2003
Cahiers de psychologie clinique
Des théories
Des théories
Traits de structure et problématique de la reconnaissance
Michel Demangeat
[*]
Le concept de Reconnaissance tel qu’il a été défini par HEGEL s’inscrit dans le champ de l’Imaginaire. La tressant avec le symbolique on considèrera la Reconnaissance comme celle du SUJET.
Aux sources de la psychose, on retrouve la Reconnaissance Originaire refusée, reniée, pervertie, divisée à partir des premières approches parentales.
Ce point de vue aide à orienter la démarche du soignant « du traitement... à l’accompagnement ».
Mots-clés :
reconnaissance, imaginaire, symbolique, sujet, reniement.
The concept of recognition as it is explained by HEGEL enters in the field of Imaginary. In agreement with the symbolic, the recognition is that of the subject.
In the back-ground of the psychosis, we may find again the original recognition denied, rejected, perveted, devided from the first parental-approach.
This point of vew helps to give the right direction for the people who care for the ill-persons « From treatment... to attendance ».
Keywords :
recognition, imaginary, symbolic, subject, denying.
Penser la psychose, ne serait-ce pas saisir dans le dispositif structural la non reconnaissance originaire du sujet, lire l’empreinte d’une instance totalitaire « ignorant les règles du jeu » de son caprice, de sa contradiction.
De la reconnaissance (Anerkennen)
Le concept de Reconnaissance a été défini par HEGEL dans la « Phénoménologie de l’esprit ». (1)
Le champ de la reconnaissance dont il est ici question, nous considérons qu’il s’organise autour de l’image spéculaire.
Mais cette Reconnaissance par l’enfant de sa propre image, comment l’envisager hors de la présence de l’autre ? Hors de la grille du symbolique ?
Dans les « Écrits » « De nos Antécédents », LACAN reprend l’essentiel des textes antérieurs. De cette lecture, se dégagent les origines et les développements d’une conceptualisation dont l’édifice en l966 affirme dorénavant sa belle architecture. LACAN souligne alors « ce qui se manipule dans le triomphe de l’assomption de l’image du corps au miroir, c’est cet objet le plus évanouissant à n’y apparaître qu’en marge : l’échange des regards, manifeste à ce que l’enfant se retourne vers celui qui de quelque façon l’assiste, fût-ce seulement de ce qu’il assiste à son jeu ». (2)
Et certes, cette rencontre de l’enfant avec son image, l’enfant ne peut rien en tirer s’il est seul et LACAN avait déjà précisé les con-ditions d’une telle rencontre dans son premier séminaire de 1953/54. « Cela veut dire que dans le rapport de l’imaginaire et du réel, et dans la constitution du monde telle qu’elle en résulte, tout dépend de la situation du sujet. Et la situation du sujet… est essentiellement caractérisée par sa place dans le monde symbolique, autrement dit dans le monde de la parole. Cette place est ce dont dépend qu’il ait droit ou défense de s’appeler Pedro. Selon un cas ou l’autre, il est dans le champ du cône, du cône de l’image spéculaire ou il n’y est pas ».(3)
Donc, de 1953 à 1967, LACAN va sans cesse insister sur le fait que l’image spéculaire, l’enfant ne peut la découvrir et ne peut donc pas en jouir en une sorte d’exaltation, s’il n’y a pas au moins une approbation. Cette approbation, c’est de la part de celui ou celle qui le tient à ce moment là dans ses bras. C’est déjà ce que disait WALLON d’une toute autre manière. Mais LACAN insiste sur cette présence… et encore sur bien autre chose.
L’enfant est déjà « imaginé » sans doute comme le montre Piera AULAGNIER ? mais aussi « pensé » et « dit » bien avant la naissance. Depuis la naissance, il est pris dans un ensemble de paroles. Mélanie KLEIN l’avait parfaitement perçu lorsqu’elle écrit « les stades précoces de l’Œdipe » : Maud MANNONI parle d’un « bain de langage ». La scène de la spécularité, cette scène un peu mythique que LACAN ancre au début de ce qui se façonne d’une « personnalité »(4) est prise tout entière dans le réseau du langage… LEGENDRE précisera : dans le cadre de l’institution et de la généalogie.
Ce réseau de langage, cette organisation tout autour de la scène spéculaire, cette organisation du symbolique, sont à la fois « out » et « in ». Cette organisation de l’image est déterminée essentiellement par ce que nous considérerons comme « le représentant du grand Autre auprès de l’enfant ».
LACAN, à partir de 1953 et des années qui suivent, dans les séminaires dégage cette notion du Grand Autre. Le Grand Autre qui est le « trésor des signifiants », l’origine du langage, la source du langage, quelque chose d’inconscient, qui n’est pas les parents mais qui est représenté en quelque sorte par les parents, voilà ce que LACAN place hors de l’image et en même temps déterminant. Déterminant parce qu’il va bien falloir que quelque indication du Grand Autre souligne l’existence de cette image, approuve l’exaltation que l’enfant éprouve devant elle et nomme celui qui apparaît dans le miroir ! L’essentiel est précisément cette nomination ! Par la suite, LACAN désignera ce qui se place en dehors du champ de cette image, c’est-à-dire le phallus. La conception de « l’idéal de moi », qui recueille les marques et les insignes venus du discours tenu tout autour de l’enfant souligne dans la scène du miroir « l’impression » fondatrice du symbolique.
Reconnaissance de l’image – Reconnaissance du sujet (5)… À ce propos il convient de ressaisir la question de la Reconnaissance dans sa conceptualisation par HEGEL à partir du chapitre IV de la « Phénoménologie de l’esprit » (6).
HEGEL y parle de « Selbstbewusstein » c’est-à-dire de la « conscience de soi ». Chacun découvre la conscience de soi à travers son expérience intime puis il pense à la conscience de soi chez l’autre ou plutôt à la manière dont l’autre va la reconnaître lui, comme « conscient de soi ». Donc désir. Mon désir est que l’autre me reconnaisse comme ayant moi-même une conscience de soi. Mais comme le fera remarquer LACAN, dans le séminaire de l’angoisse en l962, ce que décrit HEGEL, est de l’ordre de l’imaginaire. C’est-à-dire qu’il y a là affrontement en germe. Cet affrontement que LACAN a décrit dans la paranoïa, cet affrontement qui à travers HEGEL, va influencer, va déterminer, dans la suite du Chapitre IV l’exposé de la question du « maître et de l’esclave ».
Cela va donc entraîner à travers les péripéties que nous connaissons et qui sont celles de notre histoire depuis ces deux derniers siècles, tout un questionnement sur les rivalités, les violences mêmes déterminées par le déploiement dans les actions et les idéologies de la rivalités : maître-esclave.
Quand LACAN reprend cela dans le séminaire de l’Angoisse, il ramène la formule de HEGEL comme le fera dans « De nos antécédents » à une rivalité, rivalité de l’autre à l’autre, affrontement dans le champ de l’Imaginaire, lutte sur le plan du « pur prestige ». Et LACAN « parce que LACAN est analyste » nous dit-il, de ré-articuler la formule Hégélienne en y faisant la place au Grand Autre et à l’objet cause du désir.
« L’autre est là comme inconscience constituée comme telle et il intéresse mon désir dans la mesure de ce qui lui manque et qu’il ne sait pas. C’est au niveau de ce qui lui manque et qu’il ne sait pas que je suis intéressé de la façon la plus prégnante… ».
Le désir du désir au sens Hégélien est donc pour LACAN « désir d’un désir qui réponde à l’appel du sujet ». « Il est désir d’un désirant. Ce désirant qui est le Grand Autre… il en a besoin pour que l’Autre le reconnaisse, pour recevoir de lui la reconnaissance » (c’est nous qui le soulignons).
On symbolise l’Autre « A » : grand A barré puisque, désirant, l’Autre s’inscrit comme s’il manquait d’un objet.
Le reconnaître dans « L’entwurf » (7)
La question de la reconnaissance a été cependant déjà abordée par FREUD dans « l’Esquisse » dans les deux chapitre successifs intitulés : « Le reconnaître et la Pensée reproduisante » (ou reconnaître s’écrit « Erkennen » ce qui met l’accent sur le « discernement ») et le chapitre « Le Remémorer et le Juger ».
FREUD aborde la question de l’investissement du désir accompagné d’une perception qui ne coïncide pas tout à fait mais seulement en partie avec lui.
Pour désigner cette décomposition, la langue se dotera plus tard du terme de jugement et découvrira la similitude qui effectivement existe entre le noyau du Je et la composante constante de la perception.
Il dénommera cette composante constante « La Chose » (Das Ding). Autour de la Chose, la composante inconstante est considérée comme son activité, sa propriété en bref son prédicat. FREUD fait de la Chose le centre du Dire. En cela il rejoint cette conception hegelienne :
« Les propriétés d’une Chose « (Ding) sont des déterminations de son existence qui diffèrent entre elles, mais en même temps sont mutuellement indépendantes ; de plus une chose est en tant que simple identité avec soi, indifférente envers ses propriétés en tant que déterminations ».
Dans le second chapitre, « Le Remémorer et le Juger », FREUD introduit le prochain : « Nebenmensch » : « l’humain d’à côté ».
« Admettons que l’objet que livre la perception soit ressemblant au sujet, un prochain. L’intérêt théorique de ceci dès lors s’explique par le fait qu’un tel objet est en même temps le premier objet de satisfaction, en outre le premier objet hostile, de même que la seule puissance secourable. À cause de cela l’homme apprend à reconnaître auprès du prochain. Les complexes perceptifs qui partent de ce prochain seront dans ce cas en partie nouveaux et incomparables, par exemple dans le domaine visuel ses traits ; d’autres perceptions visuelles par contre, par ex. celles de ses mouvements de main, recouvriront dans le sujet le souvenir d’impressions visuelles propres tout-à-fait semblables de son propre corps, auxquelles sont liés par association les souvenirs de mouvements vécus soi-même. D’autres perceptions de l’objet encore, par ex. quand il crie, éveilleront le souvenir du propre cri et par là les propres vécus de souffrance. Et ainsi le complexe du prochain se caractérise par deux composantes, dont l’une s’impose par la structure constante, reste ramassée en tant que Chose, tandis que l’autre peut-être comprise par un travail de remémorisation, c’est-à-dire ramenée à une information du propre corps. Décomposer un complexe perceptif veut dire le reconnaître, contient un jugement et trouve une fin dans le dernier but atteint. »
FREUD introduit ici l’Autre dans sa forme actualisée, incarnée ; et il en fait le support de la première satisfaction, le support de l’activité de reconnaissance, de celle de la Chose, puisqu’il est support d’un « als Ding » – « en tant que Chose » ou « comme Chose ». Enfin il indique que la Chose est trou dans le corps car sans référence possible à un vécu de ce corps.
L’étonnante description de la rencontre originaire par FREUD conduit à WINNICOTT qui développe la thématique de la reconnaissance à partir des premiers échanges de regards entre mère et enfant (8).
Dans « Jeu et réalité » à partir de l’article de LACAN « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du « Je » il décrit : le rôle du miroir, de la mère et de la famille dans le développement de l’enfant.
WINNICOTT en ce qui concerne les sources de l’imaginaire, considère que LACAN c’est très bien « mais il ne met pas en relation le miroir et le visage de la mère ainsi que je me propose de le faire ».
Dans le visage de la mère, l’enfant très tôt, dès l’origine, se mire.
WINNICOTT considère que d’abord l’enfant se retrouve dans ce visage. Il ajoute que, s’il ne s’y retrouve pas, le visage de la mère n’est alors pas un miroir et la perception prend la place de l’aperception. La perception est alors interrogation anxieuse, essai d’interprétation de la mimique maternelle de façon inquiète. Il nous donne un certain nombre d’exemples qui sont intéressants, à replacer dans le contexte que nous essayons de dessiner, parce que ce sont les variations du visage maternel qui vont avoir une importance déterminante dans le caractère heureux ou malheureux, exalté ou pas exalté de l’enfant. Ces variations marquent les dispositions de la mère par rapport à l’enfant, elles modulent ce que nous appelons reconnaissance.
Ce que nous retrouvions, mais incidemment, dans le fait que l’enfant dans la scène du miroir telle que LACAN l’a décrite se retourne pour demander comme une espèce d’approbation, nous voyons bien que chez WINNICOTT cela se dispose plus précocement et dans le champ d’une intimité plus grande. On parle même dans ce texte intéressant du point de vue clinique, de menace d’un chaos chez l’enfant qui ne retrouve pas dans le visage maternel l’intérêt, le désir que la mère pourrait avoir pour lui. Tout le texte de WINNICOTT nous donne des exemples de mères, par rapport à cette problèmatique que nous définissons comme celle de la reconnaissance. Une mère par exemple ne pense qu’à son image. Elle ne pense qu’à se faire un visage. Mais se faire un visage ce n’est pas pour l’enfant, c’est pour elle dans son propre miroir.
Chez telle autre, l’analyse tourne autour du désir entêtant « d’être vue ». L’histoire de la petite enfance en revint souvent au fait d’être vue et du sentiment d’exister que cela procure. L’expérience de la patiente avait été désastreuse à cet égard.
Autre observation, celle d’une femme dépressive, qui donc ne s’intéresse pas non plus à la découverte par l’enfant de sa propre image ou au développement de l’imaginaire de l’enfant articulé avec le symbolique, mais qui ne s’intéresse qu’à ses propres soucis. Et qui va mettre auprès de l’enfant des nurses qui doivent être obligatoirement – on s’en rend compte après coup bien sûr – des nurses dépressives, de façon qu’il n’y ait pas de concurrence. Et WINNICOTT d’ajouter :
« J’avais déjà écrit les pages qui précèdent quand dans une séance d’analyse, une patiente apporta un matériel qu’on eût dit fait pour reposer ce que je viens de dire. Cette femme est très préoccupée par le stade d’établissement de soi en tant qu’individu. Au cours de cette séance elle fit référence au “miroir, miroir sur le mur”. Elle dit alors “ce serait terrible, n’est-ce pas si l’enfant se regardait dans le miroir et ne voyait rien ?” ».
Faut-il encore, comme l’esquisse WINNICOTT élargir la problèmatique du miroir, du regard de la « reconnaissance » à la famille mère, père, frères et sœurs, à ceux qui font partie de l’environnement parental. Le jeu de la physionomie, du geste et les modalités d’échange des regards entrent assurément dans la perspective d’une sémiotique générale.
L’étude de ces modalités du « paraître » ne doit pas forcément se conformer aux modèles linguistiques (de l’ordre symbolique) mais les traverser, les élargir en commençant par considérer le « sens » comme indication, le « signe » comme « anaphore » (Julia KRISTEVA). L’investissement privilégié « d’une relation vide de type indication mais non signifiant » serait à envisager à partir de « l’interprétation » dans les procédures de la « reconnaissance paranoïaque ». Aborder le « texte sémiotique » dans son ensemble pourrait encore éclaircir tel risque de « méconnaissance » dans les « consultations interculturelles » ou dans les relations entre sujets de classes sociales très différentes.
De telles préoccupations nous sont suggérées par l’évocation à travers WINNICOTT des jeux de physionomie maternels…
Quant à nos préoccupations concernant la reconnaissance elles sont nées de rencontres et de psychothérapies avec des sujets interprétants et persécutés.
Elles sont nées encore de la lecture du livre de Marie-Claude LAMBOTTE « Esthétique de la mélancolie ». (9) Dans cet ouvrage, il y a précisément, l’auteur s’appuyant dans le développement de ses articles précédents et de sa thèse sur l’œuvre de LACAN, un passage tout à fait essentiel qui s’appelle « Vorbeireden » ou « dialogue de sourds ». On y découvre justement la possibilité d’étudier la reconnaissance, non pas seulement reconnaissance par l’enfant de sa propre image, mais reconnaissance par la mère de l’enfant comme image, mais aussi de l’enfant comme sujet.
Nous ajouterons ici comme sujet d’une possible parole, d’une possible historisation :
« Esthétique de la mélancolie » résume une situation que nous-mêmes dans le champ de la clinique nous connaissons bien, c’est-à-dire la différence que l’on peut faire et que nous avons faite souvent à propre d’écrivains par exemple ou d’artistes entre la mélancolie au sens clinique, psychiatrique du mot, c’est-à-dire la mélancolie de la psychose maniaco-dépressive (voire unipolaire) et puis la mélancolie état morbide plus banal, privilège croyait-on sous la Renaissance, des penseurs. On évoquera ici la mélancolie de Marsile FIÇIN, qui, par l’intermédiaire de Netesheim inspira DURER et du Docteur FERRAND d’AGEN décrivant au début du XVIIe la mélancolie « maladie d’amour ».
Marie-Claude LAMBOTTE introduit donc une différence fondamentale inspirée par la clinique psychanalytique : clinique des origines, des structures. Elle parle d’une mélancolie gravissime dans laquelle l’image même de l’enfant n’est pas reconnue par la mère.
Nous pouvons évoquer ici une observation personnelle. Nous avons eu il y a longtemps une vraie « mélancolique » en analyse. Cette personne est arrivée à se rendre compte, sa mère étant toujours vivante, de cette absence de regard : « mais ma mère ne me voit pas ». « Pas un regard pour moi »… Elle n’avait pas lu LACAN, ni ce que nous élaborons après LACAN et elle disait : « Ma mère ne me regarde pas ».
Marie-Claude LAMBOTTE a insisté sur cette question du regard de la mère par rapport à l’enfant. Regard qui semble contempler le vide, qui regarde le trou et ce serait à l’origine des mélancolies essentielles, fondamentales, gravissimes. Et puis regard qui regarde l’enfant comme quelqu’un de « mal foutu ». Par exemple, on peut dire cela à propos de PROUST (10). Quand on lit la correspondance de PROUST et de sa mère, l’on retrouve lettre après lettres l’inquiètude de la mère pour le garçon (j’allais dire le petit enfant, qu’il ait 15 ans ou 30 ans) quand elle lui demande sans cesse des nouvelles de sa santé, de son hygiène de vie. Elle fait preuve alors d’une immense sollicitude à l’égard de cette image d’un corps malade auquel elle impose des règles de vie surveillées, contrôlées sans relâche.
Direction de recherche pour la réflexion clinique : l’étude de cette perception, de cette aperception – pour utiliser les deux mots que WINNICOTT utilise sans doute à la suite de HUSSERL (mais nous ignorons quels sont les rapports de WINNICOTT avec la 5e médiation cartésienne) – concernant cette question de la reconnaissance de l’enfant par la mère et de l’image de l’enfant telle que la mère semble la fixer pour le meilleur et pour le pire, sans laisser dans le « pire » des cas de possibilités à l’enfant d’un change, d’une esquive.
Et puis il y a bien entendu la question de la nomination. Nommer l’enfant, mais encore le qualifier, le définir. Pour reprendre un exemple chez un écrivain nous choisirons CREVEL dans « la mort difficile ». Le jeune Pierre – on sait que ce roman est proche de l’autobiographie – est « interprété » par sa mère. Le père étant fou, le colonel fou, la mère de redire à son fils : « Tu es un dégénéré, tu es un avorton ».
Il y a là une véritable haine qui se traduit dans la désignation ou encore dans ces marques dont LACAN parlait comme inscrites dans « l idéal du moi ». Reconnaissance du fils comme anormal (11). Que peut devenir un enfant que la mère – toute puissante il faut l’ajouter – définit en lui assenant « tu es un avorton, tu es un dégénéré » renvoyant ainsi explicitement à la folie du père ? Cela suppose pour que fonctionne une telle disqualification, une régence maternelle protectrice, et compatissante d’ailleurs, à l’intérieur même du dispositif langagier. Cette référence est « structurale » dans l’œuvre romanesque « la mort difficile » de CREVEL, elle offre un exemple remarquable de ce que Madame PESSENTI-SMIRGEL appellera un « père en souffrance » – comme une lettre « en souffrance ».
PROUST, parallèlement à FREUD découvre à cette époque bien des motifs émergeant de l’inconscient. Dans la scène du « baiser du soir » l’enfant ne peut supporter d’être privé de sa mère, privé de l’exquis « baiser du soir » du fait d’un diner et des invités dont il entend les échos. L’enfant au lieu de dormir s’installe sur le palier pour attendre ses parents lorsqu’ils vont se coucher. Le père, arrive, décrit comme ayant la même tenue qu’Abraham dans la gravure de REMBRANDT, Abraham à qui se pose un dilemme concernant le sacrifice de son fils.
Le père arrive, il est tout puissant en apparence. Quand il monte l’escalier, on s’attend à une scène effroyable mais au lieu de la colère, de la punition attendue, le maître de maison dit à sa mère : « Reste avec le petit ».
Donc au lieu de priver l’enfant de sa mère… pour coucher avec elle, le père dans cette scène l’envoie dans la chambre de l’enfant auprès de qui elle passera la nuit. Et le narrateur d’ajouter : mon père ne respectait pas les traités dont il était le garent. Comme chez CREVEL cela n’est pas sans relation avec le dispositif parental concernant l’auteur lui-même :
Père en souffrance, c’est Adrien PROUST tout puissant, professeur d’hygiène, mais absent. La mère dominatrice reconnaît son fils comme « malade » à soigner, à diriger dans une « conception hygiènique » de la vie quotidienne. Le père de CREVEL s’est réellement suicidé à l’époque de l’adolescence de CREVEL. Sa mère est un exemple caractéristique de ce que LACAN définit comme « hainamoration ». René CREVEL se suicide à l’âge de 35 ans.
Clinique, soins, accompagnement
Discerner par delà les symptômes les traits de structure « remonter » éventuellement aux articulations fondamentales du dispositif structural, c’est – dans chaque cas – rouvrir la problèmatique de la reconnaissance à travers la transparence de l’image.
LACAN introduit cette approche dans « Variantes de la cure-type ».
« C’est qu’aussi bien l’homme, dans la subordination de son être à la loi de la reconnaissance, est traversé par les avenues de la parole et c’est par-là qu’il est ouvert à toute suggestion. Mais il s’attarde et il se perd au discours de la conviction, en raison des mirages narcissiques qui dominent la relation à l’autre de son moi ». (12).
Confronté à certains traits de structure, retrait solipsiste, étendue du délire, vigueur de la conviction, mais encore défaut d’historisation, investissement du mot et défection de l’ordre symbolique (exemple « l’Augenverdreher » le « tourneur d’yeux » dans l’observation de TAUSK reprise par FREUD) le clinicien se trouve démuni.
Cependant, écrit FREUD dans son Abrégé (13) :
« Même quand il s’agit d’états aussi éloignés de la réalité du monde extérieur que les états hallucinatoires confusionnels (amentia), les malades, une fois guéris, déclarent que dans un recoin de leur esprit, suivant leur expression une personne normale s’était tenue cachée, laissant se dérouler devant elle, comme un observateur désintéressé, toute la fantasmagorie morbide… ».
Comme le rappelle Gladys SWAIN dans « Le sujet de la folie – Naissance de la psychiatrie », dès l’époque de PINEL et de « l’Encyclopédie des Sciences Philosophiques » de HEGEL, les cliniciens tenteront de trouver un accès à la subjectivité aliénée.
Mais on sait qu’il ne suffit pas d’une « Reconnaissance de la partie saine » chez l’autre pour que soit assuré le « traitement moral ».
Il y aurait de même quelque naïveté à penser dans l’esprit de la « psychodynamique » que la reconnaissance préalable du sujet, voire du sujet d’une histoire chez celui qui se trouve assujetti au discours de la conviction en raison des « mirages narcissiques », qu’un tel sésame viendrait à ouvrir la porte d’un cheminement psychothérapique… c’en est cependant le préalable indispensable : cette disposition intime des soignants qui les fassent perméables à la parole authentique de l’autre, qui les fassent en tous cas innocents du « meurtre du sujet de la parole comme tel ».
À partir d’une telle position on veillera à la reconnaissance d’une DEMANDE qui continue d’habiter l’aliéné en dépit des apparences, d’un APPEL venant du tréfond même de l’état d’aliénation.
Il s’agit donc dans l’institution, dans les premières relations du soignant avec celui qui semble « étranger » d’entendre l’aliéné et bientôt d’apprendre à l’écouter.
À l’appel qui traverse les paroles et les gestes de l’aliéné, il n’est possible de fournir l’écho (à défaut d’une impossible réponse) qu’en se démarquant de l’expression dans laquelle il passe. L’acceptation dans sa portée la plus profonde du sens de l’aliénation ne va pas sans un refus du thérapeute d’admettre purement et simplement ce qui se donne im-médiatement de l’aliéné.
Cela passe aussi par la reconnaissance de l’objet ou des objets où viendrait s’inscrire la subjectivité aliénée.
C’est ainsi qu’à travers les relations institutionnelles aménagées dans un hôpital de jour (dont nous avons orienté le travail d’ensemble selon les dispositions déjà indiquées dans notre rapport préalable de l’Ecole Freudienne « Transmission, mission, compromission de la psychanalyse » (14) à travers l’institution soignante) Marie-sans-histoire a pu s’exprimer d’abord dans des productions plastiques (15).
Elle était agitée par une psychose passionnelle, érotomanie délirante à l’égard d’un autre médecin. L’évolution même de ses productions, le discours qu’elle a pu développer à partir d’elles a permis à Marie-sans-histoire de parler de sa mère haineuse, de l’absence d’un père malade puis suicidaire, de dégager ainsi dans cette psychose le primat de l’unaire et du binaire sur le trinitaire, de mieux saisir l’avènement de la passion qu’elle imagine chez le médecin, de sa passion dont la pensée vient occuper quelque vide, quelque trou originaire.
Cela nous a permis, en confrontant cette observation avec d’autres patientes animées d’une grande passion amoureuse et chez lesquelles la passion non délirante issue du sujet lui-même permettait historisation et retrouvailles d’un père distant, défaillant, décevant, mais non point forclos de définir des différences structurales.
De même, un travail institutionnel parallèle aux rencontres et à l’écoute du thérapeute à l’égard d’un patient schizophrène (16) nous a permis à travers l’étude de la famille BAYARD de dégager la figure de cette mère totalitaire, contradictoire dans ses injonctions, ignorant les « règles du jeu » et d’aller à la reconnaissance du dispositif structural du jeune BAYARD. (17)
Dans ces observations, les modalités d’existence ont été profondément et favorablement remaniées chez de tels sujets par de longues approches psychothérapiques.
Ainsi la problèmatique de la « reconnaissance » telle que nous l’avons ces deux dernières années réélaborée à travers notre propre séminaire nous aide à « Penser la psychose »
« Du traitement à l’accompagnement ».
1
·
HEGEL G.W.F. (1975) « La phénoménologie de l’esprit », Paris : Aubier, Montaigne, coll. « Philosophie de l’esprit », l45-166.
2
·
LACAN J. (1966) « De nos antécédents », in écrits, Paris, Le Seuil, 65-72.
3
·
LACAN J. « Le séminaire livre 1 », in les écrits techniques de FREUD, Seuil, 1975, p. 94.
4
·
LACAN J. -1966 « Remarque sur le rapport de Daniel LAGACHE : « Psychanalyse et structure de la personnalité », in écrits, Paris, Le Seuil 647-684.
5
·
DEMANGEAT M. (2001) « Reconnaissance de l’image, reconnaissance du sujet », in Imaginaire et thérapie du langage, Paris : Masson, coll. Orthophonie.
6
·
HEGEL G.W.F. op. cit.
7
·
FREUD S. « Entwurf » traduction inédite de Jacques NASSIF.
8
·
WINNICOTT D.W.(1975) « Le rôle du miroir de la mère et de la famille dans le développement de l’enfant », in Jeu et réalité. L’espace potentiel, Paris : Gallimard, coll. « connaissance de l’inconscient » l53-162
9
·
LAMBOTTE M.C. (1984) Esthétique de la mélancolie, Paris : Aubier.
10
·
DEMANGEAT M. (1996) « A temps désaccordé ombre de l’origine ou l’adolescent selon PROUST », Cahiers de psychologie clinique, 6 (Les Adolescents).Bruxelles : de Boeck Université,267-279.
11
·
DEMANGEAT M. (2000) « Le Cher Crevel et l’Aimée de Lacan. La mort difficile, Colloque international René CREVEL, à paraître.
12
·
LACAN J. (1966) « Variantes de la cure-type », in écrits, Paris, Le Seuil, 323-362.
13
·
Cf SWAIN G. Le Sujet de la folie, p. 93-94, ed. Privat.
14
·
DEMANGEAT M. « Transmission, mission,compromission de la psychanalyse à travers l’institution psychiatrique », 9e Congrès de l’École Freudienne, Paris Juillet 1978, paru dans les Lettres de l’Ecole.
15
·
DEMANGEAT M. « Jouissance et Passion— », in Colloque de TRAIT sur « Bonheur, Déchiffrement,Jouissance », 14.12.2002, inédit.
16
·
DEMANGEAT M. avec Françoise EFEL « Figure de la mère à l’horizon de la structure », in revue Imaginaire et Inconscient, août 2002, Figures de la mère, p.79-98.
17
·
DEMANGEAT M. et BARGUES J.-F. « Les conditions familiales de développement de la schizophrénie ». Rapport de psychiatrie présenté au Congrès de psychiatrie et de Neurologie de langue française Tunis, 28 août 1972, Ed. Masson, p. 168-175.
[*]
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