Cahiers de psychologie clinique
De Boeck Université

I.S.B.N.2804138747
200 pages

p. 7 à 9
doi: en cours

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Éditorial

no 19 2002/2

2002 Cahiers de psychologie clinique Éditorial

Éditorial

Patrick de Neuter
L’amour est multiple. En parler au singulier est rigoureusement impossible. Ce recueil d’articles le démontre une fois encore. Amour, passion, passion amoureuse, lien passionnel, amour authentique et amours narcissique, amour fou et folie amoureuse, état amoureux, amour jaloux et passion érotomaniaque, autant de signifiants utilisés par les auteurs pour tenter de cerner leur objet.
Il est par ailleurs significatif qu’en réponse à l’argument annonçant un recueil concernant les diverses facettes de l’amour, c’est principalement de passion qu’il fut question dans les textes qui sont parvenus à la rédaction.
Il en va probablement ainsi parce que les cliniciens ont surtout affaire à ces formes extrêmes parfois appelées « maladies de l’amour ».
Il ne faut pas exclure cependant qu’il s’agisse là d’une expression parmi d’autres de ce rêve partagé par un grand nombre de nos contemporains : vivre de grandes passions, fut-ce au prix des violences psychiques et des souffrances impliquées dans l’aliénation passionnelle et dans les moments, inévitables, de désidéalisation, de déception ou de perte de l’objet.
On peut enfin formuler l’hypothèse d’un effet de la pensée freudienne. Ne nous a-t-elle pas en effet habitués à penser que les formes extrêmes et même pathologiques des phénomènes psychiques mettaient en lumière ce qui reste voilé dans les formes plus tempérées et plus quotidiennes de ceux-ci ?
Néanmoins, toutes ces facettes de l’amour et de la passion ne différent pas seulement par l’intensité de l’expérience. Elles sont aussi qualitativement différentes. Pour en rendre compte, il convient donc de faire appel à des mécanismes psychiques spécifiques. Plusieurs auteurs s’y attachent. On trouvera ainsi évoquée la quête des premiers objets d’amour : soi-même, La Mère ou encore soi-même aimé par La Mère. Les autres tentatives freudiennes de rendre compte des choix amoureux et passionnels par l’identification, par le positionnement de l’autre en lieu et place de l’idéal du moi – ou du moi idéal - et par le fantasme de faire Un, sont elles aussi revisitées par plusieurs auteurs.
À la lecture de ces articles, l’amour et la passion apparaissent non seulement pluriels mais aussi fondamentalement paradoxaux. Tantôt ils sont tentatives de guérison d’une blessure fondamentale ou d’une perte récente, tantôt au contraire sources de souffrance et d’autres funestes effets : ils rendent le sujet « malade », parfois même ils le conduisent au bord du gouffre de la dépersonnalisation, du suicide ou du meurtre. Et si certaines contributions démontrent comment amour et passion permettent au sujet d’échapper à la décompensation pychotique d’autres nous décrivent comment ils peuvent rendre « fou » le névrosé
Entre névrose et psychose, un élément différenciateur essentiel apparaît : la place laissée à l’autre en tant qu’autre. Dans l’amour et la passion névrotique, l’autre est transformé par l’idéalisation et par les autres processus source de l’aveuglement bien connu. Mais quand il s’agit de psychose, l’autre en tant qu’autre, l’autre dans sa réalité, a souvent fort peu d’importance. Il arrive même que la réponse aimante de l’autre – ou son absence – soit sans importance. L’amoureux est à ce point plongé dans son monde intérieur que lui suffisent les lettres qu’il fait parvenir à son objet et les réponses qu’il imagine en recevoir. Mais dans tous les cas le paradoxe est bien présent. Dans un même mouvement, amours et passions ouvrent à l’autre et ferment la porte à son altérité.
D’autres paradoxes se dégagent de la lecture de ce Cahier. D’une part, il arrive qu’amour et passion inhibent la sexualité. Dans une série d’autre cas, ils permettent son épanouissement et souvent même une levée du refoulement et l’apparition sur la scène du couple de pulsions archaïques jusqu’alors inhibées et méconnues des sujets eux-mêmes ; amour et passions sont tous deux tout à la fois don et manque ou encore, don de ce que l’on n’a pas. Enfin, tantôt ils sont transfert à l’autre d’un pouvoir de vie sur soi, tantôt ils s’accompagnent de haine, de passion d’emprise ou de volonté destructrice de l’autre, tantôt ils entraînent un désinvestissement narcissique de soi dangereux pour le sujet. « Hainamoration » proposa un jour Lacan pour évoquer cette étroite intrication entre l’énamoration et la haine.
Deux contributions envisagent plus particulièrement la clinique de l’amour ou plutôt celle de la passion : cures par la parole individuelles ou en couple. Mais dans une autre contribution, on peut constater que l’écriture spontanée peut elle aussi être source de « guérison » d’une amoureuse passion aux effets par trop aliénants
Sous le titre « variations » nous avons repris un article en marge du thème mais tout à fait intéressant pour le clinicien. Il concerne l’amour de l’étranger dans la langue.
Comme l’affirment plusieurs auteurs, amours et passions sont des phénomènes d’une grande complexité. Il s’agit plus radicalement d’un objet qui sans cesse échappe, d’un réel indicible en ce sens que jamais sans doute nous ne pourrons en rendre compte de façon tout à fait satisfaisante. Le présent Cahier constitue néanmoins une nouvelle tentative de compréhension de ce qui est en jeu dans ces diverses expériences amoureuses et passionnelles. Formons le vœu qu’elles puissent constituer d’utiles étais pour notre clinique et peut-être aussi, pourquoi pas, pour une traversée heureuse de ces expériences d’amour, de passion, amour fou et de passion amoureuse que vivent ou rêvent de vivre un grand nombre d’entre nous.
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