2004
Cahiers de psychologie clinique
Entre littérature et psychanalyse : vers une pluridisciplinaire "cruauté au féminin"
Thamy Ayouch
Assistant moniteur, Normalien à l'Ecole Doctorale "Recherches en Psychanalyse", Université Paris 7. 20 rue Saint Sauveur, F-75002 Paris
C'est la question d'une spécificité de la cruauté au féminin qui fut débattue lors de la journée scientifique du 15 mars 2003 organisée par l'Université Paris 7 – Denis Diderot. Cinq conférencières, J. Kristeva, S. de Mijolla-Mellor, M. Bompard-Porte, B. Galtier et K. Brutin, ont inscrit leur réflexion dans la perspective interdisciplinaire des littératures francophone et anglophone et de la psychanalyse, pour penser l'articulation de la cruauté et du féminin par-delà la pulsion de cruauté qu'un Freud associait à la sexualité masculine. Inadéquation à soi de la sexualité féminine, cruor fantasmatique et pulsion de recherche, métapsychologie de la peur et de l'épouvante, violence de figures féminines ou cruauté dissécatoire post-mortem sont autant de thèmes ici développés.
Mots-clés :
Cruauté, écriture, pulsion de recherche, roman policier féminin, sexualité féminine.
The issue of a specic female cruelty was discussed over during the colloquium organised by the University Paris 7 – Denis Diderot on the 15th of March 2003. Within the interdisciplinary perspective of French and English language literature together with psychoanalysis, five speakers, J. Kristeva, S. de Mijolla-Mellor, M. Bompard-Porte, B. Galtier and K. Brutin, tackled the link between cruelty and feminity beyond the Freudian male cruelty drive. Selfmissed female sexuality, fantasy cruor and investigation drive, metapsychology of fear and fright, violent female figures and post-mortem dissection cruelty are some of the themes which were dealt with.
Keywords :
Cruelty, female sexuality, female detective novel, investigation drive, writing.
« LADY MACBETH :[...] Come, you spirits That tend on mortal thoughts, unsex me here, And ll me, from the crown to the toe, top-full Of direst cruelty ! » (Shakespeare, Macbeth, I, 5)
Depuis le tournant freudien effectué dans Par delà le principe de plaisir, la pulsion de mort ne cesse de relancer la réflexion psychanalytique, tour à tour réactivée par les vicissitudes d'une actualité souvent sinistre. Traitée dans le numéro 81 de la revue Topique, en décembre 2002, qui avait pour thème « Guerre, mort et terreur », elle fut plus récemment examinée lors du colloque du 15 mars 2003 intitulé « La cruauté au féminin ». C'est la question d'une spécificité de la cruauté au féminin qui est débattue lors de cette journée scientifique, organisée à l'initiative de Sophie de Mijolla-Mellor dans l'amphithéâtre 24 de l'Université Paris 7-Denis Diderot, et sous la direction des Écoles Doctorales « Recherches en psychanalyse » et « Langue, littérature, image – civilisation et sciences humaines, domaines francophone et anglophone ». Si la réflexion s'est appuyée sur des analyses littéraires dans la double perspective des littératures francophone et anglo-saxonne, elle s'est en outre pleinement développée dans une dimension psychanalytique. Chez certains auteurs, majoritairement femmes, de littérature romanesque ou policière, s'atteste la représentation d'un féminin cruel distinct de la pulsion de cruauté qu'un Freud rattachait à la sexualité masculine. Ces particularités littéraires ne sont pas sans poser la question d'une cruauté caractéristique du féminin. Les exposés, tables rondes et débats avec la salle ont mêlé les considérations théoriques aux observations cliniques, les analyses littéraires aux intuitions métapsychologiques, depuis la représentation intrapsychique fantasmatique jusqu'à celle, plus élaborée, de l'écriture.
Ouvrant le colloque par son exposé « Monstrueuse Colette », le Professeur Julia Kristeva, directrice de l'École Doctorale « Langue, littérature, image », a fait précéder son étude de certaines particularités de l'écriture de Colette par une conception originale de la sexualité féminine. Dans la lignée du changement d'objet originaire que Freud prête à l'enfant fille, J. Kristeva définit une phase d'Œdipe prime, livrant l'enfant sensoriellement à la sexualité maternelle, à laquelle succède celle de l'Œdipe bis, « kairos phallique » où, avec la rencontre du père s'effectue le positionnement symbolique. La première phase, de cruauté « minéo-mycénienne », se caractérise par la passivité et l'agressivité de la fille, qui clive l'objet en objet du dehors, et objet psychisé de l'identification. C'est avec les traces de cet Œdipe prime que la fille effectue son accès au phallique, selon une modalité médiate, presque controuvée, celle du « comme si ». Cette étrangeté à l'ordre symbolique peut alors conduire l'écriture féminine à l'inanité, ou à la violence de la poésie mélancolique, du roman noir ou du roman policier, un genre pratiqué par l'intervenante elle-même. La dichotomie sexuelle masculin/féminin s'effaçant progressivement devant un polymorphisme des deux sexes, cette « cruauté au féminin » de l'écriture ne concerne pas un seul sexe. Plus encore, c'est au singulier que se conjugue le féminin de la cruauté, comme c'est le cas pour le sujet particulier qu'est Colette, dont J. Kristeva propose une lecture qu'elle veut distincte de toute psychanalyse appliquée et néanmoins éclairée d'un savoir psychanalytique. Du retournement du voyant en objet vu dans la nouvelle « Serpent » (in Prisons et paradis) à la captation scopique-cruelle de la rêverie d'Alain dans La chatte, en passant par la description fascinée du rafnement méticuleux d'un Landru, l'écriture de Colette donne libre cours à une monstrueuse cruauté à partir de la fin des années 20. Derrière ce tournant, J. Kristeva décèle le passage à l'acte incestueux entre Colette et son beau-fils, et l'exploration renouvelée de son corps qui s'ensuit. L'élaboration par l'écriture, paradoxale sublimation érotisant la représentation elle-même, peut alors apparaître comme ultimation de la cruauté.
C'est cette inscription particulière dans le symbolique propre aux « reines du crime » que soulignait déjà dans son ouvrage Le meurtre familier le Professeur Sophie de Mijolla-Mellor, directrice de l'École Doctorale « Recherches en psychanalyse ». S'inspirant pour le titre de sa communication « Femmes, fauves et grands criminels » du texte freudien Pour introduire le narcissisme, elle propose de voir dans la cruauté un phénomène spécifique. Si celui-ci s'apparente à la pulsion d'emprise, la frustration, l'agressivité, la pulsion de mort, la haine ou le sadisme, il s'en distingue toutefois, dans la désidentification à l'objet qui s'y trouve à l'œuvre. Intention prédatrice ignorant l'altérité, la cruauté est ici définie comme besoin d'ouvrir l'intérieur de l'objet, et s'avère non point relationnelle, car ce dernier est ignoré dans sa souffrance, mais intentionnelle. Son lien au féminin ne s'épuise pas dans la cruauté assignée par Freud depuis l'extérieur aux femmes narcissiques. Pour briser le topos de la « Belle dame sans mercy », S. de Mijolla-Mellor, va puiser dans les mythologies une spécificité féminine de la cruauté. Il s'agit ici du cruor de la déoration, des règles ou de l'accouchement, rapport banalisé au sang qui suscite le fantasme d'une mère perpétuellement enceinte, dont le saignement n'indique pas la blessure propre, mais de celle du fœtus qu'elle porte. Si, comme l'affirme Freud, la pulsion de savoir est un rejeton sublimé de la pulsion d'emprise, la pulsion de recherche prend alors le statut d'avatar sublimé de la cruauté. Besoin de fouiller les entrailles de la vie et de la mort, elle se manifeste comme véritable « pulsion de dilacérer » dans les écrits d'Agatha Christie, Ruth Rendell et Patricia Cornwell. Dans la lecture d'Agatha Christie par S. de Mijolla-Mellor, le cadavre, véritable vestige se prêtant à une investigation, prend le statut d'un problème érotisé pour de vieilles dames désœuvrées. Chez Patricia Cornwell, c'est une « dilacération légalisée » que l'héroïne médecin légiste perpètre, s'unissant ainsi à l'acte du tueur sadique dans un même besoin d'ouverture des corps. Ruth Rendell, enfin, confronte le lecteur de AJudgement in Stone à l'apathie d'une meurtrière dans la cruauté d'une froide description de l'horreur. Plus qu'une pulsion à part entière, la composante cruelle apparaît donc comme reste non sublimé d'une irrépressible compulsion à dilacérer les corps pour en pénétrer l'intérieur, et trouve son lien au féminin, par-delà le narcissisme, dans un rapport familiarisé au sang et à une mère primordiale indifféremment féconde et infanticide.
C'est une lecture détaillée des textes « sociaux » de Freud qu'effectue, l'après-midi, le Professeur Michèle Bompart- Porte dans son exposé « Cruauté individuelle et collective », pour retracer la problématique construction d'un métapsychologie de la cruauté. Rappelant les investigations freudiennes du Je et du ça ou la construction du Sur-je (termes que Michèle Bompart-Porte préfère aux moi et surmoi), elle souligne la thèse des Considérations actuelles sur la guerre et la mort. Si notre psychique est construit de telle sorte que nous connaissions une « disposition à la cruauté », le refus de la reconnaître est intrinsèque et participe de l'existence du Sur-je. C'est alors une transgression que de se lancer dans un théorisation de cette cruauté, véritable défense que connaît un Freud lui-même lors de l'émergence de l'idée de pulsion destructrice dans la culture psychanalytique. Admettre cette ubiquité de la cruauté reviendrait à opérer une destruction des figures fondamentales du Sur-je, et de l'appui narcissique qu'elles offrent. Si, comme le note Freud dans L'Avenir d'une Illusion, Malaise dans la culture ou L'Homme Moïse et le monothéisme, nos cultures monothéistes amplifient cette disposition à la cruauté, reste alors l'alternative consistant à accepter la cruauté d'adeptes faits à l'image de leur Dieu, ou à refuser ce Dieu et à le désétayer. Le Sur-je interdit d'investiguer en soi cette cruauté, et produit un véritable « effet d'omertà », solidaire loi du silence entre criminels. Pour développer une métapsychologie de la cruauté qui ne serait pas éconduite par l'infatuation narcissique, Michèle Bompart-Porte propose de s'attacher à la lettre de Grausamkeit (cruauté). Il s'agirait alors de tenter une élucidation des affects de la peur, de l'épouvante, de l'angoisse et de la terreur collectives et individuelles auxquelles renvoie l'étymologie de grausam, et qui connaissent des styles différents au féminin et au masculin.
C'est une cruauté plus intime, celle d'une mère à l'encon-tre de son fils, ou d'une femme à l'endroit d'un homme situé dans une position enfantine, qu'a choisi de souligner Madame Brigitte Galtier dans son intervention intitulée « Attentats maternels : l'autre guerre dans Le Sang noir de Louis Guilloux ». Écrit en 1935 mais campant un contexte contemporain du Freud des Considérations actuelles..., Le Sang noir met en scène la misère psychique de ceux restés à l'arrière du front. L'œuvre porte singulièrement l'emphase sur les personnages secondaires, figures féminines endeuillées avant l'arrivée de la mort, interchangeables dans l'espionnage qu'elles exercent, les interdits qu'elles prononcent, le chantage affectif qu'elles emploient. Contre l'hypothèse freudienne d'une exemption de la relation mère/ls d'agressivité, Guilloux, présente dans sa satire des mères la violence verbale et psychologique que celles-ci exercent à l'endroit de leurs fils. À l'inverse de la thèse développée dans Malaise dans la culture, oùla culpabilité provient de l'angoisse issue d'une agressivité retournée vers l'intérieur, c'est ici depuis l'extérieur que l'agression est désignée comme celle d'un fils considéré meurtrier par une mère se positionnant en victime. Devant ce constat de « vie volée », il ne reste à ceux mis en position de fils réel ou imaginaire que le départ par la mer, ou le suicide.
La journée scientifique s'est achevée avec la communication de Madame Karine Brutin intitulée « Archives de la cruauté chez Patricia Cornwell et chez ses lectrices ». Devant une œuvre (essentiellement la trilogie Crual and Unusual, The Body Farm, From Potter's Field) exposant force corps mutilés à l'examen post-mortem du Docteur Kay Scarpetta qui pousse à son comble leur morcellement, Karine Brutin pose la question de l'association du lecteur à l'enquêtrice et au meurtrier dans une cruauté commune. C'est une véritable lecture des inscriptions sur les corps, palimpsestes de scarifications et d'effacement des marques par le meurtrier, qu'entreprend Kay Scarpetta. Interprétant le geste cruel comme effraction mettant en communication le dedans et le dehors, le chaud et le froid dans l'ouverture sanglante de l'enveloppe corporelle, l'intervenante rappelle la définition de la cruauté comme divertissement suprême pour combattre l'ennui, dans la lignée de la critique d'un Jean Giono à qui elle relie quelques passages de Patricia Cornwell. Dans son activité carnassière de dépeçage de la chair, apparentant le geste du médecin légiste à celui du criminel, l'autopsie est véritable entrée en communication avec le ou la morte, transformation d'un corps anonyme en histoire. Si la représentation littéraire implique ici d'avoir été torturé, puis mis à mort, l'acte du tueur engage dans sa cruauté Kay Scarpetta qui lui doit son rôle d'enquêtrice narratrice, et le lecteur lui-même, qui en dépend tout autant. Le choix identificatoire de ce dernier ne peut porter que sur l'assassin ou sur la puissante Kay Scarpetta. À cette alternative, S. de Mijolla-Mellor adjoint un troisième membre : le lecteur peut s'identifier à la victime qu'il aurait pu être mais n'a pas été, dans une victoire de sa toute puissance.
À l'insolite d'une situation où cinq femmes ont développé un discours sur le féminin s'ajoute la nouveauté des perspectives ouvertes ici. Irréductible inadéquation à soi de la sexualité féminine, cruor fantasmatique d'une mère qui donne et retire la vie, sublimation de la cruauté comme son ultimation ou comme pulsion de recherche, métapsychologie nouvelle de la peur et de l'épouvante, figures féminines de la « vie volée », dilacération des intérieurs et divertissement suprême devant le vide, autant de pistes de recherche s'esquissent à partir de ce colloque, dont l'intérêt tient à l'originalité. C'est en effet indépendamment des traditionnels concepts psychanalytiques de « Penis-Neid », de « complexe de castration » ou de « féminin primaire », que s'est ébauchée une réflexion articulant sexualité féminine et pulsion de cruauté dans une approche transversale inédite en psychanalyse. C'est par ailleurs l'ins-cription pluridisciplinaire, psychanalytique, littéraire, philologique, historique, voire médicale des discours, qui a renforcé cette singularité. L'intérêt de la salle n'a enfin pas manqué de se manifester lors de débats animés, dans une ambiance de discussion riche et facile.
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BOMPARD-PORTE Michèle (2002), De la cruauté collective et individuelle. Singularités de l'élaboration freudienne, L'Harmattan, Paris.
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BOMPARD-PORTE Michèle (2003), « Des millions de cadavres dans les placards », Topique, 81, Terreur, guerre et violence, L'esprit du temps, pp. 7-25, Paris.
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BRUTIN Karine (2000), L'alchimie thérapeutique de la lecture : des larmes au lire, L'Harmattan, Paris, Montréal.
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DE MIJOLLA-MELLOR Sophie (1995), Meurtre familier : approche psychanalytique d'Agatha Christie, Dunod, Paris.
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DE MIJOLLA-MELLOR Sophie (2002), Le besoin de savoir. Théories et mythes magico-sexuels dans l'enfance, Dunod, Paris.
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FONKOUA Romuald, GALTIER Brigitte, JACOT GRAPA Caroline (2003), « Arts littéraires, arts cliniques » (actes du colloque, Université de Cergy-Pontoise, 7-8 mars 2002), Cergy-Pontoise : CRTH, Université de Cergy-Pontoise, Les Belles lettres, Paris.
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GALTIER Brigitte (1997), L'écrit des jours. Lire les journaliers : Eugène Dabit, Alice James, Sandor Ferenczi, Champion, Paris.
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KRISTEVA Julia (2000), Le génie féminin. Tome II, Melanie Klein, Fayard, Paris.
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KRISTEVA Julia (2002), Le génie féminin. Tome III, Colette, Fayard, Paris.