2004
Cahiers de psychologie clinique
Théorie
La cruauté et les avatars de la subjectivation
Jean-Paul MATOT
Pédopsychiatre, directeur du SSM - ULB, 93 av. des Lilas, B-1410 Waterloo
À partir des pistes dégagées par S. Freud et par D.W. Winnicott, la cruauté est envisagée dans une première partie de l'article comme la violence effractante exercée, au cours de son développement, par le bébé sur la mère dans les registres de l'auto-conservation et de l'emprise, en deçà de toute prise en compte de l'effet, sur la mère, de cette violence. La place du masochisme originaire du bébé, et du masochisme féminin de la mère, dans la liaison transformatrice de la cruauté, est discutée. Cette liaison permet la constitution d'une enveloppe psychique, dont les travaux de D. Anzieu ont montré les rapports qu'elle entretient avec la peau. Les défaillances de la construction de ce Moi-peau, à partir d'une peau commune à la mère et au bébé, déterminent les issues pathologiques spécifiques de la cruauté. Deux figures emblématiques sont présentées pour illustrer ce registre : celle de Cruella dans Les 101 Dalmatiens, et celle du meurtrier en série du Silence des agneaux. Ces formes meurtrières, issues de l'imagination des écrivains, font apparaître clairement que la cruauté se distingue nettement du sadisme tant par son but, qui vise l'appropriation d'une enveloppe contenante par effraction non sexualisée de la peau d'autrui, que par l'absence d'une recherche de plaisir dans la souffrance, de soi comme de l'autre, témoignant d'une économie purement narcissique, qui barre, de manière plus ou moins étendue, l'accès à la subjectivation. Certaines « expériences » nazies dans les camps d'extermination en confirment la réalité potentielle.
Mots-clés :
Cruauté, moi-peau, Cent et un dalmatiens, Silence des agneaux, masochisme, narcissisme.
Following Freud's and Winnicott's works, cruelty is considered as the violent breaking exerted by the baby on his mother in the field of developmental self-preservation and mastery, regardless mother's suffering. We discuss the importance of baby's primal masochism and mother's feminine masochism in the transformation of cruelty and forming an psychic envelope, linked, following D. Anzieu, to the skin functions. The failing of the Ego-skin determines the specific pathological shapes of cruelty.
Keywords :
Cruelty, ego-skin, The Hundred and One Dalmatians, The silence of the lambs, masochism, narcissism.
La cruauté,
Grausamkeit, apparaît sous la plume de Freud en 1905, comme pulsion de cruauté, dans les
Trois essais sur la théorie de la sexualité. Elle est, dans ce texte, peu différenciée du sadisme. Néanmoins, Freud indique plusieurs pistes qui nous permettent de préciser le champ de la cruauté : liée à la pulsion d'emprise – «
la tendance à la cruauté dérive de la pulsion de maîtriser » –, elle est à l'origine indépendante de l'excitation sexuelle – «
la cruauté... est, dans son développement, encore plus indépendante de l'activité sexuelle liée aux zones érogènes »
–, mais peut secondairement se sexualiser; la pulsion de cruauté est une pulsion partielle : A. Fréjaville (1993, citée par Cupa, 2002) l'envisage comme dirigée vers un objet partiel, tandis que le sadisme s'adresserait à l'objet total. La cruauté appartient en tout cas, pour Freud, à une période du développement de l'enfant où «
la pulsion de maîtriser n'est pas encore arrêtée par la vue de la douleur d'autrui, la pitié
[1] ne se développant que relativement tard... ». Enfin, la cruauté a un rapport privilégié avec la peau : «
quand la douleur et la cruauté entrent en jeu, c'est l'épiderme qui fonctionne comme zone érogène ».
Freud n'a pas développé par la suite ces premières intuitions. J'essaierai, dans cet article, d'en proposer une articulation à la lumière de quelques travaux psychanalytiques ultérieurs.
Cruauté et masochisme gardien de la vie
Retenons cependant que dans Pulsions et destins des pulsions (1915), Freud souligne que « aimer est susceptible d'entrer non dans une, mais dans trois oppositions » : aimer/haïr, aimer/être aimé, « et, en outre, aimer et haïr pris ensemble s'opposent à l'état d'indifférence ». Il rapporte ces trois oppositions aux trois polarités qui dominent la vie psychique : sujet (moi) - objet (monde extérieur); plaisir - déplaisir; actif - passif. « Il y a, écrit-il, une situation psychique originaire dans laquelle deux d'entre elles se rencontrent. Originairement, tout au début de la vie psychique, le Moi se trouve investi par les pulsions et en partie capable de satisfaire ses pulsions sur lui-même. Nous appelons cet état le narcissisme, et nous qualifions d'auto-érotique cette possibilité de satisfaction. Le monde extérieur, à ce moment, n'est pas investi par l'intérêt, il est indifférent pour ce qui est de la satisfaction ». Freud, lorsqu'il pose en 1915 l'hypothèse d'un état narcissique primaire, anobjectal, de la psyché, associe cet état à une indifférence à l'égard de l'objet, antérieure à toute opposition entre pulsions libidinales et agressivité primaire.
Pour Winnicott (1945, 1950-55), la cruauté (à aucun moment dans ces deux textes il n'emploie le terme de sadisme) caractérise une phase précoce du développement de l'enfant, antérieure à la différenciation dedans - dehors, à l'accès à la position dépressive et à ce qu'il nomme le « stade de l'inquiétude », ou « stade du souci » (dont il situe approximativement l'émergence vers 5-6 mois). Lors de cette « relation objectale de cruauté précoce », Winnicott considère que « l'enfant normal prend plaisir à une relation cruelle avec sa mère, qui se manifeste surtout dans le jeu ». Ce qui permet à l'enfant d'intégrer cette cruauté dans son développement ultérieur, et d'éviter ainsi d'avoir à opérer un clivage (Winnicott parle d'« état de dissociation ») du « self cruel », c'est la tolérance de la mère à l'égard de cette relation cruelle dans le jeu, alors que « cela lui fait vraiment mal et cela l'épuise ».
Lors de ce stade de cruauté, « l'élément agressif » – que Winnicott fait dériver de l'activité musculaire spontanée du foetus puis du bébé, et de « l'élément sensoriel correspondant » – « fait partie de l'amour ». Cette agressivité, inhérente au mouvement de recherche de la satisfaction, a des effets « destructeurs par hasard ». Ces effets destructeurs s'exercent tant sur l'autre que sur le corps propre : « l'enfant abîme son doigt en le suçant avec trop de vigueur ou trop continuellement, et en tout cas il se met bientôt à ronger ses ongles ». Winnicott s'interroge sur la question de savoir si « tout le dommage ainsi causé » relève de la haine : « il semble qu'il y ait là un autre élément; si l'enfant doit avoir du plaisir, il faut que quelque chose en souffre : l'objet de l'amour primitif souffre d'être aimé, sans parler du fait qu'il est haï. »
Winnicott (1950-55) introduit plus loin la notion d'un « stade pré-cruel » qui obscurcit quelque peu son propos, dans la mesure où ce qu'il en dit semble correspondre à ce qui précisément caractérisait de stade de cruauté décrit précédemment : « la pulsion libidinale primitive (ça) a une qualité destructrice bien que le but de l'enfant ne soit pas de détruire car la pulsion est ressentie au stade pré-cruel. »
Cette qualité destructrice « par surcroît » se retrouve également dans la description que fait Winnicott (1971) du traitement infligé par le petit enfant à ses objets transitionnels, voire dans certains phénomènes pathologiques qui en dérivent (Matot, 1991).
Winnicott apporte une précision intéressante, relative à une double origine de l'agressivité, qui permet me semble-t-il de différencier la cruauté, violence exercée à l'égard de l'objet dans le mouvement même de quête de la satisfaction, de la haine, dérivant de la frustration – inévitable – de cette quête, imposée par l'objet : « se manifestent, d'une part, les pulsions agressives innocentes envers les objets de frustration et, d'autre part, les pulsions agressives vis à vis des bons objets; celles-ci donnent naissance à la culpabilité. La frustration agit comme une échappatoire à la culpabilité et elle engendre un mécanisme de défense qui est l'orientation de l'amour et de la haine selon des voies séparées. Si le clivage des objets en bon et mauvais intervient, il se produit une diminution du sentiment de culpabilité, mais l'amour perd en contrepartie certains de ses éléments agressifs valables et la haine devient d'autant plus explosive. » Ainsi, la cruauté, s'exerçant à l'égard de l'objet de satisfaction, tend lors du développement à être limitée par le sentiment de culpabilité; lorsque la mère se montre « suffisamment bonne », d'une part, comme on l'a vu plus haut, elle « tolère » la cruauté de son bébé, elle la limite en la contenant, mais, d'autre part aussi, elle ne lui impose pas de frustrations intolérables ce qui permet que les pulsions agressives « innocentes » ne deviennent pas menaçantes. Ces dernières peuvent donc rejoindre sans danger les motions « cruelles » liées à l'expérience de satisfaction, l'intrication pulsionnelle peut se poursuivre, et le clivage de l'objet être évité.
Ces intuitions de Winnicott montrent la voie d'une conception de l'agressivité et de la destructivité qui fait l'économie de la « tentation gnostique » (P. Denis, 1997) de la pulsion de mort. Elles se retrouvent dans la théorisation de P. Denis (1992, 1997) où la pulsion est comprise comme alliage de deux formants, l'emprise exercée sur l'objet, et la recherche de la satisfaction
[2]. Dans ce modèle, la satisfaction, apportée par l'objet « suffisamment bon », vient limiter l'emprise, qui est mise au service de la relation objectale et de la sexualité. Au contraire, face à un objet excessivement frustrant, il y a un surinvestissement de l'emprise, du «
registre de l'existence physique de l'objet, de ses caractéristiques perceptives, de ses déplacements, de la motricité du sujet pour le rejoindre »
[3], de la concrétude de l'objet du monde extérieur et de sa maîtrise : «
la dimension de l'acte devient prévalente ». Par ailleurs, «
l'énergie investie dans les autres éléments du système représentatif se focalise sur des fantasmes sadiques concernant l'objet et se détourne du reste, et le monde se réduit ».
En somme, la cruauté apparaît ainsi comme un « dommage collatéral » lié à l'investissement en emprise, qui se trouve limité par l'expérience de satisfaction. Le sadisme (et le masochisme) peuvent être envisagés, dans la perspective ouverte par P. Denis, comme le résultat d'un renversement où, par défaut d'une adaptation suffisante de l'objet aux exigences pulsionnelles du bébé, «
c'est la sexualité qui se met au service de l'emprise, et non plus l'inverse »; en fait, cet auteur « trouve » là une idée déjà formulée par Winnicott (1950-55) : «
dans ce cas, la composante érotique parvient à se fondre à la motricité, alors que chez l'individu en bonne santé il est plus vrai de dire que la motricité fusionne avec elle »
[4].
P. Denis (1997) décrit ensuite un « au-delà » du sadisme, où un investissement exclusif en emprise s'accompagne d'un désinvestissement complet du lien libidinal, et une rupture avec les représentations qui s'y rattachent, transformant le « sadisme en destructivité libre », en « folie d'emprise », dans le registre de la décharge par le passage à l'acte. Je postulerais pour ma part, en prolongeant la distinction proposée par Winnicott entre pulsions agressives à l'égard des bons objets et à l'égard des objets de frustration, un « en-deçà » du sadisme, s'exprimant dans une cruauté pure : celle-ci résulterait d'un clivage précoce (ou d'une absence primaire d'intégration) des expériences insuffisantes de satisfaction et des expériences de frustration, permettant que le désinvestissement ne concerne que les représentations liées à l'objet de satisfaction, laissant dans ce registre libre cours à une emprise cruelle, non sexualisée, sur un objet non reconnu comme tel, tandis que se maintiendrait par ailleurs un investissement hallucinatoire de l'objet de frustration, idéalisé.
Les développements qui précèdent doivent beaucoup à la lecture d'un article de D. Cupa (2002) qui m'a mis sur la voie de la contribution originale de Winnicott à l'étude psychanalytique de la cruauté. « Après cette lecture de Freud et de Winnicott, nous pouvons avancer, écrit cet auteur, que la pulsion de cruauté appartient à la destructivité originaire, qu'elle est préobjectale. Il s'agit d'un dynamisme primitif sans amour ni haine, mais hostile, qui ne manifeste aucune pitié. La pulsion de cruauté n'a pas de but sadique, elle est attaque, effraction des premiers contenants et contenus maternels par mesure d'autoconservation... Cette force n'a pas de vectorisation objectale et se situe en dehors des sentiments d'amour et de haine. » Je partage partiellement les conclusions de cet auteur, sauf pour ce qui concerne l'idée que la cruauté serait, à l'origine, hostile. Il me semble en effet que si la spécificité de la cruauté, effet collatéral ou dérivation de l'emprise, réside dans l'indifférence à la souffrance infligée, et se différencie en cela du sadisme, plaisir pris dans cette souffrance même, c'est précisément qu'elle ne prend pas en compte l'existence de l'objet, et qu'elle n'est dès lors ni hostile ni tendre. Elle exprime seulement la nécessité pour le bébé de s'approprier par effraction, et donc en exerçant une violence, les contenus et contenants maternels indispensables à la constitution de ses propres enveloppes et contenus psychiques. La cruauté implique pour moi une non-reconnaissance de l'autre, une désubjectivation, et appartient au registre narcissique « pur », tandis que le sadisme, modalité de rapport à l'autre, relève, au moins partiellement, du registre objectal, comme en témoigne le couple sadisme-masochisme.
La cruauté pose avec acuité, on le voit, à la fois la question de l'origine de la destructivité et celle de l'intrication pulsionnelle. Pour D. Cupa (2002), «
les pulsions de cruauté sont liées aux pulsions d'autoconservation libidinales que sont les pulsions de tendresse ». En suivant la thèse défendue par J. Laplanche, qui se fonde sur la double distinction, présente dans les écrits freudiens jusqu'en 1915 puis estompée par la suite, entre instinct et pulsion d'une part, auto-conservation et sexualité d'autre part
[5], et qui par ailleurs rapproche la notion d'attachement de celle de tendresse, utilisée par Freud (Laplanche, 2000), la cruauté relèverait de l'instinct, et constituerait le versant de destructivité primaire dans le registre de l'autoconservation. Si, d'autre part, on accepte l'idée que, contrairement à l'instinct, la notion même de pulsion ne peut se concevoir indépendamment du lien à l'objet, on peut poser l'hypothèse que la destructivité pulsionnelle
[6] produite par la rencontre de l'objet primaire vient rejoindre secondairement la cruauté instinctuelle et la « sexualise ».
Cette cruauté doit être liée, et Winnicott (1945, 1950-55) a montré le rôle de la mère dans cette activité de liaison. Il est par ailleurs vraisemblable que le bébé lui-même dispose d'une capacité autonome, innée, de lier l'excitation désorganisante qui parvient à traverser les barrières pare-excitantes qui le protègent. En effet, la construction du psychisme débute dès avant la naissance, et il faut donc bien que le bébé dispose, dans les dernières semaines de la grossesse, de certaines fonctions de maîtrise du malaise, voire de la douleur provoqués par les stimuli corporels désagréables ou excessifs. Pour ma part, c'est au seul niveau de ces stimuli qui demandent à être liés que je peux concevoir quelque chose qui corresponde à ce que Freud a désigné comme « pulsion de mort » : il apparaît cependant clairement qu'il ne s'agit pas, dans cette acception, d'une pulsion au sens psychanalytique du terme, et que d'emblée cette « destructivité » qui s'exerce sur le foetus a une source qui conjoint de manière indissociable des stimuli autonomes et environnementaux.
C'est dans cette perspective que le concept de masochisme originaire, érogène, introduit par Freud en 1924, et « revisité » il y a une dizaine d'années par B. Rosenberg (1991), peut révéler une autre utilité que celle d'une pure spéculation métapsychologique : « la libido a pour tâche de rendre inoffensive cette pulsion destructrice et elle s'en acquitte en dérivant cette pulsion en grande partie vers l'extérieur... Une autre partie ne participe pas à ce déplacement vers l'extérieur, elle demeure dans l'organisme et là elle se trouve liée libidinalement à l'aide de la coexcitation sexuelle...; c'est en elle que nous devons reconnaître le masochisme originaire, érogène » (Freud, 1924). Ce masochisme originaire, « gardien de la vie » (Rosenberg, 1991), plus justement qualifié d'« endurance primaire » (D. Rosé, 1997, cité par S. Heenen-Wolff, 2002) serait alors une capacité en partie innée – dont on peut imaginer qu'elle soit soumise à des variations individuelles – de canaliser, voire de transformer l'excitation désorganisante. Cette capacité permettrait normalement au bébé in utero de mettre en place les conditions d'une disponibilité – et d'une appétence – relationnelle potentielles; son insuffisance – absolue ou relative en fonction de l'environnement prénatal – favoriserait au contraire le renforcement de mécanismes de type autistiques, que je qualifierais de narcissiques en ce qu'ils viseraient à l'isoler radicalement d'excitations désorganisantes. Une telle perspective rencontre, sous un autre angle, la remarque de B. Rosenberg (1991) selon laquelle « la relation masochisme / narcissisme se présente comme une relation inversement proportionnelle : moins de masochisme et plus de narcissisme défensif. »
La tolérance liante et contenante de la mère à l'égard de la cruauté de son bébé peut alors être comprise comme prenant le relais, venant épauler, après le traumatisme physiologique et psychique que constitue l'accouchement, l'endurance primaire du bébé. Cette « endurance » maternelle pourrait s'envisager comme un destin privilégié du masochisme originaire, et constituerait le coeur même du masochisme féminin. Je pense être assez proche, dans ce développement, de S. Heenen Wolff (2002) lorsqu'elle écrit que « la “fonction contenante” peut être pensée plus directement en lien avec le masochisme érogène primaire » et que « le parallèle entre la notion “fonction alpha” et le concept de masochisme érogène primaire est frappant. »
C'est ainsi la conjonction entre une endurance masochique érogène primaire du bébé, et une endurance masochique féminine de la mère, qui permettrait que se constitue progressivement une enveloppe psychique permettant à l'enfant de lier les excitations et de développer une activité de représentation à travers les échanges avec son environnement.
Cruauté et narcissisme meurtrier
Le mot « cru » dérive d'une racine indo-européenne « kreu » qui exprime les notions de « chair crue, saignante, sang répandu ». Elle donne en grec « kreas », « kreatos » : « chair saignante ». En latin, « cruor » désigne « le sang répandu », « crudus » : saignant, et enfin « crudelis », « cruel », « qui se plaît dans le sang » (J. Picoche, Le Robert, 1992).
Freud (1905) avait, on l'a vu, relevé le lien entre la cruauté et la peau.
Dans sa description princeps du Moi-peau, Anzieu (1985) fonde son élaboration sur trois fonctions principales de la peau du point de vue du développement psychique. Elle est à la fois : « 1) sac qui contient et retient à l'intérieur le bon et le plein que l'allaitement, les soins, le bain de paroles y ont accumulé; 2) interface qui marque la limite avec le dehors et maintient celui-ci à l'extérieur; 3) lieu et moyen primaire de communication avec autrui, et surface d'inscription des traces laissées par les relations signifiantes. »
Rappelons que pour Anzieu (1985), le Moi-peau fait suite à une topique plus archaïque, celle du sentiment d'existence du Soi, correspondant à la cavité sonore, gustative et olfactive, « espace abrité mais non hermétiquement clos » : « le soi se forme comme une enveloppe sonore dans l'expérience du bain de sons, concomitante de celle de l'allaitement. Ce bain de sons préfigure le Moi-peau et sa double face tournée vers le dedans et le dehors... La combinaison de ces sons produit donc : a) un espace-volume commun permettant l'échange bilatéral; b) une première image (spatio-auditive) du corps propre, et c) un lien de réalisation fusionnelle réelle avec la mère ». Le Moi se différencie à partir de l'expérience tactile, tandis que « la topique secondaire (Ça, Moi – Moi idéal, Surmoi – idéal du moi) s'organise quand l'enveloppe visuelle – notamment sous l'effet de l'interdit primaire du toucher – se substitue à l'enveloppe tactile pour fournir au Moi l'étayage essentiel, quand les représentants de choses (principalement visuels) s'associent dans le préconscient qui se développe alors, à des représentations de mots (fournis par l'acquisition de la parole) ».
Au niveau du développement du Soi, Anzieu (1985) envisage ainsi une continuité entre la cavité primitive, l'espace visuel, puis visuo-tactile, puis locomoteur, et enfin graphique. Il souligne que ce qu'on désigne comme « oralité » conjoint en fait plusieurs types d'expériences : le plaisir de la succion; le plaisir gustatif; le plaisir de la réplétion (l'expérience d'un plein central); le plaisir d'être tenu dans les bras, associé à un bain sensoriel cutané, olfactif, sonore. Ce dernier type d'expériences spécifie selon Anzieu (1985) la pulsion d'attachement, sous la forme d'une surface-interface et d'un volume ambiant, autrement dit, l'expérience d'un contenant, différenciant un dehors et un dedans, et donc aussi les passages de l'un vers l'autre : « L'expérience vécue par le bébé des orifices permettant le passage dans le sens de l'incorporation ou dans celui de l'expulsion est assurément importante mais il n'y a d'orifice perceptible que par rapport à une sensation, fût-elle vague, de surface et de volume (la maîtrise des orifices implique une confiance de base d'intégrité de l'enveloppe corporelle). »
S'appuyant sur les travaux de Brazelton, Anzieu (1985) décrit la constitution d'un fantasme de peau commune entre la mère et le bébé, structure d'interface qui fait suite à un fantasme intra-utérin d'inclusion réciproque. Cette interface permet d'ébaucher une séparation, préalable à l'effacement de cette peau commune au profit de deux peaux propres au bébé et à sa mère, effacement accompagné par des fantasmes de peau arrachée, meurtrie ou meurtrière. Le dépassement de ces angoisses permet l'acquisition d'un Moi-peau par intériorisation à la fois de l'interface qui devient une enveloppe psychique contenante, et de l'entourage maternant qui devient le monde intérieur.
Pour Anzieu (1985), la sensorialité cutanée constitue le fond continu du sentiment de soi, qui précède, et auquel viennent s'articuler, les autres sensorialités. Une défaillance des fonctions du Moi-peau pourra ainsi induire une torsion de l'ensemble des enveloppes sensorielles. Anzieu (1985) insiste dans ses observations cliniques sur l'importance de la non reconnaissance, de la disqualification ou de la requalification paradoxale des sensorialités du bébé et de l'enfant dans le défaut d'intégration (d'emboîtement) des différentes enveloppes sensorielles.
Deux vignettes « cliniques » vont me permettre d'illustrer le lien entre la cruauté et cette requalification des sensorialités consécutives à la défaillance de constitution du Moi-peau, et d'envisager comment la cruauté meurtrière vise à la confection d'une seconde peau narcissique, vitale et en même temps mortifère, dans une quête illusoire qui enferme le sujet.
Cruella est une grande femme élancée, portant toute l'année capes et manteaux de fourrures : « elles sont toute ma vie », dit-elle, et cette passion a déterminé son choix amoureux : cette femme intelligente et autoritaire a épousé un petit homme effacé et triste, qui a accepté de prendre le nom de famille de sa femme, et exerce le métier de fourreur. Le couple n'a pas d'enfant. Cruella se plaint sans cesse du froid : outre les fourrures pour la journée, et les draps d'hermine dont elle s'enveloppe la nuit, un feu de bois gigantesque flambe en permanence dans la cheminée du salon de marbre rouge; la lutte contre ce froid qui l'envahit ne concerne pas seulement la sensibilité cutanée, mais également l'intérieur de son corps : ainsi, elle fait servir, dans sa salle à manger de marbre noir, sur une table de marbre blanc, des mets aux couleurs étranges, soupe violette, poisson vert lumineux, viande bleu pâle, crème glacée noire, tous tellement poivrés qu'ils mettent le tube digestif en feu.
Ses cheveux, tirés, sont noirs d'un côté de la raie, blancs de l'autre. Enfant, déjà, elle avait une natte noire et une natte blanche. Son imposante voiture, au klaxon strident, est, de même, rayée de noir et de blanc.
C'est ainsi que Dodie Smith décrit cette héroïne maléfique, rendue célèbre parWalt Disney sous le nom de Cruella Denfer, qui organisa le rapt de 97 chiots dalmatiens pour s'en faire un manteau de fourrure.
C'est une femme narcissique, phallique, incapable d'éprouver des sentiments maternels, ce qui peut être mis en lien avec ce froid dont elle cherche à se préserver. Le désir d'enfant est barré par une passion qui dérive d'un besoin vital, celui d'une peau qui l'enveloppe, peau douce et chaude comme celle dont jouissent injustement les bébés, et qu'il lui faut leur arracher pour s'en couvrir.
Point de figure maternelle chez Cruella, tout juste un aïeul masculin qui lui a légué un sombre manoir perdu dans la campagne du Sussex, entouré d'un mur d'enceinte fermé par de lourdes portes de fer, et surplombé d'une haute tour, la Folie. Cruella n'habite pas cette demeure lugubre, qu'elle a fait peindre en noir à l'extérieur et en rouge à l'intérieur; elle lui sert par contre à séquestrer les chiots. Petite dernière d'une lignée qui s'éteindra après elle, prix d'un lien incestueux, son épiderme capillaire porte la marque d'un clivage vertical qui la coupe en deux, barrant toute intégration de la bisexualité psychique, toute capacité d'identification à l'autre, et plus fondamentalement toute accession stable à un sentiment de continuité de Soi : le froid sans cesse menace, car toujours le feu de cheminée s'éteint, tandis que l'incendie intérieur provoqué par le poivre s'estompe. Cruella est affectée d'un trouble généralisé de la sensorialité, qui touche, au delà du chaud et du froid, le goût et la vision : l'incandescence du poivre comme goût unique, que tente de masquer la coloration artificielle des aliments. Le visuel est appelé à la rescousse pour donner l'illusion de la diversité de la vie, face à l'uniformité d'une construction défensive où l'excès sensoriel tente de combler, par une excitation inévitablement fugitive, le vide intérieur.Le marbre glacé de la demeure de Cruella l'enveloppe des trois couleurs qui organisent sa vie psychique : le noir de la mort, le blanc de la déprivation sensorielle, de l'absence, du vide, et, pour tenter de survivre malgré tout, le rouge du feu, de la passion dévorante, du sang.
D. Cupa (2002) attire notre attention sur un travail de R. Dorey (1994) qui relève, à partir de l'oeuvre de Giono, « un motif littéraire qui, à la manière même d'un motif musical, se répète tout au long de l'oeuvre... Il s'agit de l'image constituée par des gouttes de sang rouge vermeil répandues sur de la neige d'une blancheur immaculée ». Dorey (1994) retrouve cette opposition du rouge et du blanc, accentuée par la couleur noire, dans de nombreuses oeuvres littéraires, des récits celtiques aux contes de Grimm en passant par le roman médiéval. Il y voit une « structure de contraste » destinée à engendrer une fascination par un phénomène spéculaire. Le rouge sang figure l'intérieur du corps, la chaleur, l'énergie vitale, la sexualité, contenus par l'enveloppe cutanée; le blanc figure un monde extérieur immaculé et glacé, qui vient se projeter sur la surface de la peau; le noir, en arrière-fond, figure la mort. Pour Dorey, ce motif est « un spectacle de cruauté à l'état pur », « ouverture du corps par déchirure de la peau; effraction, il met brutalement en communication le dedans et le dehors, le chaud et le froid... ». La cruauté représente ainsi pour lui une tentative de « rétablissement fugace de la relation primordiale », duelle, à la mère. La configuration des trois couleurs dans l'existence de Cruella permet, me semble-t-il, de prolonger l'hypothèse de Dorey; la couleur noire ne serait pas seulement un arrière-fond représentant la mort : le blanc, le noir et le rouge représenteraient des états différents de la mère cruelle, fonctionnant de manière clivée, qui ne laisse au bébé que le choix entre une mère absente, indifférente, figure de la psychose blanche, une mère morte, noire, détruite par la cruauté du bébé, figure de la mélancolie, ou une mère excessivement excitante, qui brûle le bébé, figure du débordement pulsionnel. Ces imago maternelles clivées apparaissent dans des couples d'opposés auxquels tente de se raccrocher le bébé pour structurer son psychisme. Le manoir, noir à l'extérieur et rouge à l'intérieur, est un espace anal, lieu de détention et d'emprise, où la défense mélancolique et persécutive retient la force vitale, potentiellement désorganisante et meurtrière. La salle à manger blanche, froide, et le salon rouge dévoré par les flammes, évoquent une situation orale de nourrissage où une mère glacée nourrit son bébé d'un lait brûlant, et où la défense du bébé consiste inverser la polarité de ses sensations, en se vivant comme glacé à l'intérieur et en attribuant à la mère une passion brûlante qui réchauffe et contient : cette inversion, on le voit, maintient l'espoir, qui toujours s'épuise mais sans cesse est ranimé, d'un investissement chaleureux de la part de l'objet, au prix d'un gel des mouvements pulsionnels internes. Enfin, les cheveux noirs et blancs, la fourrure des dalmatiens, la voiture zébrée, représentent les deux aspects clivés de la destructivité maternelle, qui doivent tenir lieu d'enveloppe, de Moi-peau auxiliaire, auxquels il faut s'identifier, qu'il faut s'approprier, arracher aux bébés narcissiques de la mère, afin de conserver l'espoir que puisse un jour être éprouvés, contenus, conservés, la vitalité et la chaleur du lien objectal, tellement dangereux, désorganisant et destructeur en l'absence d'une enveloppe permettant de filtrer et de contenir ses débordements. Mais cette enveloppe défensive elle-même, qui ne laisse au Moi que le seul fonctionnement cruel dans le rapport à l'autre, est ce qui empêche radicalement un lien nourricier à l'objet. Comme l'écrit Anzieu (1985), « la sensation physique de froid éprouvée par le Moi corporel et conjuguée à la froideur, au sens moral, opposée par le Moi psychique aux sollicitations de contact émanant d'autrui, vise à constituer ou à reconstituer une enveloppe protectrice plus hermétique, plus fermée sur elle-même, plus narcissiquement protectrice, un pare-excitation qui tient autrui à distance ».
À la fin de l'histoire, les petits chiots, libérés du manoir par un couple parental courageux et aimant, pénètrent dans l'intérieur de Cruella et déchirent avec cruauté ses fourrures. Destruction vengeresse qui contraint Cruella à disparaître, son mari s'étant révélé totalement défaillant, puisqu'il n'avait même pas payé les fourrures qu'il lui offrait...
Buffalo Bill est le surnom attribué dans le livre de T. Harris (1988) « Le silence des agneaux » à un tueur en série qui écorche ses victimes. Six femmes ont déjà été retrouvées assassinées lorsque commence le récit. Aucune n'a subi de violences sexuelles; toutes ont fait l'objet, après leur mort, d'un prélèvement de parties plus ou moins importantes de leur peau, et l'une d'elles a été scalpée. Le meurtrier est décrit comme fétichiste de la peau. Il s'épile, se frictionne avec des lotions tonifiantes, s'enduit de crèmes émollientes, et utilise un gant pour laver et enduire les parties de son corps qu'il n'aime pas toucher, comme son pénis. Il se regarde ensuite nu dans un miroir en dissimilant ses organes génitaux. Quelques années auparavant, il a demandé une opération de chirurgie transsexuelle, qui lui a été refusée.
Buffalo Bill place dans la gorge de ses deux dernières victimes une chrysalide d'un papillon exotique, Acherontia styx, dont le dos porte un dessin de tête de mort. Le docteur Hannibal Lecter, psychiatre meurtrier en série emprisonné, qui mangeait ses victimes, fournit à Clarice, élève enquêtrice du FBI, quelques éléments pour identifier l'écorcheur :
« – Une chenille se transforme en pupe dans une chrysalide. Puis l'insecte émerge, sort de son vestiaire secret, sous la forme d'un bel imago. Clarice, savez vous ce que c'est que l'imago ?
– Un insecte adulte, ailé.
- Et quoi d'autre ?... C'est un terme de psychanalyse, cette défunte religion. L'imago, c'est une image parentale enfouie dans l'inconscient dès l'enfance et liée à l'affect infantile. Le mot vient des bustes en cire, portraits de leurs ancêtres, que les romains portaient lors des processions funéraires...
La chrysalide, cela signifie le changement. De la larve au papillon, nocturne ou diurne. Billy veut changer, du moins le croit-il. Il se fait un habit de fille avec de vraies filles. » (Harris, 1988)
Jame Gumb, alias Buffalo Bill, accomplit en effet un projet psychotique de confection d'une seconde peau, féminine, auquel il consacre tout son temps et son énergie. D'après ses propres mensurations, il a établi un « patron » et choisit ses victimes selon le double critère de la qualité de leur peau et de leur grande taille, afin de limiter le nombre de « pièces » nécessaires à son ouvrage et les « coutures » inesthétiques. Il les enlève et les séquestre pendant quelques jours dans un puit de la cave de la maison qu'il occupe, le temps de préparer les meilleures conditions de prélèvement de la peau de ces femmes qu'il désigne comme des « choses ».
Le tueur a pour seule compagnie une petite chienne caniche qu'il appelle « Précieuse ». Avant d'assassiner ses victimes et de leur découper les parties de peau nécessaires à la confection de son enveloppe féminine, il regarde rituellement, en serrant violemment « Précieuse » dans ses bras
[7], une cassette vidéo des années cinquante représentant « Maman », images supposées de sa mère défilant lors d'un concours éliminatoire pour l'élection de Miss Amérique.
Ce rituel s'intègre dans un scénario de transformation du meurtrier qui devient sa propre mère : « oh, Précieuse. Viens dans les bras de maman. Maman va être si belle », en se mettant littéralement dans sa peau. Il devient alors la mère aimante du petit garçon-caniche, féminisé. Lors de l'exécution et de l'écorchage de ses victimes, il est nu, « couvert de sang comme un nouveau né ».
Après le dénouement et la mort de Buffalo Bill,
alias de Jame Gumb
[8], la peau trouée comme il se doit par l'agent féminine du FBI, l'auteur apporte une précision biographique :
« Sa mère était enceinte d'un mois lorsqu'elle échoua au concours de Miss Sacramento, en 1948... Comprenant qu'elle ne serait jamais actrice de cinéma, sa mère sombra dans l'alcoolisme; Gumb avait deux ans lorsqu'il fut placé dans une famille adoptive... Gumb avait dix ans quand ses grand-parents le retirèrent à des parents adoptifs qui laissaient à désirer, et il les tua deux ans après. Pendant son séjour à l'hôpital psychiatrique, il apprit le métier de tailleur pour lequel il montrait des dons certains. » (Harris, 1988)
Anzieu (1985), parlant du Moi-peau, écrit que « cette enveloppe sur mesure achève d'individualiser le bébé par la reconnaissance que lui apporte la reconnaissance de son individualité ». Cette idée d'une peau « sur mesure » évoque bien l'idée de l'indispensable adaptation première de la mère, adaptation presque parfaite créatrice de l'espace d'illusion, sur laquelle Winnicott a insisté, aux besoins spécifiques de son bébé. Bill, à défaut d'avoir reçu cela de sa mère, se taille lui-même une peau maternelle dans une sorte d'autoengendrement réparateur. Il s'agit là d'une défense narcissique radicale qui barre l'accès à un masochisme, fût-il pervers, porteur d'une potentialité de développement du Soi par la rencontre de l'objet.
La fiction meurtrière imaginée par L. Harris nous offre une représentation extrême d'un procédé défensif qui a été décrit par Anzieu (1985). Rappelons que pour cet auteur, « le Moi-peau ``normal" n'entoure pas la totalité de l'appareil psychique et il présente une double face, externe et interne, avec un écart entre ces deux faces qui laisse la place libre à un certain jeu ». Les défenses narcissiques vont viser à constituer un moi-peau englobant, qui laisse aussi peu d'espace qu'il est possible entre les faces interne et externe, entre les stimulations externes et l'excitation interne, entre sa propre image et celle qui lui est renvoyée par autrui : « le patient a besoin de se suffire de sa propre enveloppe psychique, de ne pas garder avec autrui une peau commune qui signe et provoque sa dépendance envers lui... Ainsi étendue et solidifiée, elle lui apporte des certitudes, mais elle manque de souplesse et la moindre blessure narcissique la déchire. L'autre opération vise à doubler extérieurement ce Moi-peau personnel ainsi cimenté, d'une peau maternelle symbolique, analogue à l'égide de Zeus, ou à ces oripeaux éblouissants dont se revêtent les jeunes femmes mannequins souvent anorexiques, et dont la splendeur les renarcissise provisoirement, face à une menace inconsciente d'effritement du contenant psychique. »
Dans cette configuration narcissique, qui est celle de la cruauté meurtrière (qui, comme le souligne D. Zagury (2002), ne doit pas être confondue avec le sadisme), l'objet primaire est indisponible mais idéalisé (Zagury, 2002), sa cruauté ou son indifférence sont forclos, et le Moi-peau narcissique prothétique est constitué à son image : il protège efficacement le sujet et lui permet de fonctionner, aussi longtemps qu'il n'est pas confronté à l'investissement objectal. D. Zagury (2002), à partir de son expérience d'expertise pénale de tueurs en série, écrit que « la fonction même de l'agir criminel est de dénier l'altérité et l'existence de l'objet... Pour le tueur en série, l'insignifiance de l'objet et l'indifférence à son égard signent la surpuissance narcissique ». Le terme d'objet prête cependant ici à confusion : il s'agit de l'objet externe, la victime, et non d'un objet interne. Pour Zagury (2002), les victimes possèdent « un principe vital dont ils (les tueurs en série) sont fondamentalement privés... La dimension très archaïque de captation d'énergie, de revitalisation, d'avidité vampirisante, appartient au registre de la perversion narcissique. »
Au contraire, dans le fonctionnement masochique pervers (et dans les formes sadiques issues d'un retournement du masochisme
[9]), l'objet primaire n'est pas idéalisé, sa cruauté ou sa défaillance sont reconnus mais font l'objet d'un clivage, permettant l'idéalisation des qualités cruelles du bourreau, la « vénus à la fourrure » bien décrite par G. Deleuze (1967) dans son travail sur Sacher-Masoch, et la recherche d'une emprise réparatrice sur lui, dont témoigne le contrat masochiste
[10].
La violence cruelle apparaît ainsi comme une défense narcissique plus psychotique que perverse, même si des formes de transition peuvent s'observer. D. Zagury (2002) souligne que « le mouvement pervers narcissique... (est)... utilisé pour lutter contre l'envahissement psychotique, sans y parvenir. » Cet auteur insiste particulièrement sur l'importance d'une forme particulière de clivage du moi – décrite par R. Roussillon (1999) -- chez ces sujets, clivage qui tente d'isoler des traces perceptives non représentées, et d'éviter – par les actes meurtriers -- l'envahissement hallucinatoire. L'exemple historique de Gilles de Rais (Matot, 1998) relève de ce registre.
Si la violence meurtrière dont il est question ici est le fait d'individus très malades, l'institution nazie nous impose sa version de l'écorchage au service de la collectivité des bourreaux ordinaires. Franz Blaha, médecin tchèque arrêté en 1939, transféré à Dachau an avril 1941, chargé des autopsies à partir de 1942 jusqu'à sa libération en 1945, décrit dans un document inédit (Medizin auf schiefer Ebene, cité par Klee, 1997) la production et l'utilisation d'articles cadeaux en peau de détenus :
« Chaque jour, comme du linge à sécher, on suspendait des peaux humaines sur des cordes, devant la morgue. Des peaux que l'on avait retirées aux morts, de la poitrine jusqu'au dos. Ces peaux étaient ensuite minutieusement préparées, et, à la suite d'un travail effectué à la main, on en tirait un cuir très fin. Tous les membres de la SS, y compris le médecin-chef, le Dr Rascher, médecin principal, et le Dr Kahr, ainsi qu'une quantité d'individus civils, ont laissé des modèles de découpe; on s'en inspirait pour tailler dans le cuir des selles, des pantalons d'équitation, des gants, des sacs, des serviettes, des chaussures d'intérieur ou des reliures de livres. Il va de soi que pour cette utilisation il fallait uniquement des peaux intactes, sans blessures, sans chancre ni phlegmons, très répandus dans le camp. Il était donc très dangereux de montrer que l'on avait encore une peau belle et saine ou un tatouage artistique. »
Selon une déposition d'Ernst Martin, « secrétaire médical » (détenu) à Mathausen, datée de 1966 (cité par Klee, 1997), des détenus tatoués furent tués pour leur peau, transformée en sac à main, abat-jour ou reliure de livre. Dans les collections du « musée de la pathologie » ouvert par les médecins nazis dans le camp annexe de Gusen étaient conservés des morceaux de peau humaine tatouée...
La cruauté meurtrière, qui est un des destins possibles de la cruauté infantile, peut être envisagée comme une organisation défensive narcissique répondant à une carence conjuguée du masochisme originaire du bébé et de la capacité « contenante » de l'objet primaire
[11].
La cruauté, infantile ou meurtrière, suppose l'absence d'identification à l'autre, l'absence d'empathie : le sujet cruel, contrairement au sadique, ne peut pas « se mettre dans la peau » de l'autre pour imaginer ce qu'il ressent.
Dans la cruauté meurtrière, le sujet recherche un autre désobjectalisé, une proie, pour « lui faire la peau », lui arracher et s'approprier son enveloppe identitaire.
Les destins pathologiques de la cruauté peuvent cependant suivre une autre voie que l'on peut, avec certaines réserves que je tenterai de mettre en évidence, qualifier de masochiste. Le cas d'Annie me semble illustrer comment la cruauté de l'objet primaire installe une perversion du masochisme originaire et provoque une déficience de l'investissement narcissique du Moi-peau.
Annie s'est engagée de manière répétitive dans des relations de couple où elle était utilisée, trompée, exploitée, dévalorisée, blessée, et cela pendant des périodes de plusieurs années, avant qu'elle ne puisse en prendre conscience et rompre, dans la douleur, ces relations où elle était « le dindon de la farce ».
La vie familiale de son enfance était organisée autour d'un couple parental où la tyrannie violente et intrusive du père était associée à une attitude sacrificielle de la mère, qui occupait de ce fait une position centrale et exerçait une emprise d'apparence masochiste sur son mari et ses enfants. La cruauté de cette mère à l'égard de ceux-ci s'exprimait à travers les colères explosives du père, qu'elle laissait se déverser pour ensuite leur expliquer qu'il fallait ménager cet homme fragile, et s'abstenir de ce qui lui déplaisait : pour les garçons, éviter de résister aux critiques dévalorisantes systématiques anéantissant tout ce qu'ils réalisaient; pour les filles, cesser de se révolter contre les allusions à connotation incestueuse qu'il tenait à propos du caractère sexuellement excitant de leur féminité.
Un long traitement psychanalytique permit de mettre en évidence la défense masochique d'Annie à l'égard, non seulement de la destructivité de ses compagnons successifs, mais également de toute situation de conflit, dans quelque domaine que ce soit : elle « avalait » tout, apparemment sans réagir, et toute son énergie passait dans l'effort qu'elle faisait continuellement pour nier ou atténuer ses vécus de colère, qui, soit étaient ressentis sous forme de tristesse, soit s'exprimaient par des symptômes somatiques, soit encore étaient transformés en tendresse et en désir, dans un mouvement où les violences ou les actes pervers qu'elle subissait étaient interprétés par elle comme des marques de fragilité de leur auteur, voire comme des témoignages d'amour à son égard.
Cette défense masochique avait en grande partie éclipsé la constitution d'une enveloppe narcissique protectrice : son Moi-peau avait bien une fonction d'enveloppe relativement contenante, mais aucune fonction de résistance à l'intrusion. Cette perméabilité rendait compte de sensations et de représentations angoissantes de « trous » dans son estomac, ainsi que de phénomènes hallucinatoires de grouillements d'insectes dégoûtants à la surface de sa peau, en particulier sur la face externe de ses bras, ce qui pouvait être associé à la représentation de gestes de protection de la tête – et des pensées qu'elle contient – contre les attaques.
La relation thérapeutique était utilisée par la patiente dans le sens de la mise en place d'une carapace protectrice externe, installant une relation de dépendance à l'intérieur de laquelle les interprétations étaient « absorbées » de la même manière masochique que des attaques blessantes, empêchant tout renforcement de l'enveloppe narcissique propre. L'érotisation du transfert, sous-tendue par des fantasmes oraux, allait dans le même sens. Les expressions d'attention et de compréhension étaient par contre vécues de manière paradoxale comme dangereuses, déclenchant des réactions de retrait apathique et des sentiments de vide : le « bon sein » nourricier, dès lors qu'il offrait un étayage objectal non incestueux alimentant un narcissisme de vie et favorisant l'émergence d'un Moi-peau autonome, apparaissait comme une menace d'abandon et de privation de la peau – carapace auxiliaire.
Peu à peu cependant, une diminution graduelle des défenses masochiques, à la faveur de l'épreuve de la constance du cadre, de la compréhension contre-transférentielle de la dynamique processuelle en jeu, et du maintien parfois ressenti comme « cruel » d'une attitude thérapeutique « non protectrice », ne lui évitant pas certaines confrontations à la « dureté » du monde, permit un renforcement progressif de l'investissement narcissique du Moi-peau, au niveau de ses fonctions de barrière et d'échange.
Cette question d'une fermeté qui peut être ressentie comme cruelle, mais est en réalité respectueuse du développement, rejoint sur le plan thérapeutique le propos de A. Ciccone (2003) qui souligne « combien une attitude ferme et compréhensive à la fois, c'est à dire ferme et sans hostilité, sans cruauté, peutêtre rassurante et faire vivre (...) une expérience selon laquelle la destructivité n'a pas détruit et peut donc être contenue et transformée », ou, autrement, celui d'Anzieu (1985) lorsqu'il écrit que « tout interdit est une interface qui sépare deux régions de l'espace psychique dotées de qualités psychiques différentes ».
Ceci m'amène à m'interroger sur les moyens par lesquels l'enfant peut faire la différence entre fermeté, cruauté et sadisme dans l'attitude parentale à son égard. Dans la situation de dépendance où il se trouve, comment l'enfant apprendil à différencier, dans l'ensemble « c'est pour ton bien », ce qui relève de la fermeté – faire mal pour faire du bien –, de la cruauté – faire mal par absence de prise en compte de la souffrance de l'enfant –, ou du sadisme déguisé – faire mal par plaisir en affirmant faire du bien ?
L'acceptation d'une certaine douleur, liée notamment à la frustration, permet le développement d'un masochisme de vie, liant, nécessaire au développement psychique, qui va dans le sens de la constitution d'un narcissisme « sain ». Cette acceptation, cette capacité de liaison, fonde la possibilité d'avoir une peau à soi, sans que cela ne soit vécu comme un arrachement cruel menaçant l'existence de l'objet primaire, même si celui-ci peut en souffrir. Le refus de cette douleur, qui prend souvent l'apparence d'une réaction narcissique, constitue en fait une défense masochique mortifère.
Mais on voit fréquemment que des sujets, enfants et adultes, acceptent des souffrances qui nuisent à leur développement, non parce qu'ils en jouissent – ou en tout cas pas principalement parce qu'ils en jouissent –, mais parce qu'ils tentent envers et contre tout de méconnaître les aspects sadiques ou cruels d'une figure parentale, et, derrière ceux-ci, leurs propres aspects sadiques ou cruels. Leur acceptation de ces souffrances témoigne d'un masochisme mortifère, tandis que la réaction de refus de ces souffrances témoignerait d'un narcissisme de vie.
La question des moyens d'une différenciation entre fermeté et cruauté est donc d'une grande importance dans le cadre de relations de dépendance : on pense évidemment, au delà de la relation enfant/parent, à la relation patient/thérapeute et aux risques de collusion perverse qu'elle comporte, en particulier avec des patients ayant vécu des situations d'abus de pouvoir.
L'histoire d'Annie montre en tout cas qu'une absence de conflictualisation de la violence et de la cruauté au sein du couple parental est un facteur qui empêche l'enfant de qualifier son vécu.
Le traitement d'Annie m'a permis de constater que, lorsque mafermeté la faisait souffrir, il s'ensuivait un retrait dépressif et une auto-dépréciation, c'est à dire une souffrance narcissique. À l'inverse, lorsque c'était ma cruauté ou mon sadisme, elle réagissait plutôt par une certaine désinhibition quelque peu triomphante, traduisant une dimension d'élation narcissique qui indique bien le lien entre cette formule masochiste et la cruauté meurtrière. Ceci tend donc à indiquer que le masochisme gardien de la vie renforce la conflictualité entre le moi et le surmoi, et amène des remaniements au niveau de l'idéal du moi, tandis que le masochisme mortifère atténue cette conflictualité au profit du moi idéal. Nous retrouvons donc ici la différenciation proposée par C. Athanassiou (citée par Ciccone, 2003) entre le surmoi – instance, secourable et protecteur, et les objets internes à valeur surmoïque, qui sont des expressions de parties omnipotentes, cruelles, tyranniques.
Le cas d'Annie amène d'autre part à reconsidérer la question du masochisme pervers. En effet, si l'on envisage l'organisation défensive de ma patiente du point de vue du destin de la cruauté infantile, la cruauté maternelle, agie à travers la violence paternelle, transforme le masochisme originaire de l'enfant en une position masochique pathologique s'accompagnant d'un désinvestissement narcissique. Cette position masochique que je qualifierais de primaire apparaît comme opposée à la position meurtrière de Buffalo Bill, où le clivage permet le désinvestissement du bon objet, courtcircuitant le développement du masochisme originaire, et l'identification au mauvais objet cruel idéalisé.
Ces deux positions traduisent, chacune à leur manière, un défaut majeur de l'intrication pulsionnelle provoquant un déséquilibre entre le versant narcissique, issu de la cruauté infantile, et le versant masochiste, permettant de lier la destructivité.
Les défenses masochistes perverses « primaires » peuvent, comme cela s'est ébauché dans le transfert d'Annie, faire l'objet d'une sexualisation et contribuer à la constitution d'un lien érotique pervers masochiste. Ce qui le caractérise cependant, c'est l'absence de véritable emprise sur l'objet, et la fragilité narcissique sous-jacente.
La perversion masochiste « classique », que je qualifierais, en la différenciant de celle d'Annie, de secondaire, réalise une meilleure intrication du masochisme et du narcissisme, dans la mesure où le comportement masochiste, source de plaisir, est au service des défenses narcissiques et s'accompagne d'une importante emprise sur l'objet. L'organisation défensive de la mère d'Annie me semble relever de ce registre, se rapprochant ainsi de ce que j'ai décrit comme la figure du « Juge-pénitent » (Matot, 1988). On retrouve ainsi, dans la différenciation que je propose entre les défenses masochistes perverses primaires et secondaires, la distinction qu'opère C. Balier (1996), à propos des actes meurtriers « sadiques », entre perversion, où la violence est au service de la sexualité, et perversité, où la sexualisation vient « colorer » la violence narcissique.
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[1]
Dans
Pulsions et destins des pulsions (1915), Freud note que la pitié ne doit pas être envisagée comme une transformation de la pulsion sadique, mais comme une formation réactionnelle.
[2]
Il est d'ailleurs étonnant de constater que P. Denis ne se réfère pas, dans le travail cité, à cet aspect des travaux de Winnicott, dont il ne cite que l'article relatif aux objets et phénomènes transitionnels; il n'emploie d'ailleurs pas le terme de cruauté, qu'il assimile au sadisme.
[3]
Ce registre ressemble à s'y méprendre à celui qui caractérise l'objet de l'attachement, concept que P. Denis considère comme ne pouvant être mis en lien avec les concepts psychanalytiques. Nous y reviendrons plus loin.
[4]
C. Balier, dans ses travaux sur les comportements sexuels violents (1996), reprendra une opposition similaire dans la différenciation qu'il propose entre perversité sexuelle et perversion sexuelle.
[5]
Rappelons que pour Laplanche, cette opposition se fonde notamment sur l'existence de deux principes de fonctionnement différents, malheureusement confondus dans le concept freudien de « principe de plaisir-déplaisir » : un fonctionnement homéostatique, régi par le « principe de constance », qui vise l'obtention d'un niveau de satisfaction optimal – c'est celui de l'instinct –; et un fonctionnement visant à la décharge, recherchant l'excitation « au delà de toute limite », régi par le principe de zéro ou de Nirvana, qui est celui de la pulsion.
[6]
Qui appartient, dans cette optique, au champ de ce que Freud appelait les pulsions « sexuelles », ce qui pose un problème sémantique, puisque la sexualité humaine est double, d'une part instinctuelle (auto-conservation de l'espèce), d'autre part pulsionnelle, liée au fantasme.
[7]
Ce qui évoque le fantasme intra-utérin décrit par Anzieu comme précédant la constitution d'un fantasme de peau commune : «
fantasme... selon lequel chacun des deux, en le tenant dans ses bras, envelopperait l'autre tout en étant enveloppé par lui » (p 62)
[8]
T. Harris souligne l'importance qu'attache le tueur en série à l'absence du « s » de son prénom : castration revendiquée de « sex », ou de « skin » ?
[9]
Conformément à la description freudienne de Pulsions et destin des pulsions (1915) : «
la psychanalyse semble montrer qu'infliger de la douleur ne joue aucun rôle dans les buts originairement poursuivis par la pulsion. Pour l'enfant sadique (il faudrait donc lire ici : cruel),
infliger de la douleur n'entre pas en ligne de compte, ce n'est pas ce qu'il vise. Mais, une fois que la transformation en masochisme s'est accomplie, les douleurs se prêtent parfaitement à fournir un but passif masochiste; nous avons en effet toutes raisons d'admettre que les sensations de douleur, comme d'autres sensations de déplaisir, débordent sur le terrain de l'excitation sexuelle et provoquent un état de plaisir; voilà pourquoi on peut aussi consentir au déplaisir de la douleur. Une fois qu'éprouver de la douleur est devenu un but masochiste, le but sadique consistant à infliger des douleurs peut aussi apparaître, rétroactivement : alors, provoquant ces douleurs pour d'autres, on jouit soi-même de façon masochiste dans l'identification avec l'objet souffrant. »
[10]
contrat qui différencie clairement la perversion masochiste de la perversion sadique, où la violence cherche à « s'instituer » comme supérieure à toute loi (Matot, 1989; Roussillon, 2002).
[11]
Capacité « contenante » comprenant une fonction de lien, d'essence masochiste (le masochisme « féminin »), et une fonction de limite, relevant de l'interdit, c'est à dire de la triangulation oedipienne intégrant la loi symbolique.