Cahiers de psychologie clinique
De Boeck Université

I.S.B.N.2804138739
272 pages

p. 45 à 56
doi: en cours

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En plus, en moins

no 18 2002/1

2002 Cahiers de psychologie clinique En plus, en moins
En plus, en moins

La névrose dans le grand âge à l’appui d’épreuves projectives

Marion Péruchon  [*]
L’auteur dégage les traits saillants communs à 20 protocoles de Rorschach et de TAT de sujets âgés névrotiques, institutionalisés. Une comparaison avec la névrose actuelle, l’état-limite et la démence sénile de type Alzheimer s’en suit permettant de rapprocher et de différencier la névrose vieillie de ces catégories nosographiques. Mots-clés : névrose vieillie, Rorschach, TAT, diagnostic différentiel. The author brings out the principal common characteristics of 20 Rorschach and TAT protocols belonging to neurotic aged people who live in institutions. A comparison to actual neurosis, limit-state and senile dementia of Alzheimer type will follow suit allowing to put together and to differentiate the aged neurosis from these nosographical categories. Keywords : aged neurosis, Rorschach, TAT, differentiated diagnosis.
La névrose dans le grand âge n’a pas fait, jusqu’à présent, l’objet d’étude substantielle. C’est le devenir de la névrose qui nous retiendra ici, et ceci au regard de la connaissance de cette entité clinique chez l’adulte jeune.
Pour ce faire, nous avons choisi 20 sujets de 75 à 85 ans vivant en institution gérontologique (maison de retraite médicalisée) et indemnes de démence comme de troubles psychopathologiques. Ces sujets majoritairement de sexe féminin (15 sur 20) représentaient proportionnellement le pourcentage d’hommes et de femmes vivant dans cette institution. Le diagnostic de névrose leur a été unanimement posé à la suite d’entretiens menés par trois psychistes différents ; les problèmes de diagnostic différentiel ne se sont donc pas présentés pour eux.
À ces sujets bien insérés socialement mais de niveau culturel variable, on a fait passer un Rorschach et un T.A.T. – épreuves projectives susceptibles de rendre compte du fonctionnement psychique.
Ainsi à partir des 20 protocoles obtenus, nous dégagerons, dans un premier temps, les éléments saillants communs allant soit dans le sens de la névrose soit dans le sens de la dépsychisation car dépsychisation il y a dès lors que le grand âge intervient. Cette dépsychisation recouvre, d’une part, la disparition plus ou moins prononcée de la qualité mentale des représentations qui du coup régressent vers leur soubassement perceptif – ce qui ne manque pas de porter atteinte aux fantasmes ; d’autre part, l’affect qui se désintériorise tendant à retourner à l’émotion plus proche du corps et de la motricité, d’où sa grande difficulté à être associée aux représentations. En résulte la démentalisation des défenses qui, elles aussi, tend à se rabattre sur le perceptif.
Puisque le Rorschach est un « espace d’interactions entre l’activité perceptive et l’activité fantasmatique, entre la réalité externe de l’objet connu et la réalité interne du vécu » (N. Rausch de Traubenberg, 1983, p. 100) tout comme l’est d’ailleurs le TAT, ces épreuves projectives constituent des outils privilégiés pour cerner cette dépsychisation
Dans ces tests, le repérage de cette dépsychisation où le percept, on l’aura compris, l’emporte sur la projection de l’imaginaire, passera, au Rorschach, par une diminution des kinesthésies en général ; un appauvrissement des contenus symboliques ou originaux ; des réponses peu élevées qui se prêtent à la répétition ; des commentaires et un recours à la réalité externe – tout ceci ne devrait pas remettre fondamentalement en question le rapport au réel (F% et F+%).
Du côté du TAT, le repérage de cette dépsychisation se fera à travers la mise en évidence des procédés non mentalisés du discours allant de pair avec une sur-représentation des mécanismes appartenant au registre de l’inhibition (C) ; un étiolement de la trame associative, dépouillée ainsi de son épaisseur fantasmatique qui risque d’être comblé par des commentaires ou des descriptions ; et là aussi un affaiblissement des défenses mentalisées.
Sur la base de ce qui fait donc la spécificité de nos productions ou de ce qui reste de la névrose nous nous interrogerons, dans un deuxième temps, sur les éventuelles voies de passage vers d’autres configurations cliniques possibles – tels que la névrose actuelle, l’état limite ou la maladie d’Alzheimer – dont elles partageraient peut-être certains aspects.
Dès lors, se pose la question suivante : la dépsychisation fait-elle basculer ce qui reste de la névrose dans un autre champ nosographique ? Avant de répondre finalement à cette question, penchons-nous à présent sur ces productions.
 
Les protocoles de Rorschach
 
 
  • Du point de vue des cotations, le psychogramme met en évidence, à partir d’un nombre de réponses moyen ou faible, un rapport au réel maintenu tel qu’il en est habituellement dans la névrose (C. Chabert, 1998) : nombre de ban suffisant et un F + % dans l’ensemble satisfaisant malgré des dérapages formels épisodiques ( F -).
  • Le H %, bien représenté voire affirmé, rend compte de l’investissement de l’objet (comme on peut le trouver dans la névrose) tandis que le A % souvent élevé traduirait plus la limitation de l’imaginaire qu’une mesure défensive, pourtant existante.
  • Relevant de la part projective de l’individu, les K, faibles dans l’ensemble, iraient également dans ce sens là.
  • Quant aux FC, rarissimes, ils renverraient à la difficulté du sujet à établir des liens, à intégrer l’affect aux représentations – signe allant probablement dans le sens de la dépsychisation. Tout aussi rarissimes sont les C dont les rapports avec les mouvements pulsionnels ne sont plus à démontrer. La présence de E de texture ou de C’ souligne de temps en temps un aspect dépressif. Seuls quelques CF émergent, notamment aux planches pastel, témoin d’associations primaires (exemple : « le vert, ça m’évoque des plantes ») très proches du constat perceptif (C. Chabert, 1997).
  • En somme, tous ces indices font ressortir la faiblesse de l’imaginaire et de l’expression affective intégrée aux représentations qui tendent à s’aplatir via le perceptif.
  • Sur le plan de la problématique névrotique et de ses défenses voici ce que nous relevons.
S’il y a bien comme dans la névrose une sensibilité à la symbolique des planches (exemple : pl. IV « ouh là là ! ça me fait penser à un hippopotame, une grosse grosse bête »), on notera toutefois des répétitions de réponses allant dans le sens d’un appauvrissement psychique.
Par ailleurs, si les paramètres classiques de la névrose existent bien, ils apparaissent faiblement. Ainsi en est-il de la castration (exemple : pl. I « Moi je verrais une chauve-souris. Il lui manque la tête. Evidemment elle n’a pas d’aile… Et la queue, elle pourrait très bien ne pas avoir de queue ») comme des contenus à épaisseur symbolique (exemple : pl. VI « Alors là, ça m’a tout l’air d’être un piquet auquel on aurait ajouté… non je vois pas »).
Plus rare est l’expression de l’ambivalence témoignant de la vivacité du conflit intra-psychique (exemple : pl. III « Deux natures qui veulent se joindre et qui cependant se déchirent »).
Du côté des défenses mentalisées, là encore si elles subsistent, elles se montrent minoritaires. Le refoulement apparaît exceptionnellement plus d’une fois dans le même protocole (exemple : pl. III « Ce qu’il y a en rouge, je sais pas ce que ça peut être ») comme la dénégation (exemple : pl. II « Elles n’ont pas l’air d’être en colère ») ou la formation réactionnelle (exemple : pl. II « On dirait deux animaux qui se saluent »).
En fait, c’est plus la répression ou l’inhibition qui l’emporterait avec le raccrochage au perceptif (même une phrase entendue à la ronde peut être reprise et utilisée dans le protocole) ou au concret et au descriptif ; avec aussi les références personnelles (exemple : pl. III « J’ai passé mon certificat d’études, il fallait raconter une anecdote sur l’hirondelle qui racontait quelque chose au moineau. J’étais un bon moment devant la feuille blanche pour trouver ce que j’allais raconter mais je m’en suis sortie. »), les commentaires ou les digressions ; ces mesures viendraient non seulement occuper la place faite par la démission, plus ou moins importante, des représentations et de l’imaginaire mais aussi elles témoigneraient du désinvestissement de la réalité extérieure qui passe précisément par le non-investissement des planches.
D’autre part, ce qui apparaît comme une dépsychisation se prolongerait par la fréquente hésitation sur les contenus identitaires (exemple : « oh ça c’est des petites bêtes, jeunes qui jouent, deux petits lapins ou deux petits chiens, deux petits nounours ») ou par des confusions transitoires du dedans et du dehors, de l’imaginaire et de la réalité ou du sujet et de l’objet (exemples : pl. II « Elles n’ont pas l’air d’être en colère ? Elles le sont ? » ; pl. IX « Je vois un cerf qui se bat dans le désert. Vous êtes dans le désert en ce moment. »).
Ces caractéristiques ne se rencontrent pas dans la névrose de l’adulte jeune.
Enfin, notons la prégnance de l’objet soit à travers la relation transférentielle – l’examinateur est directement sollicité (exemple : pl. V « Et vous vous aimez aussi les animaux ? ») – soit dans les contenus même des réponses dévoilant un type de relation régressive, fusionnelle ou anaclitique (exemple : pl. VII « Ca me fait penser à des parachutistes qui descendent accrochés l’un à l’autre »). La recherche d’objet rassurant est d’ailleurs assez courante et viendrait sans doute contrebalancer un vécu de précarité. D’ailleurs des sentiments d’impotence sont fréquemment exprimés (exemples : « Ca m’humilie de penser que mon cerveau est tellement dégradé » ou « je suis nulle, je vaux plus rien »).
C’est ainsi qu’au cœur même des éléments d’une dépsychisation dont le sujet a conscience se dressent les indices affaiblis de la névrose.
Mais poursuivons le décryptage des éléments communs saillants du côté du TAT.
 
Les protocoles de TAT
 
 
Si au TAT les contenus manifestes sont bien perçus et les contenus latents sont dans l’ensemble appréhendés, l’élaboration des problématiques se montre difficultueuse. La grille de dépouillement (V. Shentoub, 1990) met d’ailleurs en évidence la faiblesse des registres mentalisés (A2 et B2) par rapport à la dominance de l’inhibition (surtout CF et CP) et la présence légère de processus primaires (E).
En ce qui concerne les problématiques spécifiques de la névrose si la castration s’avère en général reconnue (exemple : pl. I « C’est un jeune homme ça… qui regarde une maquette ou je sais pas quoi. Il va grandir et prendre un sens de vie, faire autre chose ») ainsi que la triangulation oedipienne et la position dépressive (voir les exemples qui se suivent pl. 2 et pl. 3 BM ci-dessous), elles font exceptionnellement l’objet d’une élaboration substantielle.
D’autre part, ajoutons que la différence des sexes et de génération ne pose pas problème et que l’objet en général bien investi a tendance à s’inscrire dans une trame régressive ou anaclitique (exemples : pl. I9 « On dirait que c’est la suite. La mère poule qui conduit ses petits poulets. On est en pleine forêt là » ; pl. 10 « Un monsieur ou une madame. Je pense plutôt à une madame. Oui plutôt une femme. Elle voit quelque chose, quelqu’un au-dessus d’elle. Elle ferme les yeux. Il y a quelqu’un qui veille sur elle »).
À propos des défenses mentalisées, elles apparaissent là aussi en très petit nombre. Le refoulement, la dénégation ou la formation réactionnelle sont considérablement inférieurs à l’inhibition ou aux mesures d’évitement ; d’ailleurs le raccrochage au perceptif, au concret, au descriptif ou à l’événementiel comme aux références personnelles prédominent (exemple : pl. 16 « Rien du tout, ça alors ! Moi j’aime bien les livres imagés, qu’il y ait de la vie. C’est un rien. C’est un devoir qu’on n’a pas pu faire. Ca m’est arrivé quelquefois. Pourtant les compositions françaises, ça marchait. Ma mère me disait : « Tu rêves trop ! » devant une bassine pleine de vaisselle grasse. On était charcutier, on nettoyait les comptoirs à l’eau claire etc. ») – le conflit intra-psychique étant peu représenté.
Tout ceci va donc dans le sens d’une diminution de l’élaboration mentale – ce que corrobore aussi les réponses aux planches peu structurées ou sans support imagé (pl. 11, 19 et 16) ; là aucune histoire n’est possible, pas même la mise en relation d’éléments épars, livrés lorsqu’ils émergent, sur un mode descriptif le plus souvent (exemple : pl. 11 « C’est une impression d’un bois, d’un fond de bois… quelque chose d’abstrait. Il n’y a pas une signification. C’est sûrement pas assez raffiné dans une compréhension comme ça… quelque chose de pas clair… Des arbres je vois, voyez dans le fond… un fond de bois… une petite clairière devant »).
Tout se passe donc comme si la psyché – ne pouvant plus se baser sur l’épaisseur et la liaison des contenus internes – se trouvait dès lors confronté à une limitation mentale, limitation que le sujet tente souvent de combler par des descriptions ou des références personnelles mais dont il a conscience et qui le conduit parfois à exprimer, comme au Rorschach, des sentiments relatifs à son impuissance face à la tâche demandée.
Ces éléments de dépsychisation, comme au Rorschach dans l’ensemble, se voient renforcés çà et là :
  • par l’hésitation sur les contenus identitaires (exemple : pl. 1 « Je vois pas exactement ce qu’il a ce petit garçon… C’est un oiseau, c’est pas une hirondelle mais ça se rapproche avec son bec effilé là. Ou alors c’est peut-être un jouet pour un enfant… qui ressemble à un oiseau peut-être »).
  • par l’indifférenciation éphémère de l’intérieur et de l’extérieur ou de l’objet et du sujet ou par la perte de distance transitoire entre interprété et interprétant (exemples : pl. 1 « Rien ne paraît l’intéresser autre que cette image » ; pl. 3 BM « Il tourne le dos, on peut pas savoir qui c’est »).
  • par la continuité également ou la reprise d’un thème d’une planche à l’autre (exemples : pl. 2 « Là c’est un garçon. Il y a une jeune fille et c’est une maman ou je sais pas qui, peut-être une statue… C’est à la campagne. Il y a un cheval, un homme et des sillons par terre. Il n’y a pas de tracteur. C’est un cheval de trait… (Le psychologue l’incite à poursuivre) Ils sont en train de regarder l’horizon. Là la dame à droite, elle regarde au loin comme le monsieur. Mais la jeune fille regarde dans l’autre sens… même le cheval regarde aussi dans cette direction. C’est peut-être la mère, le père et la fille, ça se peut. C’est dans un pays où c’est un peu accidenté. C’est pas la Beauce ça ! Je suis peut-être à côté de la plaque ! ») ; pl. 3 BM « Ca c’est la jeune personne ; on dirait qu’elle, qu’elle est écroulée, soit qu’elle a de la tristesse ou elle est malade. C’est pas une position de pleine santé physique et morale… Ca se passe à la campagne ça…elle est peut-être toute peinée de la vie qu’elle mène, de voir ses parents comme à la planche précédente… ou elle est malade. Ca va pas dans sa petite tête »).
  • et par de légères contradictions logiques non critiquées (exemple : pl. 1 « Il a l’air attentionné. C’est tout juste s’il ne dort pas »)
Un parallélisme peut donc être dans l’ensemble établi entre Rorschach et TAT dont les productions mentales restantes s’érigent, tel un archipel névrotique, parmi les éléments de dépsychisation.
Dès lors avec l’âge, nous affirmons que la névrose se transforme même si des parties de son socle demeurent (cf. castration, oedipe). Ce qui diminue, c’est la construction mentale avec ses richesses : l’expression même du conflit intra-psychique basé sur le désir et l’interdit ainsi que l’épaisseur fantasmatique. Or ne savons-nous pas que l’énergie pulsionnelle se raréfie, en particulier la libido qui alimente précisément le désir et le fantasme sur lequel il s’édifie ? Les manifestations de désir, dans nos protocoles, sont en effet difficilement saisissables et les représentations comme la faculté à établir des liens semblent fléchir (cf. contradictions logiques non critiquées).
Mieux, c’est le travail psychique à proprement parler qui serait en question ici (symbolisation, déplacement, formation de compromis…) – travail qui, comme on le sait, passe par une mise en relation obligée. Face à cet infléchissement psychique, le concret, le descriptif, le factuel, les références personnelles et l’objet seraient contre-investis..
Ainsi, de par la perte de certaines dimensions (démentalisation des défenses, usure des limites intérieur-extérieur, contradictions logiques éphémères etc.) cette névrose vieillie nous pousse à nous interroger sur son éventuel glissement vers d’autres entités nosographiques tels que la névrose actuelle, l’état limite ou encore la démence sénile de type Alzheimer.
Comparaison avec la névrose actuelle
L’insuffisance de libido psychique et le manque de travail de liaison (ou d’élaboration mentale) de l’excitation propre à la névrose actuelle peuvent se retrouver, il est vrai, dans nos névroses vieillies. Ne décèle-t-on pas en effet, dans nos protocoles, l’affaiblissement de l’élaboration mentale et en particulier du conflit intra-psychique, la réduction et des défenses mentales et de l’expression symbolique en même temps que l’investissement du concret, de l’actuel et du factuel ? Toutefois, point important, des franges mentales subsistent cà et là.
En outre, les références personnelles dans notre échantillon – qui s’ancrent en général dans l’histoire passée – les distinguent radicalement de la névrose actuelle tout comme la disposition au transfert, prégnante dans notre population et absente dans la névrose actuelle. Par conséquent nos névroses vieillies ne se révèlent pas actuelles même si elles s’en approchent.
Rappelons-nous que Freud affirmait l’existence d’un noyau de névrose actuelle dans toute psychonévrose de défense (S. Freud, 1916). L’usure de la névrose à la sénescence la rapprocherait de ce noyau, la mettant parfois directement en contact. Sans doute suffirait-il de certaines conditions, telle la survenue d’un traumatisme (perte d’un être cher par exemple), pour balayer les restes d’une mentalisation fragilisée en mettant à jour ce noyau de névrose actuelle, de manière transitoire ou peut-être définitive selon les individus. L’hypocondrie d’involution si fréquente dans l’âge avancé, passagère ou chronique, illustrerait parfaitement cette allégation.
Comparaison avec l’état limite
Poursuivons cette comparaison en ne nous attardant que sur certains axes majeurs. Si dans notre population les défenses d’ordre névrotique se raréfient ou se démentalisent, elles ne basculent pas pour autant dans cet autre registre de fonctionnement limite. En effet, aucun signe de clivage, de déni, d’identification projective ou d’idéalisation primitive n’est décelé dans nos protocoles. Et jamais leur facture ne reflète cette « alternance entre des moments hyperadaptatifs et des moments hyperprojectifs » dénonçant le clivage du moi (C. Chabert, 1998, p. 28).
En revanche, la fragilité des limites intérieur-extérieur relevée dans nos productions pourrait être, à première vue, rapprochée de la porosité des frontières de l’état limite soulignée par maints auteurs. Or, si nous analysons de près nos réponses, nous constatons que les espaces dedans-dehors chez nos sujets se confondent. Cela n’est en rien le cas chez l’état limite où le vacillement entre l’autre et soi se réalise justement « sans que les deux espaces soient confondus… » et « sans que la pratique discursive en soit altérée » (F. Brelet, 1999, p. 168, 169).
Cette confusion des limites intérieur-extérieur chez nos sujets serait donc le fruit d’un phénomène d’usure dû à l’âge, c’est-à-dire de la détérioration mentale tout comme le seraient l’hésitation sur les contenus identitaires et les quelques contradictions logiques non-critiquées.
Toutefois ces deux entités cliniques se rallieraient sur un point : l’objet externe prégnant ; probablement serait-il pour nos personnes âgées comme pour le sujet limite « contre-investi (…) pour pallier aux défaillances du monde interne » (C. Chabert, 1998, p. 30).
Ces défaillances du monde interne se distinguent cependant de celles de la démence sénile de type Alzheimer dûes aux déficits cognitifs et au vidage psychique.
Comparaison avec la maladie d’Alzheimer
En effet, on retrouve dans cette pathologie déficitaire la dédifférenciation et l’instabilité identitaire tout comme les références personnelles mais ici considérablement accusées (M. Péruchon, 1994). Dès lors, et à la différence de la névrose vieillie, l’épreuve de réalité n’est plus du tout maintenue. D’ailleurs, les contenus manifestes et latents ne sont plus appréhendés, remplacés qu’ils sont par la compulsion de répétition. Et la différence des sexes et de génération, encore stable dans la névrose vieillie, ne tient plus dans cette démence où la confusion des identifications sexuées et le télescopage des générations règnent en maître (M. Péruchon, 1994). De surcroît, les légères contradictions logiques observées dans notre échantillon, deviennent envahissantes dans la démence. C’est dire en somme combien là les processus secondaires se voient battus en brèche.
Quant aux paramètres névrotiques persistant chez nos sujets âgés, ils ne sont plus repérables dans le champ démentiel avéré (aucune défense mentalisée, aucun élément de conflit intra-psychique…) à moins que ne surgisse accidentellement un vestige représentatif dont l’épaisseur symbolique surprend. Seul le pôle perceptif occupe cette déconfiture mentale, pôle perceptif qui déjà se manifeste dans nos protocoles.
De même, ce qui se dessine légèrement dans nos productions – relation d’objet régressive ou anaclitique – s’intensifie massivement, souvent jusqu’à la caricature, chez nos sujets déments.
Ainsi si un continuum peut être envisagé prudemment entre névrose vieillie et maladie d’Alzheimer, une différence majeure les oppose radicalement : la destruction des limites et, avec elle, de l’épreuve de réalité dans la démence.
 
Conclusion
 
 
Nous concluerons brièvement sur cette première approche en nous penchant sur un certain nombre de remarques.
Nul doute que cette étude devrait être poursuivie, élargie, approfondie et affinée. Les conclusions auxquelles elle aboutit devraient être mises à l’épreuve dans une démarche longitudinale, par tranche d’âge et par niveau culturel. Ainsi pourrions-nous reproposer une deuxième passation de ces tests au bout de cinq ans par exemple – ce qui pose inévitablement un certain nombre de problèmes sur le terrain (les décès, les départs etc.).
Par ailleurs, le poids de l’institution serait à prendre également en considération car, étant souvent traumatogène, il peut avoir des répercussions sidérantes sur la psyché. La comparaison avec un échantillon hors institution s’imposerait alors.
De même, le diagnostic de névrose devrait faire l’objet d’une recherche anamnestique très fouillée (mais en avons-nous les moyens sur le terrain ?) comme il devrait être plus nuancé par exemple en se référant à la classification psychosomatique de Pierre Marty, notamment avec les névroses bien mentalisées ou à mentalisation incertaine (P. Marty, 1992 ; R. Debray, 1998).
Quoi qu’il en soit, si cette première approche a toutefois le mérite d’être parvenue à détecter aux projectifs les signes de dépsychisation de la névrose, il reste à tirer les conclusions, à propos de la psyché du sujet âgé, de la question des éventuelles voies de passage vers la névrose actuelle, la démence sénile de type Alzheimer, l’état limite ou vers d’autres formes pathogiques, tel le délire si fréquent dans l’âge avancé. Autrement dit, est-ce qu’une névrose vieillie (au sens de psychonévrose de Freud) – qui tend à se dépsychiser – peut basculer dans ces configurations-là ?
La névrose vieillie peut en effet basculer dans la névrose actuelle, souvent à la suite d’un trauma, mais de manière transitoire selon nous ; cela est fréquemment le cas avec l’hypocondrie mineure qui met à mal la névrose usée – l’hypocondrie majeure ou chronique devant être réservée au domaine de la psychose.
Ce sur quoi il nous semble important de s’apesantir, dans cette discussion, est la nature et la solidité des points de fixation. Arrêt du parcours régrédient, la fixation constitue un palier d’intrication pulsionnelle et propose un frein à la désorganisation. Si dans l’hypocondrie mineure la libido s’enlise sur le corps – qui tient alors lieu de palier de fixation – ce n’est que pour un temps seulement, temps pendant lequel celui-ci prend la relève d’une psychisation qui s’essouffle. Dans la névrose vieillie, le moi pourra disposer d’autres points de fixation, d’ordre génital ceux-là, qui lui permettront une reprise progrédiente.
Est-ce qu’une névrose vieillie peut verser dans la démence de type Alzheimer ? Nous répondrons là aussi affirmativement mais à plusieurs conditions – ce qui, soit dit en passant, souligne la surdétermination neuro-bio-psychologique de cette dégénérescence sénile.
Lorsque l’appareil psychique est endommagé tout comme l’est l’appareil neuronal (détérioration physiologique) et lorsqu’il y a survenue de traumatisme, source de désordre ou de sidération mentale, et que, de surcroît, le désir de ne plus vivre, de ne plus lutter se manifeste cruellement chez le sujet, s’accompagnant d’un désinvestissement majeur (notamment des processus psychiques), nous réunissons là tous les facteurs qui concourrent à faire voler en éclats l’organisation psychique déjà fort fragilisée et, avec elle, les vestiges de fixations mentales qui ne peuvent plus être soutenues par une libido épuisée.
Quant au passage de la névrose vieillie à l’ état limite, il nous semble en revanche impossible. Si les principales caractéristiques de la névrose (angoisse de castration, conflit intrapsychique, défenses évoluées…) se modifient avec l’âge, elle n’épousent pas pour autant toutes les caractéristiques propres à cette autre entité clinique qu’est le fonctionnement limite, même si, comme nous l’avons vu, ces deux configurations se rapprochent sur certains points (exemple : la dépendance régressive de type anaclitique). Les bastions de la génitalité, même ébranlés, demeurent dans la névrose vieillie.
Mais alors comment expliquer, toujours dans cette névrose vieillie, les idées délirantes tardives qui émergent transitoirement, comme chez certains nonagénaires non déments par exemple ? Ces idées délirantes – qui ne peuvent plus s’organiser en réseau compte tenu de l’étiolement mental – proviendraient sans doute de l’usure de l’appareil psychique et surtout de ses limites intérieur-extérieur ; celle-ci invaliderait donc le refoulement au profit du perceptif, du déni et de la projection qui font si bien le lit du délire.
Coexistant donc en général avec les restes d’une névrose atteinte par l’âge, ce tableau clinique, hétéroclite, déroute souvent le jeune psychologue qui prendra ainsi toute la mesure de la singularité de la psychopathologie de la sénescence, fort différente de celle de l’adulte plus jeune.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[*] Maître de conférences à l’Université René Descartes (Paris V), Laboratoire de Psychologie clinique et pathologique, 71 Avenue Edouard Vaillant – 92100 Boulogne.
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