2003
Cahiers de psychologie clinique
Le regard
Le regard
Transformer le regard du visuel à l’association de points de vue, le regard comme une tension à contenir
Denis Mellier
[*]
Du visuel au regard, puis aux points de vue, l’auteur montre qu’un travail psychique peut se réaliser pour transformer le regard, en le contenant et en le pensant.
L’observation psychanalytique du bébé, selon la méthode d’Esther Bick, est pris comme exemple pour démontrer cette hypothèse. De part son dispositif complexe, elle permet un passage du visuel à un regard singulier. L’auteur souligne notamment l’importance du groupe analytique qui contient et met au travail les points de vue de chacun.
Une étude du regard en psychanalyse montre qu’il est le produit d’une histoire du sujet. Envisagé alors comme une tension entre corporéité et altérité, il peut être mis au travail avec l’attention du clinicien. Cette perspective est particulièrement importante pour toute pratique en prévention et en institution.
Mots-clés :
regard, pulsion scopique, fonction contenante, attention, observation du bébé selon E. Bick.
From seeing to looking, and to points of view, the author shows that a psychic work can transform the regard, with containing and thinking it.
The psychoanalytic observation of baby, according to Esther Bick, is an example to demonstrate this hypothesis. Because its complex setting, it makes possible this passage from the visual to the singular point of view. The author underlines here the importance of the analytic group which contains and makes working the different points of view.
The study of the regard in psychoanalysis shows that it is an historical production of the subject. Considered as an tension between lived body and « alterity », it can be working with the practitioner’s attention. This perspective is specially important to work in the prevention or in institutions.
Keywords :
regard, drive to see, containing function, attention, infant observation according to E. Bick.
« Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n’est pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée d’une chandelle. Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffle la vie. »
Charles Baudelaire, « Les fenêtres », Le spleen de Paris
« Quand il eut fini d’écrire, il leva les yeux sur moi et me regarda.
Depuis ce jour-là, j’ai pensé bien des fois et de bien des façons au Doktor Pannwitz. Je me suis demandé ce qui pouvait bien se passer à l’intérieur de cet homme ; comment il occupait son temps en dehors de la Polymérissation et de la conscience indo-germanique ; et surtout, quand j’ai été de nouveau un homme libre, j’ai désiré le rencontrer à nouveau, non pas pour me venger, mais pour satisfaire ma curiosité de l’âme humaine.
Car son regard ne fut pas celui d’un homme à un autre homme ;… ».
Primo Levi, Si c’est un homme, p. 113
Dans la pratique du clinicien le regard joue un rôle trop souvent sous-estimé et pourtant omniprésent. La verbalisation reste pourtant l’objectif du sujet et du praticien, et, en reprenant le titre du livre de Roland Gori (1996) on peut dire que « la preuve par la parole » est au fondement de la psychanalyse, comme l’horizon de toute pratique clinique. Le travail psychique passe pourtant par une mise en sens qui bien souvent s’enracine dans le visuel et emprunte les voies d’un « conflit de regards ». La clinique est constituée d’un matériel où ce qui est vu a autant d’importance que ce qui est entendu. L’engagement du praticien, son action et ses possibilités de distanciation dépendent de la manière dont il peut se déprendre de ses sens, l’ouïe et la vision notamment (mais aussi l’odorat et le toucher) pour approcher, penser et parler la réalité psychique émergente dans l’intersubjectivité. Le visuel est une des voies à travailler. Je fais l’hypothèse qu’il faut tout un travail psychique pour passer du visuel au regard puis au regard de « plus d’un autre », à une association de différents points de vue permettant de dépasser la perspective unifiante d’un regard. La singularité d’un regard clinique comprend en elle-même la potentialité de plus d’un regard.
Plus que tout autre dispositif, l’observation fait appel au visuel. En nous centrant sur l’analyse de l’une d’entre elles nous essaierons de mettre à l’épreuve cette hypothèse. L’étude de la visée et du dispositif de l’approche psychanalytique de l’observation du bébé nous servira de modèle pour penser ce processus de transformation du visuel aux regards. Plus que tout exemple clinique cette méthodologie contient en elle-même cette question.
Nous nous risquerons à repérer ensuite la place du regard en psychanalyse pour le définir enfin comme une tension, une « fenêtre » entre le dehors et le dedans de la psyché, comme entre le sujet et l’autre. Nous pourrons alors comprendre les enjeux du regard comme celui d’un travail de l’attention, particulièrement urgent à mettre en œuvre pour soutenir l’écoute et la parole dans la clinique moderne.
1. Une observation qui met au travail le regard
L’observation est un terme sous lequel peuvent cohabiter de multiples réalités dans les sciences humaines et en psychologie : comment comparer par exemple une observation de laboratoire avec celle naturaliste de l’ethologue ou celle clinique du déroulement d’une consultation ? Les perspectives sont différentes, les méthodes et les dispositifs sont distincts, la finalité n’est pas la même pour ces trois exemples. Dans le sens commun le mot « observation » a aussi de multiples significations comme peuvent en témoigner les expressions « faire une observation à quelqu’un », « observer le deuil » ou « observer les étoiles ». Je prendrai ici le parti de ne parler que d’une seule observation, celle instituée par une psychanalyste, Esther Bick, pour la formation. Ce choix volontaire n’écarte pas l’intérêt et l’importance des autres observations, mais cette observation est intéressante parce qu’en mettant en contradiction le « voir » et le « regarder » elle s’appuie sur une mise au travail de différents points de vue sur le matériel. Elle met au travail le regard de l’observateur, jusqu’à changer son point de vue, le regard devient ici « une écoute ». À ce titre elle peut être une source considérable d’apprentissage en psychologie clinique, telle a été en tout état de cause mon expérience. Cette méthode est de plus à l’origine de nombreux dispositifs spécialement pour la pratique avec les bébés, les autistes et les handicapés, là où le sujet est sans voix pour s’exprimer.
1.1. L’observation psychanalytique du nourrisson selon E. Bick, présentation
« L’infant observation »
[1], traduit par l’observation du nourrisson, ou du bébé, fut mise en place pour la formation des psychothérapeutes puis des psychanalystes par E. Bick à Londres à partir de 1948. Elle y fut encouragée par John Bowlby et Mélanie Klein. Polonaise, elle avait fait des études de psychologie à Vienne avant de se consacrer à la psychanalyse. Dans sa démarche on retrouve la conception de Mélanie Klein sur « les origines du transfert », c’est la totalité des situations infantiles précoces qui continue à se vivre dans l’analyse. Les observations seront travaillées avec la même rigueur et précision que les séances d’analyse avec de jeunes enfants. Par la suite Martha Harris continuera cette formation tandis de Donald Meltzer reprit le concept d’identification adhésive qu’elle avait à cette occasion mis en relief. W. R. Bion parallèlement élaborait une théorie de la pensée qui n’est pas sans rapport avec cette démarche, sa conceptualisation nous aide à comprendre l’effet de formation et de contenance de cette observation
[2]. Présentons brièvement cette méthode avant de l’illustrer.
Après contrat avec un psychanalyste, lui-même formé selon cette démarche, l’observateur recherche par ses relations une famille qui acceptera de le recevoir. Après la naissance il se rend au domicile de l’enfant chaque semaine sur une durée d’un an, puis tous les quinze jours l’année suivante (des variantes sont possibles). Il vient régulièrement le même jour à la même heure et reste pendant une heure (tout changement demande à être travaillé). Chaque fois il rédige après par écrit son observation : il note ce qu’il a perçu pour le restituer à un tiers. Dans le séminaire hebdomadaire ses observations sont régulièrement travaillées, ainsi que celles des autres participants, dans le groupe animé par l’analyste. Dans ce cadre là, le « point de vue » implicite de l’observateur entre en confrontation, en association avec la perception des autres. Par la parole, un travail interprétatif se noue et de dénoue autour du matériel.
Cette observation se situe dans un cadre très rigoureux, analytique, qui articule des lieux et des personnes différentes. Nous pouvons ici repérer le rythme de trois temps qui se répètent semaines après semaines : se rendre sur le terrain pour être attentif à un bébé qui vient de naître dans une famille, se souvenir du déroulement de la situation, puis analyser et interpréter en groupe cette situation. Ces trois temps caractérisent ainsi le déroulement de cette méthode.
2.2. Du visuel aux associations de points de vue
Le regard sur la situation initiale se trouve « encadré » et travaillé à différents niveaux. Didier Houzel (1989) a montré que ces trois temps peuvent être mis en correspondance avec les trois fonctions de l’appareil psychique telles que Freud les a décrites en 1911, l’attention, quand l’observateur est sur le terrain, la mémoire, quand il rédige son observation, le jugement quand il pense a posteriori au sens de ce qui s’est déroulé. L’attention initiale en direction du bébé dans son entourage psychique se trouve « stimulée », soutenue et « désintoxiquée » par l’existence de ces deux autres temps.
Je parlerai d’un « effet démultiplicateur de l’attention », qui résulte d’un travail sur « l’impression première » de l’observateur. Il doit penser à nouveau à la situation observée lors de la notation : cet écrit est parfois long et difficile tant l’observateur est aux prises avec des éléments confus, oubliés ou trop actifs dans son psychisme (aucun écrit n’est bien sûr réalisé pendant la visite au domicile !). Lors du séminaire une nouvelle pensée peut surgir, après un travail groupal où s’exposent, se conjuguent, s’affrontent les différents points de vue des participants. Ce travail associatif doit rester au plus près du matériel présenté, chacun ayant sa perception de la situation. Le travail doit se faire là finalement où sont en défaut les propres fonctions contenantes de l’observateur pour qu’il puisse être le plus disponible possible ensuite à la prochaine visite au bébé dans sa famille.
C’est dans ce temps interprétatif que le regard peut se transformer. Annik Comby (1990) parle au sujet du séminaire d’un travail d’association des points de vue :
« Il me paraît très important de veiller, tout au long de la recherche dans le sens de la formation, du développement pour soi-même de la capacité d’observation et de compréhension des situations émotionnelles, à travers l’expérience de l’observateur et l’association des membres du séminaire de ce travail, en retournant constamment au plus près du matériel de l’observation écrite. Cette étape peut être extrêmement créative, en fonction des possibilités de communication entre les participants et l’animateur. Je cherche particulièrement à suivre et à utiliser quelque chose que j’appelle l’association des points de vue (différente de l’association d’idées), permettant de parvenir à un point de vue autre que celui initialement proposé (souvent par l’observateur), et ceux qui sont exprimés par chacun des participants du groupe. Il a été possible de l’atteindre à travers l’observation de la succession de ces points de vue associés ; le nouveau point de vue apparaît alors comme l’émergence d’un moment particulièrement créatif ».
(souligné par l’auteur, 1990, p. 53-54)
À partir de la lecture d’une observation lors du séminaire, chacun perçoit la situation selon ses propres identifications à un aspect de la mère, du bébé, du père ou de l’observateur. Seul un travail patient d’élaboration dans le respect de l’autre peut permettre le surgissement dans le groupe d’une nouvelle configuration. Rosella Sandri (1996) a mis en évident le travail que le groupe a à faire pour transformer la souffrance psychique importée dans le séminaire. Il risque d’être sinon sous l’impact de vécus bruts que l’observation transmet.
Ce travail n’est possible que grâce à la médiation de l’observation écrite. Le visuel a été préalablement mis en « engrammes » lors de la rédaction, chaque mot ayant son importance comme l’indique E. Bick :
« Dés que les faits doivent être traduit par le langage, nous découvrons que chaque mot est entouré d’un halo d’affects. L’observateur doit-il dire que le « mamelon » tombe de la bouche du bébé, ou que celui-ci le « laisse tomber », que le mamelon est « posé » hors de la bouche, qu’il « se libère », qu’il « s’échappe » ? ».
(1964, p. 31)
Un travail sur le sens devient possible en revenant directement aux termes même employés par l’observateur. Chargés d’affects, ces mots sont le témoin de la force des « impressions » sensorielles et émotionnelles propre à la situation initiale.
Cette méthode décompose ainsi dans le temps un processus quasi simultané dans la pratique où ce qui est perçu se combine plus ou moins consciemment avec ce qui est connu et ce qui va se dire ou se penser comme interprétation. Autant d’enveloppes pour métaboliser ce qui n’a pas été contenu, pour essayer de « contenir » l’empreinte du visuel.
Un bref extrait peut indiquer comment procède cette observation. Il s’agit de ma première venue au domicile du bébé, cela se passe peu après mon arrivée, voici ce que j’ai ensuite noté :
Je sonne. Mme B. m’ouvre. Bonjours, sourires. « Il ne dort pas, me dit-elle, il est par-là », elle m’indique le couloir que j’avais emprunté la dernière fois. Je la précède et entre dans le séjour. Deux femmes sont assises, penchées sur un petit lit à barreau, elles s’adressent au bébé couché sur le dos.
Nous nous serrons la main, elles se lèvent ; la plus petite s’écarte pour me montrer le bébé. Il est éveillé, il fait des mimiques, mouvements de la bouche comme pour faire « aheu », promène son regard, croise le mien une fois, je lui adresse un léger bonjour. Sa mère s’est mise à la tête de son lit, contre celui-ci. Des paroles sont échangées dans leur langue maternelle. Le bébé bouge ses yeux, son visage, (ses bras ?), il me semble qu’il essaie de regarder vers l’arrière, et dans la direction des voix.
La plus petite : « asseyez-vous », en me montrant la chaise qu’elle occupait.
Je quitte ma veste, et la pose derrière sur une autre chaise.
« Il fait chaud » me dit Mme B.
– Oui, dis-je, c’est normal.
Je m’assois. Un court instant de silence puis elles parlent, entre elles, au bébé en cherchant à capter son regard ou en le « commentant » surtout dans leur langue maternelle ; à moi, « il n’a pas faim » me dit sa mère, qui reste à la même place. Mêmes mouvements, il s’agite, il grogne.
Elle vient en face de lui et dit qu’il ne sent pas bon, « je vais le changer », elle le prend et sort de la pièce.
L’observation se poursuit, il ne s’agit que d’un bref instant dont je me suis rappelé et que j’ai noté avec mes propres mots pour être proche de ce qui se passait. On peut se demander pourquoi ai-je répondu « c’est normal », pourquoi la mère signale un climat ambiant « chaud », comment se passe cet accueil etc., l’objectif est de penser pour aider l’observateur à son retour auprès du bébé, pour le « désintoxiquer » des anxiétés dont il a été le réceptacle, souvent à son insu. Visiblement je cherche ma place dans cette rencontre inaugurale au domicile, mon identité « flotte » et ce n’est pas le recours à la chaise qui apporte une solution : est-ce que tout le monde peut avoir une place ? Le regard du bébé est recherché, comme s’il pouvait nous (r)assurer sur notre identité. Le « Il fait chaud », traduit bien le climat très chargé en émotions autour de Liam, le bébé. (Je retrouverai cette évocation de la chaleur à de multiples reprises, notamment dans l’appréhension d’une maladie). J’apprendrai ensuite qu’elle va pour la première fois lui donner le biberon. Se parler, me parler, leur parler, les présentations ont été éludées et le recours au change est rapide, etc.
La lecture de l’observation dans le séminaire transforme le visuel de la rencontre. Alors que l’observateur croyait être compris grâce à sa lecture, il s’aperçoit qu’il doit parler pour expliciter des détails, sa position, celle du bébé. L’écoute de ce récit suscite des interrogations, des associations chez chacun. Ce n’est qu’au bout d’un temps assez long que se construit une représentation de la rencontre suffisamment partagée par tous et différente des points de vue initiaux. L’observateur avait ici un besoin d’être reconnu et contenu dans son identité mais bien au-delà c’est la question de Liam et de son entourage.
Dans cette méthode d’observation il ne s’agit pas de tout voir, tout observer, mais d’être attentif à ce qui se vit. La parole surgit « naturellement » à tout moment dans la situation mais l’observateur n’est pas là pour conduire un entretien, répondre à une demande de soin ou se positionner comme praticien. Il est là pour apprendre, pour penser la vie psychique d’un bébé, il a demandé un service à une famille, qui a accepté de le recevoir, c’est sur ce contrat que repose sa venue et son travail. Son éthique place au premier plan l’intérêt de ce sujet à l’état naissant, le bébé dans ses liens. Sa venue régulière et disponible n’est pas sans soutenir ce groupe dans son accueil comme sujet. Cette sorte de « gratuité » de sa présence instaure la possibilité que son regard, que son attention se mêle, et se différencie, à l’attention que la mère, le père, les frères ou sœurs éventuels, les voisins ou amis portent à cet être nouveau venu au monde.
1.3. Une observation rabattue du côté du voir
Dans son fondement l’observation du nourrisson selon E. Bick n’est pas une observation pour voir, étudier, vérifier, valider ou s’informer. Elle procède d’une démarche double : de formation et d’analyse, sa mise en place, son setting, son déroulement sont directement inspirés de la méthode analytique. A. Comby (1990) préfère ainsi parler d’une « approche psychanalytique de l’observation » du nourrisson plutôt que d’une « observation psychanalytique ». Cette observation n’est pas réalisée sur les mêmes bases épistémologiques que celles des observations réalisées dans une perspective scientifique « d’objectivité », comme celles dites des interactions précoces où les méthodes modernes d’enregistrement sont utilisées. La finalité n’est pas la même. L’utilisation du matériel observé est d’ailleurs délicate, comme tout matériel clinique.
Des psychanalystes ont rabattu cette observation du côté du voir tant du côté de ceux qui pensent s’appuyer sur des observations plus « objectivantes », que du côté de ceux qui défendent la spécificité de la pratique de la psychanalyse. À mon avis le débat tourne autour de la compréhension de ce qu’est « l’observation » dans cette méthodologie. Ce débat nous intéresse ici car il indique l’ambiguïté qui peut exister entre voir et regarder.
Une première critique de cette démarche est liée à une certaine conception scientifique du voir : seul ce qui peut être objectivement observé a une valeur. B. Cramer (1979) et S. Lebovici peuvent être considérés comme les porte-parole de cette perspective. Tentant de faire des ponts entre psychanalyse et études expérimentales, ils sont soucieux de la validité de ce qui est vu
[3]. Face à ces objections il faut souligner que cette démarche n’a pas pour but de « voir » directement l’inconscient et que l’observateur qui utilise son propre appareil psychique comme « chambre d’enregistrement » n’a pas pour objectif de « tout retenir ». Il se rappelle les faits grâce à son inconscient, avec des oublis, des retours en arrière, des après coups etc., il doit ici travailler sa propre capacité à contenir pour rester présent auprès du bébé dans sa famille. Autrement dit, il ne s’agit pas de vérifier une théorie en observant mais de se servir de ce cadre pour être réceptif à des contenus inconnus. S. Lebovici et B. Cramer tendent plus à mon avis à utiliser l’observation des bébés comme une source d’information dans un cadre de consultations : le « vu » doit être objectivement vérifié car il devient une donnée qui renseigne par la suite le thérapeute (ou les parents) ou la théorie.
La seconde critique se situe paradoxalement sur le même malentendu, croire que cette démarche est collée au « vu », à l’enfant dans son comportement réel. Pour A. Green, toute observation n’aurait pour perspective que la connaissance de « l’enfant réel de la psychologie » (Green, 1979, p. 45). « L’enfant
vrai ou
mythique de la psychanalyse » est lui reconstruit, il est du côté de la « représentance » et non de la perception. Laplanche a une position identique
[4]. L’observation ne pourrait concerner que les processus de l’autoconservation, comme le fait la psychologie de l’attachement. La question du sexuel et de la séduction fait dans ce cas défaut. Ces critiques me paraissent justifiées pour beaucoup d’observations qui tiennent pour « vrai » ce qui est « vu », le manifeste est confondu avec le latent, l’inconscient n’est vrai que dans ses effets pour un sujet. Elles méconnaissent cependant que cette observation est centrée sur
la réalité psychique de l’enfant-dans-son-entourage et qu’elle est encadrée par une approche analytique. L’enfant réel, le bébé, a une vie psychique, le percevoir passe par un travail de l’adulte où la séduction comme l’historicisation ont leurs places ; il s’agit d’un travail homologue à l’analyse des processus transféro-contretransférentiels pour une cure, d’une sorte de « psychanalyse hors les murs » ou de psychanalyse dite appliquée. L’approche analytique concerne la démarche de l’observateur, l’observation par elle-même, et non directement le bébé seul. Ce qui est
vu doit être repris et pensé comme
un regard de l’observateur avant de prendre sens pour ce sujet dans sa situation avec le bébé au domicile.
Dans cette démarche, le regard se trouve au premier plan questionné mais s’agit-il vraiment de voir ? Je ne le pense pas, la vue est un sens parmi les autres pour percevoir l’expression, la « parole » de l’autre. L’observateur doit d’abord trouver une position psychique réceptive, un « regard en creux » pour accueillir l’autre et sa souffrance. Esther Bick notait :
« Il a à permettre à certaines choses d’arriver et résister à d’autres. Plutôt que de se faire activement une place dans la famille, additionnant sa propre personnalité à l’organisation de celle-ci, il doit laisser les parents, particulièrement la mère, l’ajuster dans la maisonnée, à sa manière à elle. Mais s’il est attiré dans des rôles à intense transfert, et par conséquent contre-transfert, de type nourrisson, il doit y résister. »
(1964, p. 16)
L’observation a ici comme objet l’attention au psychisme naissant du bébé dans son groupe, le regard de l’observateur témoigne de sa propre présence psychique, il tente d’abord d’avoir une fonction contenante pour la situation observée, il aide à penser.
2. Le regard en psychanalyse
Cette ambiguïté du voir et du regarder infiltre les rapports entre le développement de la psychanalyse et l’observation de l’enfant et au-delà la clinique.
Pour S. Freud l’observation est parfois synonyme de voir au sens de vérifier selon les normes des sciences naturelles qui s’affirment en son temps, parfois synonyme d’observations cliniques, construites, comme les rêves, les actes manqués, les lapsus, les symptômes etc. Une le surprendra, celle du jeu de la bobine
[5].
Freud a dû se dégager de l’hypnose pour fonder la clinique psychanalytique. Les leçons de Charcot à Paris l’ont marqué, la (dé)monstration des symptômes hystériques était « ce que l’on allait voir », la science pourrait-elle s’appliquer à l’âme ? L’hypnose passait par la fascination du regard, le regard dans les yeux. Freud n’a cessé de se dégager de l’emprise de cette suggestion pour laisser la parole au sujet. Dans cette écoute, le regard était la tentation de la séduction.
On a eu tendance depuis à opposer « clinique du regard » et « clinique de l’écoute » : la première se référant également à Pinel et à l’observation ainsi qu’à Janet et à la psychologie des conduites, la seconde s’inscrivant seule dans la filiation analytique (Samacher R., 1995, 26-28). En France, les travaux de Lacan ont particulièrement creusé cette distinction, mais de l’autre côté de la Manche un autre paradigme s’est construit
[6].
2.1. Le regard et la pulsion scopique
Le regard est resté marqué en psychanalyse par la définition d’une pulsion scopique, partielle, que Lacan a précisé à partir de l’expérience du miroir. Paul-Laurent Assoun (1995) explique qu’il a radicalisé le « plaisir de voir » freudien par sa théorie du regard comme objet a. En reprenant les travaux de Merleau-Ponty Lacan distingue fondamentalement l’œil, la vision, du regard. Le sujet ne voit que parce qu’il est regardé : « Le regard est réponse à un regard – quoique pas de toute éternité – posé sur moi « (1995, p. 94). En posant la préexistence du champ de l’Autre, Lacan articule tout regard à un désir, à un appel à l’Autre, tout comme « le besoin oral me met en relation avec la demande à l’autre » (1995, p. 84), P.-L. Assoun indique qu’au contraire la voix est du côté de l’anal, la pulsion invoquante étant un désir de l’Autre.
Le regard est défini par cette place structurelle, du « manque de l’angoisse de castration ». Cette conception introduit ainsi la dimension de l’intersubjectivité pour le penser
[7]. Elle semble par contre s’opposer de manière irréductible à la parole, tout comme l’écart irréductible entre le Moi et le Sujet redouble celui entre l’image et la parole. Le regard porte ici la marque du registre du visuel
[8].
Contenir, penser le regard, tel semble pourtant être aussi une des tâches du clinicien, problème que l’on rencontre de plus en plus : Masud Kahn (1971), a montré comment la dissociation entre l’entendre et le voir peut aller dans le sens de la dissociation du sujet, François Gantheret (1987) comment le regard peut introduire un léger décalage entre l’œil et sa vision, René Roussillon (1991) comment l’étayage sur l’objet visuel permet en psychothérapie de face à face un travail au niveau de l’homosexualité primaire, Bernard Duez (2001) comment l’obscène, ce qui se produit « en plein jour » sur la scène groupale, peut avoir valeur de première figuration pour le sujet
[9]. Il y a différents types de regards.
Le regard a été exploré, dans la pratique avec les bébés mais aussi en cure d’adultes. Si le regard peut devenir le lieu de fascination et de captation du sujet, cette problématique ne doit pas méconnaître des situations plus différenciées dans la clinique où il pourrait devenir la condition à l’émergence du sens et de la parole, voire le témoin d’une ébauche de lien, de symbolisation. « Le regard peut être un effet de parole » (1995, p. 259) ainsi que l’indique Laznik-Penot. L’observateur qui se rend régulièrement au domicile d’un bébé travaille son regard, sa « fonction contenante » pour recevoir, contenir et transformer les émotions et anxiétés du groupe. Si le visuel est ici un sens particulièrement sollicité, il caractérise un des aspects de la perception et l’observateur doit développer un « regard en creux » selon l’heureuse expression d’Annik Comby, une position psychique réceptive, vivante, pour penser sa place en lien avec le bébé.
2.2. Le regard et sa fonction réflexive
Le regard pourrait avoir un effet symbolisant car il participe au travail d’attention dans l’intersubjectivité, travail primordial lors des premiers liens. Pour rendre compte de ce processus nous verrons comment successivement Bick, Winnicott, Lavallée et Roussillon permettent d’entrevoir théoriquement ce travail.
Esther Bick a travaillé à partir d’une problématique différente de celle de Lacan, le self du bébé acquiert une « peau psychique », il se construit par « introjection des fonctions contenantes de la mère » (1964). Elle a particulièrement insisté sur une modalité défensive primitive qui consiste à un agrippement du regard à un point lumineux (Bick E., 1986). De telles identifications adhésives peuvent s’observer chez les bébés et avec les autistes (A. Ciccone, Lhopital M, 1991). De telles défenses « autosensorielles », selon les termes de Frances Tustin, sont caractéristiques d’un évitement de la souffrance, de la peur de n’être plus contenu ; s’agripper à un point devient un moyen de se contenir à tout prix, même au prix du sacrifice du processus de subjectivation. Par la suite Geneviève Haag (1990) a décrit différents types de regards avec l’enfant, regard agrippé ou regard enveloppant, elle montre notamment que la constitution de l’image du corps passe par une « interpénétration des regards ». Le travail avec les prématurés dit l’importance de la présence psychique de l’adulte au pied de la couveuse, un regard qui s’échange c’est une porte sur la vie qui circule. La parole bien sûr accompagne cette présence contenante mais elle passe surtout par un gros travail sur le regard pour faire face à l’incompréhensible, au monstrueux ou au désespéré. Par ailleurs on sait actuellement que les signes de souffrances précoces du tout-petit passe par des manifestations corporelles peu visibles, un regard non psychiquement présent les méconnaît, d’autant plus qu’ils transmettent des anxiétés très primitives.
Selma Fraiberg (2002) a également montré comment l’évitement du regard est une des défenses les plus précoces pour le bébé face à la souffrance, André Carel a prolongé ce travail en construisant une Grille d’évitement relationnel (2002) etc. Le regard ici ne peut être réduit à la problématique de la spécularité, il a une fonction de lien, de « tact », de contenant, prémisse d’une symbolisation à venir. Directement construit à partir de la méthode d’Esther Bick, un ouvrage de Rosella Sandri (1991) indique la place que prend le regard dans cette problématique théorique.
D. Winnicott en reprenant la question de Lacan quant au regard (1971) a ouvert une nouvelle problématique théorique. On pourrait dire qu’au lieu de mettre l’accent sur « l’identité » de la relation spéculaire qui met le sujet dans une relation de dépendance à l’Autre (via la relation imaginaire au semblable), il s’attarde sur son « ipséité », sur sa qualité réflexive, constructive pour le self. Il a développé l’idée du rôle de la mère comme miroir psychique. Le regard devient un lien entre eux, il signe une possible identification-reconnaissance du self (« le bébé se voit être vu dans les yeux de sa mère » et réciproquement comme le souligne Serge Lebovici). Ce processus dépend de la « préoccupation maternelle », une attention un peu « folle » pour cet être si démuni, une attention soutenue par le désir du bébé, une attention qui lui permet d’avoir une « capacité de rêverie », pour reprendre les termes de Bion.
Sa clinique indique ainsi la présence très tôt d’un certain type de regard contenant, d’un « tact » permettant d’être en lien. Ceci est par exemple perceptible quand il décrit le « jeu de la spatule » dans « l’observation de jeunes enfants dans une situation établie » (1941). Un cadre est minutieusement établi pour permettre cette observation et une sorte d’alliance tacite se crée avec la mère durant la consultation. Cette attention partagée, conjointe, est nécessaire entre adultes en direction du bébé et entre eux deux
[10]. Un
sens peut surgir dans l’espace contenant de « l’observation ».
Guy Lavallée (1993, 1999) poursuit la problématique winnicottienne d’un miroir psychique. Il n’emploie pas le mot de regard (il ne figure pas par exemple dans l’index de son livre) mais il décrit le processus de subjectivation de la vision, ce qui permet de penser également le processus hallucinatoire. Trois temps sont ici théoriquement distingués : celui où le stimulus visuel
arrive à l’œil et traverse l’inconscient ; celui où le sujet
projette les représentations éveillées par le stimulus ; celui où en retour il pourra
introjecter la perception transformée, psychisée, symbolisée, qui sera utilisable pour la mise ne mots, en pensée. Cette « boucle contenante et subjectivante » de la vision n’est rendue possible que par l’existence d’un miroir constitué par l’hallucination négative de la mère, c’est le « miroir psychique » de Winnicott. Le regard porte ainsi la marque des premières relations qui ont fait « cadre » pour le sujet. Dans le prolongement des travaux sur le Moi-peau il se constitue comme une « enveloppe visuelle du moi ». Le psychotique qui a rencontré des failles dans un temps archaïque peut avoir peur de s’écouler, de se fondre, d’être sans limite dans sa vision du monde (les anciens croyaient d’ailleurs que les rayons de lumière venaient des yeux). Il est pris par des processus « d’excorporation » qui ne trouvent pas la réflexion d’un contenant psychique, qui ne permettent pas au sujet d’expérimenter une « décorporation » de sa vision (pouvoir situer à l’extérieur de son corps la scène de la réalité extérieure)
[11]. Dans cette problématique la question intersubjective est présente, le regard porte toujours les traces des expériences passées du sujet.
Roussillon (2001) rappelle ainsi que dans l’appareil psychique freudien la perception n’arrive pas toujours directement au système perception-conscience. Elle traverse aussi l’ensemble de l’appareil psychique avant de devenir consciente :
« Ceci implique alors que la conscience perceptive est un processus « construit » tout au long de sa traversée de la psyché : elle est investie par le ça, et donc « pulsionnalisée », elle est aussi contextualisée fantasmatiquement et par les représentations inconscientes, ou peut-être barrée par celle-ci comme dans les dénis ou autres formes de distorsions inconscientes du processus perceptif, elle est enfin signifiée et secondarisée par le processus préconscient. ».
(p. 1381)
Cette véritable construction de la vision par subjectivation de la perception permet d’envisager l’orientation subjective de tout regard
[12]. Elle indique même une certaine « institutionnalisation » du regard. Les sens dépendent des expériences du sujet, son point de vue, son vertex (Bion, 1970) est lié à l’organisation de son appareil psychique, à son histoire, pour partie consciente, oubliée et… clivée.
3. Le regard et l’attention
Devant ces différentes conceptions autour du regard je prendrai le parti de considérer le regard comme une tension pour envisager le type de travail psychique dont il est l’objet, celui de l’attention.
Le regard d’un sujet signe une tension entre son corps, sa pensée et l’autre. Nous avons vu qu’il peut être différemment approché selon la perspective de la pulsion, du narcissisme ou des expériences de connaissance. Le regard est le siège d’un « plaisir d’organe », en ce sens il est le lieu d’une jouissance, d’une répétition mortifère du principe de plaisir, voire d’une angoisse de castration (Fédida P., 1996). Il est également l’enjeu d’un processus « auto », de conscientisation d’une perception. Comme les autres sens, la vue informe la psyché du monde extérieur, comme les autres sens elle a de par son histoire et son fonctionnement un rapport privilégié au processus de pensée.
Tel l’émotion, le regard est un pont entre la corporéité et l’altérité
[13]. Il peut ainsi se décliner suivant les différentes tonalités émotionnelles de joie, de colère, de tristesse, de jalousie etc., on reconnaîtra ici les émotions dites primaires ou de base, classiquement décrites après Darwin, comme celles secondaires qui se différencient à partir de celles-ci. Mais le regard peut aussi se décliner avec ce qui ne peut accéder à l’émotion. Agrippé, sidéré, évitant, comateux, océanique, vide etc. le regard traduit des
tensions émotionnelles qui témoignent d’une difficulté de pensée, de lien à l’autre, voire de vie. Ces regards ont des effets sur les autres sujets : c’est l’autre qui ressent alors la détresse, le malaise, le vide, alors que le sujet regardant peut psychiquement se couper d’un tel éprouvé. Le regard « trahit » alors le sujet.
Approcher la question du regard au niveau d’une telle problématique permet d’introduire une question méthodologique, tout en maintenant la question intersubjective qui fonde tout regard et la dimension historicisante du processus de subjectivation. Situer le regard comme une tension à l’instar de l’émotion, permet d’introduire un espace intersubjectif, clinique, où les effets du regard peuvent se travailler pour restituer une place au sujet. Le regard comme tension rencontre la place de l’attention et son travail intersubjectif.
«
Regarder » en français n’a été associé à la vision que dans un second temps, il signifiait d’abord « être attentif ». D’après son étymologie
[14] il provient du francisque « guarder », avoir égard à, en parlant d’une personne (
wardôn, être sur ses gardes, ce qui a donné en allemand
warten, attendre, en anglais,
to ward, protéger). Le Littré signale en deuxième sens une extension de cette attention morale vers l’attention physique. L’idée de la vue vient ensuite (en anglais «
to regard » n’a pas été autant assimilé au visuel). Le regard caractériserait l’orientation visuelle de l’attention comme l’écoute définit son orientation auditive.
Devant une fenêtre ouverte sur le monde extérieur, Baudelaire nous introduit dans « les Fenêtres » au regard sur nous-mêmes, à la vie du monde interne. Devant le regard du Docteur Pannwitz, Primo Levi nous fait toucher du doigt la question de l’(in)humanité consubstantielle au regard. C’est parce que le regard est tension dans l’intersubjectivité qu’il peut se réduire à ces deux extrêmes.
Le travail de l’attention est ici primordial pour contenir et transformer le regard. L’attention permet de penser les perceptions du point de vue du travail du clinicien. Freud (1911) avait noté l’activité et la périodicité de cette fonction entre l’intérieur et l’extérieur. Plus tard Bion a insisté sur l’attention comme une capacité active de métabolisation d’éléments bruts, de perceptions ou éprouvés non encore psychiques, ce qu’il appellait les éléments bêta par rapport à la « capacité de rêverie » de la mère. Il s’agit d’être « dans un état d’esprit capable d’accueillir les identifications projectives du nourrisson, qu’elles soient ressenties par lui comme bonnes ou mauvaises ». Il s’agit de conserver à l’attention cette faculté de va-et-vient entre l’intérieur et l’extérieur, le dedans et le dehors de la psyché, cette souplesse périodique que décrivait S. Freud. L’attention devient un état d’esprit, une discipline à travailler (1970). Le risque est notamment d’avoir trop de connaissances, trop de mémoires. Les sens « saturés », on n’est plus réceptif à ce qui est nouveau, le regard ne change pas, il est prédéfini, capté, immobilisé, amputé, scotomisé etc. Le regard « en creux » désignerait cet effort pour rester réceptif en travaillant nos points de saturation et ce que l’autre peut nous transmettre par-devers lui. Bion utilise ainsi le terme de « vertex » pour éviter ainsi la connotation sensorielle de « point de vue ». Ce problème touche une disposition d’esprit, en d’autres termes un rapport à l’Autre, en d’autres termes le trajet intrapsychique de la perception qui rencontre ainsi toute l’histoire de la subjectivation du sujet.
En prévention (De Tychey C., 1998) ou en institution, dans la petite enfance ou en gérontologie, pour des problèmes d’insertion, de toxicomanie ou de somatisation, pour toutes les pathologies où le lien psychique est en souffrance, le regard est implicitement devenu un axe central du travail clinique. Le psychologue, les soignants, doivent « transformer » leur regard quand ils sont aux prises à des souffrances non dites, à des anxiétés qui mettent à l’épreuve leur capacité d’attention et d’écoute. Leur première « vision » doit pouvoir être mise au travail pour résister à la sidération ou à des processus empathiques confusionnels. Le travail interprétatif, de parole, a besoin de trouver, momentanément, un espace pour « régénérer » et soutenir les disponibilités d’écoute, de points de vue. Des dispositifs groupaux et cliniques sont ici nécessaires pour contenir les tensions présentes dans la situation, pour que se dégagent des « attentions conjointes » entre soignants, des attentions non uniformes ou clivées, mais variées et plurielles. La prise en charge psychique de ces sujets est à ce prix.
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[*]
Psychologue, Maître de conférences, CRPPC, Institut de Psychologie, 5, avenue Pierre-mendès France CP11 F-69676 BRON CEDEX.
[1]
La littérature sur le sujet est devenue très importante. En dehors de la bibliographie à la fin de l’article citons à titre d’exemple
Le journal de la psychanalyse de l’enfant n° 12 qui a eu pour thème « l’observation psychanalytique du bébé » et la revue
Dialogue, n° 118, 1995, Penser le bébé : le temps de l’observation » qui contient une bibliographie plus exhaustive sur cette démarche et ses applications.
[2]
Cette formation analytique est maintenant pratiquée dans plusieurs pays. Ces dernières années plusieurs colloques internationaux se sont centrés sur cette méthode et ses applications (en 2002 à Cracovie, en 1998 à Lisbonne, en 1996 à Barcelone, en 1994 à Toulouse, à Bruxelles en 1991).
[3]
À consulter la discussion que Cramer et Lebovici accordent à M. Perez-Sanchez (1986).
[4]
À consulter Laplanche J.,
Nouveaux fondements pour la psychanalyse, P.U.F, Paris, 1987 (p.88). Voir également la préface qu’il a rédigé à Dornes M.,
Psychanalyse et psychologie du premier âge, Paris, PUF, 2002.
[5]
Pour une analyse plus en détaillée des rapports entre psychanalyse et observation voir Mellier D. (2002).
[6]
Le mot « observation » a ainsi en France une connotation très expérimentale alors que ce terme est utilisé par exemple par Bion pour désigner « l’observation du transfert ».
[7]
Comme dans cet exemple que prend Lacan : lors d’une sortie sur un bateau de pêche un marin lui lance : « Tu vois, cette boîte ? Tu la vois ? Eh bien elle ne te voit pas ? » Il n’en était pas persuadé, car ce que le marin trouvait drôle ne le faisait pas rire, il « faisait tache dans le tableau » (1973, p. 89).
[8]
Voir également Moustapha Safouan : « Au fondement du monde visuel, il y a un regard qui permet au sujet de se voir comme il aime être vu ou comme il pense que l’Autre aime le voir ; autrement dit, dans la constitution du monde, le sujet se sert de son moi comme d’un leurre. Ce regard de l’Autre de l’amour et de la première dépendance, comme le nomme Lacan, sous-tend son rapport à son image spéculaire, laquelle, telle un écran de transparence, si je peux dire, médiatise à son tour son rapport au monde » (1996, p. 69).
[9]
À consulter également le numéro thématique de la
Nouvelle Revue de Psychanalyse sur « Le champ visuel » (n° 35, 1987), celui de
Cliniques Méditerranéennes sur « Césure du regard, cliniques du visuel » (n° 51/52, 1996).
[10]
Dans la consultation de Margaret il montre comment ce regard permet d’être attentif à l’enfant et à sa « parole. Ce qui peut être vu, ici la crise d’asthme, dépend d’une sorte de construction, d’un regard attentif autour de l’enfant,
d’un regard contenant.
[11]
Dans le même ordre d’idée soulignons que pour Gimenez (2000) le processus hallucinatoire est une défense, un retour, suite au rejet (forclusion) d’une représentation potentielle, en construction, qui risquait de créer un conflit intolérable dans la psyché.
[12]
Pour approfondir cette question, se reporter à son travail sur « l’appareil de mémoire » : Roussillon R.
Le plaisir et la répétition, Paris, Dunod, 2002. Reprenant la lettre 52 de Freud (1896) il montre que c’est d’abord du côté du « soma », de « l’archaïque », que se présente la perception avant de traverser l’inconscient (« l’infantile »), le préconscient pour devenir consciente. Ce trajet est fondamental pour comprendre comment se pose la question de l’historicisation du souvenir, mais également du perçu.
[13]
L’ouvrage collectif suivant peut ici être consulté : D. Mellier (ed.)
Vie émotionnelle et souffrance du bébé, Paris, Dunod, 2002. Il a été organisé autour d’une problématique qui permet de prendre en compte la dimension de la groupalité du psychisme.
[14]
REY A., (ed.) (1992),
Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Dictionnaire Le Robert.