2003
Cahiers de psychologie clinique
De la relation
De la relation
Le transfert psychotique et son maniement : comment figurer l’impensable
Lina Balestriere
[*]
L’auteur retrace les grandes lignes de la théorie freudienne de la trace, qui permet de penser comment un « matériau brut » se transforme en représentation. S’appuyant sur cette théorie, l’auteur propose alors de penser le maniement du transfert psychotique sous l’angle des traces sensorielles et de leur transformation possible grâce à ce travail largement inconscient du psychanalyste que l’on pourrait définir comme une « disposition à la figurabilité ».
Mots-clés :
trace, sensorialité, représentation, figurabilité, transfert.
The author retraces the leading lines of the Freudian theory of trace : this leads to think how a « raw material » is transformed into representation. Basing herself on this theory, the author consequently proposes to think the handling of the psychotic transference from the point of view of the sensorial traces and their transformation. This transformation is made possible thanks to this largely unconscious specific work of the psychoanalyst that could be defined as a « disposition to figurability ».
Keywords :
trace, sensoriality, representation, figurability, transference.
Penser le transfert psychotique requiert un préalable : celui d’expliciter la théorie de la trace qui sous-tend notre écoute. Qu’en est-il de la trace lorsqu’elle ne répond pas au fonctionnement que façonne le refoulement, lorsque son inscription ne suit pas la temporalité de l’après-coup et sa ranimation n’obéit pas au retour du refoulé. Lorsque encore elle nous paraît s’actualiser sous forme d’un matériau brut, dont les effets, d’angoisse, de sidération, d’immobilisation ou de délire, nous paraissent le plus souvent bien incompréhensibles.
Cette trace, ce matériau brut, a été nommé, après Freud, pictogramme, élément béta, jouissance. Sa nomination réfère à la pratique qui l’autorise et détermine à son tour la pratique qu’elle sous-tend. Ainsi il nous paraît indispensable de situer la théorie de la trace que nous retenons avant de proposer une réflexion sur le maniement du transfert en psychothérapie des psychoses.
Pour ce faire, nous ferons retour à la théorisation freudienne de la trace, théorisation très riche, qui, partant de l’idée fondamentale de stratification des matériaux psychiques et des processus psychiques en général, aboutit à concevoir la représentation comme un produit psychique élaboré, qui transforme une « matière brute » (
Rohmaterial, traduit en français par « matière première »
[1]) en image et ensuite en pensée. Freud donne plusieurs réponses à la question de savoir comment concevoir cette « matière brute », chacune apportant une contribution intéressante à la construction d’une théorie de la trace. De « l’image sensorielle » de
L’interprétation des rêves aux « impressions » convoquées à propos de la scène primitive de l’Homme-aux-loups, en passant par les « signes de perceptions » de la lettre 52, la nécessité de penser une trace mémorielle non organisée en image, fut-elle de chose, sera très présente. Et toujours elle sera conçue en référence à la sensorialité.
Au niveau de
L’interprétation des rêves, c’est la réflexion sur la régression dans le rêve qui précise la structure de la représentation. « Nous appelons régression – affirme Freud – le fait que, dans le rêve, la représentation retourne à l’image sensorielle d’où elle était sortie un jour. »
[2] Et plus loin : « Dans la régression, la structure des pensées du rêve se désagrège dans sa matière première. »
[3] Freud nous invite à concevoir une matière brute qui « accouche », pour ainsi dire, de la représentation, et d’abord de cette représentation particulière qu’est la pensée du rêve, pensée inconsciente qui va se prêter à la figuration en image. Car c’est bien la tâche du travail du rêve, celle de transformer les pensées inconscientes en images et, ce faisant, de créer celles-ci par les opérations de condensation et de déplacement, ce qui rend, notons-le, les images du rêve aussi éloignées que possible des pensées du rêve.
Pour que la matière brute accouche de la représentation, un certain nombre d’opérations sont donc nécessaires. Il est intéressant de remarquer que la première mise en forme de cette matière brute tient à la structuration qu’introduisent les pensées inconscientes : Freud parle, en effet, de « la structure des pensées du rêve ». Ce terme de structure souligne le rôle central du refoulement et des fantasmes de désir dans la constitution des représentations. Dès lors, les pensées inconscientes sont aptes à être figurées par l’image, troisième matériau psychique après la matière brute et la pensée inconsciente. L’image, par sa plasticité, introduit le mouvement, la mobilité, le jeu nécessaire à l’activité représentative. Surgit ici une question : si l’image est en quelque sorte le troisième matériau psychique, comment comprendre la nomination freudienne d’image sensorielle pour désigner la matière brute ? Sans doute c’est la place centrale accordée au système inconscient dans L’interprétation des rêves qui fait que tout naturellement le terme d’image vient sur la plume de Freud. Le rêve est une réalisation hallucinatoire de désir qui s’accomplit grâce à la désagrégation des pensées en images. La référence à la sensorialité pose cependant la question de savoir si sa prise en compte ne met pas en cause le terme d’image qui lui est accolé, qui paraît convenir davantage à la mise en forme des pensées inconscientes. Le terme de sensorialité indique en effet l’espace corporel sensoriel comme lieu d’éprouvés non encore organisés, qui portent la trace d’une proximité, d’un contact intime entre les sens et le monde marqué par la qualité du plaisir ou du déplaisir.
Dans un texte précédent, la lettre 52 de 1896
[4], c’est le terme de « signe de perception » que Freud avait choisi pour nommer cette matière brute. Le signe de perception était conçu alors comme la première inscription d’une trace, différente de l’inscription proprement inconsciente et la précédant. Le terme « signe » semble indiquer que Freud a voulu souligner le caractère très faiblement qualifié de la trace, une trace brute pour ainsi dire, « un marqueur d’une intensité énergétique », selon l’expression de L. Kahn
[5]. Par contre la référence à la perception paraît nous éloigner de la sensorialité, mais si nous suivons l’indication frudienne selon laquelle ces signes gardent la trace des « associations simultanées », alors il apparaît qu’ils portent la marque d’une simultanéité, d’une contiguïté qui ne va pas sans rappeler la sensorialité en tant que contiguïté indécidable d’un intérieur et d’un extérieur, de ce qui est propre et de ce qui est étranger.
Mais la matière brute que nous tentons de cerner a aussi un autre nom dans l’œuvre freudienne. C’est au niveau cette fois de l’un des grands comptes-rendus cliniques, l’homme-aux-loups, en particulier lors de la discussion concernant la scène primitive, que Freud est amené à reprendre la question de la trace. Les conclusions qu’il tire de l’analyse du rêve des loups et de la construction de la scène primitive proposée sont d’un très grand intérêt. Nous citerons la note où Freud ramasse ses conclusions : « Il n’y a là [à l’âge de quatre ans] qu’un second temps d’effet après-coup. L’enfant reçoit à un an et demi une impression (
Eindruck) à laquelle il est incapable de réagir comme il conviendrait ; il ne la comprend pas, n’en est saisi que lors de la reviviscence de cette impression à quatre ans, et n’arrive que vingt ans plus tard, pendant son analyse, à comprendre avec ses processus mentaux conscients ce qui se passa alors en lui. »
[6] La séquence : impressions incompréhensibles – rêve – processus mentaux conscients formule avec un accent nouveau la question de l’élaboration psychique et du processus qui aboutit à la représentation. Y est intégrée cette fois la prise en compte de la temporalité psychique marquée par l’effet d’après-coup et par la mise en place du fantasme. Très clairement le rêve, la mise en scène du fantasme de désir, se voit attribuer la fonction de ranimer une impression, trace inconsciente brute car incompréhensible. C’est donc l’impression incompréhensible qui va ici nommer la matière brute de la représentation.
Eindruck évoque à la fois l’idée d’empreinte, de marque et celle de pression, poussée, exactement comme le français « impression ». Freud parlera d’ailleurs à son propos de « chaos » : « Ce qui cette nuit-là fut réactivé et émergea du chaos, traces mnémoniques inconscientes, fut l’image d’un coït entre ses parents. »
[7] Nous vérifions ici que l’image est un matériau élaboré qui émerge d’un autre matériau, le matériau chaotique des impressions incompréhensibles. La décomposition du matériau psychique au sein même d’une cure précise quel est le type de matière brute auquel l’analyste a affaire dans l’exercice de son travail : des impressions incompréhensibles, non encore structurées en fantasme qu’il faut faire émerger du chaos.
Ce parcours à l’intérieur de la théorisation freudienne va permettre de centrer la réflexion sur le maniement du transfert en thérapie des psychoses. L’analyste ici a directement affaire à la pression d’une « matière brute », une impression incompréhensible hors fantasme qu’il faut faire émerger du chaos. Ou à la distanciation introduite par le délire, moment à la fois de défaite face aux impressions incompréhensibles et moment de reconstruction enfin porteur d’un sens, fut-il délirant. Or pour que la « matière brute » soit représentable, il faut d’abord qu’elle soit présentée, figurée. Forgée pour rendre compte du travail du rêve et de la transformation des pensées en images qui le caractérise, la notion de figurabilité paraît nécessaire pour repenser le travail psychique du psychanalyste lorsqu’il se trouve confronté au transfert psychotique. P. Aulagnier a été la première à ouvrir la voie dans ce sens lors du séminaire à Sainte Anne 1979-1980, dont deux exposés, ramassés en un article, ont été publiés sous le titre « Du langage pictural au langage d’interprète »
[8].
Dans cet article elle fait état de la nécessité d’un apport figuratif de la part de l’analyste dans des moments particuliers de la cure de sujets psychotiques. Cet apport figuratif est pensé par elle comme un acte de parole qui propose « une figuration parlée qui, sans pouvoir y coïncider, ce qui dépasse le pouvoir de tout Je, est au plus près des représentations pictographiques, au plus près de ces premières représentations de choses corporelles par lesquelles l’activité psychique propre à l’originaire a métabolisé en des « existants psychiques » l’état de besoin dont ont pu pâtir le corps comme les zones sensorielles-érogènes privées des objets complémentaires seuls aptes à les satisfaire. »
[9] Les impressions chaotiques et incompréhensibles qui envahissent le sujet sont reçues par l’analyste qui en propose une figuration, figuration qui est une mise en forme (et donc en mouvement)
[10] au plus près des traces sensorielles.
Si maintenant nous reprenons le processus qui transforme une matière brute en représentation tel que Freud nous le propose d’après la séquence matière brute – pensée inconsciente – image du rêve, nous pouvons alors concevoir que le surgissement d’une matière première brute, d’impressions incompréhensibles, ne peut être transformé que par des pensées inconscientes qui, elles, sont aptes à être figurées. Dans une cure avec un sujet psychotique, la mobilisation des pensées inconscientes est du côté de l’analyste, ce qui rend si difficile ce type de cure. Le travail de l’analyste consiste dès lors à être en contact avec les impressions du sujet psychotique et à entrer en contact avec ses propres pensées inconscientes et par là les figurer et les mettre en mots. Ce travail est décrit avec précision par P. Aulagnier : « L’analyste… acceptera de partager l’expérience de la seule façon qui lui soit possible : opérer de sa place et à sa façon cette plongée au tréfonds de lui-même, se trouver face aux représentations, aux productions les plus lointaines, les plus premières de sa propre activité psychique. L’affect accompagnant cette expérience il ne pourra à son tour l’imputer à aucune causalité contre-transferentielle : l’un et l’autre (analyste et analysé) éprouvent les effets d’une auto-rencontre avec les premières représentations de ces « choses » que le Je croyait si familières, qu’il pensait conformes à ces noms : monde, corps, être, psyché, par lesquels il les avait baptisées : représentations que leur radicale étrangeté rend innommables en recourant à ces mêmes termes. »
[11]
Comment une telle expérience est-elle possible ? Quelles sont ses conditions de possibilité ? Sans doute en premier lieu est convoquée la capacité de l’analyste de tolérer la confusion psychotique, au pôle autistique de distanciation comme au pôle dépersonnalisé de proximité. Mais surtout peut-être la capacité de contenir la violence des affects, des tensions, des angoisses, que la confusion, le chaos et le non-sens suscitent. Nous avons tous érigé des défenses pour empêcher que les représentations ne se désagrègent dans leur matière brute, pour reprendre l’expression de Freud. Défenses bénéfiques et utiles au travail analytique avec le sujet psychotique, dans lequel la fermeté et la stabilité du cadre analytique jouent un si grand rôle. Mais défenses auxquelles il faut renoncer périodiquement pour assurer la mise en œuvre du processus de figurabilité. Et tout d’abord pour rester en contact avec ce que Benedetti appelle « l’existence négative du schizophrène ». « Vivre, même pour un schizophrène – affirme Benedetti – est un « vouloir participer », et il n’existe pas d’humanité, si défaite ou aliénée soit elle, qui ait perdu ce besoin autrement plus fondamental que la faim et la soif. Il n’y a pas d’existence sans une quelconque forme de communication. »
[12] C’est pourquoi il définissait la tâche de l’analyste comme consistant d’abord à
se tenir avec le sujet psychotique dans ses symptômes. Se tenir au sens fort, celui qui s’enracine dans un processus fondamental d’identification : « Quelle que soit notre théorie, il me semble pourtant certain que la barrière autistique – celle qui précisément ne permet pas l’identification empathique – empêche un type fondamental d’expérience qui est probablement constitutif de l’être humain : l’expérience du demeurer, sans confusion possible, soi-même, tout en découvrant des fragments semblables, et à un degré moindre, égaux, chez l’autre. Cette différence dans la ressemblance, cette altérité dans l’interpénétration, cette auto-identité dans la dualité constituent le mode fondamental de l’être homme et relèvent précisément de ce type d’expérience où l’acte d’identification à l’autre est dépourvu de l’angoisse – typiquement schizoïde – d’une perte de sa propre identité. »
[13] C’est bien sans doute l’obstacle majeur qu’il nous faut traverser en thérapie des psychoses : l’angoisse de perte d’identité, de fusion – confusion, comme l’effroi face à la démesure d’une solitude et d’une impuissance radicales à même de « négativer » l’existence elle-même.
·
Aulagnier P., Un interprète en quête de sens, Paris, Ramsay, 1986.
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Benedetti G., La mort dans l’âme. Psychothérapie de la schizophrénie : existence et transfert, Ramonville Sainte-Agne, Editions Erès, 1995.
·
Freud S., La naissance de la psychanalyse, Paris, P.U.F., 3ème édition 1973.
·
Freud S., L’interprétation des rêves, Paris, P.U.F., 1967.
·
Freud S., Extrait de l’histoire d’une névrose infantile (L’homme aux loups), in Cinq psychanalyses, Paris, P.U.F., 1970.
·
Kahn L., L’hallucinatoire, la forme, la référence, Revue Française de Psychanalyse, 2001, tome LXV, spécial congrès « La figurabilité ».
·
Straus E., Le sens des sens, Grenoble, Éditions Millon, Coll. Krisis, 1989.
[*]
Docteur en psychologie, psychanalyste, 45 avenue des Frères Legrain, B–1150 Bruxelles
[1]
Rohmaterial peut être correctement traduit par « matière première » aussi bien que par « matière brute » : dans le premier cas on accentue l’idée de matériau de base et dans le second celle de matériau non élaboré. C’est cette seconde acception que nous voulons souligner.
[2]
S. Freud,
L’interprétation des rêves, Paris, P.U.F., 1967, p. 461.
[3]
Ibidem, p. 461.
[4]
in
La naissance de la psychanalyse, Paris, P.U.F., 1953, 3
e édition 1973, pp. 153-160.
[5]
L. Kahn, L’hallucinatoire, la forme, la référence,
Revue Française de Psychanalyse, 2001, tome LXV spécial congrès La figurabilité, p. 1068.
[6]
S. Freud, Extrait de l’histoire d’une névrose infantile (L’homme aux loups), in
Cinq psychanalyses, Paris, P.U.F., 1970, p. 356.
[7]
Ibidem, p. 349.
[8]
in
Un interprète en quête de sens, Paris, Ramsay, 1986, pp. 329-358.
[9]
Ibidem, p.344.
[10]
La sensorialité implique une structure spatio-temporelle liée au mouvement. Cf. E. Straus,
Le sens des sens, Grenoble, Editions Million, collection Krisis, 1989. La figuration se doit d’être mouvement figuré si elle veut se situer au plus près des traces sensorielles.
[11]
Ibidem, pp. 356-7.
[12]
G. Benedetti,
La mort dans l’âme. Psychothérapie de la schizophrénie : existence et transfert, Ramonville Sainte-Agne, Editions Erès, 1995, p. 210.