2002
Cahiers de psychologie clinique
En plus, en moins
En plus, en moins
Identité sociale et limites du moi : citoyenneté « ordinaire » et citoyenneté « limitée »
Elisabeth Pavy-Leclerc
[*]
La qualité de citoyen prend racine dès la petite enfance à travers l’intégration psychique des limites spatiales et temporelles initiées par la mère puis par l’entourage paternel et familial qui favorise l’acceptation des lois et des interdits. La citoyenneté fait partie de l’identité sociale. L’identité de base s’édifie entre autre à partir d’un masochisme érogène primaire bien tempéré qui ouvre l’accès à la représentation psychique, premier conteneur des pulsions. Les citoyens incarcérés présentent en général des psychismes déstructurés. Ils ont difficilement accès au sentiment de culpabilité consciente car les processus d’individuation de leur Moi ont été entravés. Confusions topiques et clivages du Moi et des objets règnent. Leurs actes délictueux sont néanmoins des appels à un tiers à saisir en psychothérapie. L’état doit continuer à multiplier des équipes à même de les aider à donner du sens à leur peine et à se soigner.
Mots-clés :
incarcération, culpabilité primaire, perte d’identité, limites du Moi, confusion dedans/dehors, feuilletage du Moi, clivage d’objet, face à face.
Being citizen takes roots at the very beginning childhood integrating psychically spatial and temporal limits initiated by the mother then by the paternal and familial environnement which encourage the acceptance of laws and interdicts. Citizenship belongs to social identity. Fundamental identity is partly set up from the primary erogenous masochism in the proper time that gives access to psychical representation and this is the first container of impulses. Incarcerated citizen present generally unstructured psyche. They have difficulties to feel the sensation of conscient culpability because of individualization’s processes of their Ego have been impede. Topic confusions, Ego’s rifts, objects’ rift, are prevalent. Nevertheless, their punishable acts are callings in a third party that we have to grasp in psychotherapies. The state must carry on increase the number of teams which are able to help them to give some sense to their punishment and to treat themselves in psychotherapie.
Keywords :
incarceration, primary culpability, the loss of identity, Ego’s limits, insight-outsight confusion, laminated Ego, object’ s rift, face to face encounter.
État de droit, état des lieux
Le comportement individuel au quotidien en inter-relation avec son environnement est soumis à des limites intrinsèques et extrinsèques personnelles sociales et culturelles ; plus précisément les lois en général. Tout individu est confronté aux règles de vie que toute communauté implique, familiales et citoyennes, les secondes étant largement dépendantes des premières, le tout est issu de la congruence avec les objets internes. Ces obligations impliquent que l’être humain les accepte et organise sa vie avec elles ou qu’au contraire il ne les respecte pas ; en ce cas, il est instructif pour un clinicien d’étudier ce que ce franchissement, ou même ce débordement qui peut dériver vers certaines pathologies, signifient. Je souhaite donc articuler ma réflexion autour de ce que la notion de citoyenneté condense d’impératif quant à l’intégration par le Moi de ses propres limites et donc de l’organisation relationnelle avec ses imagos parentales. Je vais alors étudier les conséquences gravissimes des distorsions de l’individuation du Moi sur l’intégration des interdits issus de la Loi, ces zones de clivage qui mènent en prison.
Claude Faugeron
[1] chercheur dans un groupe du C. N. R. S. ; pose la question suivante : « Dans les systèmes politiques démocratiques, où la souveraineté a été transférée de la personne du prince au citoyen, la question qui se pose est : comment priver le citoyen-souverain de sa liberté en toute légitimité, c’est à dire sans attenter aux principes qui fondent la démocratie ? Cette opération n’est possible que si la démonstration puisse être faite que le citoyen s’est mis en position de perdre sa qualité de citoyen en rompant lui-même le contrat fondamental ». Il ajoute ensuite : « …c’est au système de justice pénale que revient le rôle de « dire la loi », c’est à dire de constater, à travers la rupture réelle ou symbolique, la perte de sa qualité de citoyen », c’est à dire quand le contrat est rompu avec la loi car les limites fixées par celle-ci sont franchies. Un rapport parlementaire, début 2001 propose : « …pour résoudre le paradoxe qui consiste à réinsérer une personne en la retirant de la société, il n’y a d’autre solution que de « rapprocher autant que possible la vie en prison des conditions de vie à l’extérieur »,
la société carcérale de la société civile ».
Comment rester citoyen alors que l’on est privé de liberté, se réinsérer à l’aide d’une mise à l’écart de la société. Que représente et génère psychiquement une institution d’État comme l’Administration pénitentiaire pour un détenu porteur de révolte intérieure comme pour un détenu repentant ?
Je souhaite traiter trois points dans ce travail : 1 – étudier ce que génère l’enfermement et son cadre auprès d’individus qui ne vivent plus comme des citoyens ordinaires et qui de surcroît ont perdu pour certains leurs droits civiques ; 2 – argumenter comment la qualité de citoyen prend ses racines dès la petite enfance par l’intégration des limites temporelles et spatiales qui n’ont justement pas été transmise pleinement par l’environnement parental des délinquants. 3 – Je terminerai par quelques bribes de suggestions en réponse à une préoccupation répétitive et d’actualité très ancienne, comment soigner en prison ?
En bref, la réponse de la société n’est-elle pas comparable à celle de parents débordés par l’agressivité ou parfois la violence de leurs enfants, partie d’eux-mêmes qu’ils rejettent et dont ils n’entendent pas les appels au secours ? La citoyenneté est dépendante de valeurs prioritairement psychologiques culturelles et sociales. Ce travail met l’accent sur ses racines psycho-affectives.
1. Des citoyens peu ordinaires
Le piège des clivages
La perte de l’état de citoyen « ordinaire » s’éprouve au premier abord lors de l’incarcération, en préventive alors qu’est encore efficient le droit à la présomption d’innocence. Ceci en soi pose déjà question car la condamnation n’est pas encore prononcée, c’est à dire le passage par ce qui est verbalisé par la justice, garant symbolique de la vie en société : « votre acte est un délit » ou « votre comportement est criminel ». Les heures et minutes au cours desquels ces propos sont prononcés, et la sanction qui va avec, devraient être dans l’idéal des moments structurants pour l’individu qui les reçoit. Celui-ci est censé se les approprier pour ensuite mesurer, prendre conscience des débordements de ses actes. Pourquoi en être arrivé là ? À mon avis l’incarcération est souvent le dernier recours inconscient que provoquent certaines personnalités au psychisme vacillant pour trouver des limites. Or les premières heures de la privation de liberté sont celles où le régime disciplinaire est le plus strict, la maison d’arrêt. Le rappel aux interdits n’est pas encore énoncé officiellement même si au cours de la garde à vue la répression est argumentée. Il n’est pas bien difficile pour un clinicien de mesurer les conséquences qu’un tel contexte peut imposer : vécu de rupture, incompréhension et révolte, vécu de persécution, agressivité et violence. Mon propos n’est pas un argumentaire se prononçant pour ou contre l’enfermement mais bien une tentative de compréhension de ce qu’il advient, par quels moyens la privation de liberté peut restructurer un psychisme à l’identité incertaine, si tenté qu’elle le fasse. Quel est le devenir des relations individuelles et groupales face aux dérives comportementales des détenus, quelle analyse peut-on faire des contre-attitudes venant des personnels que ces excès engendrent ? J’insiste à nouveau
[2] sur le fait que prioritairement en maison d’arrêt les surveillants sont les premières cibles sur lesquelles se déverse la souffrance incontrôlée des détenus. Ils leur font porter le vécu d’uniques responsables de leur emprisonnement. Une confusion totale règne dans leur esprit entre les ordonnateurs et les exécutants. Ces derniers s’y laissent entraîner car ils n’ont aucun lieu pour élaborer ce qu’ils en vivent, culpabilité, honte de travailler dans de telles conditions, ambivalence entre compréhension et rappel du règlement intérieur, penchants affectifs spontanés vers certains, rejets des autres, etc. Or la justice a ordonné à juste raison la plupart du temps la privation de liberté afin de protéger la société de la dangerosité extrême de plus en plus fréquente que présentent certains des citoyens incarcérés. L’ampleur régulière des tensions carcérales souligne la pathologie des processus psychiques individuels et groupaux en cours. Un exemple me semble éloquent : l’heure de refermer les portes des cellules est signifiée, un détenu revient d’une activité, sport ou travail, il reste au pas de la porte, un jeune surveillant, (apparemment de son âge), lui rappelle qu’il doit rentrer, suite à deux ou trois injonctions prononcées sur un ton modéré, le surveillant le pousse fermement par le bras tout en continuant à lui verbaliser l’obligation institutionnelle, le détenu lui dit sur un ton railleur et provoquant : « tu es content hein ? ça te fait plaisir de m’enfermer, tu ne penses qu’à ça hein ? ». Le surveillant reste calme tout en répétant le règlement, la scène se termine sans dérive, le prisonnier obtempère en baissant la tête. Ce genre d’incident est quotidien, à la limite de la projection et de l’identification projective ou encore de l’identification à l’agresseur ou même de l’identification adhésive
[3] issue d’un registre pulsionnel plus ou moins objectalisé et des variations topiques du moment. Tout dépend de l’histoire des objets internes sollicités dans cette circonstance chez ce détenu. Ce genre de processus relationnels règne, ils sont induits par les régressions que provoque l’enfermement. Du clivage aux refoulements primaires ou secondaires, ces contre-investissements ne tiennent souvent plus en prison. Le traumatisme de l’enfermement et de la vie en communauté les atteint de plein fouet. Les imagos parentales et environnementales persécutrices inconscientes sont réactivées face aux surveillants. Ceux-ci sont plus ou moins entraînés, selon leur sérénité intérieure, dans un vécu souvent haineux et rancunier, de la part du détenu. Il ne s’adresse pas à eux mais à ce qu’ils représentent, plus particulièrement une mère archaïque toute-puissante au sein de laquelle il faut déverser toutes ses rancœurs ou selon leur problématique, au tiers persécuteur qui leur impose une rupture avec les quelques objets d’investissement affectif qui leur restaient. Il est d’autant plus facile de se laisser prendre dans les clivages d’objets que les prisonniers induisent : les bons sont les équipes médicales et éducatives ou les intervenants extérieurs, les mauvais sont les « autres ». Relation très facilement fusionnelle d’un côté, intrusive de l’autre, à l’image de ce que l’économie psychique a érigé en contre-investissements multiples de zones traumatiques originaires : le Moi est lui aussi fréquemment clivé
[4], porteur d’impacts historiques imprimés sur un mode violent, le Moi comporte des volets étrangers à lui-même non représentés et de tout niveau, primaires et plus secondarisés, prêts à surgir à la moindre occasion dès que la frustration se fait sentir. Je propose le terme de « Moi feuilleté » pour certaines personnalités chez qui le test de Rorschach fait apparaître des strates défensives de processus primaires liés et non liés qui côtoient des processus plus secondarisés mais précaires, prêts à voler en éclat. Les agressions envers le personnel pénitentiaire sont fréquentes, non pas forcément issues d’une maltraitance de leur part mais générées par les prisonniers du fait du rejet du règlement que les surveillants ont à appliquer et qui intruse les intéressés.
Le clivage de l’objet prend naissance en particulier au moment de l’avènement de la phase dépressive décrite par Mélanie Klein. Il est le résultat d’une défense du Moi qui n’arrive pas à vivre le sentiment d’ambivalence, à unifier les pulsions agressives et libidineuses car l’objet ne permet pas de recevoir et comprendre tant l’agressivité naturelle de l’enfant que ses tentatives de réparation et derrière la culpabilité qui en dépend qui permet d’apprécier les interdits et qui peut être un frein aux crimes et délits, vécu conscient et contenant.
Les Culpabilités
« La culpabilité à son point d’origine »
[5], est un petit chapitre dans lequel Winnicott rappelle les travaux de Mélanie Klein : le bébé acquiert la « capacité » à éprouver une certaine culpabilité vers l’âge de six mois, au cours de la position dépressive à condition que les stades antérieurs se soient déroulés dans de bonnes conditions. Les facultés de jugement et d’appréciation de la réalité se développent : la culpabilité associée au sentiment de « sollicitude »
[6] dépendant de l’acquisition du vécu de responsabilité. Le Moi de l’enfant est suffisamment individué, il a eu un objet constant à aimer et haïr en même temps. Face à la vitalité de l’enfant les attitudes maternelles inadaptées engendrent donc le clivage d’objet en bon et mauvais entravant les prémices du sentiment de culpabilité et de l’instance psychique qui en sera l’opérateur, le Surmoi. L’individuation Moi/objet en tant qu’accès à une certaine maturité est encore au premier plan. Les prisonniers sont majoritairement des individus au Moi peu différencié et le milieu carcéral est un lieu qui favorise le vécu naturel d’agressivité des premiers mois de la vie. Il s’agit en effet plus particulièrement de moments de régression correspondant à la période des phénomènes transitionnels décrite par Winnicott. Parmi les trois phases essentielles
[7] décrites : de« relation à l’objet », d’« utilisation de l’objet », et en même temps de « destructivité » de l’objet, la dernière est très facilement revécue en détention. En effet, le milieu carcéral présente toutes les conditions pour générer un ressenti de destructivité par perte de la perception réelle des objets d’investissement habituels. Ceci est peu analysé faute de moyens spécialisés pour aider les personnels à atténuer ces phénomènes. Néanmoins, les détenus souvent très peu structurés psychiquement vivent des moments de très grande confusion en lien avec les premières phases transitionnelles. La période de relation à l’objet se situe à l’orée de la naissance du sujet en train de s’individualiser de l’objet. Le bébé qui découvre progressivement l’environnement comme au dehors et différent de lui-même est encore pris dans des faisceaux d’identification projective et de projections face à l’objet, ces phénomènes sont multiples en prison. L’exemple pré-cité est éloquent. Au cours du « mode d’utilisation » ; qui implique l’acquisition du mode de relation, moments fondateurs au cours desquels l’objectalité prend naissance ; l’objet est réel, il partage concrètement avec le sujet les échanges à travers le jeu. L’enfant teste inconsciemment la résistance et les capacités d’adaptation de l’objet face à ses attaques destructrices. Freud soulignait déjà que « l’objet naît dans la haine »
[8]. Le personnel se sent souvent manipulé, [utilisé], en particulier quand certains détenus menacent de « se couper » (sic) s’ils n’obtiennent pas ce qu’ils demandent. Ce sont des tentatives de récupération narcissique et de recherche de maîtrise sur le mode de l’
emprise envers l’objet
[9].
La période de destruction fantasmatique au cours de laquelle l’objet réel est bien toujours là, avenant, prévenant et rassurant permet de l’intérioriser progressivement au cours de sa mise à l’épreuve dans une aire de jeu en dehors du sujet, à condition que l’objet soit touché et qu’il survive. « L’objet est toujours en train d’être détruit. Cette destruction devient la toile de fond inconsciente de l’amour d’un objet réel, c’est à dire un objet en dehors de l’aire de contrôle omnipotent du sujet ». (ibid.). Les éprouvés du « dehors et du dedans » sont embrasés en prison, tant au niveau psychique, fantasmatique, que réellement, concrètement, matériellement, la réalité venant solliciter en permanence le monde interne. Tout commence avec la promiscuité entre co-détenus dans les cellules, se poursuit en passant la porte de la cellule, puis les grilles dans les couloirs, les interdits et franchissements du règlement, les murs et le portail de sortie, le monde extérieur à la prison où rien n’est terminé. La sortie est fréquemment fantasmée comme cet objet merveilleux clivé, idéalisé en dehors de toute prise de conscience des réalités. L’économie et la dynamique ambiante qui règnent en prison peuvent donc être comprises par l’émergence de ces origines psycho-affectives.
Très dépendants des conséquences de ces considérations spatiales et topiques il n’est pas inutile de rappeler les différents registres de la culpabilité : la culpabilité consciente et la culpabilité inconsciente. La première dont l’
origine est inconnue car
inconsciente et refoulée est le plus souvent issue du complexe d’Œdipe associé à un vécu d’ambivalence. Amour et haine sont associés envers le même d’objet d’amour. Des délits mineurs soulagent leur auteur par matérialisation et par déplacement d’une bonne raison de se culpabiliser. Ils sont le résultat et non la cause du sentiment de culpabilité. Ce genre de profil n’est pas très fréquent en prison. Les escrocs et délinquants « en col blanc » peut-être s’en rapprochent-ils ? Freud
[10] observe ces comportements illicites à travers les actes de jeunesse chez certains de ses patients, il parle de « détermination » et rappelle les deux grands desseins de l’humanité : tuer son père et avoir des rapports sexuels avec sa mère.
Winnicott (ibid. note n°5) revisite le texte de Freud et souligne que « la culpabilité morale, elle, se rapporte à une réalité intérieure ». L’aspect topique est donc primordial. Il nous dit : « C’est du concept de Surmoi que découle l’idée que la genèse de la culpabilité relève de la réalité intérieure ou que la culpabilité réside dans l’intention. » (p. 218, o. c.). L’intériorisation des interdits parentaux consolide le Surmoi, il est une instance psychique profonde. L’intention, c’est à dire les élans œdipiens ou même agressifs originaires, adjoints à l’ambivalence, amour et haine, sont maîtrisés par le vécu plus ou moins conscient de culpabilité. Or les êtres incarcérés sont porteurs de topiques mal délimitées, l’espace réel en prison génère bien des confusions, il sollicite l’espace psychique par des phénomènes de projection ou d’identification projective et si rien n’est repris rétrospectivement, ces individus risquent de devenir encore plus déstructurés qu’avant leur détention. La culpabilité inconsciente est source d’actes bien plus graves comme le meurtre réel. Nous sommes alors en présence de la psychopathologie du sentiment de culpabilité. Comme ses racines il n’est pas éprouvé consciemment.
La culpabilité inconsciente est pour René Roussillon
[11] en lien avec un sentiment de « culpabilité primaire » issue d’intrusions violentes et répétées de l’objet originaire qui génère retournement sur autrui et repose sur une confusion primaire Moi/non-Moi. Un second exemple peut illustrer la complexité de ces problématiques rencontrées en prison : « C’est peut-être pour me punir de ça que je me suis coupé cette semaine », dit M. A. âgé de 28 ans environ, après avoir avoué qu’il a poussé son co-détenu à s’infliger une autolyse grave, ils ont eu très peur tous les deux…Il l’aimait bien mais « le faisait chier » (sic). Bien avant ce dernier épisode M. A. avalait des fourchettes et des lames, il avait par ailleurs cherché à se trancher la gorge. Malgré le fait qu’en ce cas une certaine responsabilité est verbalisée après-coup, l’archaïsme de son comportement pose question.
Il n’est pas sûr qu’un véritable vécu de culpabilité morale soit éprouvé. M. A. parle de punition, c’est à dire des conséquences ici cruelles et violentes qu’il s’inflige dans la réalité, sur son corps, objet extériorisé de maltraitance et habitué à cela depuis l’enfance. Les ingestions spectaculaires qu’il opère sont tout autant le résultat d’un besoin de mettre en acte et en scène d’une part l’impression éprouvée par son Moi d’être un objet absorbé/incarcéré, d’autre part de remplacer une topique délabrée à l’aide de son corps, lieu de projection du Moi (Freud
[12]). Cette mise en acte incorporatrice évoque une tentative introjective, un succédané de ce que l’environnement primaire imposait : gavages intrusifs piquants, irritants. M. A. s’interroge : « Au dedans est ce que c’est bien du Moi ? Au dehors ce n’est pas du Moi. » Le besoin de maîtrise des situations est impératif, la passivité répétitive imposée par l’enfermement insupportable, les retournements passifs/actifs deviennent impérieux afin de « décoller » le passé du présent. La culpabilité primaire est vive, réactionnelle au vécu intrusif que lui fait vivre son co-détenu tout autant que le cadre carcéral. Fourchettes et lames sont des objets réellement irritants et dangereux. M. A. a un passé lourd de placements multiples, donc de ruptures répétées dans la réalité avec les objets de ses investissements affectifs. Le vécu de destructivité de l’objet est actualisé de fait en prison. Spatialité et temporalité se rejouent de concert. Comment la notion de citoyenneté existe t’elle après de tels épisodes ? Cet homme avait pris en otage une infirmière sans lui faire de mal, il l’expliquait par un besoin impulsif impérieux et insensé de rester seul avec elle, façon de garder pour lui un objet affectif.
Le syndrôme post-traumatique
L’enfermement entraîne souvent une rupture psychique, un état de névrose traumatique au sens freudien du terme. Elle est étudiée après 1920 quand Freud
[13] découvre que les expériences désagréables se répètent, selon une compulsion de répétition déclenchée « au delà du principe de plaisir » en lien avec une trace historique traumatique engrammée inconsciemment et génératrice de motions pulsionnelles débridées. Un second événement en est le détonateur, entre autre l’incarcération. L’urgence à lier psychiquement pousse à évacuer l’excitation infra-psychique : l’acte auto ou hétéroagressif est le moyen compensateur des manques à lier par la pensée c’est-à-dire par des processus secondarisés, l’exemple pré-cité l’illustre. La privation de liberté ou sa modification réactualise les failles topiques et dynamiques devant lesquelles chacun réagit selon les possibilités de liaison de son Moi qui doit faire face aux déferlements pulsionnels qu’induisent les modifications du lieu de vie, la promiscuité, l’espace réduit, les rythmes de vie bouleversés. L’inversion veille/sommeil est souvent le moyen d’échapper à une proximité angoissante. L’état de totale passivité dans lequel certains se laissent entraîner, non inscription dans les ateliers, téléviseur branché à longueur de journée, les positionnent face à leur psychisme qui n’a pas les moyens économiques de faire face. La dépression réactionnelle s’installe, les somatisations et les actes violents en tout genre.
Pour certains le milieu carcéral chauffe à blanc comme une loupe grossissante et réfléchissante toutes les insuffisances de l’intégration des frontières du Moi dans sa différenciation avec autrui.
L’enfermement pénitentiaire impose des limites et est envahissant pour les psychismes aux contenants flous. Comme l’observe Bleger
[14] un cadre devient le dépositaire des parties symbiotiques de la personnalité, « c’est à dire de la partie non différenciée et non dissoute des liens symbiotiques primitifs ». Ce psychanalyste cite Jaques pour qui « les institutions sociales sont inconsciemment utilisées en tant que défense contre l’anxiété psychotique » (op.cit.). À mon avis les multirécidivistes utilisent effectivement le cadre pénitentiaire ainsi. Ils retrouvent un contenant et alimentent de surcroît un processus pseudo-masochiste, source de lien aux objets parentaux. Ce moyen institutionnel opprimant est à double face. Par ses non-réponses institutionnelles ou ses réponses répressives qui ont valeur d’opposition au Moi et en-deçà de séparation ou même de destruction, par sa contention, le cadre pénitentiaire génère des angoisses diffuses d’ordre symbiotique du fait des noyaux de non-différenciation Moi/non-Moi que portent en elles certaines personnalités. Il devient donc persécuteur. Les êtres qui s’auto agressent sont dans l’impossibilité de se représenter l’absence. Certains sont engloutis littéralement par les murs de la prison identifiée à une mauvaise mère. Ils sont envahis par les règles institutionnelles qu’ils rejettent dans une tentative de s’en « décoller ».
Les auto agressions
Les actes auto agressifs en prison sont l’illustration d’un mode de retournement passif/actif, échec de la mise en représentation de traumatismes de la petite enfance. Séparation d’avec leur mère, ruptures familiales, placements multiples, violences corporelles, sont la caractéristique principale du passé de ces êtres. Leurs drames personnels respectifs sont actualisés par l’institution en une répétition par réactivation de traces mnésiques psychiques originaires, marques de traumatismes. L’angoisse signal d’alarme est inexistante. Une liaison psychique externalisée s’opère sur un mode pathologique à l’aide de leur acting auto-vulnérant. Ce contre investissement protège d’une nouvelle intrusion qu’ils ne peuvent plus subir passivement sous peine d’un effondrement bien plus dangereux. La confusion dedans/dehors règne doublement : au sein de leur Moi et avec l’environnement. Le processus de retournement passif-actif sur le corps est souvent précédé par celui du retournement sur l’institution, ou sur l’interlocuteur source d’objectalité, par le biais de l’identification projective. Nous sommes dans la continuité de processus qui illustrent leur origine historique archaïque. Le cadre est interpellé, tant pénitentiaire que médical, dans sa dimension angoissante toute-puissante que les détenus projettent et font vivre aux interlocuteurs éventuels : (…) « je veux voir mon psychiatre ou je me coupe » menace M. V. Il se taillade les bras et il a déjà fait deux tentatives de suicide, une par autolyse, l’autre par pendaison. Il a fait un séjour en psychiatrie pendant un mois. « Ils verront quand ils recevront un doigt coupé dans une enveloppe, ils me recevront », menace M. X. dans un vécu d’impuissance consécutif à son changement de cellule. Ces menaces verbalisées sont encore dans une dynamique objectale. Cependant, le temps du passage l’acte signe alors les conséquences d’une attaque du cadre institutionnel, il adhère confusément à un objet persécuteur en eux. Il traduit également le risque de différenciation Moi/objet au dedans du Moi et au dehors, l’institution. Les détenus se sentent menacés par une remise en cause d’une zone de non différenciation, ils vivent comme une intrusion du Moi la présence de l’ « autre » au-dedans d’eux-mêmes, matérialisée par les règles institutionnelles ou tout simplement une réalité cruelle (deuil, séparation abandon, etc.).
M. Z. évoque ses cauchemars mais il ne souhaite pas en parler et s’en défend en les tournant en dérision : « C’est des conneries…je vais tuer, c’est pas lui, c’est moi. ». L’objet est nommé en priorité comme s’il envahissait M. Z qui a besoin de s’en différencier. Son expression « je vais tuer » ne fournit pas de représentation d’objet, seule la pulsion est nommée. Tout leur Moi risque d’être envahi du dedans par l’environnement pourvoyeur de répétition mortifère des éprouvés générés par l’objet originaire intrusif ou trop absent ou trop inadéquatement présent. L’acte sur soi est un contre-investissement de cet envahissement. Il décentre la zone de souffrance et déplace au dehors, sur le corps, tout en interpellant l’environnement, autre « dehors » …
2. La distorsion originaire de l’intégration psychique des limites spatiales et temporelles et ses conséquences sur l’avènement du « Moi citoyen »
Les malfaçons du « masochisme érogène primaire »
Les limites psychiques s’éprouvent dans l’espace et dans le temps permettant ainsi à la sexualité d’évoluer, la mère et son entourage en sont les premiers pourvoyeurs. Le rôle du rythme et du temps dans la genèse du psychisme et précisément des processus masochistes, ont été travaillés par Freud en particulier à partir de 1920 quand il découvre l’au delà du principe de plaisir, la contrainte de répétition et la pulsion de mort. Le déplaisir comme la satisfaction s’impriment psychiquement et se perpétuent. Ces processus sont générateurs de ce que le psychisme peut supporter en plaisir et frustration, les pathologies naissent de leurs excès et manquements.
C. Guedeney et E. Kestemberg
[15] étudient comment le bébé peut attendre sa mère quand il a faim à condition qu’un investissement subjectif ou réalisation hallucinatoire du désir déjà décrite par Freud pallie à l’absence de l’objet nourricier. Cette compensation psychique intérieure au Moi ou « identité de perception »
[16] permet de réaliser une décharge imagée répondant au besoin répétitif du bébé qui peut ainsi reproduire l’expérience de satisfaction initiale. Ce processus primaire s’édifie grâce aux échanges naturellement dosés et donnés en temps et en qualité de présence affective via les premiers regards et contacts corporels, le lait et le sein : la notion de limites spatiale temporelle et sexuelle germe ainsi. Elles sont dépendantes des satisfactions apportées mais aussi des frustrations associées aux ruptures temporelles investies en tant que telles. Cette souffrance est rendue possible parce qu’elle succède à des moments de plaisir. « La rupture de rythme…est fondatrice de l’objet en soi » …, elle « se trouve investie elle-même en tant que rupture », (C. Guedeney et E. Kestemberg, o. c.). Cet aspect me semble primordial car la prison fait régresser par les ruptures temporelles et spatiales qu’elle provoque. Des frustrations originaires sont ainsi réactivées et non identifiées par le personnel qui se trouve acculé sans explication à contenir violence et invectives multiples. L’investissement des frustrations correspond à ce que Freud a appelé « masochisme érogène primaire »
[17].
La Loi officialisée par l’institution judiciaire énonce les interdits et fait office de référence à des limites que tout citoyen a pour devoir de respecter. Une limite s’éprouve selon différents registres, 1 – individuels et 2 – collectifs : 1 – par le biais d’une représentation mentale issue des premiers éprouvés ci-dessus décrits, les excès comme les vides de référence en satisfaction comme en déplaisir se reproduiront ; 2 – en fonction de ce que les objets internes c’est à dire l’environnement familial accepté et intériorisé par l’enfant, ont appris eux-mêmes de leurs propres tiers interdicteurs, c’est à dire les limites permises et celles à ne pas franchir en tout domaine privé et public, la Loi et les lois. L’individu a le devoir de ne pas franchir les limites qu’elles édictent mais il a aussi des droits, appropriés selon les mêmes voies familiales, bases narcissiques indispensables. Encore faut-il que la notion de limite soit en elle-même une barrière réelle qu’il puisse éprouver, c’est à dire qu’il a acquis grâce à un environnement qui progressivement lui a procuré un étayage suffisant pour supporter les frustrations qu’impose à fortiori une limite et l’interdit qui va avec. Dès le moment où l’enfant sort du ventre de sa mère, ses rythmes biologiques et psychiques seront dépendants prioritairement de la relation qu’il aura avec elle mais tout autant avec le couple parental et ses exigences. Ce trio est déjà un groupe. Le civisme et ses règles naissent de ce qu’une famille intègre de son environnement en société, aussi réduite soit-elle, et de ce qu’elle en fera vivre à ses enfants. La notion de groupe et de sa dynamique interne a été étudiée par R. Kaës à la suite de D. Anzieu. Elle a l’intérêt de démontrer un état tout aussi essentiel à la compréhension du fonctionnement affectif : la groupalité psychique, métaphore des inter-relations que procurent les individus assemblés en une communauté. Des « organisateurs » psychiques, socioculturels, certains « principaux », d’autres « secondaires » viennent consolider l’identité de base s’ils se complètent et interagissent avec cohérence. Ils sont inconscients et « font lien entre le sujet, ses objets et lui-même ».
[18] Les psychismes des détenus sont de ce fait mis à l’épreuve par le biais d’identifications inéluctables entre eux dans le registre de la délinquance et de la marginalité. Ces phénomènes se font par compensation affective et contre-investissements multiples face au désert affectif qui est souvent le leur. Le travail en équipe pluridisciplinaire prend tout son sens en prison offrant des occasions de remise au travail des assises narcissiques et des mouvements pulsionnels générés et amplifiés en communauté fermée. Il serait par conséquent essentiel de requalifier certaines des missions dévolues à l’administration pénitentiaire en valorisant les responsabilités éducatives que les surveillants supportent au quotidien. Il s’agit des échanges banalisés au cours des mouvements dans les couloirs de la détention, les accompagnements multiples et encouragements à aller aux activités (formation, sport, soins, travail, etc.), le premier bonjour du matin, les angoisses du soir à contenir quand tout le monde s’en va. Le personnel pénitentiaire représente un étayage perceptif source d’investissement affectif inévitable face à des citoyens dont les repères vitaux se maintiennent grâce à la réalité externe et tangible de l’entourage de proximité.
Dans l’ « Au delà du principe de plaisir » Freud décrit comment les excitations psychiques et/ou corporelles venant de l’intérieur sont parfois non maîtrisables, elles sont alors traitées comme venant de l’extérieur et projetées au dehors, source de confusion très fréquente en prison. Le milieu carcéral induit en permanence une proximité excitante source de confusion dedans/dehors. La manière de procéder à un éventuel étayage des psychismes déliquescents, ne peut faire l’économie d’un aménagement de sens de la pénibilité de la sanction afin qu’elle procure des liens signifiants entre l’acte délictueux et l’histoire personnelle du détenu. Ainsi un apport narcissique et libidinal affluera vers les « membranes » psychiques à restaurer.
D. W. Winnicott en se référant à John Bowlby affirme que la tendance antisociale indique la « perte de quelque chose de bon, qui a été positif dans l’expérience de l’enfant jusqu’à une certaine date, et qui lui a été retiré
[19]. », l’âge du sevrage en fait varier les séquelles. Il poursuit : « Ce retrait a dépassé la durée pendant laquelle l’enfant est capable d’en maintenir le souvenir vivant. La définition complète de la carence de soins maternels couvre à la fois le précoce et le tardif, à la fois le
coup d’aiguille du traumatisme
[20] et l’état traumatique
durable et aussi ce qui est presque normal et ce qui est indiscutablement anormal » (ibid.). Dans ce même article il distingue deux aspects de la tendance antisociale« la recherche de l’objet et la destruction ». Un enfant qui vole recherche l’amour de sa mère, un enfant qui détruit rejoue ce que bébé il éprouvait face à l’objet maternel dans le but d’obtenir une réponse différente, une « rêverie maternelle » suffisamment contenante. Sans chercher à reproduire ce schéma originaire la justice ne peut que gagner à procurer aux délinquants et criminels l’occasion d’un mode de réparation afin d’utiliser ce potentiel initialement reçu. Winnicott touche là à un des aspects qui caractérise la majorité des délinquants qui ne sont pas psychotiques bien qu’ils portent en eux des noyaux fusionnels indifférenciés de l’objet, topiques prêtes à exploser à la moindre menace de séparation, d’individuation. La partie du Moi organisée sur un fond autonome et porteuse de souvenirs gratifiants peut permettre un travail d’appropriation et de transformation des zones clivées. Il est impératif cependant de ne pas se laisser prendre dans ces parties gratifiantes prêtes à laisser croire que tout va changer à la sortie.
3. La réponse de l’état, justice et santé
En s’adressant à des magistrats D. W. Winnicott
[21] rappelle l’apport fondamental de Freud, l’inconscient. Le voleur est mû par autre chose que l’objet du vol, le criminel par d’autres arguments que celui de tuer. Il souligne un point commun à tous les délinquants qu’ils soient psychotiques ou dans la « normalité(ou de bonne santé) » (o. c.). Pour lui la délinquance est un signe d’espoir que quelque chose se rejoue d’un temps classique et habituel de l’enfance et cherche à se transformer : « Un enfant normal, s’il a confiance dans son père et dans sa mère essaie tout. En grandissant, il essaie à fond son pouvoir de briser, de détruire, de faire peur, d’user, de gaspiller, de soutirer et d’usurper. Tout ce qui mène les gens en justice (aussi bien qu’à l’asile) a son équivalent normal dans la relation de l’enfant à sa famille pendant l’enfance et la première enfance » (o. c.). Face à cet état de bonne santé le rôle essentiel de la famille est de lui procurer un cadre à la fois ferme, indulgent, sécuritaire face à ses pulsions destructrices, faute de quoi il s’angoisse, son monde intérieur peut le mener vers la folie, s’il ne trouve pas de contenant externe à lui-même il va le chercher dans la société. « On pourrait dire qu’il recherche aussi son père, qui protègera la mère des attaques contre elle, attaques réalisées dans l’exercice de l’amour primitif ». (o. c.) Ce texte déjà ancien est à mon avis complètement d’actualité. Les « foyers » de délinquances et de violences graves se perpétuent en ce moment faute de contenants familiaux. Les parents en question ont une telle dévalorisation d’eux-mêmes qu’ils ne se permettent plus de s’affirmer en tant que référents des interdits fondamentaux, le vol, l’inceste, le viol, le meurtre, mais avant tout le respect de soi-même et d’autrui dès la petite enfance. Toutes sortes de pathologies sont rencontrées en prison, de plus en plus des profils psychiatriques qui ont basculé dans le registre de la délinquance et du crime.
Les actes délictueux, si l’on suit Winnicott, sont l’indice qu’un tiers est convoqué, la Loi, les lois, et tout ce qu’elles portent d’accès à une réflexion sur soi-même et donc d’une possibilité de soins spécialisés.
Le face à face comme « espace –temps « à « proposer/trouver » :
« La Loi ne résout pas les problèmes elle les pose » : Cette remarque fut prononcée par Claude Balier lors d’un congrès consacré à la prise en charge des délinquants sexuels à Grenoble en 1999. Cet énoncé introduit une réponse aux potentialités cliniques multiples.
Entre autre une des questions possibles pour le clinicien qui est un citoyen comme les autres : « l’enfermement est-il la seule solution » ? mais encore : « comment faire avec les citoyens condamnés que j’ai à soigner » ? Il est bien évident que cette position implique que l’on n’est pas partie prenante de la sanction pas plus qu’il ne s’agirait de dénier ce à quoi les deux protagonistes sont soumis : une même et unique loi qui entraîne s’il le faut, la dénonciation d’un acte illégal découvert, sous peine de complicité et ce, de la part des deux parties…
Le contexte institutionnel fait interférer une dynamique groupale étayante qui est un facteur libidinal et narcissique essentiel manquant en exercice individuel dans la mesure où le cadre mis en place intègre scrupuleusement les règles institutionnelles internes, en l’occurrence le cadre pénitentiaire et ses obligations souvent contraignantes pour les intervenants extérieurs. Travailler seul au sein d’une institution en se retranchant derrière un quelconque secret professionnel entraîne un refus du tiers et risque d’induire une situation de séduction. Il est tout à fait possible de garder un espace d’intimité, tout en observant un retour et une participation au travail d’équipe. Entre autre, l’approche psychanalytique est par excellence d’essence clinique, c’est à dire techniquement adaptable et à effet modulable. Comme le rappelle D. Lagache, la psychanalyse ne se résout pas à l’exploration de l’inconscient, elle est dépendante de l’observation clinique de la conduite humaine et de l’étude approfondie du transfert et du contre-transfert.
« Le soi n’est pas centre ; il n’est pas non plus l’inaccessible, enfoui quelque part dans les replis de l’être. Il se trouve dans l’entre-deux du dedans et du dehors,, du moi et du non-moi, de l’enfant et de sa mère, du corps et du langage. L’espace potentiel se laisse difficilement circonscrire dans une nouvelle topique ». Sa place est entre « l’interne et l’externe », « en creux ». C’est « (…) un terrain de jeu, aux frontières mouvantes qui fait notre réalité. Un bout de ficelle, le rythme de sa propre respiration, un visage, un regard qui vous donnent la certitude d’exister, une séance où l’on est seul avec quelqu’un : peu de chose, moins que rien, simplement ce qui m’arrive quand je puis l’accueillir ». (J. B. Pontalis, préface de « Jeu et réalité », 1975, D. W. Winnicott).
Les équipes médicales viennent du « dehors », de ce fait, elles sont une source objectalisante et de renouvellement psychique. Le face à face offre un rythme de présence reflétant des émotions, un réceptacle de pulsions éparses. La fonction contenante se fait grâce à une mise en parole, mais surtout par l’intermédiaire de l’écoute, du regard et de la présence corporelle en ce qu’elle « offre » en étayage vital. L’espace « potentiel » ou « transitionnel » offert en face à face peut être un référent théorique et permet réellement de s’actualiser comme objet à « réfléchir ».
[22] : cadre d’une recherche, rencontre systématique à l’arrivée en prison, Projet d’ Exécution de Peine
[23], tout est bon à prendre pour entrer en contact et établir une relation avec un détenu. Ils sont par excellence des êtres qui s’expriment par des actes souvent spectaculaires, qui témoignent de déficits au niveau des autoérotismes ayant trait à la perception visuelle. Ils sont porteurs de lacunes psychiques représentatives, ou même de moments d’absence totale de pensée. Les processus élaboratifs sont délabrés et contiennent à minima des pulsions éparses et destructrices. En bref, le Moi est gondolé de toute part par les vicissitudes de son histoire. Les quelques exemples fournis dans les premiers paragraphes sont éloquents, il me semble. Le contre-transfert en entretien est souvent sollicité sur le mode de l’identification projective et même de l’« identification adhésive »
[24] quand notre pensée est collée à la leur et envahie par leur discours opératoire vide d’affects et de profondeur. Discours violent, incessantes explications rationnelles au sujet de la situation matérielle et de l’enfance. Au demeurant pertinents, ces discours ligotent encore plus la pensée. Le déroulement de la réflexion est sous emprise pendant les entretiens. Les entretiens en face à face ont valeur de restauration au sein de la dynamique optique de l’anneau de Mœbius
[25], par le biais du regard réintériorisable du thérapeute. Il prend toute sa valeur auprès de ces patients qui cachent ou exhibent des inscriptions corporelles de leurs souffrances. « L’œil entend »
[26]. (M. Khan,1976). La sensibilité du thérapeute à l’« iconicité » (ibid.) du corps de son patient permet à ce dernier de se réapproprier une capacité à se regarder et à se sentir lui-même, objectivement et intérieurement. « Dans la thématique du clinicien, la pureté du regard est liée à un certain silence qui permet d’écouter ».
[27] Pureté et sensibilité se complètent, une présence auprès d’eux simplement ouverte et réceptrice suffit parfois à « ouvrir » une « relation » au sens Winnicottien, à objectaliser un narcissisme bétonné. Ceci sous-entend une possibilité de leur part de nous accepter en tant qu’objet éventuel. Le cadre organisé autour d’un espace-temps est un contenant pulsionnel où peut se dérouler une inter-relation. Elle fait appel à des processus de liaison qui auront fonction de pare-excitation à type de contenants psychiques et corporels du registre de la transitionnalité. Faire naître un échange inter-individuel réintroduit un peu de vie psychique et restaure quelque peu le Moi, c’est à dire revivifie des noyaux psychiques souvent épars et pauvres en traces historiques sources de satisfaction. Le face à face et ses étayages rhétoriques et gestuels procure une malléabilité économique, par la relance des aspects intégrateurs de l’emprise souvent prête à surgir chez le détenu, des autoérotismes ; par la
présence et l’
écoute. Ainsi se réalise la liaison de petites quantités d’énergies
dans l’ ici et maintenant de l’entretien, par le biais du réancrage à l’histoire personnelle lorsque c’est possible, ou par le biais du contexte actuel institutionnel. C’est donc dans l’infra-verbal, par une présence physique, les attitudes, l’attention, la rhétorique, le cadre qui se veut rigoureux même s’il est souple et adaptable, que se joue en priorité quelque chose en relation avec des éprouvés archaïques, étayants pour le Moi. Tout ceci prépare à une élaboration plus secondarisée. La difficulté de ces patients en entretien est à l’évidence de mettre en parole « quelque chose » de leurs actes qui les taraudent intérieurement et qui est resté à l’état de traces mnésiques poussant à l’agir, non représenté. Comment secondariser ce qui est en souffrance de représentation de choses et d’actes, et, encore plus, en vide de représentation d’affects et de mots ? « C’est de la non-existence que l’existence peut commencer »
[28]. Prendre en compte et mettre en mot ce qu’ils éprouvent suffit, la plupart du temps, à engager un processus contenant à partir et autour duquel un réseau de liaisons psychiques peut progressivement se mettre en place. Ceci se fait grâce à l’étayage de base du Moi que leur procure régulièrement une présence alternée par les ponctuations du cadre présenté dès le premier entretien.
Le suivi des détenus aux comportements auto-vulnérants
Les appeler au S. M. P. R. ou au sein du service médical de la prison est relativement aisé dans le cadre d’une recherche clinique mais aussi et surtout grâce à l’énonciation par une équipe et en particulier celle du clinicien : « Je vous fait venir parce que nous sommes inquiets face à votre comportement dangereux pour votre santé ou même pour votre vie ».
Le détenu est bien évidemment libre de refuser la proposition, une série limitée de rencontres à durée modulée en fonction de ce qu’ils en vivent et qu’ils peuvent écourter s’ils ne se sentent pas bien. Dans l’éventualité où ils ne souhaitent pas venir à un rendez-vous il leur suffit de le signaler au surveillant qui vient les chercher. Il est important de verbaliser ces libertés car tout devient spontanément obligatoire en prison et ce cadre de travail doit être adapté aux pathologies qui sont bien en deçà de ce qu’un engagement psychothérapique veut dire. Il s’agit d’entretiens à effets thérapeutiques.
L’énoncé proposé en préambule des futurs entretiens laisse entrevoir à la fois une limite, une fin, une séparation, c’est rassurant pour ceux qui vivent des angoisses d’engloutissement, ou simplement de perte des limites du Moi. L’attitude implicite mais consciente peut être parfois semi-directive. Elle oriente à comprendre les impacts de leur histoire personnelle, ou quand le niveau de souffrance de leur personnalité ne leur permet pas, induit simplement une discussion au sujet de la situation actuelle au sein de la prison. Il est important de ne pas prononcer le mot « aide » avec certains pour qui il est insupportable de se retrouver dans une position réceptrice et passive, ceux qui, envahis par une culpabilité primaire inconsciente, ont tant besoin de réparer quelque chose.
S’intéresser à eux-mêmes et à leur vie psychique par l’ intermédiaire des entretiens, retrouver à minima un plaisir dans l’échange parolier, le mettre en évidence et pour certains réactiver le sentiment d’exister est déjà une grande avancée. Un travail de liaison et de relibidinisation, s’adjoignant au travail institutionnel infirmier, médical, et psychiatrique peut procurer un « starter » non négligeable vers une demande de psychothérapie.
Didier Anzieu dans « Le Moi-peau »
[29] donne l’exemple d’une jeune-fille grande brûlée. Ses soins consistaient en des bains désinfectants auxquels a pu participer une étudiante en psychologie que cette malheureuse patiente supplia de parler. Le rôle du« bain de parole » et du dialogue orienté vers les loisirs, ou vers des choses agréables quand ils en ont des souvenirs, ou à propos des êtres qu’ils avaient investis positivement, narcissise et restaure le Moi. Nous pouvons dire, sans jeu de mots de mauvais goût, que ces patients sont des grands brûlés des processus de la représentation psychique.
Des questions posées prudemment autour des actes auto agressifs induisent la mise en parole de leurs éprouvés, procurent un contenant représentatif d’affects retrouvés. Un investissement haineux retourné contre eux-mêmes protège l’objet maternel. L’objet visé quand il y en a un, varie à l’infini selon leur problématique. Accueillir les mouvements pulsionnels s’avère être proportionnel au besoin de compenser le déficit narcissique originaire en lien avec les désinvestissements parentaux.
La confrontation avec quelqu’un d’étranger dans le cadre d’une recherche ou bien au cours d’un entretien de rencontre quand ils arrivent dans l’établissement ; être présent pour s’occuper d’eux en s’intéressant à leur histoire, leurs affects et leur personnalité en général, offre une situation qui peut activer des processus en lien avec la découverte de l’objet, processus situés en-deçà de la période de l’« utilisation de l’objet ». Les premières rencontres sont essentielles du fait de la problématique de ces sujets dont les racines prennent source dans la dynamique des séparations, de l’adaptation aux situations étranges qu’impose l’environnement. Toute nouveauté relationnelle se substitue à l’objet premier. Le Moi s’approprie les premiers entretiens comme objet à découvrir et auquel ils ont la possibilité de s’adapter. Ces sujets indiquent par leurs actes auto agressifs les vicissitudes et les ruptures de ce que fut pour eux ce stade de destructivité de leur existence. Il est donc utile d’intervenir dans la phase au cours de laquelle ces détenus s’agressent dans la mesure où certains sont dans une période autoagressive intense, malmenant leur corps à la place d’un objet qui n’existait pas. Ils n’agressent pas directement verbalement en entretien, indiquant par là qu’un transfert n’est pas ou peu établi ou que nous avons à faire à la partie saine de leur Moi, ou qu’ une partie de l’objet est préservée derrière un clivage. Par contre, ils se plaignent beaucoup de leur environnement, façon indirecte de déposer leur agressivité, transfert en soi ; le confier à quelqu’un fait office de contenant avenant, rassurant car neutre, ceci leur sert de Moi-auxiliaire. L’alternance des présences/absences des soignants génère, comme dans l’intervalle entre des séances de thérapie, des projections subjectives multiples. Les détenus en parlent aisément à travers leurs multiples plaintes au sujet de « ceux » qui, à leurs dires, ne se préoccupent pas d’eux et ne les soignent pas comme ils l’entendent. Ils rapportent ainsi des propos injurieux envers leur médecin, objet répétitivement investi sur un mode ambivalent.
S’occuper d’eux en entretien a pour objectif de répondre à un appel à un objet extérieur et bien réel. Sa présence peut avoir des conséquences redynamisant le préconscient. Ce travail peut préparer à une psychothérapie. Le face à face leur permet d’exprimer et de déposer au-dehors d’eux quelque chose d’eux du dedans, afin qu’ils puissent le transformer et l’intérioriser, le garder, l’intégrer, se le représenter. Telle la configuration de l’anneau de Moëbius, ce qui se passe dans l’infra-verbal entre le clinicien et le patient procure un aller-retour/dedans-dehors/dessus-dessous partant du détenu, passant par le clinicien qui le retourne en le transformant et le restituant en objet aperçu sur son autre face ou sous un autre angle.
Les traumatismes corporels durant l’enfance sont souvent la cause conjointe de l’investissement masochiste chez ces sujets. Les soins somatiques dans un échange réparateur sont tout autant l’occasion plus informelle de récupérations affectives. Celles-ci sont source de retournement du processus masochiste en processus pare-excitant et congruent pour le Moi. C’est en déconstruisant le traumatisme initial que l’on peut arrêter ce processus mortifère et en particulier en y répondant. La réponse est en elle-même un processus paradoxal puisqu’elle va dans le sens de la prise en compte de l’importance de l’acte souvent manipulatoire. La récupération narcissique grâce à l’intérêt que l’institution peut apporter à ces patients est fondamentale et permet d’entrer dans une dynamique. Celle-ci est dans un premier temps restauratrice et apaisante pour le Moi face à l’excitation psychique en cause. La réponse retourne le processus masochiste érogène et le transforme en un moyen d’élaboration. L’élément de non différenciation Moi/non-Moi qui est à la base du processus masochiste érogène primaire peut ainsi être progressivement travaillé par le biais d’un cadre institutionnel à effet psychothérapique. Les séparations temporelles, les absences/présences des soignants investis sont autant d’occasions de restaurer le différenciateur de base pour le psychisme que représentent le temps et l’élaboration de l’absence.
Le Projet d’exécution des peines
Le P. E. P. ou Projet d’Exécution de la Peine est un aménagement proposé par la justice depuis 1995 : il est présenté à tout condamné qui exécute sa peine dans un établissement où le P. E. P. est créé. Non obligatoire, il a pour objectif de donner du sens à la peine à l’aide de plusieurs intermédiaires. Par exemple faire inscrire le prisonnier dans un cursus tant éducatif que pédagogique ou de formation professionnelle afin de préparer sa sortie et indemniser ses victimes. Ce projet a pour priorité de faire participer le personnel pénitentiaire aidé par un(e) psychologue qui rencontre les détenus dans un rôle non thérapeutique mais qui peut au final être « l’objet » déclencheur de bien des changements. Amorcer une relation en tant qu’objets perçus comme étayants favorise l’approche d’un questionnement sur soi. Toute l’équipe P. E. P. dont fait partie le directeur de l’établissement pénitentiaire est là au même titre dans des rôles différenciés. Le(la) psychologue peut au travers de médiations comme des bilans ou des tests ou de simples entretiens favoriser une mise en germe de moments transitionnels authentiques : le P. E. P. proposé, objet « trouvé/à créer ». L’équipe médicale étant là pour un cadre psychothérapeutique prononcé et proposé dans le cadre du P. E. P. et en fin de compte demandé par le détenu. Le P. E. P. peut inciter à prendre cette direction à condition que supervisions et moments d’élaboration de la pratique de l’équipe P. E. P. soient régulièrement favorisés tout autant que soient développés les liens justice/santé. Auprès des détenus le psychologue clinicien a donc à sa disposition les entretiens et les tests comme outil méthodologique. Le face à face en ces deux circonstances fait naître une relation. Les tests eux-mêmes peuvent être utilisés comme support perceptif de médiation et dans une démarche précisément « transitionnelle », c’est à dire comme objet à percevoir et à investir. Maintenir un espace d’élaboration et non de contrainte, le proposer comme médiation fait toute la différence avec un temps d’évaluation psycho-technique. Le « matériel à représenter » que peut offrir par exemple le test de Rorschach est une source de découvertes métapsychologiques. Il est un espace-temps ponctué par des contenants temporels et visuels qui peuvent procurer une topique provisoire et réparatrice. C’est une situation particulière avec un commencement et une fin. Un impact perceptif fructifiable symboliquement comme espace représentatif et épreuve d’actualité se profile. Les dessins informels que ce test propose, incitent certaines personnalités, par la configuration néanmoins cadrée des contours de la planche et le face à face, à des remémorations quasi-hallucinatoires. Le terme de ces entretiens en est celui de la fin de la passation qui rejoue malgré tout un vécu de séparation avec un objet, dans la mesure où ce test déclenche pour certains une actualisation de traces mnésiques traumatiques visuelles perceptives consécutives aux relations originaires avec l’environnement parental. Il est d’autant plus intéressant de le faire passer en plusieurs fois, de prendre le temps de le ponctuer au gré des besoins du détenu, un peu comme une histoire qui se déroule et qui se raconte.
Les suivis psychothérapeutiques
Des équipes pluridisciplinaires santé/justice se développent désormais au sein des établissements pour peine comme dans les maison d’arrêt. Il est essentiel de souligner que pour les problématiques les plus lourdes en terme de protection de la société comme par exemple les délinquants sexuels, toute une équipe n’est pas de trop pour induire un remaniement affectif et donc contenir au sens métapsychologique du terme les conséquences dynamiques topiques et économiques que de telles secousses peuvent produire. J’ai tenté dans ce texte d’illustrer de mon mieux quels sont les fondements psychiques en cause quand un individu franchit des interdits. Il s’agit fréquemment de travailler avec l’en deçà de la différenciation Moi/non-Moi, là, sur le fond de l’irreprésenté. Un travail psychothérapique dépendra du cadre institutionnel mis en place.
Claude Balier l’a particulièrement bien démontré dans ses ouvrages
[30]. Il s’agit avant tout pour lui de s’offrir comme objet à choisir « par étayage » et surtout prioritairement comme objet externe perceptif réel qui peut partir parce qu’il a été investi symboliquement un peu comme une figure parentale figurative et non comme objet interne. Le suivi des détenus aux comportements auto-vulnérants rejoint pleinement cette technique de travail. La mutation éventuelle du personnel ne sera alors pas une perte ou en lien avec un effondrement voire un meurtre non symbolisé. « Ce n’est pas une image qui prend place dans l’espace interne mais les traces » [perceptives psychiques]« qui font sens en se liant à d’autres, et créent la représentation qui va être retrouvée dans un objet susceptible de l’accueillir » (o. c.). Ce rôle peut donc être dévolu à l’ensemble des intervenants institutionnels, personnel de surveillance y compris. Quand le vide psychique règne, et c’est le cas pour nombre de détenus, c’est la perception qui compte, c’est-à-dire avoir l’objet réel en permanence à côté de soi. Le fétichisme et toutes les pathologies y attenant s’érigent ainsi. Comprendre ces processus de distorsion de l’accès à la représentation permet d’adapter le traitement qui doit en passer par là. Il importe qu’un espace plus individuel soit prévu par un psychanalyste qui aménagera un cadre non orthodoxe afin « d’aller à la rencontre » de ces zones de clivage les plus empreintes de vide représentatif, « fournaise » à « décondenser », de ne pas se laisser entraîner dans une « contemplation » (ibid.) de soi-même, narcissisante, comme savent si bien l’induire certains détenus. Une partie en eux risque alors d’entraîner toute une équipe dans un plaisir partagé idéalisé, déniant l’agressivité indispensable à la séparation de l’objet qui est de fait annulé. Il est tout aussi important de pouvoir se protéger aux moments où le patient éprouvera le besoin de pousser son thérapeute aux tréfonds de ses propres arcanes mortifères, quand arrive le moment d’atteindre une « situation thérapeutique primitive » (ibid.), c’est à dire l’avènement pulsionnel en entretien de leurs actes meurtriers.
4. En guise de conclusion
En conclusion ne pas se laisser détruire en tant que soignant est thérapeutique pour le délinquant. En ce cas survivre fait partie de cette nécessité décrite au cours de la phase transitionnelle durant laquelle l’utilisation de l’objet-(thérapeute) ne doit pas profiler sa destruction. Il est tout aussi essentiel d’accompagner en détention les contre-coups d’un traitement qui signe son efficacité par les explosions de sens qui surgissent n’importe où et à des moments imprévisibles quand le psychisme retrouve une capacité à se représenter la scène originaire des délits ou crimes commis. Auto et hétéro agression en lien avec des réactivations quasi hallucinatoires sont alors à craindre. L’essentiel de ces thérapies travaillent les liens à créer ou à retrouver entre le fond hallucinatoire du psychisme et la perception, c’est à dire différencier ces deux modes d’appréhension de l’objet par le sujet dont la faille psychique originaire vient de ses difficultés à avoir pu édifier « la structure encadrante
[31] » (A. Green) de l’objet maternel, hallucination négative, espace de représentation permettant de garder en soi au nom du principe de plaisir les bonnes choses de l’environnement, maternel en particulier, gratifiant en son absence.
Un citoyen incarcéré a prioritairement besoin de temps psychiques évolutifs afin de s’approprier pleinement le sens de sa peine. La préparation à la sortie, le suivi pénal et psychologique entretenu par une institution qui coordonne le travail de ses équipes pluridisciplinaires doit être un des moyens essentiels offerts par la justice. Le rappel à la Loi ne sera accepté et compris que si les instances qui l’imposent le font en multipliant un accompagnement humain réeducatif étayant. Quand c’est possible et souhaitable un travail avec la famille peut être un atout supplémentaire. La justice doit permettre qu’une individualisation tant de la peine que de sa pénibilité soit proposée à l’image de ce que des parents confrontés à un enfant déviant auraient à inventer comme réouverture de dialogue et de considération envers lui.
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WINNICOTT D. W., 1946, « Quelques aspects psychologiques de la délinquance juvénile », déjà traduit dans L’enfant et le monde extérieur. Le développement des relations, Paris, Payot, 1972. Repris dans Déprivation et délinquance, pp. 137-144, Saint-Amand-Montrond, Payot, 1994.
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WINNICOTT D. W., 1956, « La tendance antisociale », in de la pédiatrie à la psychanalyse, pp. 175-184, Saint-Amand, (Cher), France, petite bibliothèque payot, 1983.
·
WINNICOTT D. W., 1958, « La psychanalyse et le sentiment de la culpabilité », in de la pédiatrie à la psychanalyse, Saint-Amant, (Cher), France, petite bibliothèque payot, 1983.
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WINNICOTT D. W., 1963, « Élaboration de la capacité de sollicitude », in processus de maturation chez l’enfant, Saint-Amand, (Cher), France ; petite bibliothèque payot, 1983.
·
WINNICOTT D. W., « Morale et Éducation », 1963, in processus de maturation chez l’enfant, petite bibliothèque payot, Saint-Amand, France, 1983.
·
WINNICOTT D. W., « Fear of breakdown », in International Review of psycho-analysis, 1974, n°1 ; trad. fr. in N. R. P., n°11.
·
WINNICOTT D. W., Jeu et réalité, L’espace potentiel, Mayenne, Gallimard, 1993, coll. connaissance de l’inconscient.
[*]
Psychologue clinicienne en Direction Régionale des Services Pénitentiaires à Lyon, enseignante vacataire à l’Université Lumière Lyon 2 - France. Docteur en psychologie clinique. 2, rue des Charmettes 69100 Villeurbanne
[1]
« La dérive pénale », revue
« Esprit », Octobre 1995.
[2]
J’ai déjà développé ces hypothèses dans un article : « Citoyenneté et marginalité », « Canal
Psy », n°44, Juin-Juillet 2000, Journal édité par l’Institut de Psychologie, Université Lumière Lyon 2. Parution également sur site internet :
www. médecine-penitentiaire. com
[3]
Processus décrit par Esther Bick, note n°24.
[4]
tome I, hyp. n°2, p.141 ; tome II, hyp. n N°5, p. 370, thèse de Doctorat de 3
e cycle « Les auto-agressions “pour-quoi” dire ? ou les retours du clivé, aspects dynamiques économiques et topiques », sous la direction du professeur R. Roussillon, Université Lumière Lyon 2, Elisabeth Pavy-Leclerc, 1997.
[5]
D. W. Winnicott, « La psychanalyse et le sentiment de la culpabilité », 1958,
De la pédiatrie à la psychanalyse, Saint-Amant, (Cher), France, petite bibliothèque payot, 1983.
[6]
D. W. Winnicott, « Élaboration de la capacité de sollicitude »,
Processus de maturation chez l’enfant, Saint-Amand, (Cher), France ; petite bibliothèque payot, 1983.
[7]
D. W. Winnicott,
Jeu et réalité, Mayenne, Gallimard,1993, coll. connaissance de l’inconscient.
[8]
S. Freud, « Les pulsions et leurs destins », 1915,
Métapsychologie, Saint-Amand, France, Gallimard 1974, coll. idée.
[9]
Cf. ma thèse, 3
e hyp., c4, p. 268.
[10]
S. Freud,
L’inquiétante étrangeté et autres essais, « Quelques types de caractères dégagés par le travail psychanalytique », 135-171. Paris, Gallimard, 1988 coll. folio.
[11]
R. Roussillon, « Violence subjective et paradoxalité »,
Journal de la psychanalyse de l’enfant, 18, destins de la violence, 69-80, 1995, colloque de Monaco.
[12]
S. Freud, « Le moi et le ça »,
Essais de psychanalyse, 219-275, Saint-Amand, (Cher), France, petite bibliothèque payot, 1981.
[13]
S.Freud, « Au delà du principe de plaisir », 1920,
Essais de psychanalyse, Paris, petite bibliothèque payot, 1981.
[14]
J. Bleger, « Psychanalyse du cadre psychanalytique », 255-274,
Crise, rupture et dépassement, Kaës R., Missenard A. et al. Paris, Dunod, 1981, coll. Inconscient et culture.
[15]
C. Guedeney et E. Kestemberg, « Une histoire clinique », serge P. (alias l’homme aux loups) ou le masochisme triomphant »,
Les cahiers du centre de psychanalyse et psychothérapie n°5, tome 2, 1-26, 1982.
[16]
S. Freud, «
L’interprétation des rêves », Ch. VII, 1900, Poitiers, Aubin Imprimeur, 1989.
[17]
S. Freud, « Le problème économique du masochisme »,
Névrose psychose et perversion, Vendôme, P. U. F. 1981.
[18]
R. Kaës,
Le groupe et le sujet du groupe, Paris, Dunod, 1993, coll. psychismes.
[19]
D. W. Winnicott, « La tendance antisociale » (1956),
de la pédiatrie à la psychanalyse, 175-184, Saint-Amand, (Cher), France, petite bibliothèque payot, 1983.
[20]
Le seuil quantitatif des tolérances spatiales et temporelles sont dépassées, un investissement qualitatif adapté compensateur et fertile qui pourrait transformer les frustrations en « identité de perception » ne se met pas en place.
[21]
D. W. Winnicott « Morale et Éducation », 1963, in
Processus de maturation chez l’enfant, petite bibliothèque payot, Saint-Amand, France, 1983.
[22]
Tant dans son sens pratique et concret que subjectif.
[24]
Selon le terme introduit par Esther Bick dans les années 1970, repris par F. Tustin puis par Donald Meltzer (1975, tra. frse in «
Explorations dans le monde de l’autisme », 1980). Geneviève Haag nous communique ces références dans l’article qu’elle consacre à cette notion dont elle donne la définition : « Type de dépendance en se collant constituant un niveau d’identité narcissique très primitif. » (In « Adhésivité-identité adhésive identification adhésive »,
Gruppo n°2, juin 1986). Elle précise en outre : « (…)l’état adhésif étant bien dans l’en deçà de toute peau psychique, et, comme le fait remarquer Meltzer, il est caractérisé par la non-mentalisation, tout en étant d’origine psychique ». (Je pense que nous sommes là au cœur de l’impulsion autoagressive.)
[25]
Modèle topographique étudié par Lacan.
[26]
C’est le titre du chapitre XVI in «
Le Soi caché. » : « “L’œil entend” Notes cliniques sur le corps comme sujet et comme objet. »
[27]
Citation de M. Foucault, (1963, in «
Naissance de la clinique » ), reprise par M. Khan, o. c. p. 310.
[28]
D. W. Winnicott, in « Fear of breakdown »,
International Review of psycho-analysis, 1974, n°1 ; trad. fr. in
N. R. P., n°11) cité par J. B. Pontalis dans l’introduction de «
Jeu et réalité » (1975, D. W. Winnicott).
[29]
1992, p. 207, « Observation de Paulette ».
[30]
C. Balier, entre autre,
Psychanalyse des comportements sexuels violents, P. U. F. 1996, coll. le Fil rouge.
[31]
A. Green, exprimé en 1967, repris dans
Narcissisme de vie, Narcissisme de mort, p.246, Paris, Minuit, 1982 coll. critique.