Cahiers de psychologie clinique
De Boeck Université

I.S.B.N.2804141829
244 pages

p. 9 à 11
doi: en cours

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Éditorial

no 20 2003/1

2003 Cahiers de psychologie clinique Éditorial

Éditorial

Jean-Paul Matot
Voir, pour un bébé, pourrait s’imaginer comme un état intermittent de contact avec un champ lumineux, au sein duquel se distinguent des zones et des formes d’intensités diverses, qui de temps à autres se mettent en mouvement. De cet ensemble vague émerge soudain le regard de la mère, choc de la rencontre œil à œil constitutive du narcissisme primaire, qui s’installe dans la fusion de cette double animation réciproque.
Dans le registre du visuel, une des premières émergences du sens du soi différencié se situe peut-être dans la coïncidence de la sensation de mobilisation des globes oculaires, ou de clignement des paupières, avec des modifications, ou des interruptions, dans le contact avec ce champ lumineux. Peut-être pourrait-on considérer à cet égard qu’un des fondements de la différenciation soi-non soi se situerait dans cette convergence de la perception visuelle et de la proprioception musculaire, tandis que les prémisses de l’investissement différencié de l’objet résideraient plutôt dans la conjonction du visuel et du tactile.
Plus tard, le bébé prendrait conscience de ce que les expériences régulièrement répétées de sensations diverses de satisfaction et d’apaisement, peuvent être associées à une catégorie d’ « objets » identifiables par des caractéristiques sensorielles spécifiques, notamment visuelles, qui émergent d’un fond neutre. En même temps s’impose le fait que ces objets, qui deviendront la mère, sont aussi autre chose, et davantage, que ce que la vue permet d’en saisir, puisque la perception de leur présence et de ses effets demeure au delà de leur disparition du champ visuel, que le bébé ferme les yeux ou que la mère se place de manière à sortir de son champ de vision. Cette prise de conscience précoce du caractère partiel et relatif des différentes modalités de la sensorialité, qui fonde la possibilité de s’en dégager et la capacité de penser, peut être empêchée par leur non intégration, ou leur dissociation, mécanisme que D. Meltzer a identifié dans le fonctionnement des enfants autistes, et qu’il a qualifié de démantèlement. Cette dissociation peut être envisagée comme une défense psychique précoce, radicale, rendant inutile cette autre défense qu’on rencontre chez les enfants autistes, dans le registre spécifique de la perception visuelle cette fois, l’évitement de la fixation ; cet évitement, qui installe la vision périphérique comme modalité centrale de la vision, empêche, en deçà de l’évitement de la pénétration par le regard de l’autre, la constitution de la tridimensionnalité par l’effacement de la perspective, et escamote ainsi, sans parvenir toutefois à l’abolir totalement, l’extériorité de l’objet.
Plus tard encore, il s’avère que le bébé a construit progressivement une conscience implicite de ce que cet ensemble de sensations, d’émotions, de pensées, constitutif du sens de soi, occupe dans l’espace un volume défini, qu’on appelle son corps, et que ce corps dispose d’une enveloppe identifiable par le toucher, mais aussi par le regard de l’autre en tant qu’entité visuelle. En même temps, le bébé « sait » aussi que cette identification subjectivante du regard de l’autre, quelle que soit sa force constituante et captatrice, est trompeuse. Le bébé « sait » qu’il n’est pas tout entier dans ce corps, comme sa mère n’est pas toute entière dans le sien, même si c’est cette construction là de la réalité que sa vue lui présente, et que l’identité sociale dans laquelle il est d’emblée inscrit semble lui confirmer.
Cette illusion est en effet au fondement de l’humain, tant au niveau de la possibilité de s’identifier, et d’identifier l’autre, comme individu, que d’aimer, et probablement de supporter le lien social. La vue donne une réalité partagée à cette illusion, et ce d’autant plus que l’emprise visuelle sur les vestiges du passé permet à l’homme de dépasser l’espace temporel de sa propre finitude. L’écriture, dont les sociétés occidentales ont réduit à sa plus simple expression la dimension esthétique (ce qui n’est pas le cas de l’écriture chinoise, qui est restée en lien direct avec l’art pictural), apparaît ainsi comme une forme ultime de l’illusion, inscription donnée à voir d’une continuité historique qui emprisonne la musique des mots un jour créés.
Si les livres d’antan, avec leurs gravures en noir et blanc, ont disparu, et si la sobriété visuelle de la singularité écrite s’est scindée de la luxuriance graphique de la bande dessinée, les tableaux n’ont pas cessé de raconter des histoires, ni les romans de peindre des tableaux. Cette conjonction, qui est à l’origine du cinéma, Philippe Besson, dans son livre L’arrière-saison, romance autour du tableau de Hopper, Les rôdeurs de la nuit, la réalise en mettant le lecteur à la rue, pour le transformer en spectateur fasciné des retrouvailles d’un homme et d’une femme en robe rouge, dans un bar qui flotte dans la nuit du temps passé.
Dans ce numéro des Cahiers, le thème du « visuel », dont Jean-Marie Gauthier souligne avec pertinence l’ambiguïté pour nous engager à ouvrir l’œil, est envisagé selon les trois catégories de la vue, de la vision et du regard.
À partir de la vue, il s’agit de parcourir les voies de transformation des sensations en représentations, qui rencontrent les catégories de « l’hallucinatoire » et du négatif, selon des chemins que tracent Annette Watillon, Guy Lavallée et German Arce Ross.
La vision introduit les destins de la symbolisation dans le registre visuel, depuis les origines de l’art pariétal, évoquées par François Sacco, jusqu’à son actualité, sur laquelle a beaucoup travaillé Serge Tisseron, en passant par l’ombre de l’objet et la formation symptomatique abordées respectivement par Jean-Paul Matot et Gérard Pommier.
Au travers du regard, apparaissent les figures du lien objectal, dont Denis Mellier, Pascal-Henri Keller, Yvette Thoua et Claire Nahon dessinent quelques contours et détours.
Cette mise en perspective, à l’évidence, opère un découpage qui à plusieurs égards est arbitraire et trompeur. Au terme de la lecture de ces textes, que nous vous souhaitons multicolore, force sera sans doute de constater que cet encrage catégoriel n’éclipse pas l’angoisse de la pieuvre débusquée : ce que le peintre Zao Wou-Ki désigne comme « l’extrême difficulté de peindre le vide ».
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