Cahiers de psychologie clinique
De Boeck Université

I.S.B.N.2804138747
200 pages

p. 181 à 184
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Notes de lecture

no 19 2002/2

2002 Cahiers de psychologie clinique Notes de lecture
Notes de lecture

L’âge et le principe de plaisir

Gérard Le Gouès, Dunod, Paris, 2000, 161 p.

Jean-Paul Matot Pédopsychiatre, 93, avenue des Lilas, B-1410 Waterloo
Dans un style simple, direct, pédagogique et éclairant, Gérard Le Gouès, psychiatre, membre de la Société Psychanalytique de Paris, nous offre une réflexion à la fois structurée et ouverte sur le processus de vieillissement, ainsi qu’un cadre de référence pour penser les prises en charge thérapeutiques à cet âge. Cette élaboration, centrée sur la clinique, est traversée par une implication personnelle qui ne passe pas sous silence la question des effets du vieillissement sur l’activité mentale du psychanalyste (p. 12).
L’auteur rappelle la nécessité de prendre en compte les trois dimensions biologique, sociologique et psychique du vieillissement.
Il situe le début du vieillissement psychique à ce moment, contemporain de la crise du milieu de la vie (E. Jaques, 1974) où « le fantasme d’éternité rencontre une limite jusque là ignorée par la libido ». Cette limite, pour G. Le Gouès, est posée d’abord par le corps biologique, « assimilable pour la psyché à un dehors … parce que les lois qui le régissent appartiennent à un ordre non psychique et parce que le registre de la scène mentale est celui d’un corps symbolisé ».
« Au cours du vieillissement, la génitalité corporelle diminue la première, avant la génitalité psychique. Ce décalage temporel crée un écart dans le sujet vieillissant, écart qui ébranle son narcissisme jusqu’à provoquer parfois des troubles de l’identité » (p. 10).
Sur le plan sociologique, l’auteur remarque que « la castration du sujet vieillissant s’étend à ses partenaires thérapeutiques, … et au politique, confrontés à leur tour aux limites scientifiques et financières » (p .19). Il souligne dans « l’économie du vieillissement » (p. 31), l’écart entre l’organisation sociale – notamment la retraite obligatoire à 65 ans – et les capacités individuelles.
Gérard Le Gouès aime les métaphores aéronautiques ; il compare le cours de la vie au « plan de vol » d’un avion : pente de montée, vol en palier, pente de descente (p 14), au cours de laquelle toute la difficulté est de maintenir une bonne « assiette de descente » (à noter que la métaphore aéronautique elle-même nous ramène à une métaphore alimentaire, et à la question de ce qui nous nourrit psychiquement mais aussi du mode de présentation de cette nourriture).
« Toute la question consiste à savoir comment le sujet vieillissant parvient à gagner de la vie mentale dans la descente, comment il compense les pertes par des gains sur le plateau de la balance libidinale, sachant qu’à terme ce seront les pertes qui l’emporteront ».
Ainsi G. Le Gouès distingue-t-il un « vieillissement compensé », lié aux capacités du sujet à relancer les sublimations et la créativité ; un « vieillissement surcompensé », caractérisé par le déni des pertes et la suractivité défensive ; un « vieillissement décompensé », où la prégnance du moi idéal détermine un repli narcissique mortifère, qui tarit la source de renarcissisation qui passe par l’objet ; et un « vieillissement aggravé » par des affections somatiques invalidantes.
Il propose de différencier, par rapport aux enjeux existentiels, cliniques et thérapeutiques, quatre catégories de « vieux » :
  • l’adulte vieillissant, où l’enjeu est l’élaboration d’un deuil qui porte davantage sur l’idéal du moi que sur la réalité : c’est-à-dire sur la question de passer de l’idée qu’on n’est pas celui qu’on voudrait être, mais qu’on le sera un jour, à l’idée qu’il faut accepter d’être celui qu’on est, car on ne sera pas celui qu’on voulait être… ;
  • l’adulte vieux : il se situe « entre l’arrêt de l’investissement sublimatoire majeur et la durée efficace de l’investissement qui lui succède sous la forme, par exemple, d’une activité de remplacement » ;
  • le vieillard : G. Le Gouès parle du « virage des 80 ans », au delà duquel le sujet, confronté à un fléchissement rapide de ses capacités mentales, organise sa vie relationnelle autour de la « conservation des acquis » ;
  • le vieillard malade : la fragilisation est accentuée par un handicap physique notable, qui concerne selon G. Le Gouès environ 20% des sujets âgés.
L’auteur centre la problématique du « vieillissement compensé » sur « l’issue sublimatoire » : outre la transmission de la vie, c’est, au niveau symbolique, la question du sentiment de « réussir une construction utile aux autres » (p 33). Ainsi, « la pente de descente pourrait se conjuguer au féminin » (p. 14), mettre en tension l’intégration d’une féminité créative et de la bisexualité psychique. Il postule en outre, sans développer cette position, que le processus sublimatoire est sous la dépendance des pulsions partielles, et différencie les régressions défensives, peu réversibles, des régressions qu’il qualifie de jubilatoires, réversibles, telle la régression anale dans la création artistique.
« La meilleure façon de conserver plus longtemps une jeunesse mentale semble liée à la capacité de se forger des représentations nouvelles, notamment de nouvelles représentations de soi » (p. 13). Ce travail de représentation, de symbolisation, G. Le Gouès nous montre tout au long de son livre qu’il repose, particulièrement chez le sujet âgé, et notamment, comme on le lira plus loin, chez le sujet dément, sur l’investissement objectal. Aussi le « vieillissement bien tempéré » est-il lié à « l’habileté du sujet vieillissant à se placer dans le carrefour interactif qui lui est favorable, ni trop excitant ni pas assez » (p. 19).
Des exemples cliniques viennent illustrer la place qu’il accorde à l’analyse et à la relance du processus de symbolisation dans le traitement du sujet vieillissant.
Sur le plan thérapeutique, G. Le Gouès souligne la nécessité pour l’analyste de s’adapter aux ressources du patient, quitte à « jouer les Ferenczi du troisième âge » pour ne pas manquer « la relance d’un investissement » en sortant de la neutralité pour encourager le cas échéant le patient à s’engager vers une issue sublimatoire qui s’offre à lui. Cependant, « la démarche analytique tardive s’apparente plus à la découverte d’un musée qu’à la construction d’un immeuble », écrit-il avec humour, situant l’enjeu central du côté du développement des capacités de symbolisation et de mobilisation des représentations, et non du côté des tentatives de soutenir le patient dans une quête illusoire de réalisation dans la réalité des fantasmes d’éternité ou d’immortalité.
G. Le Gouès consacre ensuite des développements importants et passionnants à la psychopathologie de la démence ou à ce qu’il appelle la « psycholyse ».
Il l’envisage comme l’installation d’une « perception en perte d’associations », face à laquelle le sujet a besoin et recherche un étayage objectal, d’où l’importance décisive de la réponse de l’entourage dans l’évolution de la détérioration intellectuelle et des réactions psycho-pathologiques qu’elle détermine : il évoque la capacité de rester présent sans excès ni insuffisance.
L’auteur décrit le psychisme démentiel comme régi par une double régression fonctionnelle et structurelle. Régression fonctionnelle « quand la pensée et le comportement du psycholysé acquièrent les caractéristiques de la vie onirique », « dès que la pensée s’appuie plus sur des images que sur des mots, comme au cours de la régression formelle observable dans le rêve » (p. 134). Et régression structurelle à propos de laquelle il évoque, sans peut-être en développer suffisamment les voies, la diminution de la censure du surmoi. Double régression qui est au cœur même de ce qui va se jouer entre le sujet qui se détériore et son entourage ou son thérapeute, car « le niveau régressé où fonctionne le psycholysé met en péril notre identitté d’adulte secondarisé ».
G. Le Gouès situe l’atteinte démentielle par rapport à la pensée réflexive. Son modèle envisage les différentes étapes du travail de transformation effectué sur les pulsions par l’appareil à penser, du soma à la pulsion, de la pulsion à l’affect, de l’affect à la représentation de chose, de la représentation de chose à la représentation de mot, de la représentation de mot à la pensée réflexive. La psycholyse associe une désorganisation de ces différents niveaux du travail psychique à une néo-construction, dont le fil rouge est pour l’auteur la permanence du désir de satisfaction (p. 137).
La pensée réflexive subit ainsi une « démentalisation », qui consiste en un effacement progressif des représentations abstraites puis des représentations de mots (p 138), tandis que s’opère un retour de la pensée vers le pôle perceptif, avec un réinvestissement organisateur des représentations de choses.
L’intérêt de l’analyste pour la pensée du patient réactive l’intérêt de celui-ci pour sa propre pensée : « la relance d’une pensée en recherche de signification ne semble possible, quand elle a lieu, qu’après un temps d’investissement de l’interlocuteur … le mot n’est pas retrouvé par la reconstruction de chose, mais grâce à une liaison affective ».
Au delà de la démentalisation, la « pensée démembrée » est décrite comme une succession d’idées imprévisibles, sans lien entre elles, séparées par des vides ; la relance de la pensée ne peut se faire alors que par le biais de la perception.
La « pensée primitive » est caractérisée par le retour de l’hallucination, qui correspond à une tentative de conserver l’objet sur le mode perceptif ; l’hallucination de la pensée primitive est dans ce sens proche de celle du rêve. Elle se situe dans un contexte d’effacement des limites entre soi et l’autre, entre dedans et dehors, ainsi que de confusion entre les représentations mentales et les perceptions. Ici, la capacité à investir un objet réel contrebalance l’hallucination : elle tient lieu d’objet, elle remplace la représentation. Il est important de noter que, contrairement à l’hallucination psychotique, l’hallucination primitive fait surgir de bons objets : la pensée primitive se situe sur l’axe de la satisfaction hallucinatoire du désir. Cette « hallucination de plaisir » (p. 148) « mérite d’être protégée au lieu d’être combattue par des arguments contradictoires ou des prescriptions de psychotropes ». Quant à « l’hallucination d’angoisse », elle cède facilement à une présence bienveillante, qui permet la « réapparition » d’un bon objet interne. « Dans cet entre deux psychique, où le dedans et le dehors ont cessé d’être clairement séparés, l’hallucination peut correspondre à un effort pour faire exister un objet relais faute de présence adéquate d’un objet réel » (p. 149).
Dans la « pensée postfigurative » (p 141), l’usage de la figuration – le niveau des représentations de chose – est perdu ; pour qu’une représentation de chose puisse être reliée à une représentation de mot, écrit G. Le Gouès, il faut la valeur liante et structurante de l’affect dont le surgissement peut être favorisé par la relation.
Ici aussi, les illustrations cliniques apportées par l’auteur (p. ex. pp. 145 et 146) sont très éclairantes.
Chez le sujet dément, ces différentes modalités de pensée se chevauchent. Ce qui ressort avec force des théorisations de l’auteur, c’est que la psycholyse est une destruction de l’appareil à penser face à laquelle tout le travail mental du patient vise à la conservation, le plus longtemps possible, et par tous les moyens (l’hallucination, le recours à la perception, et bien entendu l’étayage sur la pensée de l’autre et sa capacité de liaison psychique), d’un bon objet interne (p. 147).
Ce résumé aura permis de sentir, je l’espère, combien ce livre est précieux pour tout clinicien, qu’il s’occupe ou non de personnes âgées : il offre en effet non seulement des repères cliniques très utiles en psychogériatrie, mais également des repères pour penser le processus de vieillissement dans une perspective psychanalytique, ainsi que pour situer la place d’un projet thérapeutique éclairé par la compréhension de ce que R. Roussillon, dans son prolongement des travaux de Winnicott, appelle « la fonction symbolisante de l’objet ». De ce point de vue, un des grands mérites de cet ouvrage est de nous amener, à travers une clinique encore peu répandue, à réinterroger des concepts clés de la psychanalyse, et peut-être davantage encore leur articulation : pulsion, affect, symbolisation, narcissisme, relation d’objet.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis