2003
Cahiers de psychologie clinique
Des théories
Des théories
Penser la schizophrénie aujourd’hui
Alfredo Zenoni
[*]
L’invention de la schizophrénie, bien qu’influencée par la psychanalyse, a eu comme effet paradoxal de vider de son essence la conception psychanalytique des psychoses. La schizophrénie a fini par en recouvrir tout le champ, mais au détriment de sa causalité libidinale et de la dimension paranoïaque. Penser la schizophrénie aujourd’hui comporte donc de revenir à ces deux versants distincts de la psychose, pour montrer que la causalité libidinale, d’abord mise à jour par Freud dans le registre de la paranoïa, concerne la schizophrénie également. La clinique de la schizophrénie acquiert alors plus de cohérence et de spécificité, par rapport aux troubles d’origine organique. Lorsqu’elle est abordée sous l’angle du rapport du corps et de la libido, plutôt que comme un ensemble de troubles essentiellement cognitifs, elle peut orienter une pratique qui peut s’inspirer des solutions tentées par le sujet lui-même en vue d’obtenir un nouage du corps et de la libido moins ravageant et peut-être plus créatif.
Mots-clés :
schizophrénie, paranoïa, psychose, corps, langage.
Though influenced by psychoanalysis, the invention of schizophrenia has had the paradoxical effect of divesting of its very essence the psychoanalytical conception of psychosis. Schizophrenia has ended up covering the entire field, at the expense of both its libidinal causality and the paranoiac dimension. Thinking schizophrenia today therefore involves a return to those two separate aspects of psychosis, with a view to showing that libidinal causality, initially brought to light by Freud in the realm of paranoia, concerns schizophrenia as well. This affords the clinical approach to schizophrenia a greater coherence and specificity, distinct from organically generated disorders. When it is tackled from the vantage point of the relationship between body and libido rather than as an assortment of essentially cognitive disorders it is able to induce a practice that can take its inspiration from the solutions sought by the subject him/herself ; aiming to achieve a less devastating and perhaps more creative knotting of the body with the libido.
Keywords :
schizophrenia, paranoia, psychosis, body, language.
Dès son invention par Bleuler, la notion de schizophrénie, destinée à remplacer celle de « démence précoce », a eu comme résultat, si non comme but, de neutraliser la nouveauté de la clinique des psychoses introduite par la psychanalyse. Ce fut un résultat paradoxal puisque Bleuler et son collaborateur Jung avaient eu l’intention de promouvoir le principe d’une interprétation possible des phénomènes psychiatriques à l’aide des mécanismes isolés par Freud. Il s’agissait, par exemple, de montrer que tel propos dépourvu de sens, tel mot inventé ou tel raisonnement illogique n’étaient pas le fruit d’un pur hasard, mais étaient l’effet de l’un ou l’autre mécanisme qui caractérise la vie psychique lorsqu’elle n’est plus soumise au supposé pouvoir régulateur et unificateur du moi : condensation, déplacement, association d’idées sur la base d’une similitude phonétique, expressions métaphoriques prises à la lettre, etc.
Seulement, cet intérêt pour le déchiffrage des phénomènes pathologiques, loin d’être en continuité avec les hypothèses freudiennes sur l’origine de la folie, n’était que l’envers d’un projet clinique visant à en ramener toute la symptomatologie à un trouble fondamental, d’ordre essentiellement intellectuel
[1], le trouble de l’association des idées. Il était inadmissible que l’homme pût être divisé, « schizé » du fait de son humanité même, à cause de la libido spécifique qui l’anime, comme cela avait été mis en évidence pour les névroses. Les « mécanismes freudiens » étaient seulement invoqués pour illustrer une déstructuration du pouvoir de synthèse du moi et de la conscience qui ne pouvait laisser supposer d’autre étiologie que de nature organique ou toxique.
Une conséquence majeure de la promotion du « groupe des schizophrénies », que Bleuler lui-même souligne
[2], a été de diminuer notablement l’importance nosologique de la paranoïa et des délires paranoïaques (la paranoïa devenant une des formes légères du même processus fondamental de dissociation). Non sans raison, car la considération de la paranoïa oblige à prendre en compte le fait que l’absence de troubles de l’attention, du raisonnement, de la mémoire, de la capacité d’exécuter des tâches, bref l’absence de déficits n’empêche pas un homme ou une femme d’être fous. Les différentes formes de la paranoïa imposent plus nettement l’hypothèse que, d’une manière ou d’une autre, c’est quelque chose de l’ordre d’une modification ou d’un destin de la libido, de l’investissement ou du transfert qui y est en cause. Dans le style de vie d’un sujet qui mène, par exemple, un combat juridique à outrance contre les membres de sa famille ou doit répétitivement se soustraire aux manigances de ses voisins ou encore ne cède pas sur la certitude d’un amour, sans que ses capacités professionnelles ou sa perception en soient le moins du monde perturbées, il s’agit d’autre chose que d’une démence.
C’est pourquoi Freud tient non seulement à maintenir séparée la paranoïa de la schizophrénie, mais aussi à en faire la forme type de la psychose, s’il s’agit de distinguer celle-ci des troubles de l’esprit d’origine infectieuse ou toxique. Tandis qu’avec sa nouvelle entité, qui pourtant représente une première application des idées freudiennes au champ de psychoses, Bleuler accentue de nouveau l’idée de la dimension pour ainsi dire « mentale » de la maladie, confirmant l’installation de la psychose dans le champ des pathologies d’origine organique, à l’instar de la maladie d’Alzheimer ou du syndrome de Korsakoff. Si bien que la notion de schizophrénie a fini par s’imposer, dans la psychiatrie anglo-saxonne notamment, comme étant synonyme à la fois de psychose et d’une étiologie d’ordre « probablement » génétique
[3], entre les « troubles bipolaires » et les « troubles cognitifs », sans plus rien avoir à voir avec le registre des « maladies de la libido » freudiennes.
Penser la schizophrénie aujourd’hui comporte, donc, de revenir sur l’origine de cette notion, au niveau du débat clinique engagé par Freud avec les deux psychiatres zurichois, pour saisir les raisons de sa préférence pour la paranoïa. Aux yeux de Freud, la paranoïa permet mieux que la schizophrénie de ne pas assimiler la folie humaine à une démence, puisque ses différentes formes s’articulent comme autant de manières de contredire une formule libidinale de base (« Moi, (un homme) je l’aime (lui, un homme) ») qui permet de situer la psychose sur le même versant que ces autres pathologies de la condition humaine que sont les névroses. Elle pose nettement la question d’une autre causalité que la causalité qui est en jeu dans les perturbations mentales d’origine organique.
Lacan rappelle d’emblée, dans son séminaire sur
Les psychoses, que pour Freud le champ des psychoses se divise en deux : la paranoïa et le reste, et que la paranoïa en est l’objet d’intérêt essentiel
[4]. Pour Lacan aussi, le privilège de la paranoïa correspond à la considération de la folie comme constituant une caractéristique, non pas de quelques individus, mais de l’humanité comme telle, au point d’avoir lui-même commencé son travail clinique en repensant le moi et la dimension imaginaire à partir de la paranoïa et, inversement, la paranoïa à partir du rapport d’identification à autrui (avec le « stade du miroir »).
Le premier temps de l’opération de rectification de la clinique bleulerienne consiste donc à rétablir, à coté du pôle schizophrénique, le pôle paranoïaque de la psychose. Cela permet d’éviter son glissement vers le régime des démences et autres troubles cognitifs, en la replaçant dans le champ des maladies de la libido. La clinique de la schizophrénie va alors pouvoir se construire, non comme un catalogue de pratiquement tous les déficits concevables d’un fonctionnement mental supposé normal, mais en relation de contraste avec les caractéristiques de la paranoïa, comme équivalent au niveau du corps et de la langue, de ce qui se passe au niveau du rapport à l’Autre et du sens dans la paranoïa.
Toutefois, dans un deuxième temps, il s’agit de faire le chemin inverse, en reconsidérant la psychose à partir de son versant schizophrénique. Au regard des positions subjectives définies comme autant de modalités de défense contre ce que Freud appelait une « expérience primitive de satisfaction », et qu’avec Lacan on appellera le réel de la jouissance, la schizophrénie peut, en effet, être considérée comme la modalité paradigmatique de la psychose, pour autant que l’absence de défense par rapport à ce réel n’est même pas recouverte par l’imaginaire et les idéaux qui sont opérants sur le versant paranoïaque.
[5] Elle manifeste en quelque sorte sans voiles et sans défense l’incidence d’une jouissance, tout à fait distincte de la satisfaction des besoins élémentaires, qui est la prérogative et le drame du corps qui est pris dans l’élément du langage.
C’est donc une brève clinique différentielle de la psychose, réunissant ces deux temps, qui sera évoquée maintenant, pour déboucher ensuite sur ses implications quant à la pratique.
La psychose, quand l’Autre n’existe pas
Dans son aspect paranoïaque, la psychose apparaît être le destin d’une libido qui, bien que non refoulée ou non « metaphorisée », parvient cependant à se projeter dans la dimension de l’Autre, ce que Lacan formule dans ces termes : « la jouissance est identifiée dans le lieu de l’Autre »
[6]. De là vient que l’Autre se trouve en priorité, et de différentes manières, intéressé par le sujet, par exemple sous la forme du voisinage qui provoque des nuisances diverses à son intention, des passagers d’un tram qui le regardent de travers, des chansons à la radio qui font allusion à sa vie ou du médecin qui est amoureux de lui ou d’elle : autant de façons d’être au centre de l’humanité, au centre de ce qui se passe – sous un mode persécutif ou mégalomaniaque – qui témoignent du statut d’objet de l’Autre, de jouissance de l’Autre, que l’être du sujet réalise. Il est important ici de ne pas oublier que l’Autre ne désigne pas seulement les autres, quelqu’un d’autre, mais aussi une dimension, comme la dimension de sa propre image ou de sa propre définition sociale, qui sont « autres » par rapport au « même » d’une jouissance qui resterait purement et simplement enfoncée dans l’autoérotisme. La dimension de l’Autre est ce qui fait que la jouissance s’ « extériorise » en quelque sorte, c’est-à-dire investit les divers registres du semblant, qui vont de la profession aux liens sociaux, de la tenue vestimentaire aux objets qu’on possède, etc. Bien que non séparée du sujet, sur le versant paranoïaque de la psychose la jouissance se manifeste dans une certaine altérité, dont témoigne l’importance de la dimension du narcissisme et de l’identification.
Ce que la psychose dévoile, par contre, sur son autre versant, c’est l’absence de fondement et de consistance de cette dimension de l’Autre. Sur le versant schizophrénique, tout se passe comme si cette dimension n’était plus opérante ou comme si son inexistence était mise à nu. L’Autre y est une dimension aussi vide de valeur et d’actualité qu’un jeu qui ne serait plus joué par personne ou dont plus personne ne connaîtrait le principe. Ainsi, par exemple, à l’opposé de ce qui se passe sur le versant paranoïaque, l’arbitraire, l’injustice, la tromperie ont ici moins d’impact ou pas d’impact du tout sur le sujet dans la mesure même où ce qu’on pourrait appeler le jeu de l’Autre et ses règles est rencontré au niveau de sa fondamentale inconsistance, de son abstraction vide, de son absence de sens. De ce jeu de l’Autre que sont à la fois le langage et toute l’expérience en tant qu’elle est façonnée et tressée de réalités qui n’ont d’existence que de langage : les savoirs, le métier, le mariage, la carrière, l’argent, les emprunts, les contrats, les assurances, les loisirs, les journaux, les musées, les sports, la mode – eh bien, de tout ce jeu, de tout ce qui constitue cette dimension Autre, le sujet experimente, si on peut dire, la fondamentale inexistence, l’absence d’enjeu et de raison. Le transfert de jouissance vers cette dimension des semblants n’a pas lieu. La réalité et la vie se présentent, certes, dépouillées de tout leurre et de toute illusion, mais aussi sans but et sans intérêt. Les discours sont vécus comme des fictions creuses, sans fondement, sans consistance, du bla bla : ils ne mordent sur rien. Le sujet a beau continuer à acheter un journal, il ne le lit pas, alors que son achat quotidien finit par encombrer l’espace de la chambre où il vit. Le monde n’apparaît être constitué que par des ombres, comme le dit un patient. De même, un homme de 35 ans peut déclarer un jour, au cours d’une des nombreuses hospitalisations qui ont émaillé sa vie d’errance, après la fin de ses études universitaires, que cela fait 20 ans qu’il se lève tous les matins en ne sachant pas quel sens donner à sa vie. « Ce qui me manque, dit-il, c’est une orientation. Au fond, je ne sais pas quoi faire ni pourquoi. Je suis vierge de référence ». Il se rappelle qu’à l’âge de 16-17 ans, après une discussion avec sa mère et sa sœur, il avait décidé de ne pas vivre ou, à un autre moment, de vivre couché. Actuellement sa perspective se résume à la devise « que tout soit possible, que rien n’ait jamais lieu ». Etre exposé à l’inexistence de l’Autre sans la médiation de ce que Lacan appelle un discours peut ainsi se manifester dans le registre du lien social – « Même quand je suis avec les autres, je suis seule. C’est une solitude avec les autres », comme dit une patiente – ou dans le registre des choses à faire, des activités : le sujet fait quelque chose, participe à la même activité, mais il n’y est pas – « j’ai plus le geste ou la parole de quelqu’un qui peint » – déclare cet homme, à qui il arrive encore de peindre, au milieu de son inactivité.
L’inconsistance du discours peut parfois se manifester sous la forme d’une remise en cause soudaine ou réitérée des attaches et des inscriptions sociales. Un homme peut ainsi venir demander de l’aider à choisir et à ne pas tout laisser tomber d’un coup, comme il l’a déjà fait, sans raison ou au hasard d’une rencontre, au niveau du boulot ou du domicile, simplement parce qu’il se dit : « Je suis ici et je pourrais être ailleurs ». Très jeune, l’idée qu’un rien pouvait tout faire basculer était déjà très présente, par exemple lorsqu’il passait sur un pont avec sa moto. Enfant, il jouait à se lancer contre le mur avec son vélo, il rebondissait et aimait ce moment de suspens où tout pouvait basculer, passer de l’être au non être
[7]. Claude, quant à lui, n’a de cesse de formuler des fictions de projet contraires : « être SDF, ne jamais être sûr du lendemain, voyager d’un lieu à l’autre ou bien prendre un appartement et économiser. » Souvent, celles qui ont l’air d’être des vérifications ou des hésitations « obsessionnelles » ne témoignent pas de l’indétermination foncière du désir névrotique qui, pour ne rien perdre, s’immobilise dans le doute. Elles témoignent plutôt d’une succession de déterminations, mais sans l’arrimage d’une cause du désir, fût-elle celle d’un « objet anal ».
Chez d’autres sujets l’abîme de l’inexistence, non médiatisé par une croyance ou un discours, se traduit par un questionnement incessant, que Minkowski avait déjà isolé avec la notion d’« attitude interrogative »
[8]. Ainsi, un garçon de 19 ans, qui porte sur ses poignets des traces de brûlures profondes, faites avec des cigarettes, soumet tout énoncé à l’épreuve d’un « pourquoi » sans fin.
[9] « Qu’est-ce qui me prouve que j’existe ? » dit-il, mais aussi, au-delà même du
cogito de Descartes, « Qu’est-ce qui me prouve que je pense ? » Rien dans le langage n’offre, en effet, de point de butée, de premier ou de dernier mot, rien n’est fondé sur une certitude ultime d’où toutes les propositions tireraient leur évidence. « On peut donc toujours poser un pourquoi », ajoute-t-il. Il arrive cependant que son rapport à l’inconsistance de l’Autre ne se maintienne pas dans le registre de cette ironie philosophique, mais que l’angoisse l’envahisse, lorsqu’il touche à l’absence de limites dans l’espace et dans le temps, ou entre la vie et la mort : puisqu’il n’y a pas de point fixe, de point d’arrêt, tout est continu, tout peut continuer indéfiniment.
Le corps et la langue dans le réel
Ce n’est pas que quelque catégorie mentale fasse défaut au sujet, c’est plutôt qu’il est pris, comme tout être parlant, dans le langage, dans la trame linguistique de la réalité, mais sans la médiation d’une croyance, sans le secours d’une signification des mots fixée par leur usage dans une communauté. « Sans le secours d’aucun discours établi », pour reprendre la formulation de Lacan
[10], le sujet est ainsi exposé au réel du langage, il en rencontre trop crûment l’absence de référent, l’absence d’un principe d’unification. Tout ce qui a l’air de tenir le rôle de ce référent ou ce principe qui manque lui apparaît pour ce qu’il est, une fiction, un artifice, un semblant. Mais il paye alors d’un radical être hors jeu ou « hors discours » son implacable lucidité. L’ironie, plus ou moins féroce, de son rapport à autrui, à la société et aux choses de la vie en général est dénonciation de leur fausseté et de leur vacuité. « Tout est masque », déclare cette jeune femme qui dit en même temps de son corps qu’il est mort, alors qu’avec l’équipe soignante elle tente de mettre en route un projet de réinsertion professionnelle. Et quand ce n’est pas l’ironie, c’est une radicale incompréhension qui frappe alors le rapport à la réalité. Comme le disait une analysante, « J’ai l’impression que les autres disposent d’une clé qui leur permet de comprendre, d’avoir un avis, un point de vue, alors que je dois faire un effort intense pour simplement saisir ce qu’on me dit »
[11].
Il s’agit moins d’un déficit de la connaissance que d’un excès, un excès de réalisme pourrait-on dire : ce n’est pas que le sujet ne perçoive pas la réalité telle qu’elle est ou imagine des choses qui n’existent pas, c’est plutôt qu’il expérimente, trop sans doute, la structure d’inexistence de ce qui constitue la réalité proprement humaine, faite d’artifices, de conventions, d’usages, d’institutions, de ce qui se fait habituellement, de ce qui va de soi, bref de semblants
[12]. Tout ce régime symbolique de la vie humaine apparaît comme foncièrement vide, déshabité, inconsistant.
Ce n’est pas moins le corps, dans son unité et son vécu, qui apparaît comme non habité, non arrimé, réduit à une sorte d’enveloppe vide, qui est extérieure au sujet autant qu’il lui est extérieur. Ce qui peut arriver au corps comme accident, coup ou atteinte, ainsi que Lacan le relève à propos d’un épisode de la jeunesse de James Joyce, laisse le sujet dans une plus ou moins grande indifférence, comme s’il ne s’agissait pas de lui, comme si ce corps n’était pas le sien. Contrairement au « narcissisme » du paranoïaque qui ne souffre pas le moindre manque d’égard, moquerie ou bousculade, le corps schizophrénique apparaît comme disjoint de l’être du sujet d’une manière analogue à la labilité de ses identifications. Il peut tantôt donner l’impression de se mouvoir comme un automate, tantôt d’avoir à emprunter une pose ou une façon de faire qui tiennent lieu d’un réglage spontané. Des protocoles, des rituels des « modes d’emplois » peuvent venir tenir lieu d’une fonction que l’organe n’a pas de lui-même. Le corps humain est dénaturé et déréglé par le langage. S’il ne reçoit pas d’un discours un fonctionnement unifié et réglé par le principe de plaisir, il apparaît à la fois comme détaché du sujet, non habité et comme soumis à une significantisation dispersée des organes, hors unité corporelle.
Mais, si dans la dimension du semblant et du social le langage et le corps apparaissent vides, dans la dimension du réel ils n’en acquièrent qu’une plus terrible évidence et présence. Ainsi, au lieu de constituer une mise à distance ou une négativation de la jouissance, la parole est elle-même ce par quoi le sujet se confronte à la jouissance, comme le montrent ces deux phénomènes majeurs que sont, d’une part, le silence et, d’autre part, le refus d’une langue au caractère intrusif insupportable. Si le signifiant n’a pas cette propriété d’annuler la jouissance du vivant qui la projette dans la dimension d’idéalisation et de semblant du discours, mais il a lui-même la propriété de la chose, s’il est lui-même jouissance, alors il n’y a plus à parler, il n’y a plus rien à dire, puisque la chose est déjà là. Le mutisme schizophrénique contraste ici avec le coté bavard de la paranoïa, où l’écart entre jouissance et signifiant n’étant pas tout à fait supprimé, la jouissance ne cesse pas de parler, de vouloir dire, de faire des allusions. Le lieu de l’Autre fourmille de signes, de sous-entendus, d’intentions, alors qu’au sujet schizophrène il ne dit absolument rien. Mais, du même coup, si elle est la jouissance même, si elle abolit la nécessité de la parole, la langue devient elle-même dans la schizophrénie une sorte de partenaire intrusif, ainsi que le laisse deviner ce sujet qui est obligé d’ajouter un diminutif à certains verbes, au verbe « mordre » par exemple, pour en faire « mordiller », pour atténuer le caractère blessant, réel des mots eux-mêmes. Aussi, il est obligé de mettre à l’imparfait les verbes qui sont insupportables pour mettre à distance leur intrusion au présent de l’indicatif. L’expérience de Wolfson
[13], qui a écrit sur cette langue « hors discours » et s’est servi de l’écriture même pour en traiter la férocité, en est un exemple majeur. Mais, pour ce qui est du traitement de cette intrusion de la langue, c’est l’œuvre de Joyce
Finnegan’s wake qui en est l’issue la plus éclatante, au point de venir constituer pour son auteur une sorte de nouveau nom propre, à la place de celui qui est fait avec le Nom-du-Père et qui était pour lui forclos.
De même, si dans le registre du semblant, de l’imaginaire ou de l’identification le corps apparaît comme extérieur au sujet ou comme un automate sans vie, dans le registre du réel, il n’est que trop éprouvé, trop identique à sa chair, non séparé de son être de jouir. La difficulté à se séparer des diverses formes de déchet qui incarnent cet être et la nécessité, en même temps, de s’en séparer ou de s’en extraire par des moyens réels qui vont jusqu’à l’automutilation, témoignent de cette immanence de la jouissance dans le registre du réel et de sa forclusion du registre du narcissisme.
Ce n’est pas ici le lieu d’entrer dans le détail de la phénoménologie. On a voulu surtout donner une idée de l’orientation qui préside à la construction d’une clinique psychanalytique de la schizophrénie, en tant que préliminaire à l’action thérapeutique même. Penser la schizophrénie aujourd’hui, comme il a été dit plus haut, comporte d’abord de la resituer dans le champ de ces divers avatars de la libido que sont les « maladies » de la condition humaine, dont les névroses et la paranoïa ont été les premières formes explorées. Une fois la schizo-phrénie rendue à son statut subjectif, il s’agit de repartir de là et d’appliquer » à la pratique de la psychanalyse avec des sujets psychotiques les conséquences de l’inconsistance des discours et du statut réel du symbolique que la schizophrénie même révèle. Considérer que le sujet psychotique souffre du défaut de l’opérateur du nouage du symbolique, de l’imaginaire narcissique et du réel de la jouissance que serait le Nom-du-Père ou considérer que cet opérateur ne fait que tenir lieu d’un nœud qui manque structurellement, n’ouvre pas à la même perspective thérapeutique. Dans le second cas il est en effet possible de parier sur d’autres opérateurs qui peuvent suppléer, au même titre que le Nom-du-Père, au nœud structurel qui manque.
Dans un temps fondé plutôt sur la considération du versant de la psychose qui comporte la dimension de l’Autre – versant de la paranoïa – la pratique pouvait être portée à prendre appui sur le vecteur de la parole et de la symbolisation, dans la perspective d’une sorte de « névrotisation » de la psychose. La perspective change sensiblement lorsque le symbolique n’est plus seulement conçu dans sa valeur d’annulation de la jouissance, mais prend lui-même, dans son réel, dépouillé de sa fonction sémantique, valeur de jouissance. La pratique ne peut plus alors prendre appui sur les vertus de la parole et du symbolique, censées obtenir cette annulation de la jouissance, mais doit se guider sur les modalités de son traitement « hors discours » que le sujet lui-même produit et subit à la fois. Elle n’est plus axée sur les questions du type : « Qu’est-ce que ça veut dire ? », « Qu’est-ce qu’il exprime ? », « Quel message nous adresse-t-il ? », mais plutôt sur des questions du type : « Qu’est-ce qu’il traite ? », « À quoi cela lui sert-il ? », « Quelle est la fonction (et non pas quel est le sens) de ce comportement, de ce geste répété ? » Il peut s’agir, par exemple, d’un phénomène somatique, de la nécessité d’éliminer toute trace de transpiration ou de pilosité du corps, de pratiques d’écriture, de comptage, de classification, d’un traitement lexical ou grammatical de la pensée, comme dans le cas de « mordiller », de la nécessité d’extraire de chaque chose une marque qui permette de la différencier, la date de péremption d’un produit alimentaire, par exemple, de recueillir de fragments de verre destinés à former un miroir « de récupération », etc. Ces formes de traitement, inventées par le sujet, peuvent nous inspirer et nous guider dans l’accompagnement que nous lui offrons.
La dimension de l’interprétation s’avère inefficace, quand elle n’est pas menaçante ou intrusive, lorsqu’un autre registre du langage est en cause que celui de la signification. Avec la schizophrénie, nous touchons au registre de cette connexion immédiate du langage et du corps, du signifiant et de la jouissance, qui est ouvert à des réalisations créatives, mais aussi à des conduites ravageantes pour le sujet ou pour l’entourage.
Il s’agit donc de déplacer l’axe de la thérapeutique, dans le fil même des solutions tentées par le sujet, d’une dimension sémantique à une dimension plus « objectale » du langage, à une dimension où le langage a lui-même un statut d’instrument, d’objet, de lettre. Le but est de trouver des connexions du symbolique et du corps, alternatives à celles qui se branchent directement sur les organes, qui incluent une médiation davantage d’ordre imaginaire ; d’obtenir d’autres localisations de la libido qui puissent faire fonction de point d’arrêt, de limites autres que le passage à l’acte ; de favoriser un déplacement de la « séparation » vers des pratiques qui soient plus de l’ordre du semblant.
Notons enfin, pour conclure, que cette accentuation de la dimension pragmatique de la pratique analytique, corrélée au versant schizophrénique de la psychose, n’est pas sans avoir des répercussions sur la pratique de la psychanalyse avec des sujets psychotiques en général. L’incidence de la jouissance dans la parole elle-même, révélée par la schizophrénie, est en effet également en jeu sur le versant paranoïaque de la psychose. Au praticien d’en tenir compte dans la position qu’il occupe dans le transfert et dans ses interventions.
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[*]
Psychanalyste, 65 rue Elise B–1050 Bruxelles
[1]
J.-A. Miller, Schizophrénie et paranoïa,
Quarto, n° 10, 1982.
[2]
Voir, par exemple, E.Bleuler, H.Claude,
La schizophrénie en débat, L’Harmattan, Paris, 2001, p.13.
[3]
Sur le degré de cette « probabilité », on lira avec intérêt la communication de C.Ross, in M. De Clercq, J. Peuskens (Eds),
Les troubles schizophréniques, De Boeck & Larcier, Bruxelles, 2000, Question 12, p. 477-490.
[4]
J. Lacan,
Le Séminaire, Livre XI, Seuil, Paris, 1981, p.12.
[5]
J.-A. Miller, Clinique ironique,
La cause freudienne, 23, p. 7-13.
[6]
J. Lacan,
Autres écrits, Seuil, Paris, 2001, p.215.
[7]
C. Siret, L’existence d’un doute,
Les cahiers de la clinique analytique, Section clinique de Bordeaux, n° 5, 2001, p.55-58.
[8]
E. Minkowski,
La schizophrénie, Desclée de Brouwer, Paris, 1953, p.165.
[9]
A. Ménard, Une porte dans le désert,
La lettre mensuelle, E.C.F., n°210, 2002, p.21-23.
[10]
J. Lacan, L’étourdit,
Scilicet, n° 4, Seul, paris, 1973, p.31.
[11]
Ph. Cullard, J’ai un pied dans le néant,
Quand les semblants vacillent, textes préparatoires aux Journées de l’ECF, octobre 2000, p. 42.
[12]
Ainsi, pour reprendre un exemple donné par Bleuler lui-même, le sujet qui répond à la question : « Où se trouve l’Egypte » en disant : « Entre l’Assyrie et le Congo » témoigne d’un rapport étrange, extérieur à la manière contemporaine de situer géographiquement ce pays, « hors discours » en somme, mais non d’une erreur cognitive.
[13]
L . Wolfson,
Le schizo et les langues, Gallimard, Paris, 1970.