Cahiers de psychologie clinique
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4493-3
236 pages

p. 141 à 157
doi: en cours

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no 22 2004/1

2004 Cahiers de psychologie clinique

Torture et temporalité

Contribution à une sémiologie de « psychose traumatique »

Philippe BESSOLES M.C.U., H.D.R., Laboratoire de psychologie clinique et pathologique, Université Pierre Mendés – France – Grenoble II
Les traumatismes issues des tortures génèrent une sémiologie proche des psychopathologies psychotiques. Nous proposons, à la suite des travaux de S. Férenczi (1937), B. Bettelheim (1960), L. Bailly (1989) et F. Sironi (1999) une contribution à la notion de « psychose traumatique » à partir de la clinique des victimes de torture. La destruction des liens psychiques, sociaux, familiaux, culturels... caractérise l'anéantissement victimaire des personnes torturées. La symptomatologie d'apparence anxio-dépressive cache mal les angoisses agoniques, les sentiments de persécution, les retraits d'allure catatonique ou stuporeuse, les troubles de l'image du corps et, d'une façon générale les atteintes des bases narcissiques. La torture crée un lien agglutiné (J. Bléger, 1981) à la scène traumatique mais surtout au tortionnaire au travers de la pulsion d'emprise. La victime est sous influence y compris dans sa temporalité qui ne cesse de répéter, dans les reviviscence, les « figures de l'horreur ». La torture hypothéque les liens de filiation et d'affiliation par ses actes de violences sexuelles, de génocide, d'épuration ethnique ou déplacement de population. Détruire la sensorialité est la « technique » des tortionnaires dont l'ultime fin est la dépersonnalisation prise en otage entre « parle, sinon on continue » et « si tu parles, on recommence ». Mots-clés : Torture, traumatisme, victime, tortionnaire, liens, temporalité, dépersonnaliser. The torture's pathologies produce a semiology near psychotic's psychopathologies. We propose, following the works of Ferenczi (1937), B. Bettelheim (1960), L. Bailly (1989) and F. Sironi (1999) a contribution to the notion of « traumatic psychosis » about victims of torture. The destruction of the psychic, social, domestic, cultural links,... characterize the victim breakdown. The symptom is not anxious-depressive appearance hides badly the agony fears, the feelings pursuit, the catatonic and stupor retreats, the confusion of the image of the body and, in a general way the infringements of narcissitic bases. The torture creates an agglutinated bind (J. Bléger on 1981) in traumatic scene but, especially to the executioner through the drive of influence. The victim is under influence including in her temporality which does not stop repeating, and lives again « picture of horror ». The torture destroy filiation binds by its acts of sexual violence, genocide, ethnic purge or movement of population. To destroy the sensoriality is the « process » of the executioners. The ultimate end of which is the taken hostage depersonalize enters « speak, otherwise one continue » and « if you speaks, one begins again ». Keywords : Torture, traumatism, victim, executioner, binds, temporality, to depersonalize.
 
Problématique générale
 
 
Les pathologies traumatiques issues de torture soulignent l'extrême difficulté d'appréhender un registre de souffrance toujours envahissant et un référent nosologique souvent défaillant. La thérapeutique des figures de la barbarie dépasse les méthodologies et les techniques connues et ne cesse de questionner éthique et déontologie. Les repères sémiologiques qui peuvent aider à la compréhension psychopathologique s'avèrent non opératoires, approximatifs et contradictoires. Comme l'écrit F. Sironi (1999) « je ne suis pas la (le) même après avoir soigné des victimes de torture ».
Notre contribution à la compréhension des pathologies issues des tortures a aussi pour objectif de soumettre à la communauté de recherche une argumentation qui promeut la circonscription d'une entité nosologique de « psychose traumatique ». Cette réflexion, certes pas nouvelle (S. Férenczi (1937), B. Bettelheim (1960), L. Bailly et coll. (1989)) ne semble toujours pas retenir l'attention des cliniciens malgré une sémiologie insistante.
Rassembler un recueil de données conséquent qui répond aux exigences d'une étude systématisée et approfondie nous est, pour l'instant, impossible. Notre contribution repose sur les composantes de torture des tableaux cliniques généraux post – traumatiques tels que nous les avons rencontrés lors de nos consultations en victimologie clinique (Service de médecine légale – C.H.U. Lapeyronie – Montpellier). L'acte de torture n'était pas l'intention première de l'agresseur comme on peut l'ob-server des tortionnaires dans des contextes socio-politiques où l'aveu est systématiquement et intentionnellement recherché.
La torture, prise dans son sens étymologique de « tordre » est une constante du psychotraumatisme victimaire. C'en est même le dénominateur commun tant sur le plan de la reviviscence traumatique qui « tord » la mémoire et le travail de deuil que celui des affects de douleur qui « tord » l'expression émotionnelle et sensitive.
 
Une clinique de la double aliénation
 
 
Le double lien est l'enjeu princeps de la torture. Elle assigne d'abord, dans son acte, au dévoilement (« parle, sinon on continue... ») et ensuite au silence (« si tu parles, on recommence... »). Cette double injonction paradoxale hypothèque toute projection temporelle de remémoration et de catharsis qui est pris en otage. Un des écueils du processus thérapeutique est de restaurer une altérité de confiance – toujours mise à l'épreuve – afin de lever cette « hypothèque » porteuse des stigmates de la terreur. Dans ces instants cliniques, la sensorialité, en forme de « quantum d'affect », paralyse l'expression quels que soient les pansements du langage. La pulsion scopique blanchit, au sens psychiatrique du blanchiment des idées et de la pensée, tout espace somato-psychique de représentabilité.
Plus que « ils ont vécu l'horreur... », nous nous sommes fait souvent la réflexion « ils ont vu... ». Ils ont vu les innommables et indicibles figures de la barbarie (« horror féminae », R. Gori (1993), J. Kristéva (1985)) à l'endroit même où, comme disait cette patiente victime de viol et torture, « j'ai été abandonnée par le langage... ».
Cet abandon, toujours vécu comme une trahison, s'exprime dans le regard. Ce regard si particulier aux victimes de torture semble, dans une expression phénoménologique, « tenir et se perdre dans le vide ». Il traduit le double lien propre aux pathologies traumatiques issues des tortures. Il qualifie une sémiologie de l'effroi (commotion psychique, blanchiment des idées, état de panique, psychosomatoses, reviviscences traumatiques diurnes et nocturnes, comportements contra-phobiques etc.). La commotion psychique sidère les processus mentaux de représentation et génère une propension d'inscription des affects de douleur au corps propre (gastrite, colopathies, aménorrhée, constipation, etc.). Cet état perdure sans qu'on puisse, sur le plan nosologique le faire émarger à l'entité psychopathologique de « névrose traumatique » (C. Barrois, 1988). Nous avons souvent entendu la personne torturée se plaindre « mais comment (vous) dire tout ça... c'est impossible ». L'adhésivité traumatique est telle que les objets et les liens sont agglutinés. La torture fige à la douleur. Elle minéralise.
Cette agglutination génère une autre forme de double lien paradoxal. La torture rend « complice »le bourreau et sa (la) victime. Le passage du possessif « sa » au nominatif « la » est un moment décisif du processus thérapeutique. Cette complicité n'est pas de nature socio-judiciaire ou d'un supposé couple consentant sado-masochiste. Elle est à lire dans l'étymologie du mot complice c'est-à-dire « avec le même pli », la même empreinte. Ils ont vu ensemble. Est-ce alors ce même pli qui conduit parfois au suicide l'agresseur sexuel quand il voit – c'est-à-dire « conscientise » – la portée de son acte ?
Cette clinique de la double aliénation semble relever d'un lien agglutiné au sens des « objets agglutinés » théorisés par J. Bléger (1981). Le processus véhiculé par la torture instaure une relation d'assujettissement indélébile qui « défait » les liaisons autant identificatoires qu'identitaires pour assigner la victime à une chose manipulable, donc « tordable ». Cette entreprise de destruction identitaire est d'abord celle d'une « fécalisation » de l'autre avec qui l'on joue dans le registre sadique-anal avec la violence que l'on sait.
La seconde étape concerne l'estime de soi (nudité, négation de la pudeur, sexualité pervertie...) et, plus généralement le narcissisme primaire. Elle procède de la même « logique de dépersonnalisation » ou, dans une référence aux travaux d'H. Searles (1974), de « rendre l'autre fou ». Elle vise le démantèlement des protections somato-psychiques par la réitération de l'expérience de la douleur physique et psychique (coups, brûlures, arrachements, pénétrations, entailles...). Le but de la torture n'est pas la mort. C'est de créer l'ultime souffrance, l'extrême limite, la précarité « absolue » Elle instaure la terreur pour jouir de la toute puissance face à l'autre réduit à un esclavage. Suspendre au tout dernier moment la sentence, comme dans les parodies d'exécution, illustre cette aliénation à une temporalité folle ou tout instant devient torture.
En détruisant l'image du corps, en morcelant tout contenant psychique, en réduisant la victime à une certaine animalité, la torture déploie sa logique de « crime contre l'humanité ». Son but est d'effacer, d'un point de vue anthropologique, le long processus d'hominisation et d'humanisation propre à l'espèce humaine. Ainsi, l'éradication, le génocide, la purification ethnique, le déplacement de population, l'injonction à l'exil sont des formes abouties de la torture. Ces formes accréditent l'idée de l'appartenance de la victime à une « sous-culture », à une race de « sous-homme » ou à tous ces qualificatifs animaliers répugnants de poux, vermine, ratons, cafards... Cette réduction à des insectes nuisibles vise l'exclusion d'une supposée communauté d'élite tel le mythe du « bon aryen et du sale juif ». Elle procède par dé-liaisons d'abord distales (liens culturels, sociaux, cultuels...) et ensuite proximales (liens familiaux, affectifs, corporels...).
Cet ensemble conduit à une clinique de la dépersonnalisation que l'errance des torturés symptomatise tels les « chemins d'erre » des enfants autistes (F. Deligny, 1983). En détruisant les liens de filiation et d'affiliation, la torture coupe toutes racines d'historisation. Elle condamne à perpétuité la seule mémoire de l'instant de l'effroi en annulant le passé et interdisant l'avenir (J. Altounian, 1981). Elle induit la terreur chez les survivants en faisant disparaître les corps des suppliciés. Ainsi, « les folles de la place de mai en Argentine » étaient les mères des disparus lors de la dictature en Argentine. Elles avaient la simple « audace » de réclamer le corps de leur proche et pour cela elles tournaient en rond sur la dite place comme on peut le voir dans certain lieu asilaire. Aucun travail de deuil ritualisé tels les rites funéraires n'est possible. La torture irradie au delà de son acte barbare car il défait la « trame basale temporelle » (J.M. Vivès, 1993) sur laquelle s'érige les constructions identitaires et identificatoires.
 
Tableau clinique
 
 
Le tableau clinique peut s'organiser autour d'un triptyque symptomatologique majeur.
Une symptomatologie d'apparence dépressive
Si on observe une sémiologie de tristesse, d'aboulie, d'aprag-matisme, d'asthénie, de perte de l'élan vital... propre au syndrome dépressif, les symptômes ne semblent pas correspondre au tableau clinique des dépressions secondaires réactionnelles ou des dépressions primaires aux racines plus anciennes.Les angoisses ne sont pas de même nature que celles observées dans un contexte névrotisé. La plainte et les inhibitions apparaissent essentielles (P. Marty 1983).
L'analyse différentielle syptomatique révèle une nature dévitalisée des affects, une distanciation – parfois une froideur – dans l'expression émotionnelle. Tout semble se passer, d'un point de vue économique, comme si l'expression dépressive était synonyme d'engloutissement, d'effondrement anaclitique ou de décompensation franche psychotique. Ces variables s'apparentent, du moins cliniquement, du vécu de type agonique et abandonnique décrit par les cliniciens de la petite enfance à propos des dépressions anaclitiques ou l'hospitalism (R. Spitz (1972), M. Soulé (1983), G. Gueix (1969)). La « rétention » de la dépressivité semble un compromis, certes insatisfaisant, mais opératoire face aux craintes de l'effondrement (au sens winnicottien de « fear of breakdown », D.W. Winnicott (1972)). Ce n'est qu'une fois, dans le processus thérapeutique, les altérités de confiance testées et reconnues et le contenant psychique reconstitué que le patient exprime ses angoisses paroxystiques d'anéantissement, de morcellement, d'émiettement, d'explosion...
Une symptomatologie d'expression somatoforme
En éliminant d'emblée l'aspect hystérogène des symptômes, l'expression somatoforme révèle une altération durable de l'image du corps qui dépasse les séquelles traumatiques et leurs traductions psychiques. Les troubles traduisent une atteinte des assises narcissiques de la personnalité, de l'étayage et de l'estime de soi. Les enjeux psychiques se référent au narcissisme primaire (« holding », « handling » D.W. Winnicott [1972]), au « Moi-peau » et « signifiants formels » (D. Anzieu, 1987) et soulignent l'importance du démantèlement des contenants psychiques, des limites du dedans/dehors, d'éléments pathogènes encryptés (N. Abraham, M. Torok [1972]). L'aspect diffus des douleurs, sans xations proto-représentatives insistent sur la dominante de déliaison du tableau clinique. L'aspect « primaire » de l'expression somatoforme comme le rictus de dégoût à l'évocation de l'odeur de l'agresseur, l'ha-leine du bourreau, les efuves de la peur, le son de la voix du tortionnaire (comme dans le film de Roman Polanski, La jeune fille et la mort) atteste de l'atteinte des enveloppements psychiques primaires que l'on retrouve dans les pathologies soit d'états limites soit de psychoses avérées.
Une symptomatologie d'allure psychotique
Qu'ils soient transitoires ou installés, les signes cliniques du psychotraumatisme issus de la torture emprunte à la sémiologie générique des psychoses tout ou partie de sa symptoma-tologie. La difficulté reste à ce jour de pouvoir qualifier cette psychopathologie post-traumatique en logique structurelle ou en logique d'économie psychique (« moment de psychose », E. Baccino, P. Bessoles [2003]). Tout semble indiquer (à la réserve d'études complémentaires approfondies) que toute victime de torture présente des « altérations » durables du processus identitaire non imputables à une sémiologie de névrose traumatique (L. Crocq [2001], C. Barrois [1988]).
Nous avons montré (E. Baccino, P. Bessoles [2002]) que la durée d'exposition à une situation traumatique – et a fortiori barbare – comme dans les prises d'otage (J.P. Kaufmann, inédit, non publié), les enlèvements et séquestrations (B. Fleutiaux [2001]) entraînent des troubles durables et irréversibles de la personnalité. Ainsi, B. Bettelheim (1983) – cité par J. Audet et J.F. Katz (1999) –, dans une étude sur les rares rescapés de l'holocauste indique que tous présentaient une symptomatologie dépressive (majeure dans 70  % des cas) et que 15  % des troubles typiquement paranoïaques.
Nous avons pu observer, de façon empirique, sur environ douze patients (sur un effectif de 632 consultations de victimologie clinique – Service de médecine légale, C.H.U. Lapeyronie, Montpellier – 1997-2002 – des hallucinations transitoires essentiellement cénesthésiques, mais aussi visuelles et auditives, des syndromes d'influence de type vol ou devinement de la pensée, des sentiments constants de persécution. Ces douze patients avaient tous subis des tortures.
Les persécutions observées ne peuvent répondre à la qualification strictement psychiatrique de « délire de persécution » (systématisés ou pas). Ces moments délirants se présentent le plus souvent sous forme de plages plus ou moins envahissantes. La corrélation entre l'intensité, la forme et la durée de l'exposition à la torture et ces plages « délirantes » apparaît significative même si notre effectif de référence ne nous permet pas, pour l'instant, de l'analyser plus précisément. Par exemple, le sentiment de persécution était plus envahissant (et adhésif) pour une patiente torturée par son ex-compagnon toxicomane (viols répétés, tentative de défenestration, ligotage dans la baignoire...) que pour une autre patiente séquestrée pendant quelques heures le temps qu'elle « avoue » le code de l'alarme de son atelier de bijouterie (coups, menace de viol, menaces sur les enfants rentrant de l'école...).
Le sentiment de persécution s'accompagne souvent d'une obnubilation de la conscience ( peur des représailles, en particulier) qui, après une phase d'allure phobique, génère des positions de retrait de type catatonique voire stuporeux.
On observe aussi des acmées de violence qui évoquent des raptus anxieux allo ou auto centrés. Ces acmées peuvent précipiter la victime dans des comportements auto-vulnérants (alcoolisme majeur ou tentative d'autolyse par exemple).
Paradoxalement, tout semble se passer comme si le bourreau confiait à sa victime le soin de poursuivre sa démarche d'anéantissement. Ce paradoxe n'apparaît pas relever d'une identification à l'agresseur ou l'issue d'une culpabilité inconsciente. La gestion de la sensorialité semble au centre de cette dynamique mortifère. Deux aspects peuvent aider à une compréhension provisoire du mécanisme :
- La torture exacerbe le sensoriel par la souffrance qu'elle génère et la limite de résistance qu'elle expérimente. L'aveu vient à l'endroit même d'un seuil qualifiant une saturation des sens et non pas du psychisme. Les victimes l'indiquent après-coup sous la forme de « mon corps a lâché prise », « j'ai dû sauver ma peau », « le mental pouvait encore tenir... mais mon corps m'a trahi... j'avais trop mal... »
2- Le second aspect est à l'opposée. La privation totale de sensorialité (« mise au silence », « mise au secret », « agresseurs cagoulés ») produit des effets dévitalisants. Lors de séquestration ou de prise d'otage où le silence est exigé sous la menace, les bruits familiers, y compris les plus élémentaires du quotidien sont systématiquement recherchés (« pour pouvoir exister... »).
Entre ces deux situations antithétiques et paroxystiques (bruit/silence, coup/réconfort, privation/saturation...), la personne torturée est tentée de se « dissoudre » dans un recours à l'acte définitif comme solution au total désordre psychosensoriel qui est le sien.
 
Revue de la question
 
 
La recherche bibliographique conduit à faire le constat d'une quasi inexistence de travaux scientifiques concernant les pathologies issues des tortures. Plus exactement, comme le soulignent J.F. Labarthe et N. Lery dés 1984 et aujourd'hui F.Sironi (1999), l'essentiel est constitué d'études historiques, sociales, politiques, de témoignages de militants...
Les recherches cliniques, indépendamment des référentiels théoriques, sont à quelques exceptions près, absents. Cette viduité de recherches fondamentales et appliquées a des effets pervers quant à la validité des prises en charge des patients, l'efficacité du processus thérapeutique comme ses méthodologies et ses techniques.Nous avons souligné (P. Bessoles, 2003) combien le modèle psycho-dynamique révélait des approximations notamment sur la prise en compte du réel de l'agression, l'inadéquation thérapeutique de la « bienveillante neutralité » ou l'inappropriation d'une sémiologie relative à l'angoisse de mort. D'une façon générale, les pathologies traumatiques insistent sur la nécessaire prise en compte du lien inter-subjectif, des mécanismes de dégagement (et non de défense), de la « forclusion de l'imaginaire », du réel de la quantité et qualité du processus de victimisation... Nous développerons chacun de ces points dans l'argumentaire ci-après.
On peut repérer deux grands courants de pensée ayant trait à la victimologie concernant la torture.
Le courant « post conflit armé »
Il rassemble les travaux essentiellement descriptifs sur les combattants présentant des troubles divers post-traumatiques. La torture a été pratiquée dans un contexte de guerre. Les travaux de B.W. Sigg (1989) ou ceux de A. Orr (1990) font suite aux séquelles des protagonistes de la guerre d'Algérie. Ils prolongent des recherches plus anciennes comme celles d'H. Strassman (et coll., 1956) sur le traumatisme des soldats lors de leur retour de la guerre de Corée ou de C. Raymond et C. Spaulding (1972). Aujourd'hui, F. Lebigot et L. Crocq, et d'une façon générale les cliniciens attachés au courant de réflexion « de la nouvelle école du Val de Grâce » prolongent cette approche (L. Crocq, 1994, 1998, 2000, 2003)
Le courant « socio-politique »
Le référentiel est celui des systèmes politiques dictatoriaux et totalitaires. La répression sous toutes ces formes utilise toutes les techniques de torture. La bibliographie est, dans ce cadre précis, abondante. Elle est souvent relayée par des organisations internationales ou des O.N.G. (organisations non gouvernementales). Par exemple, la commission médicale d'Amnesty International publie régulièrement ses travaux sur la torture à travers le monde.
S'il existe des publications concernant les approches cognitivo-comportementales de la torture (J.P. Desportes [1974], E. Staub [1976], B.A. Van der Kohl et coll. [1991]), les approches psycho-dynamiques butent toujours sur la causalité psychique du traumatisme et le statut du fantasme. Comme le souligne F. Sironi (1999, p. 225), il semblerait impossible de penser une relation directe entre une pathologie traumatique et sa cause objective. En 1982, F. Allodi et G. Cowgill ont argumenté un « syndrome de torture » spécifique qui ne se réfère pas aux catégorisations du D.S.M. (version III en 1982). Dans une étude récente (E. Baccino, P. Bessoles, 2001), nous avons montré – même s'il s'agit d'une étude préliminaire – des corrélations significatives entre la nature du traumatisme (notamment les contraintes d'humiliation et de viols répétés) sur la gravité psychopathologique du tableau clinique.
 
Hypothèse clinique
 
 
De ce contexte, et dans une référence d'une approche psycho-dynamique de la clinique de la torture, nous proposons l'hypothèse suivante :
La torture procède d'une entreprise délibérée de destruction des liens somato-psychiques à des fins de dépersonnalisation.
 
Arguments
 
 
La visée destructrice des liens psychiques de la victime est l'argument majeur de notre contribution à une conception de « psychose traumatique ».
Destruction des liens psychiques
Le démantèlement des enveloppements psychiques primaires (D. Anzieu, 1987) tend à la destructivité de « l'appareil à penser les pensées » (W.R. Bion, 1962, 1963, 1967, 1982). La terreur consiste à réduire la pensée à un fonctionnement opératoire où seul l'instinct de survie prévaut (la faim, la soif, le sommeil). La centration de la victime sur le seul registre auto-conservatoire annihile dignité, respect, solidarité pouvant la conduire à sa propre humiliation. Le témoignage de B. Fleutiaux (2000), otage en Tchétchénie, est hélas exemplaire de cette destruction et ces effets d'après coup (autolyse).
Destructions des liens familiaux
L'œuvre d'anéantissement de l'acte de torture consiste aussi à défaire les liens institutionnels de la famille, de la société civile, des us et coutumes... Le procédé, comme le génocide Rwandais l'atteste, tend à éradiquer les structures d'autorité (par l'injonction faite aux élèves d'assassiner leurs enseignants), les repères de filiation (violer un parent proche en présence de la famille). Le but est de détruire définitivement l'idée même de « réconciliation », fût-ce dans un temps lointain. Le processus de transmission et d'ancestralisation est « forclos » dès lors où, s'il se mettait en œuvre, il ne pourrait que transmettre les figures de l'horreur.
Destruction des liens culturels et cultuels
La confiscation des rites et des coutumes, bien plus que celle des biens matériels; l'interdiction de pratiquer sa langue maternelle, l'élimination des lieux de culte et de culture, l'éradication des traditions; brûler les livres... visent à exterminer l'histoire et par la même les ressources de civilisation propre à sa culture. Effacer l'histoire, dont l'acte majeur est la profanation des tombes, contribue à générer la folie du temps. Il s'agit d'éliminer le passé, d'en interdire l'accès, d'en supprimer les traces et les lieux de souvenance, de rayer ainsi toutes origines et sources d'originisation.
Destruction du lien social
La destruction du tissu social participe à cette « politique psychique » de la terre brûlée à commencer par la déportation ou le déplacement de population (Kossovo, Kurdistan, Cambodge, Rwanda,...). La perte des repères géographiques contribue à cette « démolition » des étayages premiers d'expérience psychomotrice et sensorielle, des repères initiaux externes progressivement intériorisés et surtout la perte de la terre natale comme lieu sacré. La nostalgie dépressive et mélancolique des victimes torturées assignés à l'exil montre combien le lieu géographique est une métonymie du lieu psychique. La topologie (géographie) fait fonction de topographie (psychique), de contenant et de signifiant; il sert d'étayage aux images mentales et de promotion aux représentations mentales.
Destruction des liens affectifs
La torture instaure une culture singulière qui est celle de la douleur. Cette singularité cultive une sorte de « robotisation » face à l'émotionnel et à l'affect en général. Le sensoriel met en danger. Le risque, notamment suicidaire, surgit dans l'après-coup avec le retour de la vie des affects et le travail de la pensée. La torture est telle une « bombe à retardement » qui agit sournoisement quand un début de confiance réapparaît. Le survivant, au delà de ses reproches et culpabilité, peut ne plus supporter le poids de son propre témoignage. La phase thérapeutique la plus sensible survient quand la contention de l'émotion – nécessairement efficace pendant la torture – s'exprime dans un contenant psychique encore très fragile. L'équilibre à trouver reste très aléatoire (le seuil de déséquilibre apparaît subjectif et circonstanciel). Les débordements sensoriels peuvent surgir à tout moment, sans prodromes à l'image des bouffées délirantes aiguës avec des risques suicidaires importants.
Destruction des liens corporels
Les lieux du corps et ses souffrances ne sont pas seulement à lire au strict plan somatique mais aussi en référentiel psychique c'est-à-dire représentationnels d'image du corps, de somatotopies, de dysmorphophobies... La réduction des fonctions corporelles à leurs expressions les plus biologiques s'accompagnent d'une atteinte à la dignité humaine (déféquer en présence d'autrui, boire son urine, obliger un homme à s'habiller en femme et le considérer comme tel...). Les actes les plus élémentaires de la civilisation sont perverties dans l'intention d'éradiquer toute pensée humanisante et de saturer l'esprit de scenarii obscènes et dégradants impensables et incommunicables.
Les mutilations des cadavres des suppliciés, parfois « recomposés » avec des parties animales, contribue à cette assignation au silence du langage tant l'image de l'horreur irradie tout espace de mentalisation.
Destruction des liens de pensées
Créer la terreur des pensées et la terreur du penser contribue à l'anéantissement du sujet victime de torture. Le double lien réside dans ce que l'effroi tient lieu de penser et le fait de penser produit de l'effroi. La torture génère du « trop d'objet ». Cet excès rend impossible, de par la saturation qu'il génère, toute médiatisation ou mise à distance nécessaire à une « assimilation » (W.R.Bion, 1982) par la psyché.
Nous pouvons récapituler l'ensemble de cette argumentation en trois grandes classes psychopathologiques dont le rapport au temps est le dénominateur commun.
La personne victime de torture tend à « chroniciser » les reviviscences traumatiques. Dans une acception phénoménologique, on observe une temporalité « circulaire » qui déréalise les repères de l'avant, maintenant et après. La torture produit un temps « agglutiné » du présent de l'effroi qui n'a de cesse de se perpétuer. Cette véritable aliénation temporelle traduit une suspension des rythmes biologiques du corps. Les victimes présentent fréquemment de graves perturbations de l'alternance veille/sommeil, des troubles alimentaires, du transit intestinal et d'une façon plus générale des « psychosomatoses » (C.Balier, 1999) très invalidantes.
La visée d'effacer l'histoire et œuvrer à l'anéantissement de la victime s'accompagne d'une logique systématisée de couper et détruire toutes racines : familiales, culturelles, sociales... L'objectif de la torture est d'assigner à la solitude et à l'abandon (au sens anaclitique) et d'y maintenir la personne du fait de l'incommunicabilité de sa rencontre avec l'horreur. Le génocide, l'épuration ethnique, le déplacement de population mais aussi la marginalisation (pogrom, ghetto...) double l'errance d'un exil intérieur dans des formes sévères de mélancolie, neurasthénie, perte du sens du réel et retrait progressif et insidieux soit de type phobique mais aussi de type catatonique. On a également observé ce phénomène au États-Unis dans des variantes du « Post-Vietnam Syndrom ».
Créer une destinée pathologique au travers d'une transmission générationnelle et trans-générationnelle de la torture consiste à léguer au génération suivante une douleur sans nom qui diffuse telle une destinée. Cet aspect psychopathologique complexe qui touche les enfants des victimes de torture semble relever d'effets d'encryptage (M.Torok, N.Abraham, 1972). Il appelle des travaux approfondis tant pour les enfants des victimes que des bourreaux.
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Conclusion
 
 
La clinique de la torture et des traumatismes qu'elle génère est paradigmatique des liens à la fois sémiologiques et psychopathologiques avec la psychose. Nous ne pensons pas que la description du traumatisme intentionnel et l'attribution de sens suffisent à saisir l'enjeu de la destruction à l'œuvre dans la torture. De même, nous ne sommes pas sûr que les symptômes soient les « signes de l'influence intériorisée du tortionnaire et la lutte du patient contre ce tortionnaire » (F. Sironi, 2001). Il nous semble que les référentiels d'intériorisation – voire d'introjection – ne sont pas suffisamment heuristiques pour rendre compte, sur le plan clinique, non seulement de l'impensable des actes de torture mais de l'impensé. Cet impensé correspond à l'idée de psychose – fût-elle passagère, provisoire ou expérimentale – au sens où imaginaire et réel sont fusionnés comme dans une adhésivité délirante de type hallucinatoire. Le modèle qui peut nous servir est sûrement celui de la satisfaction hallucinatoire dans lequel le tortionnaire exerce sa toute puissance y compris avec le corps de l'autre qu'il « cannibalise ». À ce moment-là, il s'agit de s'extraire de la pulsion d'emprise du tortionnaire, de créer un espace intermédiaire (au sens winnicottien de l'espace transitionnel) avec les scènes de torture et de se dégager de l'ensemble des traces (pictogrammes de rejet, P. Aulagnier 1985) impossible à scénariser. C'est ce que disent d'ailleurs les victimes dans leur émoi ou raptus parfois violent comme « cette horreur me colle à la peau », « je n'en finirai jamais », « j'ai peur de le voir au coin de la rue... il m'empêche toujours de vivre ».
L'enjeu thérapeutique consiste d'abord à séparer les espaces agglutinés entre victime et tortionnaire. Le thérapeute doit s'engager dans une « bienveillante attention » (P. Bessoles, 2003) qui promeut les expressions tonico-émotionnelles et la reconstitution des enveloppements psychiques primaires. Si l'objectif demeure l'obtention du statut d'extra-territoralité de l'horreur pour pouvoir être pensée, la séparation des espaces victime/tortionnaire est un préalable pour que, autant pour l'un que pour l'autre, un lieu psychique puisse accueillir les pensées. Le thérapeute tient lieu, dans un premier temps « d'appareil à penser les pensées » (W.R. Bion, 1962) au sein duquel pourra s'exprimer, sans crainte de représailles, les figures de l'horreur et la violence qu'elle engendre. La reconstitution des enveloppements psychiques primaires (signifiant formel, D. Anzieu [1987], signifiant de démarcation, G. Rosolato [1985]) permet cette attribution première de ce qui appartient à l'un et à l'autre. Elle ouvre des espaces psychiques privés. « Privatiser » la pensée renoue enfin avec une temporalité propre, c'est-à-dire à soi et non assujettie au bon vouloir du tortionnaire. Elle augure alors du temps d'avant la torture au travers de la reconstruction anamnestique et ouvre ainsi des projections temporelles non pathogènes de sens et de sensibilité.
 
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