2004
Cahiers de psychologie clinique
Quelques réflexions autour du tabou et du suicide
Valérie MUNIER
Psychologue clinicienne, Suicide Ecoute Prévention Intervention auprès d'Adolescents, 8 rue Robert Schumann, F-68 000 Mulhouse
Cet article traitera de la question du tabou et du suicide. Nous explorerons dans cette communication la nature des liens unissant ces deux notions.
Dans un premier temps, nous examinerons les définitions du tabou, notamment dans les écrits freudiens. Dans un second temps, nous montrerons comment la dimension du sacré inhérente au tabou entre en jeu dans le passage à l'acte suicidaire.
Et dans la troisième partie, nous étudierons la part de l'indicible dans le suicide. Ainsi, nous montrerons comment le passage à l'acte suicidaire viendrait signifier la violation de la prohibition tabou fondamentale du meurtre. Nous montrerons aussi comment le passage à l'acte suicidaire d'un adolescent viendrait faire émerger l'indicible de la haine et des vœux de mort parentaux à l'égard de leur enfant.
Enfin, en conclusion, au regard de ces éléments du tabou, nous nous risquerons à proposer une ouverture quant à la prise en charge thérapeutique des adolescents suicidaires.
Mots-clés :
Suicide, tabou, adolescence, meurtre, vœux de mort.
This article is going to deal with the taboo and suicide. In this communication, the nature of the bonds linking these two notions will be explored.
In the rst place, we will explore the denitions of the taboo, in particular in the writings freudien.
In the second place, we will show how the dimension of crowned inherent with the taboo betwwen concerned in the passage to the suicidal act.
And in the third part, we will study the share of the inexpressible in the suicide. Thus, we will show how the passage to the suicidal act would come to mean the violation of fundamental prohibition taboo of the murder. We will also show how the passage to the suicidal act of a teenager would come to make emerge inexpressible hatred and parental wishes of death with regard to their child.
Finally, in conclusion, taking into consideration these elements of the taboo, we will go so far as for the therapeutic assumption of responsibility of the suicidal teenagers.
Keywords :
Suicide, taboo, teenage years, murder, wishes of death.
« Le suicide a une beauté horrique qui le fait si terriblement condamner par les hommes » (J. Lacan, Le séminaire. Livre V : Les formations de l'inconscient, 1957-1958)
En 1985, lors d'une conférence à l'E.P.C.I. (École de propédeutique à la connaissance de l'inconscient), Françoise Dolto rapporte, avec l'humour dont elle sait faire preuve, le fait divers suivant :
« C'était un monsieur qui était déprimé depuis 16 ans. Il courait les médecins, était déprimé, et cassait les pieds à tout le monde avec sa dépression, et puis finalement il a voulu se suicider et il s'est mis sur les rails de train. Résultat : il a laissé deux jambes et il était un homme tronc. On l'a transporté à l'hôpital, il a été sauvé, et ce monsieur disait à tout le monde : « Mais vous savez, les déprimés, faites les écraser par le train, on est tellement heureux après ! J'ai deux jambes qui me manquent, mais comme je suis heureux de vivre, je ne savais pas qu'on pouvait être aussi heureux de vivre ! » (Françoise Dolto, Parler de la mort, 2000)
Si de prime abord ces paroles ne laissent pas sans stupéfaction celui qui les lit ou les entend, elles ne sont pas sans susciter de questionnement. Qu'est-ce qui au fond nous interpelle et nous fascine dans ces propos ? Serait-ce la formulation quelque peu provocante employée par cet homme ? Ou serait-ce l'évocation d'un sujet qualifié de « tabou » : celui du suicide ? Qualié de « tabou », en ce sens où de nombreux auteurs se sont proposés d'inscrire le suicide sous le sceau du tabou, comme en atteste les titres de ces écrits : «
Le suicide : histoire du tabou » (J. Vedrinne, 2002), ou de cet ouvrage collectif «
Suicide : la fin d'un tabou » (2003) ou encore cette citation de l'historien G. Minois : «
de quelque côté que l'on se tourne, le suicide est une tare honteuse, et un tabou qu'il faut entourer de silence. Attentat contre Dieu, dépravation morale d'un esprit sans respect pour les valeurs établies [...] le suicide est refoulé avec les autres grands interdits sociaux »
[1].Tare honteuse, silence, interdits sociaux semblent donc constituer au regard de ses propos le cœur même du « tabou » du suicide.
Pourtant, qualifier de « tabou » le suicide ne nous semble pas si évident. Car au fond, quelle est la nature des liens unissant le tabou et le suicide ? Aussi, le texte qui suit se propose, après avoir posé la définition du tabou sur laquelle s'établira notre argumentation, d'interroger les modalités du « tabou » du suicide.
Issu du mot polynésien « tapu » désignant l'interdit, le sacré, l'utilisation du mot « taboo » est emprunté pour la première fois par le navigateur Cook en 1769 lors de son passage aux îles Hawaï. Apparaissant en 1872 dans la langue française pour désigner un système d'interdictions de caractère religieux appliquées à ce qui est considéré comme sacré ou impur, la définition du « tabou » connaît des modifications sémantiques en 1908 et sera utilisé, à compter de cette date, pour désigner également ce «
sur quoi on fait silence, par crainte et par pudeur »
[2].
Pourtant, au regard de la théorie psychanalytique, le caractère « sacré » du tabou semble prévaloir. En effet, en 1913, S. Freud, tentant d'appliquer les préceptes de la psychanalyse à des phénomènes de psychologie collective dans son ouvrage « Totem et Tabou », s'intéresse étroitement à la notion du tabou. Précisant que dans notre civilisation, l'expression « terreur sacrée » reète au mieux le sens du mot polynésien « tapu », et faisant référence à la définition de l'anthropologiste Northcote W. Thomas extraite de l'Encyclopaedia Britannica : « le tabou comprend dans sa désignation a) le caractère sacré (ou impur) de personnes ou de chose b) le mode de limitation qui découle de ce caractère c) les conséquences sacrées qui résultent de la violation de cette interdiction », S. Freud met en avant le caractère sacré inhérent à la notion du « tabou ».
Sacré et tabou semblent en outre intimement liés dans cet écrit en ce sens où S. Freud postule l'existence d'une société primitive dans laquelle les hommes, convaincus qu'une violation du « sacré » appellerait sur eux le courroux et le châtiment des dieux, instaurèrent des tabous pour s'éviter les foudres des dieux et maintenir la paix sociale.
De la sorte, «
les tabous apparaîtraient comme des prohibitions très anciennes imposées de l'extérieur à une génération d'hommes primitifs, ou qui auraient pu lui être inculquées par une génération antérieure »
[3] écrivait S. Freud. Ils seraient ainsi dirigés contre les désirs les plus intenses de l'homme. Par conséquent, le tabou pourrait se définir comme un système de prescriptions visant à la limitation de la jouissance absolue. Auquel cas les prohibitions tabous les plus anciennes et les plus importantes seraient représentées par les deux lois fondamentales du totémisme, à savoir ne pas tuer l'animal totem et éviter les rapports sexuels avec des individus du sexe opposé appartenant au même totem. Distinguant ainsi les prohibitions tabous fondamentales des prohibitions imposées par des pratiques politiques variant d'une localité à l'autre et d'une époque à l'autre, S. Freud détermine deux tabous fondamentaux : l'in-terdit de l'inceste et du meurtre.
À partir de cette première approche sémantique du tabou et de ces réflexions freudiennes, nous pourrions à présent synthétiser les principales caractéristiques du tabou que nous venons de dégager : dans sa définition initiale, la notion de « tabou » serait directement liée à la notion du « sacré »; le tabou pourrait se définir comme un système de prescriptions visant à limiter la jouissance absolue; les prescriptions tabous fondamentales seraient au nombre de deux : la prohibition de l'inceste et du meurtre; et enfin une définition plus générale apparue au début du 20ème siècle poserait le tabou comme « ce sur quoi on fait silence ».
Par conséquent, au regard de ces définitions, nous nous proposons de reformuler notre problématique initiale en ces termes : Qu'en est-il de la dimension du sacré dans le suicide ? Qu'en est-il également des liens unissant le suicide et les prescriptions tabous fondamentales ? Et enfin qu'y aurait-il à passer sous silence dans le suicide ? Aussi, dans notre périple au pays du tabou, c'est à présent à l'exploration de ces questions que nous allons nous affairer; ceci afin d'entrevoir la nature des liens réunissant la notion du « tabou » et du « suicide ».
De manière empirique, imprégnée par les travaux de certains anthropologues et sociologues de la fin du 19
ème et du début du 20
ème siècle (Henri Hubert et M. Mauss, 1899) (E. Durkheim, 1912) faisant du « sacré » le synonyme du « religieux », la conjonction des termes « sacré » et « suicide » nous évoque, par association, les condamnations et les pratiques édictées par l'institution religieuse chrétienne de tout temps à l'égard des suicidés, notamment les sanctions et les confiscation des biens des suicidés, ainsi que les rituels exercés sur le corps des suicidés
[4]. En effet, en se suicidant, en décidant du moment de sa propre mort, le suicidé s'approprie le pouvoir divin. Devenant en quelque sorte Dieu, s'excluant de la communauté des hommes, le suicidé devient ainsi condamnable. En ce sens, le suicide portant atteinte à la puissance divine, touchant à la dimension du religieux et du sacré, serait marqué d'interdiction religieuse et relèverait donc du tabou.
Toutefois, en effectuant un détour par l'étymologie du terme « sacré », issu du latin
sacer, nous pouvons nous apercevoir que le sacré désigne avant tout une consécration, un dévouement à une divinité. Ainsi, élaborer une réflexion sur la dimension sacrée du suicide reviendrait finalement à s'interroger sur la dimension sacrificielle et altruiste du suicide. Autrement dit, les suicides « altruistes », tels que E. Durkheim les a définis, dans lesquels «
l'individu aspire à se dépouiller de son être personnel pour s'abîmer dans cette autre chose qu'il regarde comme sa véritable essence »
[5]$ éd, Presse Universitaire de France, 1999, p. 243. serait les plus à mêmes d'apporter un éclairage quant à la dimension du sacré et du tabou dans le suicide.
À ce sujet, nous revient en mémoire une fiction symbole de toute une génération, « Le cercle des poètes disparus » de N.H. Kleinbaum. Dans ce roman, la venue d'un professeur de lettres, Monsieur Keating, au sein d'un collège privé d'une petite bourgade anglaise dans les années 1960, provoque quelques remous. Par sa passion pour la poésie, la liberté et l'anticonformisme, ce pédagogue peu orthodoxe permettra à ses élèves de vivre et découvrir leur désir. L'un d'entre eux, Neil, se découvre une véritable passion pour le théâtre. À l'occasion d'une représentation théâtrale donnée lors de la fête de clôture du collège, Neil, bravant l'interdiction posée par son père, monte sur scène. Ramené au domicile familial par ce dernier à la fin de la représentation, une vive discussion se déroule entre père et fils. Discussion au cours de laquelle le père niera totalement le désir artistique du fils, et s'achèvera par la soumission du fils au désir de son père, à savoir le placement en internat dans un autre collège. Quelques heures plus tard, Neil se tue en utilisant le revolver emprunté dans le bureau du père.
Néanmoins, cette fiction n'est pas sans suscitée de questionnement au psychologue que nous sommes. Au fond, comment Neil en vient-il à basculer dans les bras de Thanatos ? Se suicide-t-il pour échapper à l'emprise paternelle ? Ou ne se suicide-t-il pas plutôt dans un pur mouvement altruiste, à savoir par cet acte, ne se dépouille-t-il pas de son être pour soutenir jusqu'au bout ses idéaux ? Car, au fond, en sacriant sa vie pour son amour de l'art, en incarnant « le poète disparu », autrement dit en réalisant par son suicide le désir avorté de son professeur de devenir « le poète disparu », ne devient-il pas cet « être pour la mort » dont parle Heidegger ? En ce sens, cette fiction, en mettant en avant la dimension du « sacrifice », pouvant se définir comme « rejoindre le sacré par la mort », nous semble illustrer comment, au moyen de la dimension sacrificielle, la notion du « sacré » donc du « tabou » peuvent s'articuler à la notion du suicide.
Mais au-delà de la fiction, un autre type de suicide illustre dans le réel la dimension sacrificielle de certains suicides. Je pense ainsi à ce type de suicide qui occupe tous les esprits depuis le 11 septembre 2001. Or, au regard des définitions précédemment dégagées du tabou, il nous semble que les attentats-suicide seraient les plus à même de porter l'appellation de « tabou du suicide », et ceci à deux niveaux. Car ces jeunes musulmans, aspirant par leur sacrifice aux ravissements et aux vierges promises par les textes coraniques dans l'au-delà (
Le Coran, Sourate 37)
[6], rechercheraient finalement à travers leur acte, la jouissance éternelle. En ce sens, ces attentats-suicides ne constitueraient-il pas indirectement un « attentat » contre les prohibitions tabous fondamentales édictées par nos sociétés dites « civilisées », dans un souci de limitation de la jouissance ? Par conséquent, ces attentats-suicides ne se poseraient-il pas par là-même comme une entrave au processus de « civilisation » ? Et serait-ce l'une des raisons participant de l'horreur inspirée par ces actes ?
Mais paradoxalement, tout en portant atteinte aux tabous fondamentaux des sociétés « civilisées », ces attentats-suicide s'inscriraient néanmoins sous le sceau du sacré, l'auteur de cet acte ultime sacriant sa vie dans un souci de dévouement extrême à une divinité. En ce sens, par ce rapport spécifique au « sacré », cette catégorie de suicides nous paraîtrait seule mériter l'appellation de « tabou ».
Car au-delà des types de suicide que nous venons d'évoquer, la dimension altruiste n'est que très rarement présente dans les passages à l'acte suicidaire auxquels nous assistons dans nos sociétés occidentales. En effet, les passages à l'acte suicidaire, notamment des adolescents, survenant massivement dans nos sociétés depuis une trentaine d'années
[7] paraissent plutôt s'inscrire sous le sceau de la dépression, comme semble l'attester l'orientation générale des travaux eurissant ces dernières années dans le champ de la psychiatrie et de la psychopathologie : «
Suicide, ados dépressifs, ados en danger ? » (Meunier, 2003), «
Dépression et tentatives de suicide à l'adolescence » (Marcelli, 2001), «
Dépression et suicides chez les jeunes » (Kate, 1996)...
Aussi, à partir de ces réflexions sur la dimension du sacré et du suicide, pouvons – nous réellement continuer de qualifier de « tabou » le suicide, et plus précisément le suicide de nos adolescents ? Pour ma part, je ne le crois pas.
Excluant donc la dimension du « sacré » (caractérisant à l'origine le tabou, je le rappelle) des suicides et tentatives de suicide des adolescents surgissant dans nos sociétés occidentales contemporaines, poursuivons notre réflexion sur le tabou et le suicide en nous arrêtant à présent plus particulièrement sur la seconde définition du tabou proposée en 1908 : « ce sur quoi on fait silence, par crainte et par pudeur ». Car au fond, sur quoi fait-on silence dans le suicide ? Autrement dit, qu'y a-t-il d'indicible et d'innommable dans le suicide ?
« Ce qui est à tuer, c'est une représentation présidant, tel un astre, à la destinée de l'enfant de chair. » S. Leclaire, On tue un enfant.
Au cœur même du sujet, le discours de l'adolescent suicidaire porte les traces de l'indicible entourant l'acte suicidaire. En effet, dans notre pratique clinique, les métaphores rencontrées dans le discours des sujets suicidaires pour évoquer leur passage à l'acte comme par exemple : « je suis partie », « je voulais juste dormir » nous semblent bien souligner le caractère innommable du « meurtre de soi » et certier de la difficulté de verbalisation du sujet dans l'après-coup du passage à l'acte. Car dans ce temps de l'après-coup, la verbalisation et l'élaboration des motivations conscientes et inconscientes demeurent particulièrement difficiles pour certains adolescents, et les conduisent à utiliser des mécanismes de défense tel celui de l'évitement. Ce que semble également souligner l'écrivain et philosophe Jean Améry, en écrivant dans son approche phénoménologique du suicide : «
la mort volontaire est ce dont on ne peut parler qu'en recourant à la métaphore »
[8]. Mais au fond, quel est précisément l'« objet » de cet impossible à dire ? L'utilisation de ces figures témoignent-elles de l'impossibilité du sujet à se représenter psychiquement sa propre mort ? Autrement dit, l'indicible du suicide porte-t-il sur l'innommable de la mort ? Ou, pour faire référence au titre équivoque de l'es-sai de J. Améry «
Porter la main sur soi : Traité du suicide », cet innommable serait-il en lien avec la question de la jouissance à l'œuvre dans la mort ? Ou bien, ce dont finalement on ne pourrait parler dans le suicide ne serait-ce pas plutôt la violation d'un tabou, à savoir la violation de la prohibition fondamentale du meurtre ? Partant de cette dernière proposition, une nouvelle question s'offre alors à nous : qu'en est-il de la dimension meurtrière dans le suicide et ses tentatives ?
Ainsi nous revient à l'esprit l'histoire d'une rencontre au Centre Patrick Dewaere
[9], réalisée dans le cadre de notre travail de doctorat. Alice, 24 ans, se présente à nous comme dépressive depuis l'âge de 20 ans. Dans les premiers temps de notre rencontre, Alice ne parvient à prononcer les mots « tentatives de suicide » et n'évoque que furtivement ce qui a déclenché « officiellement » sa deuxième tentative (Alice ayant tenté à deux reprises de se suicider), à savoir la « démolition » de son appartement, appartement dont elle était propriétaire. En outre, dans ces premiers temps de la rencontre, Alice nous donne le sentiment de jouer un rôle, de tenir des propos « convenus » et « répétés ». Mais à partir du moment où nous lui demandons ouvertement : «
comment en êtes-vous venue à faire une tentative de suicide ? » elle nous répond : «
ma mère est une femme très forte, qui a eu une maladie grave et qui s'en est sortie... elle est très forte... et elle n'est pas hypersensible... elle me dit que c'est comme ça qu'il faut faire... alors moi je fais bonne figure, je me contiens la journée... je fais la forte... et j'ai peur... j'ai peur de la décevoir... j'ai peur qu'elle me voit telle que je suis vraiment... je veux pas la décevoir... ». À l'écoute de ces mots, il nous semble alors qu'Alice relie le conflit psychique massif dans lequel elle se trouve à son passage à l'acte suicidaire. En effet, Alice nous semble osciller entre se vivre comme l'enfant Idéal de sa mère, ou plus précisément comme la représentation imaginaire qu'elle croit devoir incarner pour rester dans le désir de sa mère; et paraître elle-même en se risquant à sortir de ce qu'elle imagine du désir de sa mère à son égard. Bloquée dans cette situation d'impasse subjective, elle n'aurait plus alors comme ultime solution pour pouvoir exister, au sens donné par Heidegger de l'ek-sistere (faire advenir de l'être ailleurs), que de basculer une seconde fois dans les bras de Thanatos.
Une seconde fois dans les bras de Thanatos, car l'appel contenu dans son premier passage à l'acte demeure sans réponse. En effet, Alice ajoute : « dans ma famille, personne ne voulait parler de ma première tentative... ils n'ont pas vu ma souffrance... rien ne devait changer dans cette famille... je devais continuer à porter mon masque... à faire bonne figure... alors je me taisais...pour ne pas la décevoir ». Sa première tentative de suicide revêt ainsi la forme d'une mise en scène hystérique, dans laquelle la dimension du « paraître » et du « donner à voir » est présente; puisqu'Alice va jusqu'à photographier les 300 pilules absorbées lors de son premier passage à l'acte, et qu'elle va jusqu'à afficher cette photographie au dessus de son lit en la montrant à sa mère à chaque visite maternelle à son domicile. Ne pourrions-nous alors nous demander si à travers son premier passage à l'acte, Alice n'exposait-elle pas déjà son conflit interne autour de ces dimensions de la « représentation » et de l'« image idéale » ? En ce sens, ne pourrions-nous entendre les tentatives de suicide d'Alice comme une échappatoire face à ce conflit interne qu'elle ne parvient à dépasser, ainsi que comme une tentative symbolique et désespérée de tuer en elle cette figure de l'Enfant Idéal, à savoir cette construction imaginaire qu'elle s'est forgée du désir de sa mère, pour pouvoir enfin exister en tant qu'Enfant Réel ?
Aussi, cette rencontre clinique nous laisse penser qu'au fond ce que l'adolescent suicidaire tenterait de mettre à mal, de tuer à travers son acte serait une représentation fantasmatique élaborée au regard du désir maternel. Autrement dit, ne s'autorisant pas et ne se sentant pas autorisé au sein de sa constellation familiale à commettre ce meurtre symbolique de l'Enfant Idéal, en dehors duquel il n'est point de « je » qui parle et désire, l'adolescent suicidaire en passerait par le réel de son corps pour tenter de symboliser ce sur quoi il achoppe.
En ce sens, pour en revenir à notre interrogation portant sur l'indicible du suicide, cette rencontre nous amènerait à penser que cet indicible résiderait non pas tant dans l'acte suicidaire en lui-même mais bien plutôt sur l'impossible mise en mot de cette tentative symbolique de meurtre.
Au fond, si un lien est à déterminer entre suicide et tabou, il me semble qu'il se tisserait dans l'impossibilité de dire la violation d'un tabou fondamental : la prohibition du meurtre. En ce sens, nous pensons que c'est par la violation de l'interdit du meurtre que le suicide se verrait placé sous la bannière du silence, tant par le sujet qui l'effectue que par son environnement familial et social.
Mais au-delà du silence entourant la violation de la prohibition du meurtre inhérente à tout suicide, comment pourrions-nous appréhender le passé sous silence entourant le suicide de l'Enfant
[10] dans la constellation familiale ? Autrement dit, qu'y aurait-il à taire dans le suicide de l'Enfant (et de l'adolescent suicidaire) ?
En effet, la mort d'un Enfant paraissant insupportable aux yeux des adultes, se présente très rapidement comme un « objet à taire ». Insupportable en ce sens où, nous ralliant aux propos du psychanalyste S. Leclaire
[11], il nous semble que la mort d'un Enfant matérialise dans le réel le plus secret et le plus profond d'un des fantasmes inconscients ressentis par tout sujet en position de parent, à savoir les fantasmes de meurtre et de cannibalisme. Autrement dit, avec la mort de l'Enfant, nous touchons là à l'horreur des pulsions primitives enfouies au plus profond de l'inconscient parental.
À ce propos, dans le cadre de notre recherche de doctorat, nous rencontrions Madame Y. Marie, sa fille de 18 ans, est hospitalisée suite à une tentative de suicide médicamenteuse déclenchée consciemment suite à deux évènements majeurs : une rupture amoureuse et un avortement. Le dossier médical stipule que cet avortement renverrait la jeune fille aux abus sexuels exercés par le père six ans auparavant, durant deux années. Suite à la révélation par Marie de ces abus, Madame Y. divorce, partagée entre les sentiments quelle paraît toujours porter à son mari et la culpabilité de ne s'être aperçue de rien.
Lorsque je rencontre cette mère, quelques jours après le passage à l'acte de son enfant, elle nous dit : « elle a pris des cachets, j'ai eu peur... j'ai très peur qu'elle se suicide vraiment... je suis épuisée... elle m'épuise mais c'est une bonne fille vous savez... elle est gaie et elle est capable de faire plein de choses...mais à l'école où elle est il y a des mauvaises fréquentations... elle arrive pas à travailler... c'est pour çà... ils ont du l'influencer... ce sont ses mauvaises fréquentations ». Pourtant, Madame Y., informée de l'avortement de sa fille et de la signification que revêt cet acte pour Marie, n'y fera aucune allusion tout au long de notre rencontre. De la sorte, cette première constatation et les propos que Madame Y. tient au cours de notre rencontre nous inciteront à penser qu'au fond, le passage à l'acte suicidaire de Marie renverrait Madame Y. à son propre conflit psychique, jusqu'à présent maintenu refoulé. Car face à cet événement traumatique du suicide et de la tentative de suicide, la barrière du refoulement des sujets en place de parent va céder. Ainsi, l'émergence de sentiments ambivalents d'amour mais aussi de haine face à cet enfant qui par sa mise en acte positionne indirectement le parent en position de « mauvais parents », viendraient envahir la scène psychique de ces sujets. À savoir, l'acte suicidaire de Marie renverrait Madame Y. entre autre à la question du bon ou mauvais parent, car une « bonne mère » ne laisse pas abuser son enfant, ni suicider son enfant. S'il se suicide ou tente de le faire, le parent se transformerait inconsciemment en « mauvaise mère, mauvais père » d'où s'ensuivrait un sentiment de culpabilité; sentiment de culpabilité d'autant plus accentué, comme nous avons pu le constater, dans l'histoire de Madame Y.
Or, si ce passage à l'acte placerait Madame Y. en position de « mauvais parent » et susciterait un sentiment de haine, il nous semble qu'il referait également ressurgir la haine et les vœux de morts inconscients ressentis par Madame Y. à l'égard de sa fille au moment du divorce. Car au fond, « c'est ma fille qui m'a séparée de mon mari » laisse-t-elle échapper au cours de notre rencontre, mari dont elle se dit toujours amoureuse.
Or, l'arrivée à la conscience de ces sentiments de haine et de ces vœux de mort est un phénomène insupportable pour ces parents, dans ce temps de l'après-coup. D'où s'ensuivrait la mise en place de mécanismes de défense tels le déplacement, l'évitement dans le discours parental et le passé sous silence qu'ils suscitent.
Autrement dit, cet exemple nous incite à penser que ce qui serait à passer sous silence au sein de la constellation familiale face au passage à l'acte suicidaire de l' Enfant, serait non pas la verbalisation et la nomination de l'acte même du jeune, mais l'émergence et la mise en mot des vœux de morts et de la haine parentale à l'égard de leur enfant, éprouvés par tout parent envers son enfant mais à divers niveaux en fonction de l'histoire singulière du sujet, comme nous avons pu le constater au travers de l'histoire de Madame Y.
En conclusion, si nous avons pu dégager au cours de ce périple des passerelles entre le tabou et le suicide (notamment du suicide et de ses tentatives au temps de l'adolescence) à partir des notions du « sacré » et du « sacrifice »; de l'indicible du meurtre, de la haine et des vœux de morts parentaux, peut-être pourrions-nous revenir sur la question de la levée du silence entourant le suicide.
En effet, afin que le silence enveloppant le suicide n'ankylose davantage les blessures laissées par toute tentative de suicide et ne les fasse évoluer en suicide, nous proposons au regard de cette exploration du suicide et du tabou une piste de réflexion quant à la prise en charge thérapeutique des adolescents suicidaires. Ainsi, accompagner les parents d'adolescents suicidaires à mettre en mot en présence de leur enfant les vœux de mort et la haine ressentis face à son passage à l'acte, ne constituerait-il pas déjà un objectif thérapeutique en soi ? Mise en mot qui pourrait leur permettre de reconnaître par la suite, voire d'entendre, le cri lancé à travers le passage à l'acte de leur enfant, et éviter ainsi pour le jeune d'en recourir à nouveau à l'acte.
·
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MINOIS G. (1995), L'historien et la question du suicide, L'histoire, nËš189, pp. 22-44.
[1]
Georges Minois,
L'historien et la question du suicide, In : L'histoire, N
Ëš189, 1995, pp. 22-44.
[2]
Dictionnaire de la Langue française, Le Robert, 1989.
[3]
Sigmund Freud,
Totem et Tabou : Interprétation par la psychanalyse de la vie sociale des peuples primitifs, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1991, p. 55
[4]
Voir à ce sujet l'ouvrage de G.Minois,
Histoire du suicide : La société occidentale face àla mort volontaire, Fayard, Paris, 1995.
[5]
E.Durkheim,
Le suicide : Étude de sociologie, 10
ème
[6]
Sourate 37 : « Les serviteurs d'Allah [...] auront une provende connue, des fruits magniques au Jardin des Ravissements, sur des divans appariés ! Leur coupe sera remplie d'une source blanche, savoureuse pour les buveurs. Avec elle pas d'hébriété : eux-mêmes ne pourront les vider. Près d'eux, des vierges aux grands yeux chastes, sont semblables à un œuf œuvré ! » extrait de la traduction française d'A. Chouraqui,
Le Coran, 1990.
[7]
Voir à ce sujet l'ouvrage de F. Davidson, A. Philippe,
Suicide et tentatives de suicide aujourd'hui : Étude épidémiologique, Paris, Doin, 1986.
[8]
Jean Améry,
Porter la main sur soi : Traité du suicide, Paris, Actes Sud, 1996.
[9]
Le Centre Patrick Dewaere est l'une des rares unités hospitalières européennes spécialisées dans l'accueil des adolescents et jeunes adultes ayant effectué une ou plusieurs tentatives de suicide. Centre Patrick Dewaere, Rue Doyard, 15, 4900 Lierneux, Belgique
[10]
Nous désignerons, dans ce paragraphe, par le signifié « enfant » le statut de fils ou fille de, faisant référence ainsi aussi bien à l'enfant pré pubère qu'à l'adolescent.
[11]
Serge Leclaire,
On tue un enfant : un essai sur le narcissisme primaire et la pulsion de mort, Paris, Seuil, 1981, coll. Points Essais.