Cahiers de psychologie clinique
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4493-3
236 pages

p. 159 à 169
doi: en cours

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no 22 2004/1

2004 Cahiers de psychologie clinique

De la cruauté de la vie à la cruauté du lien

Illustration clinique

Annig SEGERS-LAURENT Psychologue, Psychothérapeute systémicienne. FORESTIERE - asbl, 71 rue Dodonée, B-1180 Bruxelles.
Certaines familles ne peuvent faire face ni élaborer des événements traumatiques faisant irruption dans leur vie. L'hypothèse de l'auteur est que ces familles, qu'on pourrait qualifier de non résilientes, auraient subi antérieurement d'autres traumatismes restés non élaborés et que le nouveau traumatisme agirait à la manière d'un souvenir écran pour l'ensemble de la famille. Dès lors, il serait chargé d'une fonction de mythe réparateur du passé non élaboré. Mais devenant mythe, il resterait lui-même intouchable et inélaborable et serait alors transposé dans des liens familiaux cruels où se rejouerait la cruauté de la vie. Une situation clinique illustre ce propos. Mots-clés : Traumatisme, mythe, rituel, résilience, cruauté. Certain families cannot face nor work out traumatic events irrupting in their life. The hypothesis of the autor is that these families, which could be qualifyed as nonresilient, would have undergone other traumatisms remained before nonelaborated and that the new traumatism would act as a remembering screen for the ensemble of the family. Consequently, it would be charged as function with repairing myth with last nonelaborate. But becoming myth, it would remain itself untouchable and inelaborable and would be then transposed in cruel family bonds or replay the cruelty of life. A clinical situation illustrates this propos. Keywords : Traumatism, myth, ritual, impact strength (resilence), cruelty.
« ...Rien n'est plus fort que cet instinct de revenir là où on nous a brisé, et de répéter cet instant pendant des années. En pensant seulement que ce qui nous a sauvé une fois pourra nous sauver à jamais. Dans un long enfer identique à celui d'où nous venons... » (Alessandro Baricco, Sang sang)
Parfois la vie joue des tours à la vie et transforme ce qui devait être une histoire paisible et heureuse en tragédie.
Parfois des familles sont emportées, malgré elles, hors de leur destinée et en place d'une vie sans histoire vivent une histoire dramatique, dont elles se seraient bien passées.
Ces familles, bouleversées par un traumatisme qui fait irruption et effraction dans leur vie, un traumatisme qui les surprend et les déloge de leur chemin, se trouvent démunies – leurs moyens habituels d'adaptation se révèlent obsolètes, inadéquats. Certaines de ces familles peuvent alors, le choc passé, rebondir et repartir, d'autres ne le peuvent pas.
Il me semble que comme on décrit des individus qui face aux coups du destin peuvent se montrer résilients ou non, on peut décrire des familles résilientes et d'autres qui ne le seraient pas.
Ces familles non résilientes peuvent parfois, comme le décrit Cyrulnik pour les individus non résilients, faire des « carrières de victime ».
Le traumatisme imposé par la cruauté de la vie ne pouvant dans ces familles être élaboré, ni « historicisé » ne peut donc être dépassé.
Au contraire, il sera revécu au l des ans, parfois des générations par l'ensemble de la famille à travers les relations et les événements familiaux quotidiens.
Tout se passe comme si la cruauté du traumatisme était recyclée dans des liens familiaux qui deviennent désormais cruels, où chacun devient et se comporte tour à tour et parfois simultanément en bourreau et victime des autres et de soi-même.
La famille de Jean-Louis parmi d'autres me semble pouvoir illustrer ce propos.
Jean-Louis a quinze ans lorsque sa mère consulte : il présente tous les symptômes d'une phobie scolaire et des troubles obsessionnels compulsifs. Il n'a pu reprendre l'école après les vacances d'été et cela fait un bon moment qu'il ne quitte plus la maison.
Ils viennent à trois à la consultation : Jean-Louis, sa mère et sa grand-mère maternelle. Ils vivent à trois.
Jean-Louis est le fils de l'unique rencontre de sa mère avec un inconnu reparti après deux jours sans savoir qu'il venait de concevoir un fils.
Durant le premier entretien, tous trois parlent en même temps sans s'écouter, se coupent la parole et parlent des deux autres en se disputant violemment.
L'entretien se passe dans un brouhaha assourdissant. Tous trois s'agitent sur leur chaise en un tourbillon effarant.
Je dois déployer des efforts et des tactiques de sioux pour arriver à m'approcher d'eux et rendre possible un langage compréhensible et un début d'écoute.
Lors de la 2ème séance, la mère en colère commence en m'annonçant : « aujourd'hui, je veux qu'on parle de la plomberie ! » je l'écoute : il s'agit de Jean-Louis qui occupe la salle de bains plus d'une heure chaque matin, sous la douche dont il compte et recompte indéfiniment les carrelages, ce qui entraîne une consommation effarante d'eau et met la mère en retard dans ses activités.
Pendant cette heure, la mère derrière la porte supplie, puis crie à son fils de mettre fin à ses ablutions. La grand-mère critique sa fille qu'elle estime incapable d'élever son fils. Lorsque celui-ci quitte enfin la salle de bains, il hurle à son tour sur les deux femmes.
La maison familiale est assez grande et chacun a une chambre, mais dans la chambre de Jean-Louis se trouvent la machine à coudre de sa mère et une commode dans laquelle sont les photos de famille, les chapeaux, écharpes et autres effets personnels de la grand-mère. Les vêtements de Jean-Louis se trouvent dans la garde-robe de la chambre de sa mère. Les robes de la mère se trouvent dans le placard de la chambre de la grand-mère où sont aussi les jeux et livres de Jean-louis.
Il y a une buanderie, vaste pièce ouvrant sur le jardin. La mère y fait la lessive de toute la famille et le repassage sur une grande table où se trouvent aussi le train électrique et les maquettes de J-L, qu'il ne tolère en aucun cas que sa mère déplace.
Dans le salon, les fauteuils et la table de la salle à manger sont couverts des livres scolaires et cahiers de J-L qui continue à étudier, le titulaire de classe s'occupant de lui faire parvenir son travail journalier. Ils ne peuvent tous trois manger que sur un coin de table minuscule, confondant sans doute leurs assiettes et couverts.
Il existe, enfin, un tiroir fermé à clef dans un meuble du salon. Ce tiroir contient les papiers personnels de la grand-mère et peut-être ceux de la famille. La grand-mère seule en possède la clef. Il est interdit aux deux autres de chercher à ouvrir ce tiroir. C'est le seul interdit respecté jusqu'alors, c'est la seule frontière. C'est le seul petit espace qui appartienne en propre à quelqu'un : la grand-mère.
La famille vit connée dans cette maison sans autre parent, fût-il éloigné, sans amis ni connaissances.
La maison appartient à la grand-mère qui y vit depuis son mariage. La mère et J-L y ont toujours vécu.
La grand-mère possède et gère l'argent qui fait vivre toute la famille. La grand-mère et la mère ne travaillent pas. Les seuls contacts avec le monde extérieur étaient ceux de J-L avec l'école. Ceux-ci sont réduits à peu de choses au moment de la consultation.
Toute cette organisation familiale donne lieu à de fréquentes et violentes disputes accompagnées depuis peu de coups. Les disputes sont semblables, hormis les coups, à celle à laquelle j'assiste lors de la première rencontre.
Tout est emmêlé entre les trois membres de cette famille comme dans toutes les pièces de cette maison. Chacun de par la disposition des lieux et des objets contrôle les deux autres et est contrôlé par eux.
Il n'existe pas d'espace privé, intime, excepté le tiroir secret, ni dans la maison, ni en eux.
Dans cette famille, comme dans cette maison nul ne peut trouver le calme ni se déplacer en paix. De même, nul ne peut quitter la maison, ni la famille.
Un jour, J-L a découvert la clef du tiroir secret. Il a transgressé l'interdit et la frontière, trouvé et lu les papiers. Il a ainsi appris qu'il était né de père inconnu et n'était pas comme on le lui avait raconté le fils d'un héros qui aurait vécu une merveilleuse histoire d'amour avec sa mère avant de mourir tragiquement.
L'histoire était autre. La mère de J-L adorait son propre père, mari de sa mère.
Durant la guerre, alors qu'elle se promenait avec son père dans le grand jardin de la villa, une bombe tomba sur eux. La petite fille fut soulevée par le souffle de la bombe et projetée à plusieurs mètres sans le moindre mal. Le père disparut sous la bombe.
Après ce choc et cette mort, la petite fille a grandi auprès de sa mère sans jamais la quitter; les deux femmes sont liées à vie par un amour-haine indicible et féroce. Car, si le père et la fille ne s'étaient autant aimés, peut-être ne seraient-ils pas allés se promener à deux dans le jardin ce jour là, et alors le père serait encore vivant ? Car la bombe aurait pu tuer l'enfant plutôt que le mari ou tomber sur la maison et aurait alors tué la mère qui s'y trouvait et non le père tant aimé. Car la bombe aurait encore pu tomber ailleurs et la famille alors épargnée aurait pu poursuivre tranquillement son chemin.
La petite fille a grandi sacriée au culte du père. Elle est devenue une femme incapable d'aimer, et un jour, un seul, elle a osé faire « un pas de travers ». Elle est sortie, seule, a rencontré dans un bal un homme inconnu qui l'a abandonnée aussi vite qu'il l'avait séduite.
Elle est retournée aussitôt chez sa mère et est devenue une mère célibataire, coupable, honteuse et martyre.
Dès ce jour, sa mère s'est transformée – ou renforcée – en gardienne de prison prisonnière elle-même de la prison dans laquelle elle gardait sa fille sous prétexte de la protéger de l'opprobre social et des mauvaises rencontres.
J-L n'a connu que cette prison dans laquelle il grandit porteur d'un deuil impossible. Aucun couple n'a veillé à lui préparer un espace familial accueillant et chaleureux dans lequel il aurait pu s'épanouir.
Le seul père dont il est issu est un homme dont il ignore tout. Le seul couple dont il est issu est un couple fantasmé – que ce soit celui réel formé par sa mère et cet inconnu, ou que ce soit celui incestueux et irréel unissant par la mort sa mère et son grand père tout aussi inconnu de lui. Le seul couple auprès duquel il grandit est celui également incestueux et violent constitué par sa mère et sa grand-mère liées par l'amour du même homme disparu et par une rivalité haineuse.
J-L depuis sa naissance est le 3e prisonnier de la famille, prisonnier de l'enchevêtrement des sentiments et des liens, comme des objets et des lieux et prisonnier dans la maison familiale de l'histoire familiale.
Petit, il est décrit comme un enfant sage, source de joies et d'espoirs dans cette sombre demeure. À 15 ans, le prisonnier se révolte et sa révolte fait de lui un bourreau.
Chacun devient victime des deux autres et se comportant en bourreau se venge en les punissant. Chacun aussi se punit de se conduire en bourreau sans pouvoir cesser de le faire.
J-L par ses exigences et sa violence blesse sa mère et sa grand-mère et par ses « tocs » et sa phobie scolaire s'enferme dans sa prison autant qu'il y est retenu et s'empêche de mener sa vie d'adolescent.
La mère, en colère, contrôlant chaque geste de son fils et de sa mère et les harcelant sans cesse les empêche de vivre, mais en ayant renoncé à toute vie affective, à tout travail, à toute relation extérieure s'empêche de mener une vie de femme et d'être même une fille et une mère épanouie.
La grand-mère, dans son deuil inni s'est empêchée depuis longtemps de vivre et peut-être se punit encore toujours d'avoir survécu. Parallèlement, enfermée dans sa haine, son envie et ses reproches elle punit sa fille et son petit fils d'exister et de lui rappeler l'absence de son mari et la honte de la naissance de J-L.
Enfin, J-L, homme en devenir, représente un danger inni pour les deux femmes, car s'il devient un héros, alors il mourra comme le grand père et sera perdu pour elles. Et s'il devient lâche, alors il les abandonnera comme l'amant d'un jour de la mère. Et dans leur mythe à toutes deux, l'homme ne peut être qu'un héros ou un lâche.
Tout tourne dans un tourbillon qu'apparemment rien ne peut arrêter. Ce tourbillon est un semblant de vie, car la vie et le temps se sont arrêtés dans ce monde clos. Ce tourbillon, ces cris, ces coups, cette guerre familiale rappellent à chaque fois l'autre guerre et la chute de la bombe dans le jardin paisible.
Bien sûr, on peut se demander pourquoi le fait d'avoir disparu sous une bombe fait de cet homme un héros, et non une victime de plus dans cette guerre qui en a tant compté. Héros, il ne semble pas l'avoir été avant sa mort : il n'était ni combattant, ni résistant.
Issu d'une « bonne famille » il jouissait d'une position sociale confortable et d'une fortune appréciable. Travaillant com-me agent de change il s'était aussi pris de passion pour le jeu et perdait beaucoup d'argent. Sans cette guerre et cette mort brutale, peut-être aurait-il ni par ruiner sa famille.
Alors, d'où vient cette nécessité de faire un héros de ce mari, ce père ?
La famille d'origine de la grand-mère était aussi d'un milieu favorisé, mais son père était parti en Afrique peu après sa naissance, avec la nurse, abandonnant sa femme et sa fille et rompant avec toute sa famille. Cela a fait scandale, la mère et la fille sont restées à deux, isolées, mises au ban des deux familles, victimes, porteuses de la honte qui avait rejailli sur elles.
La grand-mère, en grandissant, s'est promis que lorsqu'elle serait adulte, sa mère et elle n'auraient plus à souffrir du rejet social ni de la honte qui en découlait. Elle a rencontré son mari, qu'elle a aussitôt admiré.
On voit ici comment une petite fille mise en quarantaine, espère malgré tout en sortir et avoir une vie heureuse. Mais comment aussi, elle attend que l'issue heureuse vienne du monde extérieur et surtout d'un homme qui puisse ainsi rendre l'honneur perdu à sa mère comme à elle-même.
On voit comment elle trouve un mari venant d'une famille honorable, mais qui lui-même n'est guère brillant. Et, cependant ou justement, elle l'aime et l'admire.
On comprend alors comment cette bombe égarée, à la fois bien et malvenue, fait de cet homme un héros et du même coup transforme la grand-mère en victime cette fois honorable. On comprend pourquoi il est important pour elle de rester cette victime puisque c'est cette position qui achève de la rendre honorable; et pourquoi sa fille doit elle aussi être victime et rester auprès de sa mère comme cette dernière l'a fait jusqu'à la mort de la sienne, manière aussi pour les deux femmes de payer leur culpabilité et leur dette.
On voit comment pour échapper à la honte et supporter la culpabilité il a fallu « utiliser » la cruauté de la vie et transformer en événement glorieux un accident « simplement » dramatique.
On voit comment plus tard la désobéissance de la fille et son « inconduite » rappellent l'histoire familiale honteuse, restée pourtant longtemps secrète, et comment la naissance d'un garçon a dû être difficile à gérer : à la fois représentant la promesse d'un héros et la hantise d'un dévoyé.
On voit enfin comment pour effacer la culpabilité et la nouvelle source de honte, il a fallu constituer une nouvelle légende autour de la conception de J-L, un récit calqué en tous points sur la légende du grand-père de J-L.
Tout dès ce moment est en place. La honte et la culpabilité sont cachées et maintenues dans les dits et les non-dits. La famille se replie sur elle-même et est ainsi à l'abri de la cruauté de la société mais la cruauté va se développer dans le tourbillon des liens intrafamiliaux, retardant le développement de J-L.
La famille n'a pas pu se relever du traumatisme de la bombe. Sans doute parce que ce traumatisme avait été précédé par des traumatismes d'autre nature et qu'il venait enrayer l'espoir d'une vie meilleure. Sans doute, alors, ce traumatisme a constitué à la fois un obstacle et une solution dans la destinée de ces femmes par ailleurs assez démunies affectivement, psychiquement et relationnellement.
L'événement dramatique et traumatique en soi que représente la chute de la bombe est devenu au niveau familial comme un souvenir écran qui a permis d'oblitérer le passé inélaborable et le futur angoissant. Il est devenu par nécessité inélaborable lui-même. Et c'est ainsi que le récit familial commence avec lui. Ce récit constitue une tentative de mythe réparateur, et de ce fait est intouchable comme le sont les mythes.
Au moment où la mère de J-L se retrouve enceinte et abandonnée, ce mythe risque de basculer, le passé est là, abrupt qui resurgit. Alors les deux femmes s'unissent pour le chasser à nouveau et renforcent tant que faire se peut le mythe réparateur. Un enfant doit naître ? Et c'est un fils ? Ce fils sera un héros comme son grand-père. On lui invente un père, héros mort tragiquement lui aussi. Tout le reste est effacé.
Mais voilà, le fils grandit, et son adolescence menace à nouveau la famille. Il questionne mais n'obtient pas de réponse. Il veut faire du sport, sortir, avoir des copains, voir des copines, mais on le lui interdit. Il se soumet : tout l'angoisse.
Toute velléité d'indépendance menace, d'autant que l'idée saugrenue lui est venue de devenir aviateur. Il doit rester chez lui, qu'à cela ne tienne : il construit des maquettes d'avion et ne sort plus de la maison. Et devient violent.
Ainsi, dans une forme de rituel inlassablement répété, une bombe retombe chaque jour sur la famille, sous forme de cris, de coups, de brouhaha, et questionne et renforce le mythe « réparateur » d'une rencontre improbable mais inévitable entre les hommes héros malheureux et les femmes victimes honorables. Chacun survit mais chacun est blessé et davantage chaque jour.
Chacun est loin des deux autres, et la distance participe à la protection contre l'inceste dans cette famille au climat incestueux. De même un simulacre d'inceste est en quelque sorte lui aussi mis en actes de façon symbolique et ritualisée, quoique inconsciente, dans les scènes quotidiennes.
Dans l'enchevêtrement des liens chacun est indifférencié. De l'indifférenciation relationnelle et affective découle l'in-différence aux autres voire aussi l'indifférence à soi. Chacun est seul mais en ont-ils seulement conscience ?
Ce que j'ai eu de la peine à supporter lors de notre première rencontre et parfois encore par la suite, eux le supportent chaque jour à chaque instant et le génèrent.
Il faudra que J-L ouvre le tiroir interdit, sans doute poussé par le travail thérapeutique familial pour qu'enfin il puisse obtenir des réponses à ses questions et mettre fin à la violence.
Remonter dans le passé de cette famille en thérapie n'a pas été aisé. La grand-mère de J-L est passée par un épisode dépressif à la suite duquel elle a mis fin à ses venues en thérapie. La mère de J-L a repris contact avec l'église de sa paroisse et s'y est engagée activement. Elle aussi a alors mis fin à la thérapie, abruptement, supportant mal la prise de distance de J-L cette fois non-violente et positive pour lui à quoi le travail thérapeutique a mené.
Il a repris l'école, soutenu par son titulaire de classe et un professeur particulier et a pu réussir son année.
Une sorte de paix est revenue dans la maison, mais les deux femmes continuent à se vivre victimes, cette fois de ce qu'elles vivent comme un abandon de la part de J-L et non comme une saine différenciation.
Et il est vrai que je n'ai pas pu les aider mieux ni davantage et que certaines de mes interventions ont été ressenties durement par elles faisant de moi, à leurs yeux, leur bourreau involontaire. Mais le risque existe pour le thérapeute, chaque fois, de se laisser entraîner à fonctionner comme la famille, ici en bourreau et/ou victime, dans des transactions difficiles et parfois périlleuses.
 
Pour conclure
 
 
J'ai choisi de développer cette situation déjà ancienne. Il en est bien d'autres, les accidents de la vie épargnent peu de monde.
Si chacun, si chaque famille est marquée par ces épreuves, toutes n'y réagissent pas de la même manière. Certaines familles, non résilientes, vont avoir tendance à se focaliser sur l'événement traumatique. Cet événement oblitère alors le passé de ces familles, à la manière d'un souvenir écran et leur cache en même temps leur futur. Dans ces familles tout se passe comme si l'histoire de la famille avait pour origine et pour fin l'événement traumatique et dès lors pour seule définition d'elle-même ce même événement.
Il prend valeur de nouveau mythe familial faussement réparateur d'un passé non élaboré.
Ce serait comme une tentative de solution désespérée pour ces familles qui, dès lors que l'évènement se trouve chargé de cette fonction, en sont réduites à le reproduire indéfiniment de façon ritualisée dans leurs comportements et leurs interactions au détriment de l'évolution et du bien être de chacun.
Lorsque dans la clinique, nous sommes amenés à les rencontrer, peut-être nous appartient il alors d'aider ces familles à retricoter leur histoire en y situant le traumatisme à la place qui lui revient. Les liens entre les membres de la familles peuvent se retisser ou se tisser autrement en renouant entre eux passé, présent et futur.
Il s'agit d'aider à donner du sens, trouver un autre sens qui contienne et libère et permette aux familles et à leurs membres de reprendre leur chemin.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  SEGERS-LAURENT Annig (1997), Des mythes et des secrets aussi, Cahiers de psychologie clinique, Ed. De Boeck-Université, nËš8, pp. 159-171.
·  SEGERS-LAURENT Annig (1999), Rites entre temps et espace, Cahiers de psychologie clinique, Ed. De Boeck Université, nËš12, pp. 99-109.
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