Ce choc est salvateur en évitant au personnel social d’être assimilé à la population et à la population d’être assimilée à la norme. Le choc évite la confusion d’une culture à l’autre qui vise à faire devenir « même que » l’autre.
Ce choc peut être comparé au mécanisme du choc anaphylactique de l’allergie, qui se produit quand l’organisme confond le soi et le non-soi. Il y a fusion de l’objet et du sujet avec indifférenciation. Etre le même que l’autre, selon Sami Ali, est précisément le modèle type de l’allergie [5].
Il est donc nécessaire que les lois et signifiants posés par l’institution soient multiples, rigoureux et à tous les niveaux, et que tous les membres de l’équipe en soient les garants, quelque soit le niveau d’exécution.
Pour pallier le risque de dysfonctionnement générationnel, le médecin doit lors de la première consultation interroger la mère, non seulement sur les antécédents familiaux, mais aussi et surtout sur la structure globale de la famille dans laquelle vit l’enfant. Quel est son rang dans la fratrie ? Porte-t-il le nom de son père ? Vit-il avec lui ? Qui subvient à ses besoins ? etc. Cela permet à l’enfant d’entendre sa mère le restituer et le resituer dans sa généalogie et à la mère de nommer les adultes tutélaires de ce dernier.
Ces certitudes mises en évidence à chaque visite, ces réassurances par rapport à des données stables et fiables, cette mise en mot de la filiation redonnent des repères pouvant par la suite être repris dans le cadre familial.
L’enfant vu à la consultation et considéré sous tous les aspects sus-cités, ne peut plus être pris en charge uniquement comme corps-objet examinable, mais entre dans la consultation comme sujet déja inclus dans la relation qui va se mettre en place.
La conjonction des ces différents éléments, cadre et reconnaissance du sujet, permettra de mettre en place l’acceptation d’une différence à l’autre sans pour autant risquer le morcellement.
 
Resituer les parents
 
 
Si l’enfant doit être envisagé dans sa spécificité de sujet, le parent doit être reconnu, lui aussi, comme partenaire de soin.
Le médecin a un savoir médical et c’est pour celui-ci que les patients viennent le consulter. Dans le cas du jeune enfant ou du nourrisson, c’est le plus souvent la mère qui vient parler au nom de l’enfant, montrant l’importance de son engagement vis à vis de celui-ci.
La psychanalyse s’est toujours intéressée aux relations précoces mère-enfant.
Ainsi la mère a un savoir sur le corps de son enfant par identification « consciente, mais profondément inconsciente », quand elle se trouve dans ce que WINNICOTT appelle la période de « préoccupation maternelle primaire ». Cette notion désigne selon l’auteur un état d’esprit particulier de la mère, au cours des semaines précédant et suivant la naissance de son enfant qui lui permet de s’identifier à lui et de s’adapter à ses besoins, sans cependant se confondre avec lui. Elle contribue à la différenciation Moi-Non Moi.
Le praticien tentera de bien cerner la relation affective entre la mère et l’enfant ainsi que les liens que la mère entretient avec le corps de son enfant, pour s’en faire une représentation aussi précise que possible.
Il doit donc rester sensible à tout moment à l’interaction de la dyade mère-enfant, cette interaction se jouant aussi bien sur le plan du nursing que sur le plan de la pensée. Il est important d’ apprécier la qualité de cet espace entre la mère et l’enfant, espace indispensable à la construction de ce dernier comme différent de la mère. Donc comme sujet.
Quand la mère exprime une plainte pour l’enfant, surtout s’il s’agit d’un nourrisson, on peut lui demander de préciser comment elle-même ressent ce malaise, de trouver des mots ou des adjectifs pour le qualifier, afin de l’aider à différencier ce qu’il est de son propre vécu et celui propre de l’enfant.
Nous constaterons alors que certaines mères ont un langage riche, font des associations spontanées avec un vécu de sensations corporelles pouvant être facilement exprimées.
D’autres, au contraire, dont le sensoriel est très pauvre auront beaucoup de difficultés à qualifier le malaise de leur enfant. À l’extrême, certaines mères ne peuvent pas envisager que leur enfant puisse ressentir des sensations ou des affects qu’elles mêmes ne ressentent pas.
Durant le temps de la consultation le pouvoir est du côté du médecin. Cela n’empêche pas ce dernier de tenir compte des compétences de la mère. Une partie de l’examen clinique peut se faire dans les bras de la mère et celle-ci peut être encouragée à consoler son enfant dans des situations intrusives comme, par exemple, pendant et après l’acte vaccinal.
Le corps de l’enfant est et reste ainsi sous la protection de la mère, sans rupture. À aucun moment la mère ne doit être mise en position d’enfant. La mère n’a pas à être dépossédée de son rôle de mère, ni être transformée en auxiliaire médicale. Cela permet ainsi que la situation de consultation reste dans une position triangulée et ne glisse pas vers une relation duelle, forcément confusionnante.
Le médecin, même s’il s’agit d’une femme, a une fonction paternelle. Il est important que la mère reste dans une fonction et un statut maternels.
La façon dont le médecin se comporte avec l’enfant va jouer comme un modèle auquel la mère va pouvoir s’identifier. Si pendant le temps de l’examen clinique le médecin agit avec l’enfant de façon opératoire, il peut induire chez elle un modèle de fonctionnement opératoire du nursing avec son enfant. Selon la définition de Marty [6], « la pensée opératoire est une pensée consciente qui parait sans lien organique avec une activité fantasmatique de niveau appréciable, qui double et illustre l’action, parfois la précède ou la suit, mais dans un champ temporel limité ».
L’absence de mise en mots dans ce qui se passe pour lui au moment de l’examen ou des gestes d’observation clinique, peut être ressenti par l’enfant au mieux comme étrange, au pire ne lui permettra pas de s’approprier ses propres affects.
Ainsi le médecin est en relation avec la dyade mère-enfant et non pas qu’avec l’enfant. Il ne faut pas oublier que la consultation médicale est presque toujours une situation d’angoisse et que certaines mères, « tétanisées » dans ses moments là, n’osent pas reprendre spontanément leur rôle de mère. C’est au médecin de les y aider.
La mère ainsi confortée dans son rôle, contenue par l’attitude du thérapeute la considérant comme partenaire à part entière dans la consultation, peut ainsi garder son rôle contenant pour son enfant. Ses compétences sont toujours implicitement et explicitement reconnues. Le médecin n’est pas seul à avoir le savoir.
La relation dans la consultation peut alors devenir moins angoissante, moins agressante, moins étrange pour la mère et l’enfant. La mère rassurée peut en retour sécuriser l’enfant.
En considérant le parent comme partenaire de soins, il est plus facile ensuite de mettre en place tout l’aspect de guidance parentale qui entre aussi dans le cadre de la prévention.
Johnny et le Miror
Il s’agit d’un enfant de deux ans hospitalisé à deux reprises pour ingestion de produits toxiques. Après deux jours en observation hospitalière, l’enfant est rendu à sa mère sans autre investigation. Les médecins hospitaliers n’ont pas mis en relation le contexte social et familial de l’enfant et la répétion de l’intoxication, se limitant à surveiller les constantes biologiques de l’enfant.
Pourtant, une observation attentive mettait en évidence une mère très jeune, habillant Johnny comme elle en blouson de cuir noir et valorisant l’aspect « gros dur » de l’enfant perçu comme le héros indestructible qui gagne toujours.
Il m’est apparu primordial d’alerter la jeune mère et de lui rappeler son devoir de protection envers son enfant, lui faire prendre conscience que valoriser les « exploits » de l’enfant, en omettant de lui signifier les limites de sa puissance, pouvait mettre en danger son intégrité physique, lui redire les consignes élémentaires de prévention des accidents ménagers.
Il fallait la resensibiliser aux différences de taille, de force physique, de capacité d’appréciation du danger entre elle et son enfant. L’aspect de guidance parentale n’a pu se mettre en place dans ce cas que par une observation situationnelle tenant compte non seulement de l’aspect clinique mais aussi de la place et du rôle de cet enfant au sein de sa famille. En se limitant aux soins du corps -objet sans tenir compte du sujet et de ses relations, on s’expose à la répétition, qui à terme peut dans ce cas s’avérer fatal et invalidant pour l’enfant.
Cet aspect de guidance peut aller encore plus loin et aller jusqu’à la guidance éducative.
Un jeune couple arrive à la consultation avec leur fillette âgée de 2 ans. Celle ci a une grosse boite de bonbons dans laquelle elle plonge la main sans cesse. L’enfant est en bonne santé si ce n’est la persistance de troubles du sommeil. En effet la petite se réveille toutes les nuits vers 2 heures du matin et réclame qu’on lui passe des dessins animés. Le problème pour les parents est qu’il est difficile de trouver un programme de dessins animés à cette heure là. Les parents me demandent donc de prescrire un sirop pour faire dormir l’enfant car, enfin, ils aimeraient pouvoir passer une nuit tranquille.
Ainsi nous pouvons constater que les parents arrivent avec des questions sur le fonctionnement du corps (dans ce cas clinique le trouble du sommeil) qui sont en fait des impasses éducatives [7]. Il leur est impossible à la fois, et de mettre en place une contrainte vis à vis de l’enfant, et ne jamais avoir de nuit de sommeil correcte. La situation devenue insupportable, le médicament demandé est alors supposé résoudre cette situation d’impasse. Et bien évidemment permet aussi d’éviter la recherche sur l’origine du trouble du sommeil.
La guidance éducative pourra permettre au parents de mettre en lien le trouble somatique présenté par l’enfant, et une éventuelle interaction qu’ils peuvent mettre en place afin de résoudre la difficulté eux-mêmes. Il s’agit d’une mise en sens patiente et construite. Elle pourra aboutir à une prise de conscience que la solution ne se trouve pas à l’extérieur, en dehors d’eux, mais qu’ils font partie de la problématique.
L’enfant n’est ni l’égal, ni l’identique des parents. Imposer une règle éducative implique le risque d’entrer en conflit avec l’enfant, donc de mettre en évidence l’existence d’une distance parent-enfant, la reconnaissance du non-fusionnel, la séparation et la frustration.
En acceptant de prescrire un médicament à l’enfant, le médecin conforterait les parents dans l’idée qu’ils ne seraient pas acteurs dans la situation, en relation avec elle et ne permettrait pas à l’impasse éducative de trouver une issue.
 
La relation ne va pas de soi
 
 
Dans la relation parent-médecin, le parent ne répond pas toujours avec justesse et honnêteté aux questions posées mais adapte souvent sa réponse en fonction de ce qu’il pense être la réponse attendue par le thérapeute.
L’exemple le plus courant est celui du parent fumeur dont l’enfant présente des épisodes infectieux pulmonaires à répétition. Lorsqu’on lui demande s’il fume en présence de l’enfant, il répond par la négative. Le médecin n’étant pas dupe de la réponse donnée, qu’en est-il de ce dialogue de sourds, d’adaptation réciproque ? Le parent souhaite donner une image de lui-même la plus harmonieuse et la plus adaptée. Le sujet veut correspondre à la norme que représente le médecin. Il est dans le paraître et il oublie momentanément ce qu’il est, c’est-à-dire un fumeur. Il évacue sa subjectivité et fonctionne en adéquation à une norme qu’il vise comme extérieure à lui, et qu’il identifie au médecin. C’est le médecin qui devient la norme. Le parent se soumet au médecin comme si ce dernier était un surmoi corporel. Et comme le précise Sami Ali « Le surmoi corporel est terroriste » [8].
Nous découvrons ici les effets de la pathologie de l’adaptation, de la tentative de faire corps avec la norme. C’est tenter de diminuer ou nier la différence.
Et c’est précisément cette tentative d’adaptation qui devient un des enjeux importants dans le cadre de la consultation.
Mais l’aménagement de la réponse considérée plus haut comme pathologie de l’adaptation, peut aussi être entendu comme une persistance des repères éducatifs et un maintien de l’intégration de certaines lois sociales. Le parent sait ce qui est bon ou mauvais pour son enfant, mais étant conscient de son incapacité à le mettre en application, préfère nier la conduite inadaptée.
En effet, un parent grossier, sans retenue et sans respect vis à vis du médecin, sans affect vis à vis de la souffrance de son enfant ne démontre-t-il pas la perte des repères cités plus haut ?
Réciproquement, le médecin qui ne dit pas qu’il a conscience que la réponse est inexacte mais qu’elle est le reflet d’une adaptation à la norme, souhaite-t-il éviter un conflit en restant lui même dans cette pathologie de l’adaptation ?
Ce fonctionnement adaptatif marque la difficulté de concevoir qu’un conflit interne puisse exister, comme si les problèmes devaient toujours se situer à l’extérieur.
Cela se comprend si l’on fait appel à la notion de refoulement, qui au lieu de résoudre le conflit, le supprime en tant qu’expérience vécue [9].
L’évitement du conflit devient bilatéral. Du parent envers le médecin et du médecin envers le parent. Les différences identitaires, les distinctions de place sont gommées. La relation s’oriente vers une forme d’indifférence.
 
Le latent et le manifeste
 
 
Ce double évitement empêchant la mise en place d’une recherche du latent derrière le manifeste qui, à terme, débouche sur la question du sens.
En effet, sans reprendre et réexpliquer totalement la notion de contenu latent et contenu manifeste, on peut esquisser une réponse en citant une partie de la définition donnée par Laplanche et Pontalis. » [10] Le contenu latent désignerait par opposition au contenu manifeste – lacunaire et mensonger – la traduction intégrale et véridique de la parole, l’expression adéquate du désir. »
Nous allons illustrer ceci avec un exemple clinique qui montre un aspect souvent rencontré dans la consultation de nourrissons.
Florie, grande prématurée de trente semaines, a trois mois lorsque je la vois dès sa sortie du service de néonatologie. Sa mère est une jeune femme de dix-sept ans qui vit encore avec ses parents et dont la grossesse n’a été connue que très tardivement. La jeune maman semble compétente pour les soins maternels et toutes ses inquiétudes se focalisent sur une énorme hernie ombilicale que présente Florie. Cette hernie augmente considérablement de volume à chaque fois que l’enfant pleure et, justement, Florie pleure nuit et jour. À l’hôpital où est née Florie, quand la maman a exprimé ses inquiétudes par rapport à cette hernie, la réponse semble avoir toujours été : « Ce n’est rien ». Un rien bien volumineux pourtant. Lors d’une des premières consultations, la jeune maman vient accompagnée de sa mère chez qui elle vit partageant la même chambre que son bébé. La jeune femme se plaint des pleurs incessants de Florie et souhaite que je prescrive un médicament pour la calmer. La grand mère intervient et dit « tu étais pareille au même âge ».De façon presque jouissive elle suggère que Florie fait payer à la jeune maman ce qu’elle-même a fait subir à ses parents, enfant. Nous sommes dans la vengeance par bébé interposé. Dans ce télescopage générationnel, le sujet n’est plus dans une filiation, mais dans une reproduction au plus près de l’identique de la génération précédente. La vengeance incarnée, que devient le sujet Florie ? À ce moment précis, la jeune maman qui tient Florie dans ses bras en la berçant depuis le début de l’entretien, devient très crispée. Elle semble excédée et le bercement se modifie à devenir heurté, brutal, à la limite de la violence.
À la fin de l’entretien, j’essaie de resituer Florie dans sa généalogie. Je refuse de prescrire un calmant, donne des conseils pour favoriser l’endormissement. Je fais remarquer que ce bébé a vécu plus longtemps à l’hôpital qu’à la maison et qu’il faut lui accorder un peu de temps pour s’habituer à son nouvel environnement. Je rappelle que ses trois premiers mois de vie en néonatologie se sont déroulés dans un environnement bruyant, agressant, sans alternance jour/nuit.
Après cette consultation, je décide de poursuivre la prise en charge de cette jeune maman avec deux objectifs principaux :
  • d’une part, lui faire sentir qu’elle est compétente pour son bébé et que ce dernier n’est pas là pour agir une vengeance ou une dette à payer.
  • d’autre part, favoriser la régression de la hernie ombilicale par des moyens mécaniques locaux que la mère peut utiliser dans les soins de maternage.De cette façon, l’importance de ce symptôme pour la mère n’est pas nié mais au contraire entendu et ses compétences,reconnues plus haut,seront utilisées.
Cette hernie, contenu interne mal contenu par le contenant, est-elle le reflet de la difficulté de contenance de la mère vis-à-vis de son bébé ? Difficulté que je comprends mieux au vu des relations mère-fille.
Nous pouvons envisager que la mise en place de la fermeture du corps se fait parallèlement à la fermeture ou la mise en forme d’un « contenant » psychique.
Comme le précise Laplanche [11] :
« Pour le petit humain, le problème de s’ouvrir au monde est un faux problème. La seule problématique sera plutôt de se fermer, de fermer un soi ou un moi, quelque soit d’ailleurs la périphérie, la circonférence de ce moi. Cette périphérie est à géométrie variable. Cela renverse la phrase de Winnicott « first not me possession » en acquisition d’une « first me possession » c’est-à-dire la première acquisition d’un quant-à soi. Ce n’est pas la question de l’ouverture qui se pose mais bien celle de la fermeture. »
Je verrai régulièrement ce bébé avec sa mère sans que la grand-mère ne se représente à la consultation. Le lien mère-enfant va s’améliorer régulièrement. La jeune femme va prendre progressivement de plus en plus d’assurance et la hernie va régresser rapidement. Les problèmes de sommeil vont s’amender et, après un an, Florie ne présente plus qu’un très léger retard psychomoteur par rapport à son âge. Deux jours après l’anniversaire de ses un an, la maman vient consulter avec Florie. L’enfant depuis 48 heures a une fièvre élevée. C’est la première fois que Florie présente une pathologie somatique depuis que je la suis. Sa mère me raconte que le jour de ses un an elle avait presque 40°C de fièvre et qu’elle n’a pas pu profiter de sa fête d’anniversaire. J’examine l’enfant et diagnostique une angine érythématopultacée. Je propose l’hypothèse que pour Florie le souvenir du jour de sa naissance est porteur de souffrance et que ce qui est célébré ce jour là est pour elle douloureux puisque c’est le début de son séjour en réanimation. Une angine avec fièvre est, somme toute, une pathologie bien moins grave que celle de l’an dernier. Alors, pour la première fois, la jeune femme associe et me raconte que le jour de la naissance de Florie, les médecins l’ont emmenée en lui disant qu’ils ne savaient pas si elle « passerait la nuit ». Le jour de la naissance était en lien avec un danger de mort clairement énoncé par le corps médical.
En prêtant mon interprétation sur la somatisation de l’enfant, ai-je permis à cette mère de remettre en fonctionnement son préconscient ? Il lui a alors peut-être été possible de faire des liens entre le latent et le manifeste, de pouvoir sortir de cette relation de répétition avec son enfant, de pouvoir envisager la relation dans l’altérité.
À ce stade du développement, l’enfant est dans l’agir et on trouve un écho de cette hypothèse dans les travaux de Joyce Mac Dougall [12] :
« Le petit enfant sans parole (l’infans) ne peut répondre que dans l’agir. La mère est « l’appareil à penser » de son bébé. Si son inconscient l’empêche de pouvoir modifier la souffrance physique ou psychique de son enfant, celui-ci risque d’être poussé à agir, voire à somatiser ».
En faisant apparaître un sens latent à côté du sens manifeste, la mère peut prendre conscience de la réalité psychique de son enfant.
 
Place du corps dans la consultation
 
 
Le corps a une place centrale dans la pensée freudienne car il est le soubassement du psychisme, ne serait-ce que par le concept d’étayage et de pulsion. Freud considérait la pulsion comme un concept limite entre le soma et la psyché en précisant qu’elle apparaissait « comme le représentant psychique des excitations issues de l’intérieur du corps et parvenant au psychisme comme une mesure de l’exigence du travail qui est imposé au psychisme en conséquence de sa liaison au corporel ». [13]
Le refoulé sexuel chez Freud reste le modèle de ce sur quoi porte le refoulement. Mais on peut constater qu’il existe également un refoulement sur le corps sensoriel et moteur.
L’éveil du corps en général, aussi bien oral, qu’anal ou génital – selon les stades classiquement décrits – passe inévitablement par l’accomplissement des soins au corps ainsi qu’on peut l’observer dans l’interaction précoce mère-enfant. C’est au travers de ces derniers comme vecteurs relationnels, que vont prendre appui les différentes formes de refoulement.
L’étude des interactions précoces mère-enfant sur la mise en place des rapports Psyché-Soma, s’est enrichie des travaux d’Esther Bick [14] et de F. Tustin [15] en particulier.
Le corps possèderait une « mémoire », sorte de trace d’expériences, émotionnelles et relationnelles, qui n’ont pu être pensées par le sujet comme l’atteste la maladie anniversaire de Florie dans notre précédent exemple clinique.
Le refoulement est dû à la non possibilité d’assimilation sensorielle des stimulations auxquelles l’enfant est soumis dans son environnement. L’importance de ce refoulement va dépendre des capacités de la mère à aider l’enfant dans l’intégration et la « métabolisation » de ces sensations. Nous renvoyons aux travaux de Bion [16] sur la fonction alpha et les éléments bêta. On voit bien dans l’épisode fiévreux de Florie, que la mère est dépassée et n’arrive pas à » penser » la maladie de sa fille. Le médecin prend donc le relais de cette fonction alpha.
Toutes ces difficultés peuvent se situer sur une palette très large allant d’un degré extrême avec absence de communication entre la mère et l’enfant aboutissant à ce qu’a décrit Green [17] dans la figure clinique de la » mère morte », et à l’opposé la fusion avec adéquation parfaite entre mère et enfant, aboutissant à la psychose.
Winnicott [18] a considérablement enrichi notre connaissance du fonctionnement psychique des premiers mois de la vie. Pour lui :
  • l’intégration du Moi dans l’espace et dans le temps dépend de la façon pour la mère de tenir le nourrisson : ce qu’il appelle le holding ( le soutien)
  • la personnalisation du Moi dépend de la façon de soigner : le handling (le maniement, qui désigne aussi bien les soins physiques tels que la toilette ou l’habillage, et les soins affectifs tels que les caresses.)
  • l’instauration par le Moi de la relation d’objet dépend de la présentation par la mère des objets(sein, biberon, lait) grâce auxquels le nourrisson va pouvoir trouver la satisfaction de ses propres besoins.
Ce qui est important dans ces concepts de « holding » et « handling », c’est la référence aux relations de corps à corps entre la mère et l’enfant, permettant la construction d’un contenant psychique, première ébauche de frontière entre monde externe et monde interne.
Comme le souligne Winnicott [19] l’insuffisance de réponses de l’entourage aux besoins psychiques entraine des troubles de la différenciation du moi et du non moi.
L’excès de réponse prépare un hyperdéveloppement intellectuel et fantasmatique défensif, dont le prototype est la défense maniaque. L’absence de réponse aboutit à des difficultés de mise en place d’une conscience d’un Moi, comme l’exemple clinique suivant peut l’illustrer.
Lucie est un bébé de 1 mois quand sa maman vient à la consultation avec elle. Je connait la famille pour avoir suivi le fils aîné agé de 3 ans au moment de sa naissance.
La maman s’asseoit face à moi, le bébé posé sur ses genoux, aussi face à moi, c’est à dire le dos de l’enfant reposant contre le ventre de la mère. Donc aucun soutien du corps n’est mis en acte selon la définition précitée de Winnicott sur le « holding ». La mère la décrit comme une enfant calme qui dort beaucoup. À l’examen, l’enfant ne fixe jamais le regard, semble « absente ». Je vois cette enfant une fois par mois, la maman est figée, dépressive, pleurant très facilement, tenant la petite comme un « paquet ». Lucie est toujours très calme, le regard toujours fuyant et elle commence à présenter des signes évoquant un mérycisme. Devant le tableau, j’adresse la mère et l’enfant en consultation au centre médico-psychologique. Le psychiatre prescrit des antidépresseurs à la mère. Au quatrième mois, Lucie tient sa tête et esquisse un sourire réponse. Elle accroche le regard un bref instant mais ne le soutient pas. La maman me parle de son état, dit qu’elle se sent mieux, et s’apercevant de ma manœuvre pour tenter d’accrocher le regard de Lucie, dit : « Maintenant que je me sens mieux, je la vois ! »
Que comprendre dans cette remarque ? D’abord que ma place d’observateur est de constater que l’enfant n’accroche pas le regard, entendu comme ne « voit » pas. Et je suis surprise d’entendre la mère exprimer que c’est elle même qui ne « voit » pas l’enfant, qui n’a pas de » regard » pour elle. Au sens de ne pas la voir comme sujet différent d’elle, faisant partie de ce nouvel environnement, nouveau car modifié par la naissance d’un autre enfant. Pour que l’enfant accroche le regard à l’extérieur de soi, pour que la fonction sensorielle visuelle puisse être une fonction de communication avec cet extérieur, peut-être faut il d’abord que la mère introduise cette fonction en ayant elle même un regard sur l’enfant. Qu’elle le voit.
La mère en formulant qu’elle « la voit maintenant », sous entend que, jusqu’à ce moment, elle ne la voyait pas. En observant que l’enfant ne semble pas percevoir son environnement, nous sommes surpris de constater que c’est la mère qui ne perçoit pas l’enfant dans le sien.
L’enfant est pris en charge comme un objet dont il faut prendre soin, mais pas comme enfant-sujet, né au monde et le modifiant, du fait de son existence même.
Ne pas prendre conscience de cette modification, c’est nier l’évènement à l’origine de cette transformation, dans ce cas : la naissance du bébé.
Regarder « l’autre », c’est déja un début de différenciation, d’individuation, car nous ne pouvons voir que le regard de l’autre et jamais le sien, sauf dans le miroir. Eviter le regard de l’autre, surtout celui de la mère, c’est rester fusionnel, nier la séparation corporelle d’avec la mère. Accepter le regard de la mère, c’est accepter d’ être différent d’elle, d’avoir ses propres sensations visuelles.
Mais à côté du « besoin » de communiquer, dit Winnicott, le tout petit éprouve le « besoin » de ne pas communiquer et de vivre épisodiquement le bien-être de la non-intégration.
 
La place de l’espace imaginaire
 
 
Ceci nous amène à mesurer l’importance de l’imaginaire et de la fonction onirique de la mère et secondairement de l’imaginaire des soignants en général, sur l’élaboration de l’image du corps chez l’enfant, dans son aspect unitaire et sexué.
Mais n’oublions pas l’espace imaginaire du troisième protagoniste, l’enfant, avec un exemple clinique qui illustre bien cela.
Je connais Loïc depuis sa naissance et il vient très régulièrement avec sa maman. C’est un petit garçon de 15 mois, très calme, toujours très attentif à tout ce qui se passe, sans jamais aucun problème somatique. Aujourd’hui, pour la première fois, le papa accompagne la maman, et pour la première fois, Loïc pleure et refuse d’entrer dans le bureau. Malgré tous mes efforts et ceux des parents, il ne se calmera pas. La consultation suivante la maman vient seule avec Loïc qui est très opposant comme la fois précédente. J’interroge donc sur la présence inhabituelle du père la fois d’avant. La mère m’explique que le vieux chat de la famille étant très souffrant, toute la famille s’est rendue chez le vétérinaire avant de venir à la consultation, et ce dernier a euthanasié l’animal.
Quelle différence existe t-il dans l’imaginaire de cet enfant entre lui et le chat, tous deux étant pris en charge et soignés par les parents ? Quelle différence existe-t-il entre le vétérinaire, docteur des chats, et moi, docteur des enfants ? Le père ne vient jamais à la consultation avec son fils et la seule fois où il l’ accompagne fait suite au déplacement qui s’est terminé par la mort du chat. Nous pouvons imaginer à quel point Loïc était en danger de subir le même traitement que l’animal en entrant dans mon bureau ! Telle pourrait être l’interprétation sous- jacente aux effets de l’imaginaire pour Loïc.
Le médecin peut être en difficulté pour se situer entre un modèle de fonctionnement expérimental et un modèle où l’imaginaire aurait sa place.Ses études médicales très scientifiques et très expérimentales ne lui ont pas précisément appris à tenir compte de l’aspect humain et relationnel avec le patient. Cet aspect s’apprend surtout par la pratique et dépend des qualités d’écoute propres à chacun.
Il y a également une discordance entre la réalité clinique de la maladie ou du symptôme et le vécu imaginaire du sujet, parent ou enfant, par rapport à ce problème somatique.
Il en résulte deux attitudes importantes pour le médecin :
  • ne pas inquiéter le sujet en utilisant des termes médicaux incompréhensibles qui peuvent soit servir à une élaboration fantasmatique inquiétante pour le sujet, soit constituer autant de signifiants énigmatiques face à un fonctionnement de l’imaginaire insuffisant.
  • entendre cette élaboration fantasmatique derrière les méconnaissances sur le corps et son fonctionnement chez la majorité des patients.
Le médecin a besoin de certitude pour soigner, ce qui réduit la part laissée à l’imaginaire. Il lui faut parfois un certain degré de déni de perception pour pouvoir continuer à exercer.
Il doit pouvoir rester contenant face à l’inquiétude du sujet sans se laisser piéger dans cette élaboration fantasmatique. Il peut également entretenir cette fantasmatisation pour obtenir une adhésion au traitement et garder une forme de toute puissance sur le patient. Il utilise alors le non savoir de l’autre au profit d’une situation dominant-dominé.
Enfin, de l’imaginaire des parents dépendront, en partie, l’équilibre et l’unité psychosomatique de l’enfant.
Pour la mère, l’enfant malade peut être vécu fantasmatiquement de deux façons :
  • s’il est vécu comme objet phallique, prolongement d’elle même, elle est atteinte dans sa propre intégrité.
  • s’il est vécu comme objet narcissique, image d’elle même, elle se sent impuissante et elle va soit se déprimer, soit devenir agressive car persécutée.
Dans ce cas, la mère exprimera son agressivité vis à vis de son enfant malade, ce mouvement servant à réprimer l’angoisse d’ une atteinte narcissique insupportable.
Car l’importance du ressenti du parent confronté à la maladie ou au malaise de son enfant, et de l’élaboration psychique fantasmatique qui va en découler, risque d’agir sur l’évolution et le devenir de la pathologie de cet enfant.
L’enfant trop maigre
Une petite fille de 6 ans vient à la consultation avec sa mère qui la trouve trop maigre. Elle ne présente aucune pathologie, la seule inquiétude est la maigreur. Le médecin examine l’enfant, la pèse, la mesure, fait toutes les mesures biométriques nécessaires et conclut que l’enfant est normale.
On se trouve en présence d’une enfant et de deux regards contradictoires. Celui de la mère qui la voit trop maigre et celui du médecin qui la voit normale au sens de normopondérale. Les deux parties parlent-elles du même enfant ? Le médecin parle d’un enfant, corps physique, mesurable par biométrie et dont la normalité peut être vérifiée avec des courbes. La mère parle d’un enfant imaginaire, enfant idéal. Cette différence de perception montre à quel point l’affect peut faire apparaitre un même individu sous des aspects trés différents.
L’ angoisse dûe à la maladie peut entrainer une relation où l’enfant malade est considéré comme un agresseur. Il met en échec la fonction protectrice légitime des parents et également la fonction soignante du médecin. Par là même, en retour, l’enfant peut se sentir coupable, et se vivre effectivement comme agresseur.
La mère peut dénoncer le caractère intolérable de ce que l’enfant lui « fait ». Les mères disent volontier : « elle m’a fait de la fièvre », « il m’a encore fait une angine » et « même il ne me mange rien ». Cette syntaxe inappropriée ne choque pas la mère, même dans les milieux socio-culturels élevés. Cela montre bien comment dans la relation avec l’enfant malade, la mère peut se sentir persécutée. Il peut s’agir d’une position paranoïde mais aussi d’une indifférenciation mère-enfant comme le montre cette vignette clinique.
Alors que j’interrogeais une mère sur le mode d’alimentation de son bébé de 3 semaines en demandant si elle l’allaitait, elle me répondit : non, « à cause de mon eczéma ». Comme je ne comprenais pas le sens de sa réponse je lui est demandé pourquoi. Elle me répondis avec une certitude totale de ce qu’elle avançait, que c’était pour ne pas lui transmettre sa maladie.
Chez cette mère il y avait une notion de transmission de l’eczéma, fantasmatique, par un agent matérialisable ou pas. Ce qui était sûr pour elle, c’est qu’elle voulait protéger son bébé de l’affection dont elle souffrait depuis l’enfance ou, au moins tenter de ne pas lui transmettre le « mauvais » en elle.
Pour accepter la maladie et la souffrance de son enfant, la mère doit accepter l’altérité.
Accepter surtout que leur deux corps, ni ne se fusionnent, ni ne se superposent.
Une mère vient avec son bébé de 4 mois très dyspnéique suite à une bronchiolite. Elle me décrit les mouvements respiratoires d’effort que fait l’enfant pour lutter contre cette dyspnée, me l’explique avec forces gestes, mimant le mouvement thoracique de l’enfant, en disant « j’essaie de respirer pour elle mais je n’y arrive pas ! »
Cette mère continuait, devant la souffrance de cette enfant, à fantasmer un corps pour deux.
Le symptôme a un sens et une utilité. Il peut être un langage, un appel à la relation, à la communication. Vouloir à tout prix normaliser la personne en faisant disparaitre ce sens, peut être interprété comme vouloir rendre l’enfant conforme au désir des parents ou du médecin sans respecter son propre désir et sans entendre la réelle demande formulée par le biais du symptôme.
L’ enfant va aussi prendre conscience qu’il peut modifier la plainte en la minimisant ou en l’exagérant, en fonction de ce qu’il attend comme réponse de la part du parent. Il comprend qu’il peut tirer un bénéfice secondaire de la maladie dans la mesure où on s’occupe de lui.
L’enfant découvre lui aussi l’altérité et le parent perd une partie de sa toute puissance quand l’enfant comprend que celui ci ne sait pas ce qu’il se passe dans son corps à lui.
Cette toute puissance que le parent perd lors de cette prise de conscience peut être transférée sur le médecin qui a les connaissances et les moyens de savoir ce qu’il se passe à l’intérieur de lui. Le symptôme qui lui appartient en propre le différencie de ses parents.
 
La norme collective et sociale
 
 
La notion de différence peut aussi s’envisager sous l’angle de la conformité sociale. Dans les consultations de nourrissons, les questions posées portent surtout sur le fonctionnement du corps de l’enfant, l’alimentation, le sommeil, le développement psychomoteur. Ce questionnement peut se faire à deux niveaux : au niveau corporel pur ou au niveau du ressenti du corps :
  • La mère voit-elle le corps de l’enfant comme un « corps machine » : quantité d’aliments journaliers, temps de sommeil, nombre de grammes par jour à prendre au niveau du poids, nombre de selles et leur aspect, etc.
  • La mère voit-elle le corps de l’enfant comme un corps de désir ? : se sent-il bien ? a-t-il froid, chaud ou faim ? est-il heureux, inquiet ? C’est-à-dire des interrogations portant sur le ressenti de l’enfant.
La norme à appliquer selon la mère peut être soit livresque, soit familiale, soit sociale. Certains parents souhaitent que leur enfant ressemble à l’image de l’enfant idéal présenté dans certains ouvrages sur ce thème. Pour d’autres il s’agira d’une adaptation familiale c’est à dire vouloir que son enfant corresponde à ce qui est attendu par des référents familiaux (parents, grands parents, traditions, etc.). Enfin,dans l’adaptation à une norme sociale, l’enfant doit correspondre à l’image de l’enfant telle qu’elle est définie par l’idéologie dominante au moment où l’on parle dans le milieu socio-professionnel dans lequel se trouve les parents.
Un fossé se creuse de plus en plus entre l’enfant réel et l’enfant médiatisé imaginaire. Cet enfant « publicitaire », aboutissement d’une réussite personnelle, professionnelle et familiale, enfant toujours heureux, jamais malade, aux couches culottes toujours sèches, à la peau toujours parfaite, grâce aux laits, assouplissants et shampoings ne piquant pas les yeux.
Le rôle du médecin peut être alors de resituer l’enfant dans son individualité de sujet, dans ses particularités, rythme de sommeil, appétit, goûts et préférences qui lui sont propres. L’enfant ne peut pas s’adapter aux livres et à l’image publicitaire qui gomme son individualité. C’est la mère qui doit être à l’écoute du sujet unique qu’est son enfant, tant dans ses rythmes biologiques, que dans sa manière de réagir émotionnellement à son environnement.
Les troubles présentés par la mère au sujet de son enfant sont-ils réellement ressentis par l’enfant en terme de mal-être ou sont-ils les écarts présents entre ce qu’est l’enfant réel et la norme à laquelle le parent aspire ? À savoir, l’enfant imaginaire.
Si le soignant se considère là pour réparer tout ce qui du point de vue de la santé sort de la normalité, il rivalise avec une forme de divinité. Le médecin peut tenter de supprimer toute différence entre les individus, toute anomalie différenciant le sujet malade du sujet bien portant. Car la maladie est aussi ce qui différencie de l’autre bien portant.
Cette position va de pair avec une culpabilité qu’il faut constamment soulager même quand le symptôme ou la souffrance n’est pas exprimée directement par la personne concernée.
Le malade n’est alors que l’instrument de ce besoin, pour le médecin, de se prouver indéfiniment son pouvoir sur la maladie et la mort. Peut être est ce aussi le besoin de toujours « faire » à tout prix quelque chose, même si aucune demande n’a été formulée.
Mais c’est aussi supprimer toute particularité, toute distinction individuelle. Alors que génétiquement il ne faut pas oublier qu’aucun être humain n’a le même patrimoine qu’un autre. D’ailleurs cette recherche fantasmatique de reproduction à l’identique s’exprime actuellement dans les travaux sur le clonage et l’on voit bien la polémique que ces recherches entrainent.
 
La maltraitance
 
 
Dans le cadre de ses consultations préventives, le douloureux problème de la maltraitance reste toujours d’actualité. Je ne ferais que l’effleurer tant il est complexe et malaisé de le cerner. Si le diagnostic n’est pas toujours facile à poser, il est encore plus difficile de résoudre de manière durable et satisfaisante ce mode de fonctionnement familial. Les signes cliniques patents en faveur de maltraitances physiques sont rares. Ce sont plutôt des éléments qui forment un faisceau pouvant faire suspecter ces mauvais traitements.
Dans la maltraitance le parent trouve un exutoire aux affects refoulés, un objet vivant et manipulable, lui permettant de conserver ses propres défenses c’est à dire préserver l’idéalisation de sa propre enfance et de ses propres parents.
Le parent maltraité dans son enfance a peur de la réemergence du refoulé chez son enfant et par la maltraitance sur celui-ci, combat à nouveau ces affects refoulés.
Tout se passe comme si, à l’arrivée d’un enfant, tout un pan oublié de l’histoire du parent reprenait place dans la vie actuelle, annulant le temps écoulé entre les deux. [20] L’enfant n’existe pas pour lui même. Il est l’enfant que le parent a été et doit se prêter à jouer le rôle que l’histoire du parent a écrite pour lui. Le parent aime son enfant de l’amour qu’il porte à l’enfant que lui même a été. Avec lui comme double, le parent sera en mesure de reproduire son passé aussi bien en tant qu’enfant qu’en tant que parent.
Chez le parent maltraitant, la place de l’élaboration psychique apparait très restreinte.
L’enfant maltraité est investi parcequ’il permet au parent de retrouver la haine que son propre parent lui portait.
Ce télescopage des corps et des générations reste au premier plan.
Il s’agit d’un besoin inconscient de reporter sur un autre les humiliations que l’on a subit soi-même dans le passé. [21]
Comme nous l’avons vu plus haut, sans distance il n’y a plus d’altérité. Le parent maltraitant est incapable de prendre en considération la réalité de l’enfant en tant qu’être différent et sujet à part entière.
 
Conclusion
 
 
La prise en charge des enfants dans les centres médico-sociaux revêt l’aspect de n’importe quelle consultation de pédiatrie, mais doit aussi intégrer une écoute supplémentaire, différente. Il ne peut être question d’y pratiquer une médecine comme s’il s’agissait de personnes ayant intégré toutes les données abordées dans ce travail.
Le médecin doit y exercer un rôle de guidance éducative permanente parallèlement aux actes médicaux stricts.
S’il doit prendre en compte la pathologie du corps réel, il doit toujours garder une attention sur ce qui se joue autour du corps libidinal.
Le corps réel ne pouvant pas être séparé du corps libidinal, l’un étant le support de l’autre, la santé de l’enfant restera le reflet d’un compromis plus ou moins réussi, entre les désirs confondus des uns et des autres, ceux de l’enfant et ceux de son entourage.
Le rôle du médecin dans le cadre de la consultation, parallèlement à la prise en charge de la maladie somatique, pourrait aussi être d’aider chacun des protagonistes à retrouver ce qui lui revient, en propre, en terme de désir.
Il s’agit donc, pour ce médecin, d’un rôle un peu différent du modèle classique auquel on se réfère et auquel il est identifié professionnellement. Mais cette différence ne peut-elle pas être source de richesse pour le patient et pour lui même ?
 
NOTES
 
[1] M. François,Une approche psychosomatique de la consultation de nourrissons dans le cadre de la protection maternelle et infantile, Université Paris VII, 1999, mémoire de D.U. de psychosomatique psychanalytique.
[2] F.Krauss, Finalement la formation ne nous rend pas toutes puissantes, Agora IV, Société Luxembourgeoise de Psychiatire, Neurologie et Psychothérapie, 1999.
[3] Vidit J. P., Aide psycho pédagogique et vécu du handicap, Horizon Social, CRLEAI ; 1992. Vidit J.P., Finalement on se sent plus humains, Agora IV, Société Luxembourgeoise de Psychiatire, Neurologie et Psychothérapie, 1999.
[4] J.Ledu, L.Dooghe, La pratique relationnelle des éducateurs de prévention, CREAI n°1, 1978
[5] Sami Ali, Le visuel et le tactile, Essai sur la psychose et l’allergie, Dunod,1984
[6] P.Marty, M.de M’Uzan, La pensée opératoire, Revue française de Psychanalyse, 1963, 27, numéro spécial.
[7] Sami Ali, Penser le somatique – Imaginaire et pathologie, Paris, Dunod, 1987
[8] Idem.
[9] Sami Ali, Rêve et Psychosomatique, Centre international de psychosomatique, Thot, 1992.
[10] J. Laplanche, J.B. Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1997, Quadrige.
[11] J. Laplanche, Nouveaux fondements pour la psychanalyse, PUF, 1987.
[12] J. Mac Dougall, Thêatre du Je, Paris, Gallimard, 1982.
[13] S.Freud, Pulsion et destin des pulsions(1915), Metapsychologie, Folio Essai, Paris, 1996.
[14] E. Bick, L’expérience de la peau dans les relations précoces, International Journal of Psychanalyse, 49, 1975.
[15] F. Tustin, Les trous noirs de la psyché, Paris, Seuil, 1989.
[16] W.R. Bion, Aux sources de l’expérience, Paris, PUF, 1991.
[17] A.Green, Narcissisme de vie, narcissisme de mort, Paris, Ed de Minuit, 1984.
[18] D.W.Winnicott, L’intégration du Moi au cours du développement de l’enfant, in Processus de maturation chez l’enfant, Paris, Payot, 1970.
[19] D.W. Winnicott, Id.
[20] A. Crivillé, À corps et à cris, Nouvelle revue de psychanalyse n°33, L’amour de la haine, 1986.
[21] A.Miller, C’est pour ton bien, Aubier, 1984.
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[11]
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[12]
J. Mac Dougall, Thêatre du Je, Paris, Gallimard, 1982. Suite de la note...
[13]
S.Freud, Pulsion et destin des pulsions(1915), Metapsycholo...
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E. Bick, L’expérience de la peau dans les relations précoce...
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[15]
F. Tustin, Les trous noirs de la psyché, Paris, Seuil, 1989...
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[16]
W.R. Bion, Aux sources de l’expérience, Paris, PUF, 1991. Suite de la note...
[17]
A.Green, Narcissisme de vie, narcissisme de mort, Paris, Ed...
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