2003
Cahiers de psychologie clinique
La vision
La vision
Remarque sur le visuel et le symptôme
Gérard Pommier
[*]
Le symptôme régresse sur le corps lorsque, dans l’actuel, des symboles évoquent un traumatisme du passé. Les équivalences pulsionnelles facilitent le passage du symbole au symptôme. À cette occasion on distingue le symbole, la symbolisation, le symbolique. On constate que la pulsion scopique joue un rôle beaucoup plus important que les autres pulsions dans le travail, et on propose une explication à ce privilège accordé au visuel.
Mots-clés :
symptôme, symbole, traumatisme, visuel, regard, pulsion, imaginaire, sensation.
The symptom is regressing on the body when, actually, some kind of symbol is reminding one traumatic event of the past. The equivalencies of the various drives are facilitating the passage from the symbol to the symptom. This is a good opportunity to discriminate the symbol, the symbolisation and the symbolic. One can note that the scopic drive has a much more important role than the other drives. This article is proposing an explanation for this privilege of the visual.
Keywords :
symptom, symbol, traumatism, visual, glance, drive, imaginary, feeling.
On remarquera tout d’abord que le symptôme est une donnée variable de la vie psychique. La souffrance organique qu’il engendre fluctue selon les circonstances. Il s’incarne ou se désincarne selon cette particularité de la libido humaine qui ne lâche le corps que lorsqu’elle se représente au niveau de la parole. Un mot d’esprit a peut-être la même structure qu’une douleur symptomatique, mais pour le sujet de ces manifestations, le résultat n’est pas le même ! Tout dépend de la façon dont l’objet du désir est représenté dans la parole, ou au contraire régresse et se fixe sur le corps. De l’objet au manque d’objet, le symptôme fluctue selon ce rythme. Tant que sa respiration dure, il circule légèrement. Souvenez-vous comment cela se passe lorsqu’il se bloque : cela commence par les poumons, par la lourdeur de la dyspnée d’angoisse qui plombe la poitrine. Tout allait bien, et puis brusquement « quelque chose » s’est présenté qui a dû évoquer un événement passé, quelque « chose » dont on ne sait trop ce qu’elle représente, et aussitôt la respiration s’est alourdie. Lorsque cette « chose » s’incruste dans le corps, le symptôme s’ensuit. Un événement traumatique passé a été brusquement évoqué par ce « quelque chose » qui subsume ce qui excède la compréhension des événements et les mémorise : c’est un de ces symboles, représentant ce que le sujet a voulu ignorer, ou ce qui fut trop grand pour qu’il puisse l’intégrer. Cela peut être une sensation, une image, une douleur physique contingente. Cela peut être une situation, un type de personne. Cela peut être aussi un mot coupé de son sens, entendu à l’occasion du moment traumatique.
I. Du symbole au symptôme
Une situation excède donc la compréhension d’un sujet, soit à cause de sa violence, soit parce qu’elle comporte une contradiction insoluble. Le sujet ne veut pas le savoir : il s’absente de l’événement dont il ne lui reste que des sensations. Ces symboles mémorisent l’incompréhensible, qui reste ainsi, en quelque sorte, en attente de son sujet. En cet état suspendu, il sera mémorisé sous la forme d’une image (visuelle, auditive, olfactive, etc.) dont, par définition, le sujet ne sera pas conscient, puisque la conscience exclut la contradiction. Le stockage des images n’a rien de naturel dans la perception humaine. L’« impression » du trauma est nécessaire à la mémorisation. Cette absence subjective peut d’ailleurs être très brève. Elle suffit pour frapper le souvenir comme on frappe une monnaie. L’image permet la cohabitation de sens multiples, et elle forme surtout un piège rêvé pour la pulsion. Toute image n’est pas un symbole, elle ne le devient qu’après la « fixation » traumatique. En effet, elle appartient aux perceptions, qui toutes sont doublées par la pulsion. D’un côté, une contradiction traumatisante absente le sujet et se présente sous forme d’un symbole et, d’un autre côté, une fois cette image formée, elle devient le piège de la pulsion, qui, de ce fait, peut régresser sur le corps sous forme de symptômes : une porte d’entrée idéale s’ouvre ainsi sur n’importe quel organe appartenant au même système pulsionnel. Le symbole transfuse sa charge pulsionnelle sur le symptôme : son « extérieur » communique pulsionnellement avec « l’intérieur » corporel. La pulsion déteint sur les sensations du côté des symboles, à partir desquels elle peut régresser sur le corps. Une scène, une simple image, une couleur ou une musique tourmentent un sujet à chaque fois qu’elles le frôlent, même en rêve. En son absence subjective, son corps sera le réceptacle régressif de ce savoir en gésine. Le symbole présente à l’extérieur le même savoir sans sujet que celui écrit par le symptôme sur le corps. Cette communication peut se faire dans les deux sens, régressivement ou progressivement. C’est pourquoi la symbolisation a la réputation justifiée de soigner.
Les images présentent tranquillement l’oxymore, propriété que ne possèdent pas les signifiants : l’efficacité des phrases est tournée vers la conscience dont l’actualisation efface les contradictions. C’est pourquoi les images sont préférentiellement utilisées comme symboles pendant les rêves. Elles se présentent aussi pendant la veille, mais nous ne les percevons que difficilement ; elles tombent entre les mots et restent en quelque sorte subliminaires (Einfall).
II. Symbole, symbolisation, symbolique
On est donc ainsi amené à faire une première distinction : le symbole diffère du signifiant
[1]. Un symbole se présente seul, dans sa singularité. Les signifiants se promènent toujours au moins par paire, l’un expliquant ce que veut dire l’autre, selon la structure ordinaire des phrases. Le signifiant doit s’associer à l’un de ses semblables pour faire une phrase qui, une fois terminée, présente une signification relativement univoque. Un symbole, en revanche, condense plusieurs significations, dont au moins deux sont contradictoires. C’est pourquoi il est plus grand que les mots qui voudraient l’expliquer (et qu’il préfère l’image). Le signifiant refoule le symbole. La pensée est faite pour occulter les symboles. Une lutte acharnée se livre entre les mots et les images, le signifiant et la pulsion. Dans ce combat, les armées ennemies s’appellent « refoulement » et « retour du refoulé ». Les symboles ont leur réseau propre, dans l’interstice de la chaîne des pensées qu’ils surplombent. Dans ces marges, ils sont là et nous ne les voyons pas. Ce sont eux qui commandent, pourtant ! Nous apprenons un jour à en reconnaître un, puis un autre. Plus tard, nous nous rendons compte que leurs images se donnent silencieusement la main, qu’elles se passent le relais du secret de nos existences.
L’irréductibilité du symbole au signifiant précède et commande le déploiement du symbolique, c’est-à-dire de la concaténation des signifiants en phrases. Le symbole, la symbolisation et le symbolique, ne sont pas la même chose ! Le symbole témoigne du traumatisme. La symbolisation essaie de dire avec des signifiants ce qu’est le symbole, et éventuellement elle le dissout. Le symbolique résulte de cette opération, à la condition que le sujet de la symbolisation porte un nom. Il ne s’agit pas de nuances gratuites, mais de distinction irremplaçable pour la clinique. Un psychosé, par exemple, peut vivre dans un monde de symboles, alors qu’il aura en même temps quelques difficultés avec le symbolique, c’est à dire à faire des phrases dont il reconnaisse le sujet.
Le nostalgique de la poule et de l’œuf demandera peut-être dans quel ordre il faut orienter le génétisme du symbole et du signifiant. À qui donner le premier rôle ? C’est au symbole qu’il faudra accorder la prééminence, si l’existence n’est que la longue histoire de la réduction du symbole, jusqu’au bout jamais achevée. Les signifiants s’enchaînent. Ils défilent pour réduire sa grandeur, présente dès le premier jour. Car ce qui vient d’abord, c’est le symbole de la rencontre traumatique du désir de l’Autre, de l’engagement dans la langue qui cherche indéfiniment à l’enformer. La parole cherche à enformer ce qui la forme, la signification du phallus, symbole premier et pérenne de l’existence. D’autres symboles des événements traumatiques surviennent ensuite, à titre en quelque sorte « secondaire ».
Pour les Grecs qui en ont forgé le concept, le symbole était ce morceau de poterie cassée en deux, destiné à servir de signe de reconnaissance en s’assurant de l’adéquation des deux lignes de brisure
[2]. Par la suite, on a retenu du symbole qu’il représentait une chose en son absence. C’est le sens premier qu’il faut retenir pour tous les symboles « secondaires », dont l’adéquation à la brisure du trauma se vérifie. Mais le rapport à l’absence convient mieux au symbole phallique, qui d’ailleurs ne trouvera jamais la moitié qui lui manque. Seule cette signification du manque nécessite ce qui est le seul symbole au sens plein pour la psychanalyse : le phallus. C’est à cause de cette impossibilité d’assigner le symbole phallique que d’autres symboles « secondaires » viennent occuper cette place vide. Dans le fil de cette marque de fabrique, les symboles représentent quelque chose en fonction d’une absence. Pourtant, il ne s’agit toujours pas exactement du sens ordinaire selon lequel le « symbole » a pour charge de représenter une idée ou une chose en son absence. Dans le sens psychanalytique, c’est le sujet qui s’est absenté d’un événement représenté par le symbole.
III. Le symbole extériorise l’excès du « trauma psychique »
Un trauma peut être de plusieurs sortes. Il arrive qu’un choc objectivement important n’ait pas de conséquences à long terme. D’ailleurs, sa dimension agressive est le plus souvent remémorée, et un petit travail, comme celui du
debriefing effectué par les spécialistes en catastrophe, suffit pour resubjectiver une telle violence. D’autres événements, en apparence moins choquants, ont parfois des conséquences psychiques pourtant plus graves à long terme et il est intéressant de les comprendre pour caractériser le « trauma psychique ». Car, si cette particularité existe pour de petits traumas, elle peut aussi se surajouter aux grands, et leur donner ainsi des caractéristiques sans rapport immédiat avec l’événement objectif. Par « trauma psychique », on peut entendre le plus largement ce qui
excède la compréhension
[3] d’un sujet au moment d’un événement ; c’est alors le corps qui encaisse le coup, à titre de seconde ligne de défense, représentant en quelque sorte le sujet en son absence. Ce n’est pas le savoir qui fait défaut, mais le sujet de ce savoir : un analysant n’a rien à « apprendre », « il » constate : « Je le savais » (« sujet » est l’envers de « j’ai su »). Le corps pulsionnel tient lieu de l’absence du sujet : il ramasse les morceaux. Le corps, plutôt que le cerveau, offre son dernier abri, non à un « non dit », mais à un dit sans sujet : le corps tient si bien lieu de la présence ! « Il » parle avant que quelqu’un sache ce qu’il dit. « Il », ce corps ventriloque, cause aux jointures de l’organisme. Et il continue d’encaisser parfois bien longtemps avant que la subjectivation arrive, et plus longtemps encore avant que ce sujet comprenne, si cela se produit un jour.
La nature de cet
excès du trauma importe pour la conduite de la cure. Lorsqu’il s’agit d’un événement objectivement traumatisant, la subjectivation n’est qu’une affaire de temps : celui de réaliser que cela est bien arrivé, hélas. D’une certaine façon, il se produit tous les jours des événements petits ou grands dont nous aurions préféré qu’ils n’arrivent pas. À cet égard, nous sommes toujours un peu décalés par rapport à notre vie, et l’on peut d’ailleurs définir « la vie » comme ce retard lui-même
[4].
Bien différent est l’excès qui résulte de la contradiction entre deux sentiments opposés au moment du traumatisme. À l’heure du choc, s’ajoute le choc de cette contradiction révélée par l’événement. Lors d’un deuil par exemple, la contradiction va multiplier le traumatisme objectif de la perte par un traumatisme subjectif, lorsque la personne qui décède supporte en même temps la haine et l’amour. Cette deuxième modalité de l’excès peut se produire lors d’événements relativement insignifiants, qui n’en ont pas moins d’importance psychique. Cela peut être le cas pour un simple regard qui peut engendrer un choc à cause des sentiments contraires qu’il provoque. Naturellement, cette importance sera d’autant plus grande qu’elle sera la plupart du temps minimisée.
Enfin, l’excès peut concerner un événement inintelligible sur le moment parce que les moyens de compréhension sont encore inadéquats. Un enfant, par exemple, ne peut comprendre la sexualité des adultes, et les événements sexuels qui peuplèrent son enfance ne prendront une dimension traumatisante que bien longtemps plus tard. À partir des images engendrées par une souffrance actuelle, se déplie le rêve d’enfance hétérogène correspondant, dont la pulsionnalité détraque le corps.
Même s’il est plus facile à subjectiver que les deux autres, le premier genre d’excès peut garder sa valeur de symbole. Une grande guerre, un drame dévastateur, un bouleversement historique continuent de présenter bien longtemps après l’événement leurs symboles. Ils ont un sens transindividuel
[5]. Mais les deuxième et troisième genres ne concernent que la psychanalyse : c’est-à-dire la fixation traumatique qui résulte du recouvrement de sentiments contraires comme l’amour et la haine, de même que celle qui procède du recouvrement d’un événement actuel par son précurseur infantile. L’oxymore qui présente une contradiction psychique, extériorisée par un événement, condense l’ambivalence de certains sentiments, plus encore lorsqu’il a un pied dans l’enfance, l’autre dans l’âge adulte, et il prend toute son extension névrotique quand ces caractéristiques se surajoutent. Lorsque ce chevauchement douloureux se dégage, la fin de cette boiterie n’enlève rien aux difficultés actuelles de l’existence, qui cessent seulement d’être multipliées par deux par la névrose. C’est déjà beaucoup ! Il ne suffit donc pas de subjectiver le symbole, il faut surtout voir la duplicité de ses connexions névrotiques et leur enfoncement régressif dans l’enfance, à partir des événements présents.
Les symboles qui mettent en réserve la signification de ces trois modalités de l’excès ne sont pas exclusifs les uns des autres, et de surcroît, ils possèdent un point commun : l’évanouissement du sujet au moment de l’événement. De sorte qu’à la faveur de cette absence subjective, les chocs passés vont contaminer ceux du présent. Ce recouvrement potentiel a beaucoup d’importance, car on comprend ainsi qu’un traumatisme objectif puisse avoir une signification sexuelle : en effet, du point de vue de la sexualité infantile, la sexualité des adultes est comprise comme une violence de l’homme contre la femme. De même, une agression réelle retentira sur le fond d’une culpabilité ancrée par l’ambivalence.
La « régression » se produit lorsqu’un traumatisme vaut non seulement pour lui-même (traumatisme objectif) mais parce qu’il évoque aussi un événement de l’enfance qui lui est similaire sur un point. Ces deux ordres de fait restent hétérogènes, car la jouissance de l’infantile et celle de l’âge adulte sont incommensurables. Comme le choc évanouit le sujet au moment de l’événement actuel, il se produit aussitôt une régression vers le mode d’organisation infantile. Freud écrit en ce sens : « La régression a deux aspects : d’une part elle reporte l’individu dans le passé, en ressuscitant des périodes antérieures de sa libido, de son besoin érotique ; d’autre part, elle suscite des expressions qui sont propres à ces périodes primitives. Mais ces deux aspects, aspect chronologique et aspect formel, se ramènent à une formule unique : retour à l’enfance et rétablissement d’une ère infantile de la vie sexuelle. »
[6] Le choc qui, à un moment donné, coupe la parole, engendre la régression
[7] et l’incarcération du symptôme
via le symbole.
Un traumatisme aura un retentissement psychique maximum lorsqu’il surajoutera les trois genres d’excès : la violence objective, l’ambivalence et l’hétérogénéité de la composante infantile et adulte. Plaque tournante de la contamination d’un trauma par un autre, l’évanouissement subjectif peut alors avoir comme conséquence la répétition de l’événement dans les rêveries ou même sous la forme de cauchemars éveillés, et cela parfois pendant des années. Le traumatisme n’arrive pas à se subjectiver à cause de ce recouvrement : la tentative de subjectivation d’un événement de l’enfance, ou de l’ambivalence, cherche à se servir du scénario d’un trauma objectif, mais cette objectivité elle-même le remet lui-même en scène une nouvelle fois. Lorsqu’un trauma psychique se subjective par le truchement d’un trauma objectif, il sombre ainsi dans une répétition inextricable
[8]. Remarquons que le même processus est en jeu pour les symptômes ordinaires : c’est ce qui fait l’importance théorique des névroses de guerre.
IV. Perspectives de la symbolisation
C’est déjà un travail, qui est d’abord de la responsabilité de l’analyste, de reconnaître qu’un symbole en est un. Généralement, le patient le minimise, le méconnaît ou l’oublie (ainsi en va-t-il des images des rêves, refoulées dès le réveil). Les images sont moins difficilement appréhendées dans le dispositif analytique, sans doute à cause de la présence traumatisante de l’analyste qui, en quelque sorte, extériorise le double hallucinatoire. Le traumatisme de cette présence donne des visions : ce sont les symboles des traumatismes qui font retour, près à être subjectivés. L’un des principaux problèmes techniques de l’analyste est de se situer de telle sorte que sa présence engendre l’actualisation des symboles. L’histoire de la vie présente et passée, agrémentée de considérations affectives, philosophiques, littéraires : voilà autant de données faciles à recueillir. Mais attraper les images interstitielles qui se présentent à l’occasion de ces évocations et plus frontalement dans les rêves, voilà ce qui demande beaucoup plus d’habileté de la part de l’analyste. De sorte qu’il vaut presque mieux demander à un analysant : « que voyez vous ? » plutôt que « à quoi pensez vous ? »
Naturellement, le signifiant reste le premier et le dernier matériau de l’analyse, et c’est sur lui qu’il faut s’appuyer, surtout lorsque la tâche analysante se déploie en rase campagne, qu’aucun rêve ne se profile à l’horizon, ou que les circonstances symptomatiques font défaut. Mais si, en période de dénuement, il reste utile de se raccrocher à une équivoque signifiante, ou même seulement à la brisure grammaticale d’une phrase, cela n’a vraiment d’efficacité que si l’on a déjà quelque idée des traumatismes, de leurs imageries et de leurs conséquences. Ce serait, par exemple, un jeu gratuit que de relever la duplicité d’un signifiant, si elle n’évoquait pas celle d’un symbole.
On peut, à juste titre, espérer trouver quel événement un symbole représente. À tout traumatisme correspond un symbole dont l’évocation précipite l’apparition, ou la récurrence d’un symptôme actuel. En réalité, pendant la cure, mieux vaut prendre le problème par le bout où il se présente, c’est-à-dire le symptôme. En enquêtant sur les circonstances de son apparition, on trouvera leurs connexions avec tel ou tel symbole, propre au sujet. Par exemple, en enquêtant sur la rhinite purulente de Lucy R., Freud tombe sur l’odeur de « crème brûlée ».
[9]
Mais on ne saura pas encore quel traumatisme ce symbole représente. Lorsque l’événement évoqué par le symbole sera devenu évident, il faudra enfin que ce savoir soit subjectivé. « Subjectiver » veut dire que le sujet va réaliser ce qu’il a voulu refouler.
Cela ne veut pas dire qu’il va comprendre, mais qu’il va être le sujet de l’événement en question
[10]. L’intelligence de ce qui s’est passé est inutile pour reconnaître que cela s’est passé, et une fois la subjectivation accomplie, le trauma peut s’oublier sans en avoir compris davantage. Subjectiver le symbole et, par conséquent, réduire le symptôme est un acte qui économise son propre sens. Cela ne veut pas dire que le symptôme manque de sens, qu’il est absurde, et qu’il faudrait apprendre à le supporter, à « faire avec »
[11]. Au contraire, le symptôme possède des sens multiples, parmi lesquels il ne faut pas choisir si l’on veut éviter de le fixer. Mieux vaut dédaigner ce qu’il signifie pour s’intéresser au symbole dont il est la caisse de résonance : mettez un sujet dans le moteur du symbole, et les multiples sens du symptôme volent en éclat, s’émiettent, s’évacuent dans les phrases comme de vulgaires signifiants. Lorsque l’« effet sujet » se produit, le rôle du symbole s’achève.
Pour désenclaver la fixation du symptôme, le symbole est irremplaçable car on peut toujours trouver les signifiants qui parlent de lui et lui rendent le sujet sans lequel il reste pathogène. Ce travail sur le symbole mérite d’être qualifié de « symbolisation ». Le symbole contient en lui la puissance de la pulsion, active tant que la contradiction signifiante dont il résulte, reste figée. Le nœud signifiant reste bloqué tant que le sujet en reste absenté. La resubjectivation, après arrêt sur image, élève brusquement l’objet pulsionnel à la hauteur du signifiant. Défait par la vectorialisation de la parole, l’objet pulsionnel passe au statut de manque d’objet, selon le processus d’érotisation qui désenclave la pulsion du corps. Finie l’étreinte effrénée avec la matérialité pulsionnelle, dont le plaisir tourne toujours mal ! Ce sont les mots qui sont désormais érotiques, selon cette particularité si bizarre de la sexualité humaine, qui veut que son excitation dépende du manque d’objet qu’évide le signifiant. L’érotique dépend de ce déplacement de l’objet au manque d’objet, volatilisé par la linéarité des signifiants. Obsolète, le symbole tombe alors au rang des signifiants ordinaires, et du même coup, sa fréquentation n’engendre plus la formation de symptômes. Par exemple, la vue d’un chat, d’un rat, d’un serpent, d’un chef de bureau, de tel genre de femme, de telle image de rêve (etc.) cesse de provoquer l’angoisse, puis le symptôme qui cherche à la digérer. Il faut rappeler à cet égard que l’analyse a un objectif thérapeutique de premier ordre bien qu’elle dédaigne le symptôme au profit du symbole. Sans vouloir soigner, elle soigne.
Il faudrait préciser maintenant l’importance particulière de la pulsion scopique et du visuel dans la présentation du symbole. Le symbole se dessine dans la mise à plat de la sensation. La particularité de cette sensation est sa bidimensionnalité, si l’on exprime par là que le sujet est en quelque sorte écrasé sur sa surface. On pourrait dire que cette dimension est « imaginaire », si ce terme n’était devenu une source de confusion, à commencer par celle de le prendre pour un concept, alors que c’est seulement une qualité. La confusion est d’autant plus grande que l’on vient de remarquer la dimension d’image du symbole. Si l’on y tenait vraiment, on pourrait préserver les termes de Réel, Symbolique et Imaginaire, en indiquant le nombre de leur dimension : un pour le réel, deux pour l’imaginaire, trois pour le symbolique. Mais ce serait là compliquer inutilement la question. Ces dimensions ne sont pas des références a priori auxquelles le sujet viendrait se conformer, elles sont un comptage des qualités de la structure et elles connotent parfaitement le développement du complexe d’Œdipe. On a déjà montré que le symbolique correspond à une dimension trois, contrairement au symbole qui reste en dimension deux, qui est imaginaire en ce sens strict. Quant au réel, on pensera qu’il correspond à la dimension 1 (identification au phallus) mais cet Un est en correspondance de phase avec le zéro (le point se définit depuis Euclide de cette façon). Il est grand temps de cesser d’utiliser « Réel », « Symbolique », « Imaginaire » en dehors de leurs homologies métapsychologiques. Le romantisme mathématique ne fait qu’accroître les difficultés de leur emploi.
En principe, la sensation est quelconque : elle concerne aussi bien le gustatif, l’olfactif, le toucher, une cénesthésie corporelle que la vision. Pourtant la pratique de l’analyse montre que le visuel est nettement privilégié, ne serait-ce qu’au niveau des rêves, dont il est la « condition de figurabilité » presque exclusive. La pulsion scopique a manifestement un privilège qu’il faudrait tenter d’expliciter.
Cette pulsion n’a pas été considérée comme une « grande » pulsion par Freud, et cela contrairement à Lacan qui lui a donné un statut de premier plan. Que veut dire ce qualificatif de « grande » pulsion ? Il signifie que, si l’on considère l’objectif de la pulsion dans sa généralité, c’est-à-dire l’identification du corps au phallus par le truchement de la réponse à la demande maternelle, cet objectif sera atteint soit en recevant (du dehors) soit en donnant (vers le dehors) : il s’agit d’un problème d’orientation dans un espace considéré du point de vue du corps comme entité fermée (en voie de fermeture), du corps comme entité phallique (en voie de réalisation du désir de l’Autre). Il n’existe donc que deux orientations possibles de l’espace : le dehors et le dedans, et l’on pourra qualifier de « grandes » ces sortes de pulsions « autoroutes » qui, au nombre de deux, assurent l’entrée et la sortie. La pulsion orale se vectorialise vers le dedans du corps, et la pulsion anale vers son dehors. Comme aucune autre orientation dans l’espace n’est possible, toutes les pulsions peuvent se réduire à l’une ou à l’autre de ces autostrades de l’identification.
On imagine le motif qui a amené Lacan à ranger également la pulsion scopique parmi les grandes pulsions, en quelque sorte à titre de nœud routier. Remarquons d’abord que la pulsion scopique est orientable en tous les sens, de sorte qu’elle peut servir d’échangeur aux autres pulsions. Le fait de regarder, par exemple, est un acte qui sort du corps et à cet égard, le scopique se rattache à la sphère de l’analité. On ne s’étonnera pas, par conséquent, que « l’homme aux rats » ait rêvé de la fille de Freud avec des excréments sur les yeux. C’est en suivant la même logique que la jouissance de la scène primitive, dont la pulsion scopique est l’instrument, peut s’accompagner de l’émission d’un étron. Cette articulation entre pulsion anale et pulsion scopique prend d’ailleurs d’autant plus de force que l’excrément peut s’associer au phallus paternel, qui lui donne une dimension sodomisante.
Mais la pulsion scopique n’a pas seulement ce rôle actif vectorialisé vers le dehors, qui permet de la rattacher à la pulsion anale. Elle a aussi un versant passif – celui d’être vu – et elle se rattache à cet égard à la pulsion orale (c’est parfaitement clair dans l’expression « être mangé du regard », par exemple). Cette réduction potentielle de la pulsion scopique à la pulsion orale importe pour sa relation avec la séduction hystérique, car elle se traduit cliniquement par des symptômes aussi importants que la boulimie et l’anorexie. Le fait d’être visible, d’être séduisante, entretient une relation réglée avec l’acte de manger, dont la conséquence – grossir – a la fonction psychique d’annuler la séduction. Ces versants actif et passif de la pulsion scopique lui donnent un rôle de plaque tournante entre pulsion anale et pulsion orale.
Ce n’est d’ailleurs pas tout, parce qu’il existe un troisième enjeu de la pulsion scopique qui concerne également les autres pulsions : le fait que le regard englobe la totalité du corps met en scène l’identification au phallus. En ce troisième sens, cette plénitude de l’apparence intéresse n’importe quelle pulsion, dont la fonction est pour chacune d’obtenir la jouissance de l’identification phallique.
La pulsion scopique présente ici un avantage énorme, c’est qu’elle anticipe la complétude que les autres pulsions ne font qu’espérer. Voir le corps du prochain est ainsi la matrice d’une invidia sans fin, proportionnelle au sentiment d’imperfection de celui qui regarde, et ne se voit pas lui-même, par définition. Regarder les autres humains marcher, s’asseoir, parler entre eux est ainsi la source d’un intérêt et d’un questionnement permanent. Le privilège du visuel ne tient pas seulement à sa capacité de piéger la pulsion et de faire ainsi symbole. C’est l’existence du sujet à sa propre apparence que le regard scrute sans fin dans la simple présence d’autrui. C’est sa grandeur qu’il observe dans son abandon, lorsqu’il se déplace dans la sorte d’inconscience des gestes habituels. Le visuel, même s’il est alors pauvre formellement parle pour lui-même. Nul besoin d’explication, de pédagogie, de parole formatée, devant les petites épiphanies glanées au hasard par le regard : sans rien dire, il nous apprend qui nous sommes lorsque nous apercevons nos semblables, toujours dissemblables.
[*]
Psychanalyste, 7 rue du Val de Grâce, F-75005 Paris.
[1]
Sauf lorsque sa valeur d’image prévaut par exemple lorsque le son est poétiquement privilégié, ou lorsque l’image du mot en évoque une autre.
[2]
Cf. Le dictionnaire
Le Bailly, p. 1821 :
Σύμβολογ : « Signe de reconnaissance. Un objet coupé en deux dont deux hôtes conservaient chacun une moitié qu’ils transmettaient à leurs enfants ; ces deux parties rapprochées servaient à faire reconnaître les porteurs et à prouver les relations d’hospitalité contractées antérieurement ». On note à partir de la même racine que le terme
συμβόλαιαυ a le sens de « symptôme » dans Sophocle, ph. 884.
[3]
Cette compréhension n’est pas l’intellection. C’est l’adéquation d’un événement aux modalités actuelles de la jouissance. Cette compréhension commande d’ailleurs l’intellection ultérieure.
[4]
Nous mourrons toujours trop tôt à cause de ce retard sur nous-mêmes ; « nous-mêmes » est cette carcasse obstinée qui persiste à vivre dans ce retard de compréhension.
[5]
Parfois des milliers d’années plus tard, un symbole demeure plus grand que ce qui s’en dit, s’en pense, s’en écrit, comme c’est le cas des grands bouleversements religieux qui furent en réalité des changements de position subjective.
[6]
Freud,
La Psychanalyse, textes choisis, PUF, Paris, 1963, p. 42.
[7]
Cf. J. Lacan,
Le séminaire, Livre IV, p. 189 : « le terme de régression est applicable à ce qui se passe quand l’objet réel, et du même coup l’activité qui est faite pour le saisir, vient se substituer à l’exigence symbolique des objets. ».
[8]
Si, par exemple, un traumatisme de guerre sert de tenant lieu d’une séduction sexuelle, ce cauchemar prendra d’autant moins facilement fin qu’il comporte une jouissance, pour pervertie qu’elle soit.
[9]
Cf. Freud,
Les études sur l’hystérie, PUF, p. 83.
[10]
Par exemple, telle personne victime de migraines le soir en sortant du bureau va « subjectiver », le jour où elle s’apercevra que son chef de service qui la tourmente, lui évoque son père, et qu’elle l’aime. Pourquoi l’aime-t-elle ? Ça, c’est une autre question que ne réduit pas la névrose ! Inutile de chercher à comprendre, il suffit qu’elle le sache.
[11]
C’est plutôt une telle attitude de sage acceptation qui serait absurde !