Cahiers de psychologie clinique 2002/2
Cahiers de psychologie clinique
2002/2 (no 19)
200 pages
Editeur
I.S.B.N. 2804138747
DOI 10.3917/cpc.019.0027
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Les maladies de l'amour


Les maladies de l’amour

Vous consultezLa passion de la jalousie, maladie d’amour ?

AuteurJean-Pierre Durif-Varembon[*] [*] Psychanalyste, Maître de conférences en psychologie, Université...
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du même auteur



Dans la littérature occidentale, le thème de la jalousie accompagne celui de l’exclusivisme et de la possessivité pour décliner les figures mythiques d’un type d’amour, l’amour souffrant, déçu et non partagé, à l’opposé d’autres types comme celui de « l’amour de l’amour » dans sa version courtoise ou celui, plus contemporain, du malentendu amoureux dû au décalage irréductible entre les deux sexes. Si le sentiment amoureux contient toujours le risque de la perte de l’objet aimé, tout homme et toute femme n’est pas pour autant obsédé par cette perte au point de l’anticiper en refusant tout attachement affectif ou de tenter de la maîtriser par l’emprise du soupçon allant parfois jusqu’à la destruction de l’objet comme dans la jalousie pathologique. Certains écrivains comme Léautaud ou Balzac pensaient que la jalousie est inhérente à l’amour. Il est vrai que la littérature, le théâtre et le cinéma ne cessent de mettre en scène les masques du désir à travers les figures de la jalousie, dans des variantes tragiques ou comiques[1] [1] Quelques exemples : Colette, L’ingénue libertine, Œuvres...
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. C’est un thème vieux comme le monde et qui parle à chacun. Qui, en effet, n’a pas connu peu ou prou la jalousie lors de ses relations infantiles ou adultes. Les psychanalystes en sont aussi les témoins dans la cure par l’effet de l’amour de transfert dont ils sont l’objet. Que la jalousie s’articule à l’amour n’implique pas pour autant qu’elle lui soit inhérente. Il est remarquable que le paradigme de la jalousie reste toujours la relation fraternelle homosexuée beaucoup plus que la relation amoureuse. C’est l’occurrence la plus fréquente des contes (Cendrillon, Blanche-Neige) et de la Bible (Caïn et Abel, Joseph et ses frères) qui racontent la rivalité de deux frères, de deux sœurs ou d’un adulte envers un enfant de même sexe[2] [2] Voir l’analyse sémiotique de Blanche-Neige proposée...
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, mais par exemple jamais le meurtre du frère par sa sœur.

2 L’assimilation de la jalousie à l’amour me paraît en fait relever plutôt d’une position névrotique (au sens de la névrose ordinaire) qui considère l’amour comme un désir de possession exclusive de la personne aimée et non comme une rencontre dont l’objet nous échappe et qui est toujours marquée du sceau du ratage[3] [3] Lacan a développé à plusieurs reprises l’articulation...
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. D’une certaine manière, le jaloux ne vit l’amour que d’en être exclu. Signe de la dépendance imaginaire à l’autre sous le mode de la convoitise, la jalousie est sans doute inhérente au désir quand il prend un tour passionnel et pulsionnel, et non pas à l’amour, en se déployant dans un « trop d’amour » qui s’indique dans un « pas moi sans toi » ou dans un « tout, c’est trop » : le jaloux n’en a jamais assez parce qu’il occupe la place de celui qui est en trop. Pris dans l’orgueil exacerbé d’un « moi tout seul » ou d’un « pas l’autre sans moi », sa blessure narcissique masque son refus de la différence. On peut dire alors que la jalousie n’est pas tant un vilain défaut qu’un défaut qui tourne au vilain.

3 La jalousie est affaire de passion (1). Le passage à l’amour nécessite sa traversée, c’est-à-dire au moins la reconnaissance par le sujet de la jouissance par lui-même ignorée qu’il a d’être jaloux. La gamme des figures de la jalousie s’étend du jaloux forcené qui n’en veut rien savoir à l’idéal mythique d’un être qui n’aurait jamais connu la morsure de la jalousie, mais au-delà des variantes et à travers ses cas de figures, nous pouvons repérer ses deux versants essentiels : la jalousie œdipienne classique et celle beaucoup plus archaïque de « l’envie » qui trouve son paroxysme dans l’hainamoration.

1 - La jalousie : une jouissance qui s’ignore, un ressentiment qui dévore.

4 La jalousie s’avance masquée parce que ses manifestations restent le plus souvent invisibles. De même que l’amour ne se réduit pas au sentiment amoureux, la jalousie ne se réduit pas au sentiment éprouvé. Beaucoup d’entre nous méconnaissons la jalousie qui nous ravage parce que nous ne la sentons pas et qu’elle n’est pas entendue par l’entourage. La culpabilité facilement la recouvre : chacun sait que ce n’est pas bien d’être jaloux, et les parents ont du mal à la reconnaître chez leur aîné s’ils se sentent coupables de le faire souffrir par la venue d’un autre enfant. À l’inverse de l’amour, plus la jalousie est forte moins elle se montre. Elle couve alors sous les charbons ardents d’une colère rentrée ou se retourne dans la formation réactionnelle d’un dévouement qui donne le change : « j’embrasse mon rival, mais c’est pour l’étouffer » avoue Néron à propos de son frère Britannicus. Ce pourrait être l’adage de tout jaloux, comme cette fine analyse que nous propose encore Racine par la bouche d’Eriphile dans Iphigénie (2) :

5

« je n’accepte la main qu’elle m’a présentée que pour m’armer contre elle, et sans me découvrir traverser son bonheur que je ne puis souffrir »(Acte II, scène1, p. 507)

6 En effet, combien de jaloux font des pseudo cadeaux pour apaiser leur désir de vengeance tout en alimentant les raisons qu’ils ont d’être jaloux ?

7 Se frayant un chemin entre colère et mensonge, l’affect de la jalousie fonctionne sur le registre de l’avidité orale : le jaloux envie ce qui fait vivre l’autre et il s’en sent exclu, rejeté parce qu’il croit qu’il n’a pas ce que l’autre a. Sur le mode binaire du toi ou moi, sans partage, il se nourrit du fantasme que le partenaire est livré à la jouissance dévoratrice d’un autre, que ce soit réel ou pas. Freud (3) a bien repéré la dimension projective de ce mouvement qui consiste à imaginer chez l’autre la tentation qui est en soi, par exemple, de l’infidélité.

8 La jalousie transporte, déplace, aveugle. Le bonheur de l’autre est insupportable quand on croit ne pas avoir ce que l’autre a ou qu’on ne peut pas l’avoir. En fait le jaloux refuse inconsciemment de croire qu’il est, comme l’autre, parce qu’il n’a pas ce qui est censé faire exister cet autre et, dans la projection, il l’accuse de le lui avoir pris. La vengeance et la colère surgissent alors pour détruire ce qui échappe et cette « jalouse rage » (Phèdre) manifeste le rapport possessif à l’objet, la dépendance envers cet autre dont il ne peut se passer. « Si je ne suis pas tout pour l’autre ou s’il n’est pas tout pour moi, alors il n’est rien ou je ne suis rien », tel est le discours forcené du jaloux. « S’il (elle) en aime un (e) autre, alors je n’existe plus ». Alors que l’amour est en position tierce, la jalousie pose toujours l’autre comme un rival dans une relation duelle d’exclusive alternative (nous ou les autres, toi ou moi). « La jalousie prétend être un amour à deux, un amour qui ne se fait pas connaître » selon la formule de D. Vasse (4, p.235)

9 Par-là s’indique la jouissance par lui-même ignorée qui pousse le jaloux à tenir inconsciemment à sa jalousie, à son « humiliation narcissique » comme dit Freud. La jalousie vide et anéantit le sujet dans la force pulsionnelle du ressentiment et de la haine. En même temps il se complaît à vivre dans cette grande souffrance non par simple masochisme mais parce qu’il maintient ainsi le rapport à l’autre sur le mode du rejet et de l’exclusion. Le tableau[4] [4] Le thème de la jalousie est aussi présent dans la peinture,...
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d’E. Munch « Jalousie », crée en 1895, illustre avec toute la rigueur de la métaphore ce qu’est la jouissance de la jalousie. On y voit une femme dont la robe rouge entrouverte semble offrir sa nudité au regard du spectateur et de l’homme avec qui elle cueille des fruits et qui semble être son amant. Cette scène en arrière plan, à dominante rouge, n’est pas sans évoquer la tentation du fruit défendu au jardin d’Eden. Cette femme représente sans doute Ducha dont Munch était amoureux et qui partit avec un jeune russe. Au premier plan, dans la partie sombre de la toile, ressort le visage du personnage principal (Munch ?), les traits défaits par la haine et l’abandon[5] [5] Ce n’est pas sans rappeler la description de Colette dans...
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.

10 Dans la possession et le collage fusionnel, le jaloux interprète avec une grande intelligence et une lucidité clinique confinant parfois à la folie, les désirs inconscients de son partenaire, pour prouver qu’il a raison de se méfier et de soupçonner, ce en quoi il alimente sa jouissance d’être rejeté. Si dans l’amour, c’est l’Autre qui donne la vérité sur l’amour, dans la jalousie c’est soi. Par le soupçon aiguisé, il revendique un savoir sur l’autre, prétendant le connaître mieux que lui-même comme s’il était transparent. Ainsi, certains analysants se mettent systématiquement en colère après chaque coup de téléphone survenu pendant leur séance qu’ils supposent de façon certaine, au ton de ma voix et à quelques autres infimes détails, provenir d’un ou d’une rivale évidemment plus intéressant qu’eux. Et le fait qu’ils devinent avec une bonne pertinence l’exactitude de l’identité sexuelle de mon interlocuteur ne change rien quant à leur jalousie qu’ils répètent dans le transfert psychanalytique. Finalement, le jaloux a besoin de sa jalousie pour se sentir désirant. Comme dit le personnage de Yago dans l’Othello de Shakespeare (5) :

11

« Prenez garde, mon maître, à la jalousie. C’est un monstre aux yeux verts qui produit l’aliment dont il se nourrit ! »

12 Dans cette relation imaginaire du stade spéculaire où il est aliéné dans l’autre, « le désir du sujet, comme l’écrit J. Lacan, ne peut se confirmer que d’une concurrence, que d’une rivalité absolue avec l’autre, quant à l’objet vers lequel il tend » (6, p.193). Freud (7) ne dit pas autre chose quand il remarque que certains hommes ont besoin de la jalousie pour maintenir la femme comme digne de leur passion et je rajouterai que ça leur permet d’éprouver des sensations fortes, ce en quoi la jalousie est pulsionnelle.

13 D’où vient que si l’autre est tout il ne puisse être autre et que s’il est même il ne puisse être différent ? En fait, la revendication de la possession jalouse se fonde sur deux registres qui se combinent plus ou moins selon les degrés de la jalousie.

2 - Les deux dimensions de la jalousie

14 La jalousie amoureuse classique (8) que Freud nomme « normale » ou « concurrentielle » est de type œdipien, c’est-à-dire triangulaire. Elle manifeste un lien de dépendance infantile à l’autre et porte sur un rapport et non sur un objet comme en témoignent ces cinq figures de la vie quotidienne :

  1. L’enfant jaloux de ce qui s’échange entre ses parents va les empêcher de s’embrasser ou de se parler voire s’immiscer dans le lit conjugal. Il ne le fait que lorsqu’ils sont ensemble. La rivalité ainsi constituée avec l’un ou l’autre des parents s’accompagne de vœux inconscients de mort et de haine renforcés par les frustrations quand elles sont imposées de façon sadique ou culpabilisante. Elles sont alors ressenties comme marque de mépris et, par identification à l’agresseur, l’enfant déplace sa jalousie sur d’autres objets en se vengeant. La vengeance, conséquence logique d’une jalousie non dépassée, revient à mettre le ressentiment à la place du sentiment.
  2. Face à la jalousie fraternelle qui reste un des grands thèmes de la littérature, nous avons tous fait l’expérience de l’inanité de la justesse distributive quantitative. En donner pareil à chacun n’a jamais résolu la jalousie. Que le jouet une fois arraché des mains du frère ou du compagnon perde de son intérêt confirme qu’il ne tenait son pouvoir attractif que d’appartenir à un autre, ce qui nous amène à évoquer dans certains cas un enjeu identificatoire beaucoup plus archaïque qu’œdipien, celui de l’envie.
  3. La jalousie dans le couple porte toujours sur une liaison potentielle avec un autre selon la logique du « je suis tout pour lui (elle)…. Alors si je suis absent ou qu’il est absent, c’est qu’il est forcément avec un autre ». Et même quand il est là, il est encore avec l’autre par la pensée et le désir.
  4. Les hommes jaloux de leur femme enceinte ne le sont pas de leur impossibilité de porter l’enfant mais du rapport que les femmes ont avec leur propre corps et avec le bébé en elle.
  5. La jalousie des parents envers leurs enfants (9) dans la réactivation de leurs jalousies infantiles non dépassées, se manifeste sous forme de reproche adressé à un fils ou à une fille (« après tout ce qu’on a fait pour toi ») ou sous celle de l’envie. Devenir père ou mère fait éprouver cette jalousie pour en sortir sous peine de rester le rival de son enfant, comme si on était son frère ou sa sœur, et donc d’affecter le lien de génération.

Ces formes de jalousie sont donc courantes mais pas pour autant rationnelles puisqu’elles dérivent des avatars du complexe d’Œdipe, c’est-à-dire des sentiments ambivalents d’amour et de haine envers le rival préféré et de la déception narcissique qui s’ensuit. L’identification au parent de même sexe pris comme modèle permet de dépasser la relation d’exclusivité duelle, de constituer un Idéal du Moi à la fonction apaisante, à condition que ce rival soit suffisamment aimant et parlant. F. Dolto (10) a montré que ce n’était pas toujours si simple notamment en ce qui concerne la jalousie d’un aîné envers un puîné puisqu’en ce cas, le rival support d’identification n’est pas un même que soi ou un plus grand mais un plus petit, moins fort et moins complet. En tous cas, c’est bien l’incorporation de l’autre mis en place d’idéal du moi qui autorise le passage à l’amour. Alors, l’acceptation de la frustration et de la castration, au lieu de le démolir, constitue le sujet comme quelqu’un dans un rapport à d’autres différenciés.

15 Ce que nous repérons habituellement comme jalousie se déploie souvent sur un fond beaucoup plus archaïque que Lacan (11), reprenant saint Augustin, appelle l’invidia : « l’envie du petit enfant regardant son frère pendu au sein de la mère, le regard amare conspectu, d’un regard amer, qui le décompose et fait sur lui-même l’effet d’un poison ». Cette image de complétude fait jaillir le désir par identification transitive à l’autre semblable comme double spéculaire[6] [6] Ce concept a été repris dans le livre de R. et R. Lefort,...
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. L’objet convoité est donc un objet scopique et pas un objet quelconque. Dans ce texte de 1948 Lacan montre comment l’agressivité est corrélative de ce mode d’identification narcissique primordiale qui pousse à faire disparaître le lieu de l’identification aliénante et morcelante, mécanisme que l’on retrouve dans les psychoses paranoïdes ou paranoïaques. Dans ce registre de l’invidia, l’agressivité comme image de dislocation corporelle n’est pas à confondre avec l’agression car « c’est un acte existentiel lié à un rapport imaginaire » précisera Lacan quelques années plus tard (6, p.200). La jalousie archaïque, reste de ce premier amour de l’autre complémentaire double de soi, porte donc sur un objet dans une relation spéculaire d’où le tiers est exclu. Plus tard cet amour là entraîne une identification totale de soi à l’objet aimé parce que l’un est l’autre. Cet objet est alors toujours nécessairement unique, irremplaçable, totalitaire et monstrueux.

16 L’identification imaginaire à l’objet possédé par l’autre fait que cet autre devient l’image de moi. De cette aliénation à l’autre s’engendre l’agressivité qui consiste en ce désir de vouloir le faire disparaître en tant qu’il supporte le désir du sujet. C’est pourquoi le ressentiment de se vivre comme rejeté et exclu, c’est-à-dire comme le négatif de l’autre, rend tout sentiment de la différence insupportable. Mélanie Klein articule à sa manière les deux versants de la jalousie dans son essai Envie et gratitude (12) : « La jalousie se fonde sur l’envie, écrit-elle, mais, alors que l’envie implique une relation du sujet à une seule personne et remonte à la toute première relation exclusive à la mère, la jalousie comporte une relation avec deux personnes au moins et concerne principalement l’amour que le sujet sent comme lui étant dû, amour qui lui a été ravi – ou qui pourrait l’être par un rival » (p.18). La passion amoureuse provoque de la jalousie puisqu’elle met l’autre en place de moi idéal, en place de moi-tout.

17 La jalousie œdipienne, elle, s’appuie sur un processus d’identification secondaire à l’autre, rendant possible logiquement la rivalité. Elle suppose le dépassement de l’identification primaire qui structure le sujet comme rival de soi-même par un remaniement identificatoire opéré par le complexe d’Œdipe. Ainsi, conclut Lacan, « l’identification œdipienne est celle par où le sujet transcende l’agressivité constitutive de la première individuation subjective » (11, p.117). Cette articulation entre envie et jalousie éclaire de façon originale, comme l’a proposé récemment Denise Lachaud (13) pour la problématique adolescente, le rapport entre les fragilités narcissiques d’une personne et les réactions violentes suscitées par le regard d’autrui vécu sur le mode persécutoire.

18 La jalousie, comme toute passion, opère dans le champ de l’imaginaire sur fond d’une non-séparation d’avec soi et d’avec l’autre, ce qui la distingue de l’amour. L’amour n’a pas d’objet sauf à le réduire à sa dimension pulsionnelle, mais dans la jalousie, l’objet manquant, convoité, devient le signifiant de l’objet qui manque à la pulsion pour être satisfaite et non plus le signifiant de l’Autre du désir. En négatif, la jalousie indique que l’objet du désir se dérobe toujours, qu’il ne se maintient qu’insatisfait (sinon il n’y aurait ni poésie ni littérature), « qu’il n’y a pas de rapport sexuel inscriptible dans l’inconscient » (J. Lacan), mais cela, le jaloux le refuse inconsciemment jusqu’à confondre l’amour et la mort.

3 - L’hainamoration ou l’amour à mort de la passion

19 La jalousie possède tous les traits de la passion amoureuse par son intensité affective et sensationnelle, et par le rapport de possession et de non-séparation d’avec l’autre. « L’objet de la passion, c’est le passionné » comme le résume Marie Pesanti-Irrman (14). D’ailleurs le jaloux est bien plus possédé par son objet qu’il ne le possède puisqu’il se perd dans la jouissance que lui procure un tel rapport d’aliénation à l’objet. Des contes comme celui de Blanche-Neige ou de Cendrillon ont mis en évidence bien avant Freud l’enjeu narcissique de la passion jalouse parce que, contrairement à l’amour où l’autre est mis en place d’idéal du moi, dans la jalousie il occupe celle du moi idéal. Autrement dit, le narcissisme du jaloux est du même ordre que celui de la relation primitive à la mère en tant que premier objet d’identification. Le névrosé ordinaire sait bien qu’il ne coïncide pas comme sujet avec l’objet de son identification imaginaire car le manque opère comme distinction alors que la violence passionnelle fonctionne dans l’Un, dans la coïncidence et l’assimilation de l’un à l’autre sur le mode incestueux (4). Le jaloux en effet, veux posséder l’autre comme un bout de soi, exclure son altérité par le meurtre et la sienne par le suicide, pour se faire vivre par soi-même. Il cherche à détruire celui à qui il s’identifie par identification projective comme le personnage de Saliéri envers Mozart dans le film « Amadeus » de Milos Forman.

20 L’identification projective manifeste la tyrannie de l’image de soi ou de l’image de l’autre idéalisé. La mère, le père, la femme, le mari, l’amant, le frère, sont pris pour idole et enfermés comme trésor de la cassette d’Harpagon. Cette surestimation de l’objet caractérise la passion (15) : l’autre mis en place d’auteur unique de la vie et du bonheur du sujet a seul l’initiative de la séparation et de l’union comme s’il n’y pouvait rien lui-même (16). Quand le désir de l’Autre se confond avec le désir de posséder l’autre, ce dernier ne représente plus ce qui lui échappe, ce qu’il donne sans le savoir, parce qu’il est réduit à une sorte de double fantasmé, théâtralisé et idolâtré. Par ce mécanisme de surinvestissement, l’unique objet d’amour et de ressentiment vient en place de signifiant de la mère originelle, première figure de l’Autre. Parce que le refoulement originaire par son opération de perte de l’objet unique et totalitaire fonde le narcissisme et l’autonomisation de l’espace psychique du sujet, son absence dans la jalousie pathologique tourne de plus en plus à la folie paranoïaque et au déchaînement d’une pulsion de mort non liée à la pulsion de vie. Si l’on se rappelle que c’est précisément cette intrication des pulsions de vie et des pulsions de mort qui transforme la perte en manque pour le désir et non en destruction pour l’anéantissement subjectif, on comprendra mieux pourquoi l’amour peut se retourner en haine dans cette collusion désignée du terme d’hainamoration : l’amour à mort, l’amour de la mort, la mort de l’amour. Ce « trop » de la passion que Freud en son langage appelle « débordement de la libido du moi sur l’objet » indique le collage fusionnel à l’objet qui rend équivalent sa perte et la perte de soi-même. « Ah ! Je l’ai trop aimé pour ne le point haïr ». Cet aveu d’Hermione d’une pertinence clinique inouïe montre bien cette bascule du tout ou rien de la violence passionnelle qui n’est pas l’apanage des couples hétérosexuels, loin s’en faut.

21 L’hainamoration relève d’un double mouvement paradoxal, d’un côté maintenir l’objet narcissique originel comme total, unique, indestructible et tout-puissant, de l’autre s’adresser à lui pour qu’il puisse se signifier comme faillible, commun et relatif, ce qui ouvrirait le chemin de la symbolisation du manque et donc du désir. Le sujet du désir dans le jaloux attend d’être entendu. La difficulté pour qu’il entende la réponse à sa demande inconsciente vient que le jaloux ne cherche pas à savoir la vérité mais à renforcer son doute car, au fond, il n’ignore pas ce qu’il cherche, mais il n’en veut rien savoir.

22 D’ailleurs, l’interlocuteur est confronté à l’inefficacité de sa parole car le jaloux se caractérise aussi par son impuissance (et son refus) de croire l’autre quand, par exemple, il l’assure de sa fidélité. Dans sa surdité et son aveuglement il déforme et réinterprète les dires et les moindres signes pour rationaliser son refus, comme l’a si bien mis en évidence Claude Chabrol dans son film, « l’Enfer ». Il entre ainsi dans l’emprise du soupçon (8) où tout peut faire la preuve qu’il a raison d’être jaloux, comme le formule si bien Yago :

23

« Des vétilles légères comme l’air semblent au jaloux des confirmations solides autant que les preuves de l’Écriture Sainte »

24 Il est « jaloux de tout » comme le chante Julien Clerc dans une des rares chansons sur ce thème. Mais déjà en 1660, le poète espagnol Pedro Calderon de la Barca avertissait le roi présent ce jour là au théâtre : « la jalousie, même de l’air que l’on respire, est mortelle »[7] [7] Cité par l’écrivain sévillan Rodrigo de Zayas lors...
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25 L’amour est du côté du symbolique en ce sens qu’on aime dans l’autre ce qu’on ne peut pas imaginer, la somme de ses attributs et qualités ne faisant pas un tout. L’amour est proprement inimaginable et incroyable, c’est pour cela qu’on ne cesse d’en parler. Comme don dans un rapport d’altérité au plus intime de soi-même, il suppose un consentement authentique à être dépossédé de son image narcissique, contrairement à la passion qui fonctionne en miroir. Le don échappe à celui qui donne car, au fond, nul ne sait ce qu’il donne ni vraiment ce qu’il reçoit. Il est dans la transmission. Il donne ce qui ne lui appartient pas et le traverse. Ce qui fait vivre l’autre, ce qui le fait jouir, ce qui le met en joie, il ne peut que le partager, et non le posséder, dans la rencontre avec cet autre, et que dans la mesure où ça échappe et à l’un et à l’autre. L’envie et la haine interrogent ce point de ce qui m’échappe radicalement chez l’autre mais qui est en moi aussi. C’est pourquoi nous pouvons entendre ce « trop d’amour » de la jalousie dans le registre d’une angoisse qui est sans raisons mais non sans objet.

Conclusion : la jalousie structurante

26 La jalousie constitue une étape structurante (17) quand elle est dépassée, ce qui suppose quelques conditions à minima que je résume ainsi :

  • La reconnaître en soi, ce qui nécessite qu’elle soit reconnue par un tiers en dehors de toute moralisation ou répression qui ne produisent que son déplacement plus tard, en haine, en charité mal ordonnée ou en échec à répétition. La délivrance de la haine et de la culpabilité passe par l’accueil d’une parole de vie ouvrant à la problématique du pardon.
  • Recevoir un minimum d’interprétation du fantasme dans lequel le sujet est coincé, en particulier celui d’une naissance anale où se séparer équivaut à être abandonné comme une « merde », donner est vécu comme perdre, et rester entier (exister comme quelqu’un) signifie retenir pour posséder (18).
  • La traverser grâce à un appui de tendresse et de confiance sur ce tiers, ce qui n’est possible qu’à condition qu’il soit lui-même sorti de sa jalousie infantile. Le deuil de l’objet perdu et la tolérance à la frustration ne peuvent sans doute pas se faire sans un minimum d’amour.
  • Enfin, que celui ou celle qui est l’objet de la jalousie ou en est le témoin n’identifie pas le jaloux à sa jalousie, ce que j’ai fait ici par commodité de langage en évoquant le jaloux.

Traverser la jalousie pour consentir à l’amour tel est le chemin que les poètes et quelques autres nous invitent à accomplir.

Bibliographie

Bibliographie

1 APERTURA, Clinique de la passion, Volume 8, Paris, Springer Verlag, 1993.

2 J. RACINE, Andromaque (1667), Britannicus (1669) et Iphigénie (1674), Paris, éditions Bordas.

3 S. FREUD (1922), Sur quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité, Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973.

4 D. VASSE, Inceste et jalousie, Paris, Seuil, 1995.

5 W. SHAKESPEARE, Othello, Paris, Garnier-Flammarion, édition bilingue.

6 J. LACAN, Le Séminaire (1953-1954), Livre I, Les écrits techniques de Freud, Paris, Seuil, 1975.

7 S. FREUD (1910), Un type particulier de choix d’objet chez l’homme, in Contributions à la psychologie de la vie amoureuse, La Vie sexuelle, Paris, PUF, 1973.

8 D. LAGACHE, La jalousie amoureuse, Paris, PUF, 1981.

9 B. MOUNIER, Jalousie paternelle, in Clerget J. et M.P., Places du père, violence et paternité, Lyon, PUL, 1992.

10 F. DOLTO (1947), La dynamique des pulsions et les réactions dites de jalousie à la naissance d’un puîné, version revue et corrigée in Au jeu du désir, Paris, Seuil, 1981, 96-132.

11 J. LACAN (1948), L’agressivité en psychanalyse, Ecrits, Paris, Seuil, 1966, 101-124.

12 M. KLEIN (1957), Envie et gratitude Paris, Gallimard, 1968.

13 D. LACHAUD, Jalousies, Paris, Denoël, 1998.

14 M. PESANTI-IRRMANN, « L’objet de la passion, c’est le passionné », Apertura, Clinique de la passion, n°8, Paris, Springer Verlag, 1993, 35-43.

15 S. FREUD (1912), « Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse » in Contributions à la psychologie de la vie amoureuse », La Vie sexuelle, Paris, PUF, 1973.

16 M. KLEIN, « L’amour, la culpabilité et le besoin de réparation » (1936) suivi de « la haine, le désir de possession et l’agressivité » (1936) de Joan Rivière, in la Vie émotionnelle de l’homme et de la femme civilisés, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1968.

17 D. VASSE, « La jalousie structurante » in. D. Vasse et al., Se tenir debout et marcher. Du jardin œdipien à la vie en société, Paris, Gallimard, 1995, coll. « Sur le champ », 111-117.

18 J.CLERGET, « Ouvre ta jalousie » Correspondances Freudiennes, n°12, Jalousie et séduction, septembre 1985, 27-33.

 

Notes

[ *] Psychanalyste, Maître de conférences en psychologie, Université Lyon 2, 5 avenue Pierre Mendès-France, 69676 Bron Cedex.Retour

[ 1] Quelques exemples : Colette, L’ingénue libertine, Œuvres complètes, vol.1, NRF Gallimard, coll. « La Pléiade », Shakespeare, Le conte d’hiver, et la plupart des pièces du théâtre dit de « boulevard ». Pour les films, voir Amadeus, de Milos Forman, et l’Enfer, de Claude Chabrol.Retour

[ 2] Voir l’analyse sémiotique de Blanche-Neige proposée par jean Calloud dans son article « Blanche-Neige, la princesse aux trois couleurs », Correspondances Freudiennes, Jalousie et séduction, n°12, septembre 1985, 9-17.Retour

[ 3] Lacan a développé à plusieurs reprises l’articulation de l’amour, de la libido et du narcissisme, notamment dans ses commentaires sur le transfert. Cf. J. Lacan., Séminaire (1964), livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973.Retour

[ 4] Le thème de la jalousie est aussi présent dans la peinture, en prenant appui sur la mythologie ou la Bible. Voir par exemple comment Dürer traite des effets de la jalousie dans « le grand satyre » (vers 1498-99).Retour

[ 5] Ce n’est pas sans rappeler la description de Colette dans L’ingénue libertine : « Jacques souffre de jalousie, parce qu’il aime, et son mal lui donne une contenance un peu courbée, un air de rhumatisant précoce ».Retour

[ 6] Ce concept a été repris dans le livre de R. et R. Lefort, Naissance de l’Autre, Paris, Seuil, 1980, en particulier dans le chapitre 1 « Le petit autre. L’invidia ».Retour

[ 7] Cité par l’écrivain sévillan Rodrigo de Zayas lors de son intervention au Colloque International sur le Sentiment amoureux, organisé par l’Université Lyon 2 les 1 et 2 décembre 2000.Retour

Résumé

L’amour réveille la jalousie infantile sous deux formes, archaïque et œdipienne. La jalousie n’est pas l’amour mais une passion narcissique où se confondent souvent l’amour et la haine. L’amour suppose de traverser la jalousie qui est alors structurante.

Mots-clés

amour, jalousie, envie, passion, narcissisme



Love wakes the infantile jealousy presented by two forms, archaïc and œdipean. The love is not the jealousy but a narcssistic passion where the love and the hatred are often mixed up. Love supposes to go trough the jealousy. So, it is funding.

Key words

ove, jealousy, envy, passion, narcissism

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Jean-Pierre Durif-Varembont « La passion de la jalousie, maladie d'amour ? », Cahiers de psychologie clinique 2/2002 (no 19), p. 27-38.
URL :
www.cairn.info/revue-cahiers-de-psychologie-clinique-2002-2-page-27.htm.
DOI : 10.3917/cpc.019.0027.