Cahiers de psychologie clinique
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4183-7
236 pages

p. 23 à 45
doi: en cours

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Des théories

no 21 2003/2

2003 Cahiers de psychologie clinique Des théories
Des théories

Comment penser les folies actuelles ?

Philippe Van Meerbeeck  [*]
En 2000, la psychose n’est plus la grande question de la pensée de l’homme sur lui-même, comme en 1800, à l’orée de la médecine scientifique. Tout le monde s’accorde à penser qu’il y a des folies transitoires, qu’il y a une folie dans la passion amoureuse, qu’il y a une folie dans l’histoire du monde.
Mais alors, peut-on distinguer une folie universelle et a-temporelle, comme une structure psychotique, un tableau clinique contemporain ? Ces tableaux ne sont pas les mêmes à Bali, à Dakar et à Paris.
Des psychotiques nouveaux vont arriver en 2003 : déréalisés, hallucinés, délirants avec un « appareil à penser », un vol de la pensée, une puce intracérébrale, ou alors hors-temps, hors-espace dans un réseau mondialisé, totalement virtuel, ... Ou encore avec un corps morcelé, à la machette, dans la région des Grands Lacs... Ou bien même habité par des esprits en ville ou guéris dans la brousse à distance par une incantation.
Voilà pourquoi il nous faut penser, repenser, et n’en jamais finir de panser la folie humaine, dans sa singularité, entre nous et au cœur de nous-même. Mots-clés : folies actuelles, psychose, adolescence, histoire de la schizophrénie.
In 2000, psychosis is not anymore the main question of the human thought about himself, like in 1800 at the beginning of the scientific medicine. Everybody agrees to think that there are transitory madness, that there is madness in the love passion, that there is madness in the history of the world.
But then, can we distinguish a universal and a-temporal madness as a psychotic structure, a contemporary clinical picture ? These pictures are not the same in Bali, Dakar or Paris.
A new kind of psychotic is going to emerge in 2003 : de-realized, hallucinated, being delirious with an « apparatus to think », a theft of thought, an intra cerebral chip,... or out of space and out of time in a globalized network, completely virtual, or with a divided body, by machettes in the Great African Lakes region, ... or even inhabited by spirits in cities or healed in African bush by incantation.
That is why we have to think, rethink and never stop thinking human madness in its universality, in its singularity, among us and in the heart of us. Keywords : current madness, psychosis, adolescence, schizophrenia.
Celui qui oppose au fou que ce qu’il dit n’est pas vrai ne divague pas moins que le fou lui-même.
Jacques Lacan
 
Introduction
 
 
En 2001 à Biarritz, lors du congrès organisé par les croix marines et l’Union internationale d’aide à la santé mentale [1], tous les intervenants se plaignaient de la psychiatrie contemporaine « scientifique », dominée par les neuroleptiques, gérée par des exigences économiques. Il nous a semblé important, à partir de ce constat, de ranimer les énergies des acteurs de terrain qui estiment que la psychose n’est pas par définition une maladie organique qui ne peut être traitée qu’au moyen de neuroleptiques. Pour ce faire, il nous faut penser ou repenser les folies actuelles, en se dégageant de la pensée unique dont on se plaint.
Il y a dix ans, nous avons créé, aux cliniques universitaires Saint-Luc, le Centre Thérapeutique pour Adolescents, qui a été institué dans la filière du courant antipsychiatrique, psychanalytique et systémique, le courant des « vingt glorieuses » comme les nomme Michel Demangeat. Ce centre est le fruit de l’influence qui avait été celle de ma génération, à savoir Piera-Aulagnier, Dolto, Pankow, le courant systémique avec Bateson, Ackerman, Selvini, Haley,… Il a été créé dans l’optique d’offrir à des jeunes dits psychotiques l’expérience d’une vie communautaire, entourés de leurs pairs, pour leur permettre de combattre le forclusif des pères manquants. Jusqu’il y a peu, je travaillais dans ce centre avec un collaborateur dont j’avais mal évalué à quel point il avait une position opposée à la mienne, très influencée par la structure lacanienne de la psychose et par le pouvoir thérapeutique énorme offert par les neuroleptiques. Dès lors, le service s’est peu à peu déchiré entre deux discours opposés l’un à l’autre. Il s’agit, à mon sens, d’un vécu très fréquent dans le champ de la psychiatrie, un déchirement qui fait que les intervenants ne savent plus aujourd’hui comment penser la psychose.
Marcel Gauchet et sa collègue Gladys Swain ont dit ceci : « Nous assistons à une décomposition intellectuelle de la discipline psychiatrique par enlisement dans des difficultés épistémologiques inextricables. L’arrivée des neuroleptiques au cours des années 1950 a complètement transformé les conditions d’exercice de la psychiatrie. Ils l’ont aussi intellectuellement sinistrée, en la transformant en une tour de Babel où prolifèrent des langues incompatibles entre elles, souvent jusque dans les mêmes têtes. » [2]
Comment parvenir à penser la psychose lorsqu’on est confronté à cette tendance manichéenne, à ces deux modes de pensée qui s’opposent ?
Au CThA, nous avons instauré un atelier de philosophie animé par un professeur avec qui les jeunes adorent travailler parce qu’elle leur propose des questions farfelues, telles que « Comment pourrais-je aimer ? », « Comment puis-je m’aimer moi ? », « Pourquoi devient-on fou ? », « Y-a-t-il une différence entre folie et passion ? ». Ce débat qui est amené par des jeunes mais qui est aussi le nôtre est toujours divisé entre deux positions qui s’opposent : raison ou passion, médecine ou possession religieuse, médicament ou psychothérapie, nature ou culture, Descartes ou Pascal, DSM IV ou art brut, structure ou archaïsme, hérédité ou dégénérescence, famille ou résilience, …
Nous allons parcourir rapidement l’histoire de la folie, à la recherche des impasses, des oublis, des déplacements, des condensations conceptuelles dont elle est tissée. Ce parcours nous mènera aux formes les plus contemporaines de la psychose.
 
Quelques pages de l’histoire de la folie
 
 
Dieu aide aux fols et aux enfants… Ils disent tout ce qu’ils savent ou le devinent par quelque instinct divin.
Pierre de Brantôme
En 1494, Sebastien Brandt décrit la Nef des fous, illustrée par Jérome Bosch : il dénonce déjà l’expulsion des fous que la société ne tolérait plus.
En 1511, Erasme écrit « Éloge de la folie ». Dès la Renaissance, certains penseurs tentent de dénoncer l’expulsion du fou hors de la cité. Erasme critique les gens de bon sens en ce qu’ils ont un préjugé négatif contre la folie et les excentricités. [3]
Ensuite viendra durant un siècle un grand combat entre le religieux et ceux qui souhaitent rendre la folie raisonnable, tel Jean Wier qui tente de démontrer en 1564 que les possessions démoniaques sont en réalité des maladies mentales. Dans son ouvrage « De l’imposture et tromperie des diables : des enchantements et sorcelleries », il se fait l’avocat des sorcières car il veut les guérir de leurs pathologies. Les hallucinations et les délires sont pour Jean Wier une pathologie naturelle, et non pas surnaturelle. [4]
Dans l’héritage contemporain de nombreuses cultures, l’idée que la folie est une maladie surnaturelle et spirituelle reste la référence dominante.
Dans son « Histoire de la folie », publiée en 1961, et qui demeure pour beaucoup l’ultime référence, Foucault écrit à partir d’une idée dont la pertinence est évidente, mais qui est une idée fausse, bien qu’elle ait animé tout le courant antipsychiatrique, en ce compris ma thèse de doctorat. [5]
L’idée est très simple : il lie deux événements historiques bien repérables et trouve dans cette connexion un argument conceptuel qui dit en substance ceci : le psychotique est exclu de la cité parce qu’il représente la faute que l’Église sanctionnait jadis comme la faute sexuelle, et, ensuite, lorsque Pinel instaure les soins hospitaliers pour les malades mentaux, c’est au nom de la science que l’on va exclure le malade mental, et on va l’exclure doublement cette fois-ci en lui collant sur le front une étiquette et une médication.
La première période choisie par Foucault nous emmène un siècle après Erasme. En 1637, Descartes rédige son « Discours de la méthode », où il affirme : « je pense donc je suis », l’insensé est celui qui ne pense pas ou pense de manière insensée. [6] Foucault fait ensuite un bond de vingt ans, jusqu’en 1656, date d’une ordonnance de Louis XIV, instituant un hôpital dans chaque ville et ordonnant la mise à l’écart, l’enfermement de tous ceux qui dérangent. Il va l’appeler « le Grand Renfermement ». C’est l’exclusion de tout ce qui touche à la folie. C’est là qu’elle s’initie. [7]
La seconde période commence en 1800 : Philippe Pinel ôte ses chaînes aux malades mentaux. Grâce au tableau de Fleury, c’est une image qui est devenue légendaire. Il s’agit, du reste, d’une image historiquement fausse car c’est non pas Pinel mais son chef-surveillant Pussin qui a retiré les chaînes des malades. Bien qu’il ait eu accès à de nombreuses sources très sérieuses, Foucault prétendait qu’il possédait peu de documents à cet égard. On s’aperçoit toutefois qu’il les a choisis avec précaution afin de faire aboutir cette idée que le malade mental a été exclu de la cité du fait d’une sorte de déplacement de ce qui jadis était le bien et le mal géré par l’Église, et qui devenait le normal et le pathologique. Le malade mental dérangeait l’ordre établi à partir de la raison raisonnante qui fondait la position de l’homme sensé. Il était dès lors étiqueté aliéné ou insensé et soigné dans un milieu qui l’excluait.
C’est faux. Cela ne s’est pas du tout passé comme ça. Mais il a fallu attendre le travail de Marcel Gauchet et Gladys Swain en 1983 pour découvrir que c’est le mouvement inverse qui s’est produit. [8]
 
La naissance de la clinique
 
 
L’année 1800 est une date-clef de l’histoire de la psychiatrie. On met en place un monde égalitaire, libre et fraternel. Tous les hommes sont égaux et ont droit à une forme de libre-arbitre, y compris les tarés et les fous. [9] On avait inventé la lecture braille, l’abbé de l’Épée avait pris en charge les sourds-muets, etc. Il fallait soigner le malade mental car on pensait qu’il était un homme libre, potentiellement parlant. Il ne fallait pas l’exclure, mais bien « l’inclure » par le traitement, le normaliser. La gestion de la maladie mentale aujourd’hui, avec toutes les mesures récentes de protection des malades mentaux témoigne de la même démarche : soigner à tout prix, inclure à nouveau dans la normalité.
L’année 1800 est très précisément celle du procès de Hadfield, qui avait tenté d’assassiner le roi Georges III. C’est le premier procès avec expertise psychiatrique.
Cette même année, Philippe Pinel publie son traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale. Ce traité est considéré comme le fondement ou la naissance de la psychiatrie clinique. Pinel y met en évidence l’importance des liens relationnels dans le déclenchement et l’entretien des maladies mentales. Si, en 1800, il attache une grande importance au traitement moral, à la fin de sa carrière, il ne soulignera que l’importance de la « gestion » dans la pratique de l’esprit humain.
En 1805, Esquirol présente une thèse intitulée : « Des passions considérées comme causes, symptômes et moyen curatifs de l’aliénation mentale ». Cette thèse disparaîtra de sa bibliographie officielle.
En 1810, le Code Napoléon reconnaît l’irresponsabilité pénale des malades mentaux en état de démence.
En 1822, Antoine-Laurent Bayle propose un modèle médical de la maladie mentale, à partir d’une étiologie anatomopathologique de la paralysie générale syphilitique.
Foucault soutenait l’exclusion du fou, héritage de la faute sexuelle qui se laïcise. [10] Pour Gauchet et Swain, c’est l’inclusion qui explique la naissance de la clinique et son cortège d’objectivation « déshumanisante », à partir de la « condensation » des traitements chez Philippe Pinel [11], et le déplacement ou l’oubli chez Esquirol de sa thèse sur les passions.
Ce parcours historique nous permet de mesurer à quel point l’histoire se répète, surtout si on ne prend pas la peine de la connaître.
Déjà en 1690, Robert Hoocke avait proposé l’utilisation du cannabis dans le traitement des maladies mentales.
En 1845-1850, on imagine un traitement à base d’éther et, parallèlement, Jacques Moreau de Tours expérimente une symétrie entre l’expérience hallucinatoire de la psychose et l’expérience hallucinatoire qui peut résulter de l’absorption de produits dopants. Cent ans plus tard, l’histoire se répétait.
En 1945-1950, on découvre la première molécule neuroleptique et anti-dépressive et on fait en même temps des expériences sur la mescaline et sur le LSD. Des gens qui nous précèdent comparent clairement la maladie mentale à la folie transitoire due à la prise d’un produit dopant. Ils les voient à la fois comme le traitement et comme l’explication l’un de l’autre.
Faisons un nouveau saut dans le temps. Prenons un manuel américain faisant autorité, tel que celui de Durant et Barlow, qui fait l’effort de resituer chaque pathologie dans son histoire : Philippe Pinel aurait découvert la première schizophrénie en 1800. [12] Il s’agit d’une pure contre-vérité, un anachronisme : il n’y avait aucun schizophrène à l’époque de Pinel. Pour Pinel, la maladie mentale est une monomanie intermittente. Il est déjà conscient que la folie est transitoire. On n’est pas fou pour toujours, on l’est par moment, durant sa vie.
 
L’avènement de la démence précoce
 
 
À quel moment a été réellement inventée la schizophrénie ?
En 1899, Kraepelin publie la sixième édition de son manuel, à laquelle il apporte un changement d’apparence infime. Il avait décrit dans les manuels antérieurs ce qu’il appelait les « processus dégénératifs supérieurs » : une physiologie dégénérative, cancéreuse, expliquant la psychose. [13] Dans cette catégorie, il rassemble trois pathologies : une très rare, l’« hébéphrénie », qu’il va appeler « démence précoce », toutes les formes de catatonie et, enfin, la démence paranoïde, qui commence à l’adolescence, termine par une démence et est probablement d’une causalité organique et donc incurable. Mais, à l’occasion de cette sixième édition, il va prendre la démence précoce, la plus rare, comme nom générique de toutes les psychoses, hormis la maniaco-dépression. Et, étonnamment, c’est ce manuel-là qui va traverser le monde. On retrouve ici aussi un déplacement, une partie prise pour le tout. [14]
En 1906, Bleuler, sous l’influence de Jung, va inventer le néologisme de « schizophrénie », c’est-à-dire « l’esprit divisé ». Freud a longtemps résisté à cette idée d’une démence précoce et à ce nouveau concept de schizophrénie. Pour lui, un jeune délirant confronté à un moment de confusion mentale est un jeune en quête d’un père. Plus tard, dans un souci d’être lui-même reconnu par la psychiatrie allemande, Freud va admettre l’existence de phénomènes autistiques ou de démences précoces… Alors qu’il avait résisté durant trente ans à cette idée qu’il trouvait trop globalisante et trop peu affinée au niveau clinique.
Nous sommes à nouveau, comme avec Pinel ou Esquirol, face à un déplacement et une condensation, inaugurant l’invention de la schizophrénie. [15]
Au début du siècle, on voit donc apparaître à la fois la névrose freudienne et ce monument de la psychiatrie biologique que va devenir la schizophrénie. Cette dernière mettra vingt ans à s’imposer. Avant 14-18 et le retour de jeunes gens traumatisés par les tranchées, on ne parlait pas de schizophrénie mais de psychoses hystériques. Ce dernier concept ne disparaîtra complètement des congrès européens qu’en 1908.
Apparaît donc ce concept nouveau qui est clairement une façon de rassembler des pathologies disparates au nom d’une idée que ces pathologies de l’insensé « à aliéner » commencent à l’adolescence, se terminent dans une dégénérescence démente, sont organiques et seront peut-être soignées un jour par des moyens bio-chimiques.
La psychanalyse aussi apporte son lot d’idées toutes faites. Ainsi, Freud aurait inventé l’inconscient. En réalité, Freud a découvert l’inconscient chez Charcot, en observant l’hypnose et les effets déterminants des transferts des patientes envers Charcot (1885). Freud n’est d’ailleurs pas le seul. La pensée globale de l’époque estime que l’homme a une conscience qui est en partie modifiée, que la vie de l’homme est gérée aussi par des automatismes mentaux (l’arc-réflexe) et qu’il n’y pas de libre arbitre absolu. [16] C’est le moment où la médecine légale pense à demander l’avis de l’expert psychiatre.
Au cours de la seconde guerre mondiale, la schizophrénie s’est définitivement installée. Entre les deux guerres, les asiles sont remplis de jeunes qui y ont été placés âgés de 15 à 20 ans.
En 1932, Lacan défend sa thèse sur le cas Aimée (qui était aussi la mère de Didier Anzieu). Avec les surréalistes (Dali, Breton, Crevel et les autres), il s’était passionné pour la psychanalyse.
Les sœurs Papin avaient fait couler beaucoup d’encre avant d’inspirer Jean Genet qui, à cette époque, croupit dans la colonie pénitentiaire de Methay, qui était inspirée elle aussi par un pédagogue soucieux d’inclure à tout prix les jeunes en marge.
En 1932, Manfred Sakel met au point l’insulinothérapie. C’est le début de la psychiatrie biologique.
En 1934, Ladislas von Meduna réalise la première sismothérapie en injectant du camphre et puis du cardiazol.
En 1936, Lacan assiste au congrès international de psychanalyse de Marienbad. Il y présente le stade du miroir. Freud est absent. Avant de rentrer à Paris, il assiste, effaré, aux olympiades de Berlin.
C’est l’année de la première leucotomie pré-frontale et l’année de la mise en place, par Egas Moniz, des décrets raciaux du nazisme avec l’« euthanasie des malades mentaux », aussi dégénérés que les homosexuels et les juifs.
En 1938, Ugo Cerletti et Lucio Bini mettent au point l’électro-sismothérapie.
Un seul psychiatre allemand, le médecin directeur de l’hôpital Bethel résistera aux nazis, empêchant l’extermination de ses malades. Ailleurs, les malades mentaux meurent de faim, à défaut d’avoir été gazés. Les psychiatres qui réchappent des camps ne supporteront plus l’ambiance carcérale de l’asile. Les psychanalystes allemands qui ont pu émigrer aux U.S.A. développeront l’ego-psychologie, une psychanalyse soucieuse d’intégration.
 
La découverte des psychotropes
 
 
Les sels de lithium datent de 1949. 1950 voit la naissance des psychotropes, le chlorpranazine, puis le meprobamate.
En 1952, Laborit associe le chlorpramazine au phénergan et au dolosal. Cette même année, influencé par Adolphe Meyer, le DSM I est publié. [17]
En 1956, Jean Delay invente le mot « neuroleptique ».
L’année suivante, Kuhn découvre le premier antidépresseur tricyclique, l’imipramine. C’est aussi la naissance de l’antipsychiatrie avec Thomas Szasz, Franco Basaglia, David Cooper et Ronald Laing. Ce mouvement, qui va fortement influencer notre génération, dénonce la psychiatrie comme outil de répression sociale.
En 1958, Janssen synthétise l’halopéridol. C’est aussi l’année de la première benzodiazépine, le librium.
En 1961, Michel Foucault publie « Histoire de la folie à l’âge classique » qui articule le jugement moral, le regard et le silence, à la « camisole chimique ».
Au-delà d’une position romantique anti-médicamenteuse un peu naïve, il faut reconnaître que les molécules ont justement permis le développement de l’antipsychiatrie, de l’usage de la psychanalyse et de la systémique en milieu hospitalier. Sans la sécurité et la facilité d’approche que permettaient les médicaments, certains services plus audacieux n’auraient pas pu être créés. Le malade était contrôlé, gérable. Personne n’ose vraiment démontrer ce cheminement commun. Il est pourtant évident qu’on n’aurait jamais pu faire l’un sans l’autre.
Ce qu’on ne dit pas non plus, c’est que la prescription médicamenteuse est souvent totalement aberrante en psychiatrie. Aucune enquête sérieuse n’a jamais été faite sur qui prescrit quoi, quand et comment. Si l’on compare deux services psychiatriques différents, on constate que les habitudes médicamenteuses ne sont pas du tout les mêmes. Au sein des mêmes services, chaque psychiatre prescrit des médicaments de manière très différente. Sans parler des généralistes qui sont formés par les délégués commerciaux, qui n’ont pas une réelle connaissance de la psychiatrie, mais qui disposent d’un pouvoir fabuleux et, parfois, prescrivent abondamment. [18]
D’un côté, il faut bien reconnaître que c’est la pénétration des psychotropes qui a rendu possible la domination des courants psychothérapeutiques et la création des unités psychiatriques dans les hôpitaux généraux. D’un autre côté, la thérapeutique chimique a entraîné petit à petit le déclin de la clinique et de la nosographie.
Si le médicament soigne l’aigu, il ne résout pas le chronique. Si la recherche « médicamenteuse » se fonde sur la création de groupes de malades pour permettre le « double aveugle », les groupes de malades instituent des pathologies identitaires, comme l’a montré Philippe Pignare. [19]
Quand un jeune arrive au CThA, il est déjà sous forte médication. Il prend toujours au moins un neuroleptique, un antidépresseur et un anxiolytique. L’habitude est de prescrire de manière très large afin de couvrir tous les troubles possibles et imaginables. Face à cette médication outrancière, l’adolescent a d’ailleurs souvent l’intelligence de résister, ce qui provoque des effets paradoxaux par rapport aux traitements indiqués. Le but de la prise d’une molécule devient parfois seulement la recherche d’un plaisir transitoire.
Sans la médication, de nombreuses avancées eurent été inconcevables mais il faut se souvenir que cette médication qu’on dit scientifique ne l’est en réalité que très peu. Ainsi, aujourd’hui le DSM est tout à fait incontournable en matière de soins des troubles de la personnalité. C’est devenu la référence incontournable en Europe comme aux U.S.A. Or, si on lit attentivement les manuels de psychiatrie qui le présentent intelligemment, on s’aperçoit assez vite que les arguments invoqués pour la causalité biologique des troubles mentaux sont d’une inquiétante imprécision.
À titre d’exemple, relisons dans le DSM IV ce qu’il est dit des troubles de la personnalité : « un mode durable des conduites et de l’expérience vécue qui dévie notablement de ce qui est attendu dans la culture de l’individu, qui est envahissant et rigide, qui apparaît à l’adolescence ou au début de l’âge adulte, qui est stable dans le temps et qui est source d’une souffrance ou d’une altération du fonctionnement » [20]. Concernant l’étiologie de la schizophrénie : « nous pouvons affirmer sans risque que des gènes sont responsables de la vulnérabilité de certains individus à cette maladie. Il s’agit, bien sûr, d’une combinaison de plusieurs gènes qui produit la vulnérabilité de certains à contracter ce trouble [21] ».
 
L’anti-psychiatrie et la psychanalyse des psychotiques
 
 
Marcel Gauchet écrit : « Sans doute l’ère des institutions autoritaires et closes est révolue… Sous des formes neuves et subtiles, aux antipodes de l’ancien style disciplinaire, elle n’attend que de renaître, elle ne cesse de resurgir, parée d’une séduction intacte, tant elle appartient aux horizons de notre monde. » [22]
Depuis les années 80, il nous semble que nous avons tourné la page des asiles concentrationnaires, de la schizophrénie soviétique traitée à coups d’haldol dans les goulags, de la révolution culturelle chinoise avec les techniques psychothérapeutiques de lavage de cerveau.
Est-ce évident à ce point ?
L’asile a été un laboratoire politique, en tant qu’il était un lieu de l’expérimentation du pouvoir sur l’homme, au nom de la démocratie et de l’idéal révolutionnaire d’inclusion, comme l’a montré Marcel Gauchet. Il faut bien voir le paradoxe qu’il nous a souligné : c’est le même mouvement qui porte par un côté l’ouverture de l’aliéné aux autres, qui détermine par l’autre côté sa captation sans espoir. [23]
En détruisant les murs de l’asile depuis Basaglia et les neuroleptiques, nous avions tout d’abord tenté une identification romanesque au fou génial dans la droite ligne des surréalistes, avec Holderlin, Nerval, Van Gogh et Artaud. Le schizophrène était un poète étranglé. Le fou était un adolescent rebelle ou révolutionnaire. La psychiatrie asilaire voulait, à nos yeux, écraser la rébellion, comme le pouvoir en place en 1968. [24]
L’heure était à la révolution pour la réalisation de soi, ou plutôt à la réalisation de soi comme aboutissement de la révolution. Rappelons-nous « Voyage au bout de la folie », « Equus », « Azylum », « Family Life », « David et Lisa ».
Avec Michel Foucault sous le bras, le nouvel évangile était les « Écrits » de Lacan (1966). On pouvait y lire son article de 1959 : « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose ». Parti des structures élémentaires de la parenté de Levi-Strauss, Lacan conceptualisait la forclusion du Nom-du-père, forclusion irréversible qui empêchait la séparation d’avec la mère. [25] Les jeunes psychiatres s’allongeaient sur les divans dans l’espoir de mieux comprendre leurs malades.
Et pourtant, le crépuscule est là. La référence à la psychanalyse est déjà ancienne. Dans la plupart des services, les psychotropes, le DSM et les sciences cognitives et comportementales ont pris la relève.
Peut-on déjà comprendre l’échec de la psychanalyse dans le champ psychiatrique ?
Jacques Derrida parle de l’« inanalysé » dans son intervention à Paris en 2000, à l’occasion des États généraux. [26] Marcel Gauchet, qui n’aime pas les psychanalystes, est à ce propos beaucoup plus radical quand il écrit : « Il n’est pas très difficile de discerner le lien qu’entretenait cette forme doctrinale avec le dévoiement sectaire et l’enlisement dans une orthodoxie stérile, dont les héritiers de ce qui avait été une percée fulgurante donnaient le rebutant spectacle. » [27]
 
La sortie de l’hétéronomie
 
 
Depuis 1989, c’en est fini des religions révélées et des religions laïques. Il n’y a plus d’hétéronomie. Il reste l’autonomie, l’épanouissement de soi, la science et l’économie de marché.
Que sont devenues la furie, l’illusion, la possession et l’hystérie ? [28] La folie d’aimer n’est-elle plus ? Qu’en est-il de la folie de croire en Dieu dans un monde où Dieu est mort ? N’y a-t-il que l’insensé de la pensée unique, mercantilisée, non-pensée, avec la binarité comme seule causalité ?
Pour celui qui a trois générations d’emprise maternelle, sans tiercité, sans triangulation, sans Nom-du-Père, il est condamné à l’impensable, à l’inanalysé inanalysable de Derrida, au règne de la pulsion de mort.
L’évanouissement sans trace des religions séculières et des attentes révolutionnaires du salut terrestre, avec, simultanément, la disqualification muette et la liquidation de l’ensemble des facteurs structurants qui organisaient le collectif, ont laissé l’homme occidental livré à son autonomie. Il est citoyen du suffrage universel et acteur privé de la société civile libérale. Il est aussi seul face au « tout économique », avec ses principes d’organisation, la loi du marché, la concentration des forces et la mondialisation. [29]
Face à cet homme libre et occidental, il y a le reste du monde avec la figure emblématique de Ben Laden, le fou de Dieu, et ses kamikazes.
Il nous semble que les principes de liberté l’emportent à l’échelle de la planète, que la démocratie libérale triomphe, que les droits de l’homme sont devenus un nouvel évangile. Et pourtant, face à cette autonomie épanouie, se dresse la terreur obscurantiste du retour du refoulé, de l’hétéronomie fanatique. Shayegan l’a bien compris. Derrière Ben Laden, depuis le 11 septembre, une large fraction de l’humanité, en Afrique, en Amazonie, autour de l’Océan Indien, se reconnaît dans un discours intégriste, identitaire, qui redonne une face fondamentale à l’hétéronomie. [30]
Pour bon nombre de ces humains, le fou est en relation avec l’invisible. Le fou a franchi la porte du mystère et sa folie annonce les prodiges des mondes inconnus. Pour ces frères en humanité, la maladie est le signe d’une attaque perpétrée par un esprit venu d’un autre monde, et celui qui guérit possède la maîtrise du dialogue avec l’invisible. Nous retrouvons encore, dans toute cette partie du monde, la vision de la folie que nous pensions avoir éradiquée, la vision religieuse de la maladie mentale.
Nous retrouvons aussi la vision antipsychiatrique ou systémique de la schizophrénie, puisque pour les Africains et les migrants, la maladie mentale et le soin qu’on y apporte ont un caractère éminemment culturel : le malade délirant n’est pas fou mais il dit la vérité. Pour le comprendre, il faut se rendre dans son village et palabrer avec sa famille et son clan.
Au Congrès pan-africain de Dakar, en 2002, les psychiatres africains nous expliquaient qu’il y avait très peu de schizophrènes chez eux [31] : limite de la portée universalisante du DSM IV-R ! En Afrique noire, on ne rencontre quasi que des bouffées délirantes. Et on emploie toujours les trois mêmes molécules depuis trente ans : haldol, lagactyl et nozynan [32], dans des quantités cinq fois moins importantes qu’en Europe. Et ces traitements soignent toutes les maladies mentales. Il y a là une vraie sagesse quand on la compare à la façon dont les choses se font en Europe ou aux États-Unis.
 
Mark et Nil
 
 
Pour évoquer le malade d’aujourd’hui, je me fonderai sur deux exemples, deux types de psychoses aux antipodes l’une de l’autre. La première rassemble tous les traits contemporains de la psychose schizophrénique et l’autre ramasse tout l’héritage, plus obscur, des formes de folie à l’ancienne.
Le premier exemple est le cas d’un jeune occidental que nous appellerons Mark. Le 11 septembre 2001, Mark se trouvait devant son ordinateur au moment de la catastrophe, comme tous les jours d’ailleurs, vu qu’il y passait plus d’une dizaine d’heures par jour. Il était en train de jouer sur Internet avec un New-Yorkais à un jeu mettant en scène des avions et des tours entre lesquelles il faut faire passer l’avion. Lorsqu’il se rend compte de ce qui vient de se produire, il va voir CNN et reste ensuite tétanisé pendant des heures. Il se trouve dans un état de confusion effrayant, confronté à une brutale instantanéité, une rupture de l’espace et du temps. Lors de notre premier entretien à la suite de cet événement, il m’annonça qu’il avait une puce dans le cerveau. Mark pensait qu’un organisme mystérieux était en mesure de gérer sa vie à son insu.
On retrouvait le tableau clinique de Tausk et toutes les formes d’automatisme ou de monomanie chez ce jeune qui se présentait en quelque sorte comme un sujet virtuel. L’adolescent se retrouvait dans un monde où la psychose n’était plus en lui, hormis dans une projection imaginaire d’une puce qui le contrôle. Dans ce monde, où la virtualité est sa seule référence. Toute la réalité est traversée par une dimension binaire, par de l’artifice.
Le deuxième exemple concerne un jeune Rwandais du nom de Nil. On retrouve ici la réflexion de Jacques Derrida sur les raisons pour lesquelles la psychanalyse a raté son rendez-vous avec la psychiatrie. Derrida avait dit en 2000 à Paris : « La question cruciale de notre période contemporaine, c’est la question de la cruauté. La seule explication qu’on pouvait y apporter c’est celle de la pulsion de mort. La psychanalyse avait les moyens de nous aider à la comprendre, mais ce rendez-vous-là, elle l’a manqué. » [33]
Nil arrive au CThA après deux ans de séjour en psychiatrie asilaire. Au Rwanda, il avait assisté au massacre de son oncle et de son père avant de pouvoir s’enfuir par une fenêtre avec sa mère et sa sœur. Arrivé dans un état de délire avancé, le jeune homme ne tarde pourtant pas à trouver quelques marques : il arrête ses médicaments, noue des relations amoureuses et amicales, bâtit un projet de vie. Personne au centre n’avait imaginé que huit jours après sa sortie débuterait le procès rwandais à Bruxelles. Après un appel affolé de sa mère, le jeune revient, méconnaissable, transformé presque physiquement, noué dans une sorte d’état hagard. Nous avons tenté de reprendre le processus à zéro, bien qu’il ne se passait pas un jour sans qu’on évoque dans la presse le génocide rwandais et cette folie humaine qui avait détruit tant de vies. Deux jours plus tard, il s’est jeté de la fenêtre de la cuisine du centre et s’est tué sur le coup. Sans mot dire. On a retrouvé plus tard un document filmé sur laquelle il avait enregistré un rap avec un très beau texte sur le thème de « comment peut-on être bourreau ? ».
Ces deux cas témoignent de deux folies à l’opposé l’une de l’autre. Tentons à présent d’évoquer les folies à venir, sachant qu’il est impossible de les penser sans, d’une part, revenir sur notre histoire et sur les fausses idées qui ont été répandues sur la folie humaine et sans bien voir, d’autre part, que les fous, qui seront soignés, à l’avenir sont en train de se diviser entre ces deux mondes qu’on croit incompatibles, tels que le Nord et le Sud, l’orient et l’occident, le monde globalisé, médicalisé et économique et le monde qui voit les maladies mentales comme des manifestations surnaturelles.
 
Les folies juvéniles du 3e millénaire
 
 
Le jeune actuel reste habité par la question de savoir si aimer n’est pas une pure folie, si l’on peut penser la mort et le sens de la vie. Et donc la question de Dieu ou de non-Dieu se pose à lui d’une manière ou d’une autre. Qu’est ce qui se passe quand on est mort ? Qui nous aide à penser ça aujourd’hui ? Qui transmet les moyens de saisir, à l’orée d’une vie désirante dans un corps sexué et mortel, ces questions métaphysiques du sens ?
On peut évoquer ici toutes les grandes pathologies contemporaines, du transsexuel au kamikaze, en passant par les pathologies de l’entre-deux : les ados coincés derrière leur PC, l’anorexie, les épisodes de confusion mentale, générés parfois par le cannabis ou l’ecstasy, durant lesquels le jeune peut traverser des périodes hallucinatoires ou délirantes sans pour autant déboucher sur une psychose.
Si on compare Mark et Nil, il faut bien se rendre à l’évidence : le temps psychotique des adolescents est culturel, contextuel et familial. Les jeunes occidentaux comme les jeunes migrants peuvent à leur tour devenir fous de Dieu ou fous d’amour. Quel monde leur offrons-nous actuellement ? Un monde laïc, influencé par Darwin, Freud, etc., un monde dans lequel l’homme moderne est seul, avec les droits de l’homme comme religion. Le nihilisme a fortement coloré la question du sens. Les génocides sont apparus en occident et pas ailleurs, de même que les guerres techno-scientifiques. Notre monde occidental, porté par sa modernité, est en train de devenir une référence universelle. Il s’agit d’un monde indifférent à ses fins, clairement décadent, qui réduit tous les enjeux à des critères économiques et qui est globalement mélancolique. Un monde vidé de sens. C’est ce monde-là qui apparaît comme le modèle pour l’humanité.
En face, on a un autre monde, qui, heureusement, résiste à sa manière, même s’il tente de manière tendancieuse de suivre notre modèle. Il reste néanmoins, comme l’avait montré Shayegan, le monde où l’âme, où le spirituel, où la question de l’invisible et du surnaturel demeurent prédominants. Dans toute cette partie du monde, comme chez nous dans certains villages ardennais ou ailleurs, l’enchantement du monde est maintenu. On y retrouve la croyance claire que les esprits invisibles influencent l’esprit perturbé de celui qu’on pense délirant ou halluciné. C’est là aussi où l’on rencontre les délires ethno-centristes, les écoles du ressentiment et l’ankylose identitaire dus au choc des cultures. [34]
On retrouve d’un côté notre monde occidental avec son processus mondialisant et de l’autre un monde qui menace l’existence des jeunes fous de Dieu avec toutes les pathologies auxquelles sont confrontés les migrants chez nous, telles que la grande crise hystérique ou la possession démoniaque, autant de troubles psychiques que l’on croyait totalement oubliés.
Nous sommes aujourd’hui confrontés à cette division-là. D’un côté Mark, qui regarde en boucle les images de la catastrophe du 11 septembre, où il voit les grands phallus de l’économie virtuelle mis à bas par les fous de Dieu, qui mettent librement leur vie en jeu et qui d’ailleurs sont pour beaucoup européanisés et universitaires. De l’autre côté, il y a Nil qui se retrouve comme beaucoup d’autres contraint d’assister à la barbarie à l’état brut.
On ne peut plus faire comme avant, on ne peut plus faire comme si vivre une période hallucinatoire ou délirante durant six mois, être dé-réalisé, avoir un trouble du comportement, était de la schizophrénie. Car aujourd’hui, si vous avez 18 ans et que vous passez quinze heures par jour devant un PC, vous êtes clairement un psychotique potentiel, du moins au vu des critères habituels. Si un jeune entre dans la virtualité de ce monde totalement fictif, dans ce niveau « xerox » de la culture, dans le « stade vidéo », comme disait Baudrillard, un stade où il n’y a plus de négatif, plus d’ombres, où tout est chiffré, où tout est binaire, il est condamné à perdre pied. Il vit dans un univers où tout est factice, comme ces rencontres amoureuses qui se font par le biais d’Internet. On s’envoie d’abord des messages parfois très salaces et puis on se rencontre. La libido en prend un sacré coup lors de la rencontre de visu. Comment ensuite faire l’amour et construire une relation ?
L’altérité est empêchée par la similarité et le règne de l’imaginaire.
Le cyberespace, le cyber-sexe, le cimetière virtuel, les sites new-age avec leur bricolage à la carte de pensée magique, ressemblent à un monde de l’imaginaire « sans limite », caractérisé par l’instantanéité, l’immédiateté et l’ubiquité. Ces trois caractéristiques, attributs du divin dans l’hétéronomie, sont accessibles à tout internaute, lui faisant éprouver une contraction du temps et de l’espace comme dans le rêve ou le délire. Les modes multisensoriels de perception, propre aux expériences mystiques, toute religion confondue, sont le vécu ordinaire de l’adolescent qui joue sur le net.
Comme dans l’expérience du délire ou de l’hallucination psychotique, l’ado se déréalise. Il va vivre, sans les moyens de le penser, une unité de temps sans unité de lieu. Une synchronisation remplace l’unité de lieu et l’interconnexion se substitue à l’unité de temps. Cela lui fait éprouver une continuité d’action en dépit d’une durée discontinue. Voilà pour l’ado devant son écran.
Pour l’homme hyper-contemporain qui surfe sur le réseau, l’effondrement des canons culturels et des discours hégémoniques réactive son inconscient, devenu volcanique, nous dit Shayegan. [35] En effet, son inconscient, « rhizomatique » au sens deleuzien, donne le champ libre à tous les fantasmes, en mélangeant tous les symboles.
S’il y a, d’un côté, une valorisation de la pensée nomade, un développement illimité des modes relationnels de mise en sympathie et un entrecroisement des cultures, il y a, de l’autre côté, un ré-enchantement du monde coloré par un animisme technologique (la puce de Mark), des nouvelles relations « rhizomatiques » du type Arlequin, et un nouvel espace bigarré avec un éparpillement des identités plurielles.
Se sentir vu et entendu partout est une expérience ordinaire pour l’homme moderne. Il deviendra dans le meilleur des mondes un citoyen terminal, avec un corps machine, un corps prothésé par le walkman, le GSM, l’ordinateur portable, la carte proton, un corps transplanté, ingurgitant des micro-machines.
Si l’image ne se réfère plus qu’à elle-même, elle devient simulacre. La simulation met à mort l’illusion, au bénéfice d’un monde trop réel, souffrant d’un excès de réalité (cfr Mark devant son PC, le 11 septembre 2001). Les jeunes qui se perdent dans un monde qui ne distingue plus le réel et les signes, sont entraînés dans une désillusion totale.
Les délires et les hallucinations visuelles et auditives sont très repérables dans la virtualisation décrite plus haut, avec son instantanéité, son immédiateté, son ubiquité.
Ce qui appartient à la quête mystique de la folie de Dieu s’est binarisé dans les nouvelles technologies depuis l’avènement du web.
La discordance et la dissociation, avec une non-distinction entre le réel, l’imaginaire et le symbolique se retrouvent dans la pensée nomade, l’animisme technologique, les interactions immédiates et mondialisées, et l’entrecroisement des cultures.
Les nouveaux thèmes délirants sont le corps machine avec option laser, l’urbanisme et l’économie virtuelle, le vol de la pensée et le mélange confusionnel des symboles dans l’inconscient volcanique universel, au sens jungien.
 
Pensée unique et binarité
 
 
Les sages ont plus à apprendre des fols que les fols des sages.
Montaigne
De Nil à Mark, de la schizophrénie en réseau au kamikaze ou au génocidaire, il nous faut dépasser les ondes de choc, les affrontements meurtriers, les ankyloses identitaires et les barbaries de toute sorte. La modernité s’est universalisée et, face à elle, il y a la revanche de Dieu avec la poussée viscérale de l’obscurantisme religieux.
Dans les services psychiatriques se mélangeront des Mark et des Nil, des jeunes traversant un temps psychotique, en basculant dans la schizophrénie DSM IV, et d’autres jeunes possédés par des démons oubliés, génocidaires ou fanatiques. Si nous ne distinguons pas les uns et les autres, nous risquons d’aliéner les propos de ces jeunes malades pour les faire entrer dans les catégories « occidentales » des diagnostics établis. C’est une erreur grave.
Il vaut mieux, comme nous le conseillaient les psychiatres africains au congrès de Dakar, accepter le défi de modifier notre pensée à partir du témoignage des jeunes migrants. Nos collègues africains nous encourageaient à mettre à l’épreuve de la clinique nos concepts occidentaux qui se croient trop universels. Allons humblement découvrir l’encyclopédie des sagesses et des savoirs livrés par l’Afrique et l’Océan Indien, cette partie du monde dans laquelle on dit : « si un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ».
Les tradithérapeutes possèdent des processus rigoureux d’interprétation et font preuve d’une grande capacité de reconstruction psychique. Éclairons nos incompréhensions de leur savoir non écrit pour aider les jeunes migrants qui vivent toutes les fractures de notre début du 3e millénaire : fractures entre le corps et l’esprit, l’individu et la famille, le visible et l’invisible. De la même manière qu’il est aberrant d’envoyer un Basari faire une cure type chez un lacanien, il l’est tout autant de faire subir un rite vaudou à un psychanalyste parisien.
Il nous faut réinventer notre clinique en revisitant les « erreurs » accumulées dans l’histoire de la psychiatrie, avec les condensations et déplacements repérés autour de la naissance de la clinique et de l’invention de la schizophrénie. Si nous oublions l’histoire, l’histoire nous rattrape et se répète. Dans les civilisations orales, la mémoire est immense. Penser, c’est raconter et soigner, c’est invoquer. L’intégration des jeunes migrants et la mondialisation des cultures autres nous permettent de retrouver la fonction de la transe, des bacchanales, de l’extase et de la manie ritualisée.
Face à l’ecstasy, aux sites de jeux de rôles, face à l’automutilation des ados et face à leurs rituels sanglants et sauvages (Marylin Manson et le « psy-gothique »), notre approche thérapeutique peut restaurer les coups de génie de Freud et de Lacan.
Si le délire, comme l’écrivait Freud en 1924, est une tentative de guérison, il nous faut l’approcher comme un « impensé » avec une abolition subjective. Cet « impensé » n’est pas un refoulé : il y a dans le délire une véritable attaque de la pensée qui ne permet plus que s’inscrive le souvenir. Il y a dans le délire, dans la clinique de la psychose, et dans celui des effets de la virtualité, des mots qui ne sont pas des signifiants, des sortes de néologismes, des éléments de réalité qui n’ont pu être respectés et dont le patient ou l’homme hyper-contemporain « ne peut se servir pour se penser dans son histoire » [36]. Et pourtant, ce même délire semble bien être une tentative de créer une origine qui permette qu’un lien existe entre les événements.
Cette approche du délire est positive et prometteuse pour la clinique. On l’appréhende comme une tentative de poser l’origine là où le sujet ne peut se penser dans l’histoire. Son histoire est celle de trois générations durant lesquelles l’adulte a dénié chez son enfant une perception, parce que lui-même n’a pas eu les moyens de la reconnaître, ayant été lui aussi détourné de sa pensée.
Dans l’histoire de la psychiatrie, il y a au moins trois générations avec du refoulé et de l’« impensé ». Il nous a semblé utile d’en refaire le cheminement, de l’origine à l’« universalité » de la science psychiatrique contemporaine.
Ce parcours historique a tenté d’éclairer le « retour du refoulé » de certains tableaux psychotiques présentés par des jeunes à cheval entre deux cultures.
Le forclusif n’est pas irréversible. La « pensée » de la psychiatrie, si pensée il y a, n’est pas une pensée unique. La science psychiatrique gagne à ne pas s’en tenir à la binarité, à la causalité non circulaire. La folie est, était et sera toujours intermittente.
Le champ de la cure des symptômes d’allure psychotique permet de constituer les bords nécessaires à la mise en place d’une représentation qui ne soit pas délirante. [37]
En confrontant nature et culture, raison et passion, Descartes ou Pascal, Freud et Charcot, l’orient et l’occident, Mark et Nil, se dégage une tiercité, une voie trine, une interprétation, une parole qui éclaire et qui libère : cette parole permet au jeune, durant ses années folles, de ne plus renoncer à se faire reconnaître et le libère de son délire qui aurait pu le fixer en un langage sans parole.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Bodai R., Logiques du délire. Raison, affects, folie, coll. Philosophie, Aubier, Paris, 2002.
·  Brenot Ph., 500 ans de psychiatrie, L’Esprit du temps, Bordeaux, 2000.
·  Derrida J., États d’âme de la psychanalyse. L’impossible au-delà d’une souveraine cruauté, Galilée, Paris, 2000.
·  de Sivry S. et Meyer Ph., L’Art et la folie. Les empêcheurs de penser en rond, Paris, 1998.
·  DSM IV. Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, Masson, Paris, 1996.
·  Durand M. V., Barlow D. H., Psychopathologie. Une perspective multidimensionnelle (trad. de la 2e édition américaine par M. Gottschalk), coll. Ouvertures psychologiques, De Boeck Université, Bruxelles, 2002.
·  Foucault M., Histoire de la folie à l’âge classique, coll. TEL, Gallimard, Paris, 1972.
·  Gauchet M. et Swain G., La pratique de l’esprit humain, l’institution asilaire et la révolution démocratique, Bibliothèque des sciences humaines, NRF, Gallimard, Paris, 1980.
·  Gauchet M., L’inconscient cérébral, La librairie du XXe siècle, Seuil, Paris, 1992.
·  Gauchet M., La démocratie contre elle-même, Gallimard, Paris, 2002, p. 340
·  Jequier C., La folie, un péché médiéval, coll. Écriture et transmission, L’Harmattan, Paris, 2001.
·  Kolko C., Les absents de la mémoire. Figures de l’impensé, coll. Actualités de la psychanalyse, Erès, Ramonville, 2000.
·  Lacan J., Écrits. D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose, Le Seuil, Paris, 1966.
·  Pignare Ph., Ces drôles de médicaments, Les empêcheurs de penser en rond, Paris, 1990.
·  Shayegan D., La lumière vient de l’occident, Aube, Paris, 2001.
·  Swain G., Dialogues avec l’insensé, précédé de A la recherche d’une autre histoire de la folie, par Marcel GAUCHET, Bibliothèque des sciences humaines, NRF, Gallimard, Paris, 1994.
·  van Meerbeeck Ph., Les années folles de l’adolescence, coll. Oxalis, De Boeck Université, Bruxelles, 1988.
 
NOTES
 
[*] Psychiatre–Psychanalyste 55, avenue de l’Armée B – 1040 Bruxelles
[1] Fédération d’aide à la santé mentale - croix marine, 49e Journées nationales de formation continue, en partenariat avec l’Union internationale d’aide à la santé mentale, Le temps de soigner, le temps de revivre, 18-20 septembre 2001 à Biarritz.
[2] Swain G., Dialogues avec l’insensé, Bibliothèque des sciences humaines, NRF, Gallimard, Paris, 1994, p.VII.
[3] Brenot Ph., 500 ans de psychiatrie, l’Esprit du temps, Bordeaux, 2000.
[4] Jequier C., La folie, un péché médiéval, coll. Écriture et transmission, l’Harmattan, Paris, 2001.
[5] Foucault M., Histoire de la folie à l’âge classique, coll. TEL, Gallimard, 1972, Paris.
[6] En 1649, René Descartes écrit Les passions de l’âme, ébauche d’une théorie des émotions avec l’affirmation de l’unicité de l’esprit.
[7] Pour préciser les choses : le 27 avril 1656, l’ordonnance de Louis XIV porte sur « l’établissement de l’Hôpital général pour le renfermement des pauvres mendiants de la ville et des faux-bourgs de Paris ». En 1676, on verra la création d’un hôpital général dans chaque ville du royaume, instituant l’isolement de tous ceux qui dépravent la société.
[8] Gauchet M. et Swain G., La pratique de l’esprit humain, l’institution asilaire et la révolution démocratique, Bibliothèque des sciences humaines, NRF, Gallimard, Paris, 1980.
[9] Le 16 et le 26 mars 1790, deux décrets de l’Assemblée nationale autorisaient la libération des emprisonnés par lettre de cachet et l’examen médical des détenus pour démence afin de les soigner dans des hôpitaux.
[10] Durant le XVIIIe siècle, les médecins s’opposaient aux religieux pour tenter de soigner les possédés, comme ce fut le cas avec les convulsionnaires de Saint Ménard en 1730.
[11] Le dernier ouvrage de Pinel s’intitulait : Traité des maladies mentales considérées sous les rapports médical, hygiénique et médico-légal (1838). Il n’y est plus question de traitement moral.
[12] Durand M. V., Barlow D. H., Psychopathologie. Une perspective multidimensionnelle (trad. de la 2e édition américaine par M. Gottschalk), coll. Ouvertures psychologiques, De Boeck-Université, Bruxelles, 2002.
[13] L’idée de dégénérescence est inventée par Morel en 1857. Elle est considérée comme une déviation maladive de l’espèce. Ce signifiant darwinien portera ses fruits dans le décret d’extermination des malades mentaux de 1936.
[14] van Meerbeeck Ph., Les années folles de l’adolescence, coll. Oxalis, De Boeck-Université, Bruxelles, 1988.
[15] Dans L’interprétation des rêves (1900), Freud a décrit ces deux mécanismes, déplacement et condensation, comme manifestation d’un désir. Dans la foulée saussurienne, Lacan parlera de métaphore et de métonymie.
[16] Gauchet M., L’inconscient cérébral, La librairie du XXe siècle, Seuil, Paris, 1992.
[17] Le DSM III est daté de 1980. Il se veut a-théorique, réduisant l’influence des écoles européennes. Le DSM III-R date de 1987 et le DSM IV de 1992.
[18] Swain G., Chimie, cerveau, esprit et société. Paradoxes épistémologiques des psychotropes en médecine mentale, in Dialogue avec l’insensé, op. cit., p. 267.
[19] Pignare Ph., Ces drôles de médicaments, Les empêcheurs de penser en rond, Paris, 1990.
[20] DSM IV. Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, Masson, Paris, 1996, p. 730.
[21] Idem, p. 669.
[22] Gauchet M. et Swain G., La pratique de l’esprit humain, l’institution asilaire et la révolution démocratique, Bibliothèque des sciences humaines, NRF, Gallimard, Paris, 1980, p. XXXVIII.
[23] Idem, p. XXXVII
[24] van Meerbeeck Ph., Les années folles de l’adolescence, coll. Oxalis, De Boeck-Université, Bruxelles, 1988.
[25] Lacan J., Écrits, Le Seuil, Paris, 1966.
[26] Derrida J.,États d’âme de la psychanalyse. L’impossible au-delà d’une souveraine cruauté, Galilée, Paris, 2000.
[27] Gauchet M., in : Swain G., Dialogue avec l’insensé, Bibliothèque des sciences humaines, NRF, Gallimard, Paris, 1994, p. XXIV.
[28] Bodai R., Logiques du délire. Raison, affects, folie, coll. Philosophie, Aubier, Paris, 2002.
[29] M. Gauchet, La démocratie contre elle-même, Gallimard, Paris, 2002, p. 340
[30] Shayegan D., La lumière vient de l’occident, Aube, Paris, 2001.
[31] 1er congrès pan-africain de santé mentale, Psychiatrie, psychanalyse, culture, 18-20 mars 2002, Dakar.
[32] Cette association thérapeutique rappelle la découverte de Laborit en 1952.
[33] Derrida J., op. cit.
[34] Shayegan, op. cit.
[35] Shayegan, op. cit.
[36] Kolko C., Les absents de la mémoire. Figures de l’impensé, coll. Actualités de la psychanalyse, Erès, Ramonville, 2000, p. 10.
[37] C. Kolko, p. 62
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