2003
Cahiers de psychologie clinique
De l’institution
De l’institution
Du délire à la rêverie : le silence comme aboutissement
Martine Girard
[1]
Après cinq ans d’une relation exigeante, avide, exclusive et adhésive à son infirmière référente, la dernière rencontre à trois avec Camille pourrait être emblématique de son évolution : son silence rêveur semble témoigner de sa capacité d’être enfin un peu seule avec elle-même, en notre présence.
Mots-clés :
travail à plusieurs, consultation à trois, relais personnalisés, capacité d’être seul.
After five years of demanding, exclusive, adhesive relation with her nurse, the last consultation together with Camille seems to be an example of her evolution : her dreamy silent indicates her capacity to be alone in our presence.
Keywords :
working together, consultations together, personalized handover, capacity to be alone.
« Institution, équipe et travail à plusieurs », tel était le thème de notre atelier. La simplicité de cette notion de travail à plusieurs, comme autant de « manœuvres » permettant au patient psychotique de se produire en tant que sujet, m’est apparue comme particulièrement pertinente, au-delà des références plus ou moins convenues à l’institutionnel, au collectif, au groupal ou au réseau. Ce sera donc mon fil rouge.
Ainsi, en articulation avec un certain nombre de publications antérieures (2) (3) (4) – qui insistaient, en amont du transfert, sur le travail institutionnel de composition topique et de construction du cadre thérapeutique avec les psychotiques – et en articulation avec un certain nombre de travaux directement centrés sur la dimension groupale du soin institutionnel (1) (5), je proposerai de m’arrêter plus précisément, à travers un cas clinique, sur certaines dimensions du travail à plusieurs : les relais personnalisés et les consultations à trois.
Camille a 24 ans lorsqu’elle nous est adressée après une longue hospitalisation temps plein de neuf mois pour une décompensation paranoïde. Nous la suivrons un peu plus de six ans. Je garderai, dans ma présentation forcément très elliptique, un fil chronologique, à partir des antécédents personnels et familiaux racontés par le psychiatre et l’équipe qui nous la confient, en passant par quelques séquences du suivi dans notre unité, pour m’arrêter un peu plus longuement sur les dernières rencontres et plus particulièrement notre dernier entretien, à trois : la patiente, son infirmière référente et moi-même.
Les antécédents personnels et familiaux, racontés par d’autres
Fille unique d’un couple séparé lorsqu’elle a à peine quelques mois, Camille reste avec sa mère qui la décrit comme une enfant gauche, maladroite, agressive et impulsive. Elle serait conduite dès l’âge de deux ans en consultation en CMPP sans que l’on puisse repérer de suivi régulier. À cinq ans devant des troubles graves du comportement associés à une acalculie avec dyslexie, on parle de dysharmonie évolutive psychotique. La scolarité est instable avec multiples changements d’établissement, plus ou moins spécialisés. Il est noté un investissement massif des institutrices femmes.
À l’adolescence, elle échoue à un CAP de cuisine. Elle tentera alors quelques « petits boulots », ne tenant pas plus de quelques semaines. Durant cette période, sa mère, chez laquelle elle vit toujours, la décrit comme illogique, oubliant ce qu’elle apprend, ne faisant pas de différence entre les films et la réalité, faisant des dépenses inconsidérées, très intéressée par l’ésotérisme et, probablement, fortement dysmorphophobique.
À vingt-deux ans, elle décide brutalement de venir s’installer dans la région dont elle est originaire, chez son grand-père paternel, sans autre motif que celui de « retrouver ses origines » ; elle le quitte tout aussi brutalement pour habiter seule, pour la première fois, un studio à quelques kilomètres. Elle entreprend une formation de maître-chien. Comme elle le dira à plusieurs reprises, dans ses projets ultérieurs et plus ou moins déréels de travail : « Je voudrais bien être maître-chien, mais je n’ai ni voiture, ni permis de conduire, ni chien. » Cette référence récurrente semblera souvent fonctionner comme un signifiant vide. Ses conditions de vie sont précaires, mais sa mère l’entretient toujours.
Celle-ci, très investie dans son activité professionnelle, apparaît plutôt comme assez autoritaire et froide, tantôt disqualifiante, tantôt blessée et culpabilisée par rapport à sa fille, qui « n’était pas un bébé comme les autres », qui « attend tout », qui l’a toujours « déçue » et avec laquelle elle n’avait « rien de commun ». Lorsque je la rencontrerai à plusieurs reprises avec Camille, je serai saisie par les regards empreints d’admiration muette que lui porte Camille. Le père, décrit comme violent avec son ex-femme et sa fille, peut-être impliqué dans des affaires de mœurs, vit avec une jeune femme de l’âge de sa fille, dont il aura une enfant. On note enfin des antécédents familiaux chargés : une cousine suicidée à 27 ans, par arme à feu ; une cousine suivie pour schizophrénie ; un oncle suicidé en prison. La grand-mère maternelle serait pour le moins « originale », vivant seule, avec ses chats, dans des conditions frisant l’incurie ; elle décèdera quelques années plus tard.
La première hospitalisation temps plein
Au décours d’une rencontre avec un couple, dans une boîte de nuit, proposition serait faite à Camille d’un « contrat pour se prostituer ». La problématique délirante apparaît alors : elle se sent « conspirée », « on la traite de pucelle, de pute, de salope », « on lui fait des signes dans la rue pour lui rappeler qu’elle doit de l’argent ». Elle est hospitalisée pour une bouffée délirante hallucinatoire, avec automatisme mental à thèmes multiples, persécutoires et sexuels notamment, dissociation, angoisses massives de morcellement.
La rémission est extrêmement lente, une longue hospitalisation sera nécessaire. Elle entretient une relation très adhésive à la psychiatre de l’unité à laquelle elle se colle, physiquement, dès qu’elle l’aperçoit, quasiment sur le mode de l’empreinte éthologique, et qu’elle harcèle sans cesse dans le service ; elle appelle sa mère au téléphone dix à quinze fois par jour, laquelle répond par télécopie au médecin de l’unité et demande à ses secrétaires de faire barrage.
L’adresse et le premier relais
À sa sortie, elle est orientée vers notre Unité de Soins Ambulatoires, parallèlement à la poursuite des consultations avec son médecin de l’unité d’hospitalisation, qui se positionne donc comme psychiatre traitant, garant de la continuité des soins et de la prescription chimiothérapique (centrée sur l’
Amisulpride)
[2].
Elle a refusé toute proposition de foyer ou d’hébergement communautaire et a trouvé, avec l’aide de sa mère, un appartement. Plus exactement, sa mère lui a trouvé un appartement. Elle s’essaie à y passer deux nuits par semaine, depuis l’unité d’hospitalisation, elle a peur de dormir seule mais persévère. Reste en effet la question fondamentale, posée d’emblée entre les deux équipes mais aussi par la famille, de sa capacité à vivre seule, c’est-à-dire à la fois à supporter des moments de solitude et surtout à gérer le minimum vital nécessaire. Très vite, celle qui s’est proposée pour être son infirmière référente dans notre unité, aura l’intuition des possibilités évolutives de Camille et gardera confiance. Elle ne « croira » pas non-plus au verdict psychométrique de déficience mentale (QI à 60, avec désorganisation globale du fonctionnement intellectuel plus marquée au niveau des structures perceptives et de la coordination visuomotrice) ou du moins, ne se contentera pas de cet élément pour obérer l’avenir de Camille
[3].
Les deux premières années de suivi : l’impossibilité à rester seule
Dès son admission elle participe à de nombreux ateliers thérapeutiques (groupe de parole, pâtisserie, travaux manuels, gymnastique, jeux de ballon, musique) mais les investit peu, donne l’impression de s’ennuyer vite et de n’avoir aucun intérêt à ce qui lui est proposé. En dehors des ateliers, elle déambule, fume, interpelle les uns ou les autres dans un langage cru, souvent ordurier.
D’emblée, la relation à son infirmière référente est très adhésive, exigeante et avide, souvent exténuante. La relation verbale est pauvre, centrée sur une subexcitation psychique sans contenu organisé. Très vite, une première manœuvre consiste à limiter ces entretiens à deux fois un quart d’heure par jour, et à privilégier les rencontres autour d’une médiation choisie par elle – Jeu de Rami – à travers laquelle la présence physique semble apaisante. À charge pour son infirmière de supporter sans lassitude la répétitivité du jeu et de négocier les demandes qu’elle formule sitôt qu’elle a franchi le pas de la porte.
D’emblée des rencontres avec moi sont posées tous les quinze jours, en présence de son infirmière, rencontres à trois donc, tentant de reprendre en un récit plus ou moins théâtralisé le quotidien de leur relation dévorante, espace de re-présentation de l’actuel-agi de leur relation.
En dehors de l’unité, c’est une autre affaire. Dès qu’elle sort, elle appelle, angoissée, depuis les cabines téléphoniques qui jalonnent son trajet, puis de chez elle : elle est suivie, elle repère des signes ; elle passe aussi de longues heures dans un bar, où elle s’attache en particulier à « la patronne », mais nous semble aussi risquer de « racoler » n’importe quelle âme charitable et de se mettre en danger pour ne pas se retrouver seule. De plus, elle ne prend pas soin de son corps, ne se lave pas, s’alimente mal. Tour à tour les deux parents nous communiquent et nous déposent leur inquiétude, nous renvoyant notre inconséquence : le réfrigérateur est vide en dehors d’une boîte de conserve, ouverte, de raviolis périmés.
Les « rechutes », les hospitalisations temps plein, les relais en hospitalisation de week-end.
De fait, quelques semaines à peine après son admission, la recrudescence de son délire persécutoire et la massivité des angoisses, en partie peut-être favorisés par la mauvaise observance de la chimiothérapie, conduisent à une première réhospitalisation d’une dizaine de jours. S’instaure alors, durant les premiers mois de notre suivi un va-et-vient assez serré d’hospitalisations temps plein – toujours motivées par une recrudescence délirante avec angoisses massives, « elle est recherchée par un réseau de prostitution » – et de retours dans notre unité ambulatoire. Cette alternance s’éteindra progressivement au bout de dix huit mois et Camille ne sera plus hospitalisée à temps plein. De plus, lui est accordée la possibilité de venir en hospitalisation temps plein le week-end si besoin. Même si elle ne l’utilise pas systématiquement cette disponibilité potentielle assurera un étayage fondamental pour elle et pour nous.
Les visites à domicile
Dans le même temps, autant pour se rassurer quant aux apprentissages élémentaires que surtout pour apaiser l’effervescence inquiète des uns et des autres et l’aider à préserver cette autonomie en appartement à laquelle elle tient, se mettent en place des visites à domicile de son infirmière référente. Elle les accepte d’abord avec une certaine réticence – elle ne comprend pas ce que l’on vient faire chez elle, se sent surveillée, a peur de perdre son appartement – puis avec complaisance. Assez vite il apparaît qu’elle se débrouille pas trop mal quand elle n’est pas assaillie par ses angoisses.
Au terme des deux premières années, elle semble indiscutablement mieux, autant au plan symptomatique qu’au plan de la vie quotidienne : le pari de l’appartement semble réussi, même si elle y reste peu seule ; les visites à domicile ne sont plus justifiées ; elle se sent mieux dans la rue, elle peut dormir seule, n’appelle sa mère qu’une fois par jour. Elle commence un peu à parler d’elle, de ses craintes, de son avenir. Elle commence aussi à s’inquiéter de savoir quand elle quittera l’Unité de Soins Ambulatoires.
La troisième année : l’implosion, le clivage des investissements et le maintien du cadre
Survient alors une période particulièrement difficile de presqu’une année, dominée par le renforcement paradoxal de sa dépendance et la rage contre cette dépendance. Elle en a assez de venir, dit-elle, mais elle est là tous les jours, toute la journée ; elle ne participe plus aux ateliers thérapeutiques, mais s’excite dans une recherche permanente de contact avec chacun des soignants. Alors que ses relations à l’extérieur sont plutôt apaisées, nous faisons face à une véritable implosion au sein de l’unité, et notamment au clivage des investissements entre sa référente, qui devient la cible de son hostilité, et une autre infirmière qui devient l’objet de son élection et dont elle exige qu’elle devienne sa référente : « J’ai choisi P., je la veux, je l’aurai ». Elle la harcèle, l’inonde de déclarations, de cartes postales, téléphone trois à quatre fois tous les soirs pour parler d’elle aux autres soignants.
Certes, le décès de sa grand-mère maternelle et l’interruption d’un atelier musique, co-animé par cette infirmière, l’ont très certainement bousculée. Mais, contre vents et marées, nous tenons bon, nous maintenons le cadre, nous rapprochons les consultations à trois : il ne sera pas question de changer de référente. Progressivement Camille s’apaisera. Il va sans dire que durant cette période, le travail à plusieurs a été particulièrement sollicité, non seulement au niveau de l’élaboration en équipe et de nos consultations à trois, mais également au niveau de la capacité des deux infirmières à entendre une dimension transférentielle alors que Camille s’évertuait, avec une énergie sans faille, à faire entendre au pied de la lettre ses appréciations péjoratives pour l’une, admiratives pour l’autre.
Je passerai rapidement sur les deux années suivantes pour en venir à notre séparation progressive. De ces deux années, je retiendrai cependant deux mouvements. D’une part, la tentative répétée avec beaucoup de persévérance, mais sans succès, de passer le permis de conduire ; la monitrice de l’auto-école sera, un temps, l’objet de son investissement ; mais, nous pourrons reprendre et travailler régulièrement avec elle cette relation. D’autre part, elle offrira un jour, en ma présence, à son infirmière référente, la photo d’une jeune femme, photo publicitaire de parfum : « J’aime cette femme car elle ressemble à ma mère ». « Je ne dis pas que C. ressemble à ma mère », ajoute-t’elle en riant. Elle contemple longuement la photo, puis la tend à son infirmière ; après légère hésitation celle-ci l’accepte et je propose, quant à moi, que nous la gardions dans son dossier.
La séparation progressive et la dernière rencontre
Quelque cinq ans après le début de son suivi dans notre unité, Camille est admise, à sa demande, en Centre de post-cure. Se pose donc la question de la séparation, notamment par rapport à son infirmière référente. Compte tenu d’une grande incertitude quant à ses capacités d’adaptation dans cet établissement et compte tenu du départ en congé de maternité de sa psychiatre traitante, nous convenons de prendre le temps de voir et de continuer à la recevoir au sein de l’unité, d’autant que j’accepte le principe de remplacer auprès de Camille sa psychiatre durant son absence. Le dispositif sera donc celui d’une consultation mensuelle avec son infirmière référente et moi-même, à la fois dans la continuité de nos rencontres antérieures au sein de l’unité et en remplacement des rendez-vous mensuels avec sa psychiatre. J’assurerai également le suivi médicamenteux. De plus, sa psychiatre enchaînera un deuxième congé de maternité et nous maintiendrons finalement pendant dix-huit mois ce dispositif, relais improvisé qui nous avait semblé le mieux approprié à l’évolution de Camille. De fait les relations avec nous se cantonneront à cette consultation mensuelle.
Dans les premières semaines, elle se dit exténuée par le « travail » au Centre de post-cure et les contraintes de l’emploi du temps, mais elle trouve les ateliers intéressants, l’ambiance assez familiale. « Les bars aussi c’était familial, ça lui manque un peu ». Son intégration se confirmera au fil des mois avec une grande qualité de participation et d’acceptation des exigences. Sa mère, nous dit-elle, regrette qu’elle n’y soit pas entrée plus tôt mais Camille, d’elle-même, reconnaît que « plus tôt elle ne pouvait pas ». Elle nous remercie de lui avoir parlé de ce centre. En fait, il est intéressant de remarquer combien elle le reprend actuellement de façon positive, alors que nous lui en avions effectivement parlé, il y a de cela longtemps, mais dans un contexte où elle avait formellement refusé puisqu’il s’agissait en quelque sorte d’une limite à des projets beaucoup plus déréels de travail.
Progressivement Camille commence à mesurer la distance parcourue, effectue avec nous et devant nous des retours en arrière : elle évoque, à propos de l’absence de sa psychiatre, sa première hospitalisation, son délire de persécution, se souvient de sa relation très houleuse avec son infirmière référente, d’altercations avec d’autres patients. Les mois suivants elle se sent bien, elle est très rassurée du bilan positif au centre. Elle mesure également l’évolution de sa relation avec sa mère, l’excellent séjour qu’elles ont passé l’été dernier, alors que sa mère appréhendait. Elle se rappelle « la boîte de raviolis périmés », ses difficultés à s’alimenter correctement, à gérer le quotidien à l’appartement. Elle se sent « plus posée », même dans les bars. Elle rappelle longuement des moments difficiles dans l’unité, nous en rions ensemble. Son infirmière confirme qu’elle n’appelle presque plus au téléphone, qu’elle se détache tout doucement.
Elle obtiendra l’accord du centre pour un stage de vente d’un mois, dans une boutique de son quartier. Elle est finalement contente que tout ceci ce soit décidé en dehors de nous. Sa mère vient à Noël, elle ne l’a pas vu depuis trois mois, elle « tient le coup » et ne l’appelle qu’un jour sur deux. Elle reste par contre inquiète et ambivalente par rapport aux visites chez elle de son père, de sa belle mère et de sa demi-sœur maintenant âgée de 5 ans. Dans le même temps, elle envisage la conduite accompagnée… avec sa belle mère. Elle aperçoit un jour dans son dossier la photo publicitaire qu’elle avait offerte en ma présence à son infirmière, quelques années plus tôt ; elle en est blessée – « j’étais folle » – mais en même temps nous mesurons ensemble le chemin parcouru. Elle continue à aller bien, renouvelle sans insistance auprès de nous la possibilité d’une visite à son domicile en nous demandant de téléphoner pour l’organiser, ce que nous refusons. « Ma mère ne comprend pas ma logique qui n’a aucun sens ». Je lui réponds que je ne suis pas sûre que sa logique n’ait aucun sens. Sa mère vient la voir prochainement, mais, nous dit-elle, du fait de son stage elle ne la verra que le soir. Les mois suivants elle évoque ses projets d’atelier protégé et demande si, après le retour de sa psychiatre, elle pourra voir de temps en temps son infirmière, seule, et prendre rendez-vous avec elle. Nous lui confirmons cette possibilité, sans plus.
La dernière consultation à trois
Nous en arrivons à notre dernier rendez-vous puisque sa psychiatre est de retour et que Camille va donc reprendre le suivi médical avec elle. Elle en parle d’entrée, c’est un moment important puisque nous officialisons l’arrêt de nos rencontres et sa sortie définitive de notre Unité de Soins Ambulatoires. Dans le même temps, elle est très inquiète à la perspective d’une évaluation au centre de post-cure dans quelques jours et surtout du fait de la fin de son stage de vente : elle « se sent abandonnée ». Elle voudrait continuer, essayer de « rendre service » à la personne qui l’a acceptée en stage. On retrouve, mais a minima, le même type de relation de dépendance et d’avidité qu’avec la monitrice de l’auto-école, la « patronne » du bar, sa psychiatre, son infirmière et sa mère. Nous n’en disons rien, mais Camille, spontanément déclare : « Je me connais, moi, Camille P., j’ai fait d’énormes efforts sur moi pour prendre de la distance ». Elle rappelle aussi que ce stage a été renouvelé plusieurs fois et nous convenons qu’effectivement il n’est plus possible de continuer. Elle se demande ce qui est écrit sur le compte rendu de stage comme elle se demande, ce qu’elle a déjà fait à plusieurs reprises, ce qui est écrit dans son dossier ici. « Est-ce que vous avez encore cette photo ? » Je lui confirme que oui. Elle est toujours gênée : « J’avais des problèmes de mère ». Avec son infirmière nous pointons l’imparfait. « J’en ai bavé, je délirais, j’avais un delirium ». Elle demande à son infirmière si elle se souvient du jour où elle l’a traitée de « pute » en jouant aux cartes. Celle-ci s’en souvient, en effet, et lui suggère qu’elle ne la visait peut-être pas directement. Camille acquiesce : « Je sais qui je visais… c’était ma mère et vous avez tout pris ». Elle évoque alors sa satisfaction à retrouver sa psychiatre qu’elle « aime beaucoup et qui lui donne du tonus ». Elle réalise en même temps que c’est son dernier rendez-vous avec nous, elle se sent « touchée » comme elle est « touchée » par la fin de son stage, une autre séparation. Elle reste alors longuement silencieuse et pensive, puis s’attache à bien différencier le fait d’être touchée, de la dépression ou du delirium. Elle remercie son infirmière référente ; celle-ci lui fait confiance, comme elle lui a fait confiance, au début, pour l’appartement. Camille rappelle, une dernière fois, ces fameux « raviolis périmés », les inquiétudes de sa mère, les réunions avec cette dernière.
Compte tenu du caractère exigeant, avide et adhésif de sa relation aux soignants, Camille paraît avoir amorcé un authentique mouvement intérieur de séparation et d’autonomisation psychique. Elle a pu, au fil de ces dix-huit derniers mois, partager à plusieurs reprises avec nous à la fois le souvenir, aujourd’hui blessant, de ce qu’elle avait été et le chemin parcouru depuis son hospitalisation temps plein, il y a plus de six ans ; il semble important, pour la suite de son évolution, que nous en restions là.
Conclusion et commentaires
Finalement, à côté de son délire, c’est-à-dire, en suivant Racamier, de « l’extradition dans l’espace extra-psychique des représentations pulsionnelles » (6) – nous rappelant que nous n’étions pas d’emblée et par avance dans une topique de l’intra-psychique – nous avons surtout été confrontés à une relation adhésive-excitée, dualité imaginaire d’une relation sans tiers, posant la question de la nature du transfert.
Le hic et nunc de la coprésence excitante
C’est bien dans l’actualité et l’immédiateté d’une relation duelle d’exclusivité, d’emprise et de séduction narcissique dont tout tiers est exclu que chaque soignant s’est trouvé empêtré. Cible des émergences pulsionnelles brutes, des attaques ou des mouvements d’investissements massifs, chacun a expérimenté l’aspiration dans un contre-investissements en miroir : s’extraire, se dégager, se déprendre de l’emprise. J’insisterai sur la dimension présente, actuelle, immédiate et d’abord agie (même si bien évidemment ces relations ont été le plus souvent matérialisées par un échange verbal pris dans l’opacité des symptômes) de ces relations : le présent est le présent, avant d’être le support de l’actualisation par la parole et dans le déplacement transférentiel d’expériences passées ; cette dimension me semble spécifique du pré-transfert psychotique.
Mais chacun tour à tour – et c’est là toute la pertinence du travail à plusieurs – a pu faire fonction de garde fou, de tiers réel, par rapport à ces dyades exclusives et à cette juxtaposition dans l’actuel d’investissements pluriréférenciés. Parallèlement, cette répétition agie, jour après jour, de présents sollicitant une hyper attention vigilante (bien plus qu’une attention flottante), a fonctionné comme pré-transfert opaque, sans « comme si », nous renseignant sur les modalités relationnelles spécifiques de Camille. Au fil du temps, cette succession de présents a pu acquérir l’épaisseur d’une histoire commune, en train de se faire, dont nous avons gardé ensemble la mémoire : à la répétition « subie » par les soignants, succède la remémoration commune autour de notre histoire commune.
L’adossement (ou étayage)
Surtout, il apparaît que ces investissements pulsionnels massifs n’auraient pas pu se travailler sans s’adosser à un arrière-plan, lequel n’était pas acquis par avance. J’entends, à un premier niveau basal, cet adossement dans toute sa concrétude et sa matérialité, sa dimension physique (fiabilité réelle de l’environnement à distinguer de la fiabilité de l’objet interne) ; d’ailleurs, cet arrière-plan fut constitué d’un emboîtement spatial et d’une succession dans le temps de relais, relais plus ou moins improvisés et aléatoires – au sens de la musique aléatoire dont l’exécution inclut une part d’indétermination laissée aux interprètes – construits sur une fiabilité réciproque, pré-requis fondamental de tout travail à plusieurs. Nous retiendrons tout particulièrement :
- les relais inter-institutionnels (Unité d’Hospitalisation Temps Plein/Unité de Soins Ambulatoires),
- les relais inter-personnels (psychiatre traitant/psychiatre référent),
- les relais intra-institutionnels, dans notre unité, entre infirmières notamment et à travers les consultations à trois (psychiatre référent, infirmière référente et patiente).
La mère-environnement, la capacité d’être seul ou de ne pas être excité en présence de l’objet
Ceci pourrait nous renvoyer, quant à notre propre arrière-plan théorique, à la distinction établie par Winnicott entre relation au ça et relation au moi, c’est-à-dire entre les « deux mères », la mère environnement et la mère objet. La construction du cadre pourrait participer de la construction de cet écart entre la mère environnement qui offre le sein et le sein objet de la pulsion, c’est-à-dire aussi entre la mère environnement inscrite dans le circuit de l’échange, du don et donc du symbolique (ou, selon une autre formulation, la mère-instance, et donc le père ou le tiers symbolique) et la mère objet prise dans une interaction hyperpulsionnalisée. C’est dire toute la fécondité de la distinction établie par Winnicott entre le pulsionnel et le non pulsionnel, dans la continuité de ses deux paradoxes fondamentaux : le paradoxe du trouver-créer et le paradoxe d’être seul en présence de quelqu’un. La « capacité d’être seul » (7) requiert tout particulièrement un environnement interne dont l’édification – « phénomène plus primitif que celui appelé « introjection de la mère » » – s’appuie d’abord sur la capacité d’être seul en présence de quelqu’un, la mère environnement ou son substitut, support de la relation au moi. De cette relation au moi, Winnicott nous dit que « la matrice du transfert s’y trouve peut-être aussi ». La capacité d’être seul en présence de quelqu’un c’est aussi – autre manière de formuler ce paradoxe – la capacité de ne pas être excité en présence de l’objet. Les consultations à trois pourraient bien matérialiser cet écart entre mère-environnement – impliquant la réalité physique du holding inséparable de sa dimension psychique et symbolique, pare-excitante et garante du cadre – et l’objet de l’investissement pulsionnel excitant.
Ainsi, cette dernière rencontre avec Camille pourrait être emblématique d’une évolution témoignant – autour de la qualité de son silence rêveur – de sa vie intérieure, de la constitution d’un espace psychique privé, intime et de sa capacité d’être un peu seule avec elle-même, en présence de nous : le silence, certainement pas comme résistance mais comme « aboutissement ». « Au cours de presque tous nos traitements psychanalytiques, écrit Winnicott (7), il y a des moments où cette aptitude à être seul est importante pour le patient. Du point de vue clinique, cela peut se traduire par un épisode de silence ou une séance silencieuse. Loin d’être une manifestation de résistance, ce silence constitue en fait pour le patient un aboutissement. C’est peut-être là qu’il est capable, pour la première fois, d’être seul. »
1
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Girard M., John C., Groupe de parole ou d’avant-la-parole ?, Empan, 1990, 1, 53-59.
2
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Girard M., Psychothérapies : de la cure psychanalytique aux thérapies familiales, in Scotto J.C. et Bougerol T., Les Schizophrénies : aspects actuels, Flammarion, 1997, p. 217-234
3
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Girard M., La construction du cadre comme préalable avec les patients psychotiques, Topique, 2001,76, 49-57
4
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Girard M., Sanchez T., Massat F., Bourjac P., Le Toullec E., Restructuration d’un Hôpital de Jour/Hôpital de Nuit en Unité de Soins Ambulatoires. Vers une institution virtuelle ?, Annales Médico-Psychologiques, 2001, 159, 3, 212-215
5
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Girard M., Scènes de groupe furtives, Empan, 2002, 48, 75-83
6
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Racamier P.C., « Rêve et psychose, Rêve ou psychose », Rev. Franç. Psychanal., 1976, 40, 173-194
7
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Winnicott D.W., La capacité d’être seul, in De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, 1990, p. 325-333.
[1]
Psychiatre des Hôpitaux, Membre de la Société Psychanalytique de Paris, Responsable de l’Unité de Soins Ambulatoires [Service de Psychiatrie, Psychothérapie et Art-thérapie, CHU Purpan-Casselardit, 31059, Toulouse Cedex, France].
J’associerai bien évidemment à ce travail à plusieurs Madame C. Ruiz, infirmière, Madame le docteur C. Sarramon-Bacquié [Service Universitaire de Psychiatrie et de Psychologie Médicale, même adresse] ainsi que les équipes de l’Unité de Soins Ambulatoires et de l’Unité d’Hospitalisation Temps Plein.
[2]
Il s’agit en effet, pour Camille comme pour la majorité de nos patients, d’être « adressée » et non pas en demande, en son nom propre. L’engagement dans un processus de soin dans notre unité ne va donc jamais de soi. C’est dire l’importance de la demande initiée et portée par le psychiatre et/ou l’institution traitants, qui nous permet de modérer notre part de séduction à l’égard du patient ; écart entre l’adresse formulée par les thérapeutes antérieurs et l’injonction à « venir » dont nous serions les seuls garants. Notre travail consistera à tenter de laisser surgir l’appropriation du soin par le patient lui-même, travail progressif particulièrement facilité par ce premier appui, ce premier tiers, surtout s’il garantit une première continuité. En effet, à partir de cette demande d’admission, nous nous efforçons autant que possible de permettre aux patients de maintenir ce lien extérieur et de nous inscrire dans une relation bifocale qui restera extrêmement modulable selon les situations et la singularité du couple patient-psychiatre. Sur notre population, plus de 75% des patients conservent un suivi conjoint par un psychiatre traitant extérieur. Il s’agit là d’une dimension essentielle de notre travail, travail à plusieurs, en relais et en parallèle, autant inter-institutionnel qu’inter-personnel, et qui ne vise jamais à se substituer à un suivi existant. Ce psychiatre traitant est le plus souvent également responsable et prescripteur de la chimiothérapie psychotrope dont nous n’assurons donc ni le contrôle ni l’administration, chaque patient gérant, en dehors de l’unité, ses prises médicamenteuses.
[3]
Madame Ruiz avait présenté certains aspects de sa relation à Camille dans une communication collective aux Journées de Formation Croix-Marine et Union Internationale d’Aide à la Santé Mentale : Mestres M., Puybonnieux S., Ruiz C., Richarte J.L., Sanchez T., « Autant nous importe le temps », Bordeaux, 1 & 2/10/1999.