Cahiers de psychologie clinique
De Boeck Université

I.S.B.N.2804141829
244 pages

p. 237 à 238
doi: en cours

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Notes de lecture

no 20 2003/1

2003 Cahiers de psychologie clinique Notes de lecture
Notes de lecture

Logique de passions

Roland Gori, Paris, Denoël, 2002

François Pommier 61 rue de Lancry, 75010 Paris
Centré sur le « réalisme de la haine » c’est-à-dire sur l’existence de la précession de la haine sur l’amour, l’ouvrage de Roland Gori « Logique des passions » nous installe au cœur du mouvement passionnel en nous proposant de nous interroger sur son objet, ses buts et les mécanismes à œuvre dans « l’érotomanie principielle fondamentale » à partir de laquelle se développent « les folies ordinaires de nos passions. »
« C’est la mise en réserve de la haine qui se trouve à l’origine (du) traumatisme passionnel » estime l’auteur en se référant aux « figures extrêmes de la psychopathologie maternelle décrite par Winnicott (qui) ne font que révéler la nature et la fonction des processus en jeu dans la « haine originaire du savoir maternel » », le mérite de la passion étant néanmoins d’ouvrir sur le doute et l’équivoque.
En se basant sur le travail de la cure analytique en général et sur celui de ses patients en particulier dont il rapporte des extraits souvent très émouvants, R. Gori poursuit une réflexion entreprise depuis longtemps déjà. D’abord sur la mémoire qu’il distingue du souvenir pour considérer l’oubli comme une « manière de se rappeler (…) une question restée en souffrance dont on n’a pas le souvenir », l’oubli que l’auteur différencie clairement de « l’effacé ». Ensuite sur les effets du langage, « le pouvoir poétique du langage et l’équivoque de la langue » permettant au sujet de « se dire par la parole ».
L’auteur considère précisément que « c’est lorsque l’oubli échoue que se produit le passage à l’acte passionnel » et qu’en particulier « à ce point extrême du moment paranoïaque, le passage à l’acte de la passion haineuse surgit d’un manque de lettre sur l’être. »
Il insiste enfin sur le fait que « dans le champ passionnel nous sommes parfois confrontés à la souffrance de l’extrême, à l’effroi et à la terreur d’un oubli d’oublier. »
L’acte en vient ainsi peu à peu à être considéré comme « l’équivalent d’une hallucination », le sujet venant rejoindre par l’acte « la part de lui-même qu’il exclue. »
En se posant la question de savoir ce qu’il peut y avoir « de iatrogène dans l’humain qui le conduit à détruire ce qui le fait advenir aux faits de culture et de civilisation », R. Gori aborde le problème de la passion haineuse avec des thèmes d’actualité tels que l’attentat-suicide qui « psychiquement parlant (…) est d’abord un suicide, secondairement un attentat (…) l’attentat (n’étant) que le moyen, l’effet du suicide. »
De la même façon qu’il cherche à différencier en les rapprochant, l’objet de la passion et le fétiche, féminisant le premier, masculinisant le second, l’auteur en vient à distinguer la passion haineuse de la passion amoureuse, étant entendu que l’aliénation à l’objet qui les caractérisent l’une et l’autre proviennent de la haine primordiale. La première relèverait, selon lui, de l’identification imaginaire aliénante et se présenterait comme une « tentative de trouver en l’autre les motifs de la culpabilité et conséquemment des pensées de vengeance, de ressentiment et de rétorsion. » La seconde constituerait « une tentative ultime d’échapper à cette culpabilité primordiale. »
« Le concept de haine ne saurait se réduire au phénomène de haine manifeste. » D’ailleurs « sans l’œuvre de la haine, l’héritage est impossible. » L’appropriation des pensées de l’autre ne peut se faire qu’au prix d’une déformation qui nécessite l’œuvre de la haine. L’auteur est conduit à considérer que « la passion haineuse s’avère consubstantielle au lien social qu’elle produit tout autant qu’elle le menace » dans la mesure où « l’horizon auquel aspire le passionné consiste d’un sacrifice totale de l’être donné à l’autre. »
Après avoir montré en 1996 dans « La preuve par la parole » l’œuvre manifeste des passions au sein même de l’histoire du mouvement analytique freudien, R. Gori s’interroge maintenant sur ce qui détermine le champ du passionnel et sur le caractère de l’ignorance qui se trouve au cœur des passions. En effet le passionné ne veut rien savoir de ce qui motive sa quête ; « terrorisé par sa propre position subjective qui le déporte à la lisière de l’inconnu et de l’inconnaissable en lui », il n’aspire qu’à « être vu, regardé, nommé, appelé, reconnu, aimé et entouré par l’autre. » Le passionné a la passion de cette ignorance qui « fait lien dans la communauté des hommes (…) celle-là même qui nous donne l’illusion que nous savons de quoi nous parlons. »
Si Roland Gori trouve quelque affinité entre la position du passionné et celle de l’analyste, c’est parce que l’un comme l’autre « attend de l’autre non seulement l’aveu de ce qu’il sait mais aussi de ce qu’il ne sait pas. » La position éthique et épistémologique du psychanalyste se trouve en réalité à l’opposé même de celle de l’érotomane ; ce serait précisément « en oubliant un temps que c’est à un Autre que (le) message amoureux ou haineux (de son patient) s’adresse », que l’analyste renouerait avec la position érotomaniaque.
Toujours est-il que « la psychanalyse révèle « en laboratoire » la genèse des passions » et un des grands mérites de Roland Gori à travers son nouvel ouvrage est de montrer comment ces passions « naissent, en urgence, au moment même où une crise sacrificielle du langage et de la parole entame le sens jusque là communément partagé avec les autres ou avec soi-même. » Les références à Gaétan de Clérambault traversent le texte de part en part et les particularités de la pratique frenczienne sont évoquées en contrepoint de celles de Donald Winnicott notamment à propos de « la haine que la mère met en œuvre en méconnaissant (…) la réalité de l’enfant au profit de la représentation qu’elle peut en avoir. » Roland Gori cite aussi François Perrier, s’appuyant également sur la littérature, notamment celle de Stefan Zweig, ce qui nous permet de voyager comme dans un rêve à travers les trois figures originaires que constituent l’amour, la haine et l’ignorance.
Le livre s’ouvre sur l’abandon et la disparition que redoute tant le passionné, comme « l’enfant (…) en position d’« assujet », revendiquant désespérément son affranchissement par tous les viatiques possibles ». Il se termine sur « l’ombre de l’enfant mort » au cœur de la logique passionnelle, sur le dépouillement de la chair et le « désir de mettre à nu le féminin de l’intimité de l’être » pour peut-être entrevoir ce que masque la parole, sur le désaveu de la mort enfin, qui peut-être « détermine (…) plus qu’on ne le dit cette passion de l’ignorance dont les autres passions se déduisent. »
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