2002
Cahiers de psychologie clinique
Cliniques de l’amour
Cliniques de l’amour
Un amour si funeste
à propos des « fondements infantiles » de la passion amoureuse
Lina Balestriere
[*]
Partant de quatre cures de femmes, dont l’enjeu a été le repérage et l’élaboration des « fondements infantiles » de la passion amoureuse, l’auteur explore deux versions de la passion amoureuse, l’une centrée sur le processus de surestimation sexuelle, l’autre sur celui de l’idéalisation. Apparaissent ainsi, d’une part, la charge de déni qu’occulte la surestimation sexuelle, et d’autre part, les expériences de vide et d’effondrement auxquelles répond l’idéalisation.
Mots-clés :
passion amoureuse, surestimation sexuelle, déni, idéalisation, effondrement.
This paper discusses four analyses of women, wherein tracing and elaborating the « infantile roots » of amourous passion was central. The author explores two ways of understanding the amourous passion : one based on the concept of sexual over-estimation ; another on the concept of idealisation. It becomes clear from there that sexual over-estimation hides disavowal and that idealisation relates to experiences of breakdown and fear of annihilation.
Keywords :
amourous passion, sexual over-estimation, idealisation, disavowal, breakdown.
La passion amoureuse révèle, plus que toute autre chose, ce que Freud appelait les « fondements infantiles de l’amour. »
[1] Ce sont ces « fondements » que j’aimerais explorer, à partir de quatre cures de femmes dont l’essentiel a consisté dans le fait de repérer et d’élaborer ce qui était en jeu dans un lien passionnel à un autre. Ce lien occupait toute leur vie psychique par la douleur qu’il provoquait, douleur blessante, torturante, désespérante, et par l’impossibilité, longtemps maintenue, d’y renoncer. Je parle de lien passionnel et non pas de passion, car, si la définition de passion amoureuse convient pour trois des quatre situations, elle n’est pas adéquate pour décrire la quatrième, où le lien passionnel s’est développé dans le cadre d’une amitié devenue rapidement un enjeu vital pour le sujet.
L’analyse du lien passionnel va m’amener à reprendre la notion d’idéalisation, au cœur de la vie amoureuse selon Freud. En particulier, le processus spécifique d’idéalisation que Freud appelle la surestimation sexuelle nous retiendra dans un premier temps, car il s’avère fécond pour penser ce qui sous-tend deux des quatre liens passionnels qui vont retenir notre attention. Quant aux deux autres liens passionnels, ils convoquent une dimension plus féroce de l’idéalisation, en tant que processus global, celle qui permet de penser un désespoir plus radical, en lien avec les assises identitaires du sujet.
La surestimation sexuelle
Ce sont des jeunes femmes intelligentes et douées qui me parlent pendant des années de l’enfer que constitue pour elles la relation avec leur homme : elles sont rejetées, critiquées, attaquées parfois même physiquement. Elles se sentent souvent blessées après les échanges avec lui et pourtant elles tiennent à lui, elles l’ont « dans la peau ». C’est la description freudienne de la passion promue dans
Pour introduire le narcissisme qui vient à l’esprit, bien que cette description concerne la version masculine de la passion, dans un moment théorique où « la comparaison entre l’homme et la femme » est particulièrement accentuée. La description freudienne est celle-ci : « Cette surestimation sexuelle permet l’apparition de l’état bien particulier de la passion amoureuse qui fait penser à une compulsion névrotique, et qui se ramène ainsi à un appauvrissement du moi en libido au profit de l’objet. »
[2] Reprenons les termes essentiels de la description freudienne.
Commençons par la surestimation sexuelle. Ces femmes parlent de l’importance de la peau de leur homme. Non seulement le fait de l’avoir « dans la peau », mais aussi son grain de peau à lui, qui leur est tellement agréable, ses traits physiques, qui les touchent, les troublent : à n’en pas douter, il est l’homme qui leur est destiné. Il
réalise la représentation inconsciente de l’homme telle qu’elle s’est déposée au travers de leur histoire infantile. En fait il semble bien que non seulement la représentation inconsciente de l’homme se trouve convoquée mais que celle-ci est en fait le résultat d’une condensation, car elle a attiré à elle, par « transfert », la sensualité infantile, dont ces femmes sont dès lors imaginairement dépossédées. Ce processus de transfert de la sensualité infantile correspond à ce cas particulier d’idéalisation de l’objet d’amour que Freud appelle la surestimation sexuelle, « qui a bien son origine dans le narcissisme originaire de l’enfant et répond donc à un transfert de ce narcissisme sur l’objet sexuel. »
[3] Malgré le terme de « narcissisme » proposé par Freud, je garderai cependant celui de « sensualité infantile », car il me semble que ce qui est transféré recèle aussi bien des mouvements narcissiques qu’érotiques, aussi bien la toute puissance que l’impuissance infantile.
À son insu donc, mais vraisemblablement non sans complicité inconsciente, l’homme réel se trouve détenir cette sensualité « transférée » et incarner alors la position de destinataire d’une demande inconsciente : celle de la recouvrer. Car cet homme se présente à elles comme le seul à même de les confirmer comme femmes, de faire en sorte qu’elles puissent se joindre, se sentir entières. La castration au féminin passe par le fantasme d’être privée non pas d’un objet mais de la féminité, tout au moins dans sa dimension oedipienne. C’est ici que s’enracine la « compulsion névrotique » dont parle Freud : la compulsion à attendre de l’autre ce qui ne peut qu’être reconquis par soi-même.
Dans cette opération, ces femmes passionnées se trouvent « appauvries en libido du moi ». Non seulement la « surestimation sexuelle » de leur homme, mais aussi ce qui en découle, l’attente, anxieuse ou farouche, d’être aimée et le rejet qu’elles récoltent, provoquent un sentiment de dévalorisation extrême, avec des périodes dépressives très prononcées, des moments de haine intense, et surtout un désespoir et une douleur très aigus. Pour l’entourage, les choses sont entendues : une telle relation doit aboutir à la séparation. Et effectivement il y a quelque chose d’assez insoutenable dans la répétition du rejet, de la déception, de la douleur désespérée. Tout comme dans la position masochiste de ces femmes, qui s’attachent à leur homme d’autant plus qu’elles sont rejetées.
Pourtant ce n’est pas ce masochisme qui a été au centre du travail analytique. Sensible à l’« appauvrissement en libido du moi » qui est le lot de ces sujets, j’ai été amenée à manier avec beaucoup de prudence les tendances masochistes, qui me semblaient plutôt « gardiennes de la vie », selon l’expression de B. Rosenberg
[4], dans le sens d’une réponse, par érotisation, à une menace de castration ébranlant les repères identitaires. L’essentiel du travail analytique, par contre, a consisté dans le processus de levée des dénis infantiles qui maintenaient l’idéalisation de la figure paternelle (la surestimation sexuelle de celle-ci) et le refoulement de la haine inconsciente du père (dans le double sens de ce génitif). Nous y reviendrons.
Le processus le plus général incluant la surestimation sexuelle est l’idéalisation. Freud le définit comme « un processus qui concerne l’objet et par lequel celui-ci est agrandi et exalté psychiquement sans que sa nature soit changée ».
[5] L’idéalisation, processus plus large, plus « total », me paraît mieux décrire la place qu’occupe l’objet de la passion dans les deux autres situations que je me propose d’examiner. Car ici l’objet n’est pas investi passionnément par l’attrait sexuel qu’il exerce, mais pour quelque chose de plus global et de plus diffus, quelque chose qui est difficile à cerner pour le sujet lui-même.
Ce n’est donc plus la sensualité infantile qui est transférée sur l’objet de passion, conférant à celui-ci un redoutable pouvoir de castration ou de reconnaissance, mais une demande plus radicale, plus identitaire, mettant en jeu plus fondamentalement les assises narcissiques du sujet. Ce qui est transféré paraît bien être la capacité de naître à une vie que je définirais comme légitime, ce qu’en psychanalyse on traduit métapsychologiquement par la référence aux auto-érotismes constitutifs du plaisir d’investir le fonctionnement du corps et de la psyché, grâce à l’intériorisation des liens de base et en premier lieu du lien à la mère.
L’objet de la passion est alors celui que le sujet a reconnu comme pouvant le faire naître, presqu’au sens littéral de l’expression : qu’un sujet naisse à une vie enfin légitimée, qu’il ait le droit d’exister dans la continuité d’un lien à un autre, investi et investissant. Il ne s’agit plus ici d’être aimée comme femme mais d’être aimée tout court. Ce qui implique le fait d’être reconnu comme aimable. Dans cette occurrence, l’autre est éperdument investi comme pouvant démentir l’éprouvé du sujet d’être quelqu’un de malfaisant, à rejeter et à haïr. Agrippées à leur objet de passion, guettant tout signe annonçant la catastrophe psychique que constituerait le rejet, il arrive parfois que ces femmes soumettent leur objet de passion à une véritable mise à l’épreuve, sorte de harcèlement affectif qui finit par réaliser la catastrophe redoutée.
Mais même sans arriver à cette situation extrême, la rencontre avec l’objet passionnel plonge ces femmes dans une angoisse permanente, une agitation fébrile et anxieuse, une douleur sourde, un désespoir ravivé à chaque instant. La menace d’effondrement est là en permanence : si la personne que l’on reconnaît comme pouvant « faire naître » se révèle indifférente ou rejetante, il sera à tout jamais impossible d’exister pour quelqu’un, on sera jeté hors de ce monde. Dans une lettre à Lou Salomé, Freud énonçait cette certitude : nous ne tomberons jamais hors de ce monde. L’éprouvé de ces femmes vient relativiser la certitude freudienne : celle-ci n’est pas l’apanage de tous. Lorsque les avatars de la constitution précoce du lien à l’autre ont inscrit ce que Philippe Jeammet appelle « un antagonisme entre le sujet et ses objets d’investissement »
[6], celui-ci se trouve être sous la menace constante de se sentir éjecté hors de ce monde. « À l’opposé de cette évolution harmonieuse (il s’agit de la construction de l’auto-érotisme de base) – souligne-il – tout ce qui fait sentir prématurément à l’enfant le poids de l’objet et son impuissance à son égard, que ce soit par défaut ou par excès de présence, est susceptible de jeter les bases d’un antagonisme entre le sujet et ses objets d’investissement ».
[7] Et effectivement le fil rouge du travail analytique avec ces femmes a été celui de s’approcher de l’impuissance infantile et des failles narcissiques qu’elle a déterminées. Ainsi ont pu être retrouvées les angoisses infantiles d’annihilation et de dissolution et ont pu être analysées les défenses mises en place au travers du contrôle féroce des émotions ou grâce à la toute puissance masochiste sur l’autre.
L’idéalisation d’un autre, objet de passion, vient répondre à l’impuissance infantile. Et cette idéalisation concerne en premier lieu un « pouvoir de vie »
[8] attribué à l’autre. À l’impuissance infantile de « donner vie » au lien répond le « pouvoir de vie » que le sujet attribue à l’autre.
Surestimation sexuelle et déni
Revenons à la surestimation sexuelle pour préciser le travail analytique effectué. Dans les deux cas, une séparation a eu lieu, initiée par l’objet de passion. Dans cette situation, plus que dans toute autre, la neutralité de l’analyste s’avère essentielle, j’entends la « vraie » neutralité qui n’est pas seulement retenue, abstinence, mais s’appuie sur la perception des enjeux contradictoires que la situation présentifie pour le sujet. Il s’agit en effet de sauvegarder à tout prix l’attachement à l’objet, alors même que cet attachement est constamment mis à mal, et ce par l’unique objet qui pourrait le garantir. La séparation hérite de ces enjeux : elle représente tout à la fois la possibilité de sortie du lien aliénant et la confirmation d’un attachement érotique, sensuel et amoureux impossible. La neutralité de l’analyste résulte alors de la prise en compte des courants contradictoires en jeu, tâche difficile, puisque l’analysante recevra les paroles de l’analyste comme une confirmation de la menace qui pèse sur elle : être privée pour toujours de sa sensualité en étant privée de son homme. D’où le difficile maniement de l’interprétation, toujours menaçante dans ce contexte. Mon expérience m’invite à penser que le travail sur le lien est plus important que le travail sur la séparation, qui ne peut venir, comme la guérison, que par surcroît.
Un mot encore sur la position de l’analyste, qui m’apparaît être le levier essentiel, parfois plus encore que l’interprétation, de l’analyse du lien. Car il y va non seulement de sa neutralité mais aussi de sa conviction. Ce n’est en effet que dans une conviction forte qu’il peut puiser la force de trouver dans la répétition les éléments d’une perlaboration possible. Il s’agit de la ferme conviction que le sujet répète les impasses des « fondements infantiles de l’amour » et cela malgré les manifestations bruyantes de haine, de rage, d’humiliation, de mépris ; malgré les conflits ravageurs et destructeurs qui se répètent inlassablement ; malgré le discours répétitif de l’analysante qui ne cesse de raconter, avec le même déchirement, les mêmes enchaînements factuels destructeurs. Ces histoires répétitives de haine et de fureur témoignent d’un amour infantile aussi intense que blessé. Et si la blessure est massivement à l’avant-plan, il revient à l’analyste de ne pas méconnaître le puissant courant amoureux enseveli sous la haine.
Il s’agit donc d’analyser le lien avec la conviction qu’en deçà de la haine et des récits effrayants de masochisme, une puissante nostalgie amoureuse essaie de se frayer un chemin pour être entendue. Cette conviction et la conscience de la menace transférentielle que représentent les paroles et les silences de l’analyste
[9], chargés de condamnation et d’un redoutable pouvoir de castration, permettent d’approcher la représentation de l’homme aimé dans un souci de décondensation de ses composantes. Pour ce faire, une attention toute particulière est portée aux scènes racontées, en s’arrêtant sur les traits qui frappent le sujet et en déployant leurs implications. En somme, il s’agit d’entendre les récits du sujet, aussi répétitifs soient-ils,
comme l’on entendrait un rêve et de favoriser à leur propos le même travail qu’on solliciterait pour un rêve. L’homme aimé est indissolublement un être réel et un personnage de rêve ou plutôt de cauchemar, et tout ce qui le concerne a la résonance d’un rêve ou d’un cauchemar. La surestimation sexuelle mobilise les processus primaires et c’est à ceux-ci que l’analyste doit prêter toute son attention.
Dans mon expérience, une nouvelle phase du travail analytique s’ouvre lorsque la séparation a lieu. Elle déclenche toujours un temps de crise très intense, où les affects dépressifs lourds sont alimentés par la haine de soi et la rage meurtrière de l’autre. Bien qu’extrêmement ravageuse, cette rage a pourtant l’avantage de mettre en contact le sujet avec ce qui avait été fortement contre-investi : la propre destructivité. Il est possible dès lors de continuer l’exploration de la névrose infantile avec ce nouveau fil rouge. Malgré la diversité des histoires individuelles, l’analyse met à jour des configurations oedipiennes et proto-oedipiennes, si je peux employer ce terme, semblables : un investissement très intense de la mère, duquel avait été évacuée toute des-tructivité, un investissement très fort du père, idéalisé et « surestimé sexuellement », une complicité de la mère dans cet investissement du père et surtout le déni par la petite fille de toute perception ou sensation du rejet inconscient du père pour sa propre féminité en devenir.
Nous connaissons la puissance du mécanisme du déni. Il est parfois à la racine du sentiment d’impuissance qu’éprouve l’analyste confronté à la difficulté répétitive d’analyser. C’est souvent à cette occasion qu’il fait appel à la notion de pulsion de mort, comme pour pouvoir penser à la fois son impuissance et la répétition aveugle des récits qu’il entend. Même si la référence à la pulsion de mort est pertinente, il ne faut jamais oublier qu’il s’agit là d’un concept abstrait qui a son homologue clinique dans le couple intrication – désintrication pulsionnelle, ce qui veut dire que Thanatos ne peut jamais se penser sans Eros. Pour notre propos en particulier, il semble bien que « la pulsion de mort, y compris lorsqu’elle aboutit, profite d’une déception, d’une rage qui concerne d’abord Eros ».
[10] Cela devrait nous rendre vigilants et nous faire privilégier une écoute attentive à la violence des défenses que la déception rageuse peut mettre en place. Parmi celles-ci le déni occupe une place privilégiée. Le père, passionnément investi et « surestimé sexuellement », dans le sens freudien rappelé plus haut, à savoir enrichi par la sensualité infantile transférée, se révèle dépositaire de motions inconscientes rejetant la féminité de sa fille. S’agissant de pères pas plus mauvais que d’autres, il n’est pas aisé, pour leur fille, de réaliser ce qui pourtant est perçu massivement bien que confusément. La déception étant aussi puissante que la surestimation, le déni se charge de rendre inopérantes les innombrables traces qui, si elles avaient été prises en compte, auraient pu alerter la fille et lui permettre de limiter la surestimation sexuelle du père. En cela, elle est malheureusement aidée par la complicité de la mère, qui favorise l’idéalisation du père, tout en dévalorisant l’homme, et participe au déni du « refus du féminin »
[11] du père, laissant sa fille sans protection.
À tout le moins, c’est ce que l’analyse nous a permis de reconstruire. Et j’emploie à dessin ce terme, car si le refoulement peut être levé grâce au travail d’interprétation de l’analyste mais aussi grâce à celui propre à la position d’analysant, le déni me paraît exiger un travail commun de construction. Et ce travail commun requiert, de la part de l’analyste, ce qu’Aulagnier appelait une « théorisation flottante », cette activité à « usage personnel » qui s’élabore et se modifie au fil de l’écoute et qui consiste à « rêver » des hypothèses interprétatives à partir du récit de l’analysant. Comme toute interprétation, la construction sera alors cette hypothèse qui surgit dans notre esprit sous fond de « théorisation flottante » et est formulée au moment où « quelque chose » vient nous signaler que le sujet, fût-ce sans le savoir, s’interroge et est prêt au travail commun.
Idéalisation et détresse infantile
On prend toute la mesure du processus d’idéalisation lorsqu’on se confronte à la théorisation des praticiens de la psychose. P. Aulagnier parle du « caractère très particulier que prend le mécanisme de l’idéalisation dans la psychose. L’idéalisation […] comporte le désinvestissement, temporaire ou définitif, du projet identificatoire et des idéaux qui en sont le corollaire. »
[12] C’est dire la puissance d’aliénation de l’idéalisation, qui répond à une impasse radicale du « conflit identificatoire » par l’idéalisation d’une puissance externe. Non pas qu’il s’agisse, pour ces analysantes, de psychose, quoiqu’elles puissent vivre des angoisses psychotiques : cette remarque me permet uniquement d’introduire le registre auquel nous sommes conviés.
Lorsqu’est en jeu l’idéalisation de l’objet de passion, les angoisses d’annihilation sont prépondérantes. Chaque départ, chaque signe d’abandon donne lieu à un état de désespoir où le sujet éprouve un état d’impuissance si marqué qu’il a l’impression de ne plus exister. La seule manière d’exister malgré tout est souvent une agitation fébrile qui pousse le sujet à s’agripper compulsivement à son objet : essayer de le joindre à tout prix par téléphone, lui écrire de manière répétée, tenter de lui arracher d’une manière ou d’une autre une parole : rien n’est pire en effet que le silence. Et même lorsque l’objet oppose explicitement un refus, celui-ci est irrecevable, est une condamnation impossible à entendre, est un verdict de mort contre lequel le sujet se bat avec toutes ses forces.
Comment entendre ce déchaînement des affects ? Comment entendre, au cœur de ce déchaînement d’affects, ce vide désespérant, cet abîme qui menace le moi ? La référence à Winnicott et à sa notion de
breakdown me paraît ici incontournable. Winnicott élabore cette notion à la fin de sa vie à partir de la difficulté de mener à leur terme des cures de patients
borderline, du fait de l’intense « crainte de l’effondrement » éprouvée par ces derniers. En fait, nous dit-il, cette crainte témoigne du fait que « le patient doit continuer de chercher le détail du passé qui n’a
pas encore été éprouvé […] si le patient est prêt à accepter cette vérité d’un genre bizarre que ce dont il n’a pas encore fait l’épreuve s’est cependant produit dans le passé, la voie est alors ouverte pour que l’angoisse disséquante soit éprouvée dans le transfert, en réaction aux faillites et aux erreurs de l’analyste. »
[13] La crainte de l’effondrement qui semble concerner le futur garde en réalité la trace du passé, qui plus est d’un passé non éprouvé. Il faut alors convoquer l’effondrement dans la cure, l’effondrement dans le transfert.
De ce développement, trop vite rappelé ici, je retiendrai trois traits majeurs : d’abord l’idée principale, à savoir que quelque chose s’est produit dans le passé qui n’a pas été éprouvé ; ensuite le fait que c’est l’affect qui « se souvient » et non pas le sujet ; et enfin la notion spécifique de « vide » que Winnicott est amené à proposer. Une citation un peu longue mais lumineuse permet de préciser les deux premiers points : « L’effondrement a pu avoir eu lieu, vers les débuts de la vie du sujet, et mon but est ici d’attirer l’attention sur cette éventualité. Le patient doit s’en « souvenir », mais il n’est pas possible de se souvenir de quelque chose qui n’a pas encore eu lieu, et cette chose du passé n’a pas encore eu lieu parce que le patient n’était pas là pour que ça ait eu lieu en lui. Dans ce cas, la seule façon de s’en souvenir est que le patient fasse pour la première fois, dans le présent, c’est-à-dire dans le transfert, l’épreuve de cette chose passée. […] C’est l’équivalent de la remémoration, et ce dénouement est l’équivalent de la levée du refoulement qui survient dans l’analyse des patients névrosés (analyse freudienne classique). »
[14] Quant à la notion de vide, Winnicott affirme que ce n’est pas au traumatisme qu’il faut penser pour comprendre l’effondrement, mais au fait que « là où quelque chose aurait pu être bénéfique, rien ne s’est produit. »
[15] Il s’agit donc d’un « empiétement » de l’environnement par le vide. D’un excès de rien, qui renvoie le sujet à être rien, un objet vide, non investi, hors de ce monde, hors de l’environnement.
C’est à ce vide, à ce « être rien », à cet anéantissement que la passion amoureuse conduit mes analysantes. Cette clinique, cependant, présente des différences importantes avec celle de Winnicott : ce n’est pas dans le transfert que ces analysantes revivent ces moments d’effondrement mais avec leur objet de passion. De plus, le travail sur les affects actualisés par l’« abandon » par l’objet de passion suscite l’évocation de souvenirs où l’objet d’amour infantile (la mère mais tout aussi bien le père) s’absentait psychiquement tout en étant présent physiquement. Il ne s’agit donc pas d’effondrement de transfert et des souvenirs peuvent être évoqués grâce au travail d’analyse. Par contre, ce qui ne peut pas être remémoré concerne les effets pour le sujet de cette absence, de cette rupture de contact : l’arrêt de toute pensée et de tout éprouvé, laissant le sujet dans un vide absolu. C’est ici que nous retrouvons l’analyse de Winnicott : l’affect d’effondrement, d’anéantissement n’est jamais advenu, n’a jamais eu lieu. C’est le travail analytique qui le fait advenir douloureusement pour la première fois. C’est un temps très éprouvant pour les patientes (et pour l’analyste qui participe à la descente aux enfers de l’analysante). Mais ce temps est riche du remaniement enfin possible des défenses mises en place par la douleur des expériences infantiles répétées de perte du lien avec l’objet. Défenses où la toute-puissance narcissique joue un rôle prépondérant : soit la toute-puissance masochiste de restaurer l’autre en lui épargnant tout (« si je me fais le réceptacle de toute la souffrance, de tout le travail psychique que comporte un lien, celui que j’aime sera restauré et m’investira ») soit la toute puissance sadique du contrôle sur le lien, sur l’;objet de passion, sur soi (« puisque je n’ai pas le droit d’exister, puisque personne ne m’investira en me faisant naître à moi-même, il ne me reste plus que l’agrippement et le contrôle total »). Faire advenir les expériences infantiles d’effondrement dont seul l’affect garde la mémoire permet d’ouvrir sur un destin autre des « fondements infantiles de l’amour ».
Ces quatre analyses de femmes mettent à jour deux versions de la passion au féminin. C’est de ces deux versions inconscientes que j’ai tenté de rendre compte, en m’appuyant sur la notion freudienne d’idéalisation et sur celle plus restreinte de surestimation sexuelle. L’une et l’autre version, cependant, rendent sensibles ces « fondements infantiles de l’amour », qui constituent le seul vecteur de la passion amoureuse comme de l’amour. Mais c’est dans la passion amoureuse que ces fondements sont les plus difficiles à entendre, car par trop liés à la violence des affects infantiles de déception, de rage, d’abandon ou à la violence de l’absence d’affects, du vide de ce qui n’a jamais eu lieu. Des défenses particulièrement résistantes avaient été rendues nécessaires : elles déterminent la complexité du travail d’analyse confronté à des obstacles qui paraissent si souvent infranchissables. Face à la répétition propre à la passion, l’analyste a pour boussole sa position de neutralité et sa conviction que tout amour, comme toute passion, s’enracine dans l’infantile. Il a à sa disposition une méthode et un moyen : la méthode qu’il tient de l’interprétation des rêves et le moyen que constitue le travail de construction partagé, soutenu par la « théorisation flottante ». À ces conditions, l’amour de transfert pourra peut-être permettre d’entendre et de décondenser la passion amoureuse.
·
P. AULAGNIER, Les destins du plaisir. Aliénation, amour, passion. Paris, P.U.F., 1979, coll. Le fil rouge.
·
L. BALESTRIERE, Les énoncés identifiants : à propos du travail thérapeutique avec les sujets qualifiés d’« état-limite », in L. Balestriere (éd), Défis de parole, Bruxelles, De Boeck Université, 1999, coll. Oxalis, 47-55.
·
S. FREUD, Pour introduire le narcissisme (1914), in La vie sexuelle, Paris, P.U.F, 1997, coll. Bibliothèque de psychanalyse, 81-105.
·
S. FREUD, Observations sur l’amour de transfert (1915), in La technique psychanalytique, Paris, P.U.F., 1975, coll. Bibliothèque de psychanalyse, 116-130.
·
Ph. JEAMMET, L’énigme du masochisme, in L’énigme du masochisme, sous la direction de J. André, Paris, P.U.F., 2000, coll. Petite bibliothèque de psychanalyse, 31-67.
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B. ROSENBERG, Masochisme mortifère et masochisme gardien de vie, Paris, P.U.F.,1991, Monographies de la Revue française de psychanalyse.
·
J. SCHAEFFER, Le refus du féminin, Paris, P.U.F., 1997, coll. Epîtres.
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D. W. WINNICOTT, La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, Paris, Gallimard, 2000, coll. Connaissance de l’inconscient.
[*]
Psychologue, Psychanalyste, 45 avenue des Frères Legrain, B-1150 Bruxelles
[1]
S. Freud, Observations sur l’amour de transfert (1915), in
La technique psychanalytique, Paris, P.U.F., 1975, coll. Bibliothèque de psychanalyse, p.125.
[2]
S. Freud, Pour introduire le narcissisme (1914), in
La vie sexuelle, Paris, P.U.F.., 1997, coll. Bibliothèque de psychanalyse, p.94.
[3]
Ibidem, p. 94.
[4]
B. Rosenberg,
Masochisme mortifère et masochisme gardien de la vie, Paris, P.U.F., Monographies de la Revue française de psychanalyse, 1991, p. 159
[5]
S. Freud, Pour introduire le narcissisme (1914), art. cit., p.98.
[6]
Ph. Jeammet, L’énigme du masochisme, in
L’énigme du masochisme, sous la direction de J. André, Paris, P.U.F., 2000, coll. Petite bibliothèque de psychanalyse, p.61.
[7]
Ibidem, p.61.
[8]
Ce terme est repris de P. Aulagnier,
Les destins du plaisir. Aliénation, amour, passion. Paris, P.U.F.,1979, coll. Le fil rouge, p.183.
[9]
le lecteur trouvera un développement de cet enjeu transférentiel dans mon article, Les énoncés identifiants : à propos du travail thérapeutique avec les sujets qualifiés d’« état-limite », in L. Balestriere (éd.)
Défis de parole, Bruxelles, De Boeck Université, 1999, coll. Oxalis, 47-55.
[10]
P. Aulagnier,
Les destins du plaisir. Aliénation, amour, passion, op. cit.,p.188-189.
[11]
Cf. J. Schaeffer,
Le refus du féminin, Paris, P.U.F., 1997, coll. Epîtres.
[12]
P. Aulagnier,
Les destins du plaisir. Aliénation, amour, passion, op. cit., p.33.
[13]
D. W. Winnicott,
La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, Paris, Gallimard, 2000, coll. Connaissance de l’inconscient, p.210.
[14]
Ibidem, pp. 211-212.
[15]
Ibidem, p. 214.