2004
Cahiers de psychologie clinique
La cruauté du lien : de l'objet d'addiction au lien d'addiction
Magali RAVIT
Psychologue clinicienne, C.R.P.P.C - Institut de Psychologie - Université lumière Lyon 2, France.
À partir des particularités du lien à l'objet d'addiction, cet article rend compte de l'utilisation de l'objet externe qui peut fonctionner comme un « opérateur » psychique pour la subjectivité. L'auteur développe les enjeux de la problématique addictive à travers la problématique de l'effraction comme première mise en jeu de la cruauté subie et agie. Une première réflexion propose d'interroger le répertoire des éprouvés en relation à la dimension traumatique. De par la mise à l'épreuve des expériences primordiales de plaisir et de souffrance, un second point parcourt comment le lien tyrannique à l'objet permet de dénier les intrusions de l'environnement primitif, en même temps que ce lien tente une suture de la satisfaction hallucinatoire du désir. C'est dans l'espace fantasmatique que la cruauté du lien est ensuite interrogée à partir de la confusion des registres de l'expérience sensorielle. De là, la dimension du masochisme est précisée vis-à-vis des modalités singulières de la construction du lien.
Mots-clés :
Addiction, cruauté, fantasme des parents-combinés, lien, masochisme, traumatisme.
From the particularities of the bond to the object of addiction, this paper deals with the use of the external object that can work as a psychic « operator » for subjectivity. The author develops the stakes of the question of addiction through the question of intrusion as the first emergence of acted or suffered cruelty. A rst reection studies the list of feelings in relation to the traumatic dimension. By the testing of primordial experiences of pleasure and pain, a second point studies how the tyrannical bond to the object enables to deny the intrusions of the primitive environment in the same time as this bond tries to mend the hallucinatory satisfaction of desire. It is in this fantasmatic space that the cruelty of the bond is then questioned from the confusion of registers of the sensorial experience. Hence the masochistic dimension is specified in relation to the singular modalities of the construction of the bond.
Keywords :
addiction, cruelty, combined parents'fantasy, scenery of the subject's origins bond, masochism, trauma.
Dans deux de ses articles, R. Dorey (1988, 1994) analyse la fonction principale de la cruauté qu'il associe à une mise en jeu de l'existence humaine dans des scènes où la détresse revêt un caractère fascinant. L'auteur précise que la cruauté, dans son aspect passif ou actif, s'inscrit dans la catégorie de la négativité en convoquant ce qui est de l'ordre de la mort où se lient horreur et beauté. Dans sa version objectale et empreinte d'une dimension érotique, la cruauté s'allie à la perversion. Mais au-delà des buts masochiques et sadiques, la cruauté apparaît aussi comme une mise en forme identiante de la violence. En ces termes, D. Cupa (1994, 2002) formalise une « pulsion de cruauté » qui appartient à la destructivité originaire. Pour l'auteur, la « pulsion de cruauté » est d'un dynamisme primitif préobjectal et n'a donc pas de but sadique proprement dit. Elle est attaque, effraction des premiers contenants et contenus maternels par mesure d'autoconservation. Cette modélisation de la cruauté envisagée à partir des interfaces du Moi-peau (D. Anzieu, 1985) prend en compte non seulement le contenant maternel et ses contenus, mais aussi les limites de la contenance elle-même. En conséquence, tout acte cruel est intimement lié à la fonction pare-excitante de l'objet et concerne fondamentalement l'effraction du pare-excitant.
Dans le champ de l'addiction, notion désormais acquise en psychopathologie, je souhaite engager la discussion sur la cruauté du lien à l'objet d'assuétude quand ce lien tyrannique devient le seul moyen de tisser les émotions qui ne peuvent être vécues et reconnues en dehors de ce territoire. Parmi la profusion des écrits, je citerai plus particulièrement les différents ouvrages de Joyce Mc Dougall (1979, 1982, 1989, 1996) et de S. Le Poulichet (1987, 2000) qui articulent dans quelles mesures les fonctions vitales du corps deviennent propriétaires du monde psychique qui est en quelque sorte un objet étranger. En suivant l'élaboration de la cruauté telle qu'elle est discutée par R. Dorey et D. Cupa, j'envisagerai quelques variations de la problématique addictive à partir de l'expérience de l'effraction. J'interrogerai les sémiologies de la mise à l'épreuve des enveloppes dans une lecture d'abord quantitative puis qualitative de la symptomatologie. Je préciserai comment l'attaque, la déchirure, du côté de l'effraction du pare-excitations, implique principalement la dimension traumatique. De là, je considérerai comment le lien à l'objet d'assuétude est une tentative de suture de l'expérience hallucinatoire permettant de gommer l'autre vécu comme une intrusion. Nous verrons alors comment la problématique de l'intrusion s'articule à une scène fantasmatique cruelle, ce qui nous conduira à préciser dans quelle mesure il est plus approprié de parler de relation cruelle que de conduite masochique.
Effraction et traumatisme addictif
Dans le champ des addictions, l'amplitude des éprouvés et le surinvestissement du travail sensoriel témoignent du besoin désespéré de contention derrière lequel on devine la fragilité de l'activité de représentation. On ne sera donc pas étonné que l'objet externe surinvesti devienne le garant de l'expérience émotionnelle. Mais à ceci près : les émotions demeurent des vécus somatiques qui ne peuvent se déléguer dans le psychisme sous forme de représentant. Sous la houlette du tempo biologique dont l'objet est le détenteur, la sensualité qui fait cruellement défaut est ramenée à un « choc ». À chaque extrémité, c'est l'expérience du trop, du trop plein comme du trop vide, qui remplit toute l'existence.
En tant qu'épreuve de la quantité, à défaut d'inscription de la qualité (c'est-à-dire de la tonalité émotionnelle et affective), c'est l'expérience traumatique via le « trauma addictif » qui est compulsivement répétée. Ce qui est de l'ordre d'une menace de mort pour le psychisme est rejoué sur le plan somatique. L'effraction ressentie physiologiquement concerne tout autant le manque que l'excès de substance. L'expérience du manque n'est pas vécue comme un affect mais un état. Parallèlement, la consommation qui paralyse toute la pensée joue le rôle d'un bandage à l'égard des excitations internes et externes. Ce « nouveau » traumatisme géré et généré en dehors du psychisme a une valeur « traumatolytique » (F. Brette, 1988). Le brouillage des limites entre les espaces internes et externes (ce que Cl. Janin, 1996, propose de nommer « collapsus de la topique interne ») permet une dérivation du psychisme vers l'extérieur qui prend en charge la construction du lien n'ayant pu s'échafauder dans la réalité interne. L'utilisation compulsive de l'objet d'addiction permet alors de récupérer artificiellement et magiquement les traces des expériences les plus basales non symbolisées et perdues par traumatisme. Cet objet qui fonctionne de manière extraterritoriale (ou para-topique, selon l'expression de J. Guillaumin, 1996), trouve toute sa mesure en produisant une condensation temporelle (présent/à venir) et un double retournement de l'objet (l'objet du « manque » devenant l'objet du plaisir, et inversement). Seul l'acte, dans la réalité externe, fait événement de l'histoire interne. L'histoire du sujet devient alors une succession d'actes répétés intimement liés au produit. Sous cet angle, l'objet d'addiction se présente comme un « opérateur » de l'expérience traumatique.
Le travail du traumatisme par le « trauma addictif » renvoie à ces temps immémoriaux de l'expérience touchant essentiellement le corps. Construire « son » traumatisme répond au besoin d'historiciser ce qui a été vécu comme un chaos, c'est-à-dire ce qui est arrivé au Moi de l'infans et qui a eu un effet destructeur pour son intégrité. Derrière l'utilisation variée des produits et la recherche de modes d'ingestion les plus divers, il y a surtout la tentative illusoire de résoudre de manière autonome un état de détresse qui ne peut se vivre qu'à travers le manque comme trace de souffrance. Aussi, le rythme qui bat la mesure entre les temps de carence et de consommation n'est pas une donnée purement économique. Les séries absorption/manque sont accentuées ou atténuées de façon très personnelle. Ceci donne d'ailleurs un caractère intime et légitime à la relation entretenue avec le produit. La sensualité perdue de l'expérience émotionnelle originaire se recompose ainsi au gré des ondes de chocs successives. Le choix explicite et/ou implicite des substances désigne non pas le véritable objet mais le véritable tempo de l'objet auquel le sujet se raccorde en évinçant la cadence mortifère du passé. La prise de drogues revient ainsi à rejouer ce qui dans la relation primitive n'a pu être appareillé au sens bionien de la fonction alpha. Ce que la sphère maternante n'a pu tolérer et n'a pu supporter (dans le sens de donner support) est nécessairement repris dans une logique où l'objet d'addiction devient un organe externe des sens pour la perception des qualités psychiques. Nous pouvons en déduire que l'objet est ajusté « sur mesure » dans une tentative de mise à l'écart du monde maternel dénié et remplacé par une « mère technique-bio-logique ».
Dans la relation thérapeutique chacun connaît toute la difficulté à instaurer et/ou conserver un climat de confiance. Si le patient est confortablement installé dans une conduite addictive, tout l'arsenal des prescriptions du « corps médical » bascule instantanément dans un nouveau modelage de la drogue. À ceci, il faut ajouter une méance aiguisée : votre sollicitude, vos marques d'empathie, votre bienveillance sont perçues pour le moins comme du mauvais, du violent, du cruel enrobés que vous tentez de lui faire « gober ». En somme : « donnez-moi, mais rien de vous; il importe que ce que je reçois puisse être dépouillé des qualités de votre monde qui me ronge déjà et me sadise encore; cet objet, c'est plus que le mien, il est ma seule possibilité de vie émotionnelle, chose que vous voulez m'arracher, mais vous me torturez ». Ainsi formulée, la clinique nous enseigne que l'objet est non seulement le dépositaire et le garant de la vie émotionnelle, mais qu'il permet de désavouer tout autre type de lien. À partir de la rythmicité du produit d'addiction, je souhaite maintenant interroger plus précisément l'alternance brutale des impressions de plénitude et de manque.
Plaisir et douleur, présence et absence, comme premiers jalons du lien à l'objet
Il s'agit d'envisager comment l'expérience sensuelle prend forme et coïncide avec le travail des rythmes selon des caractéristiques binaires et opposables terme à terme : l'absence de l'objet externe coïncidant avec des sensations intenses de douleur (ce qu'il est convenu d'appeler « le manque »), et la présence de l'objet faisant naître des éprouvés de plaisir tout aussi forts (le « ash », plus attendu que réellement vécu).
Pour ce, il est essentiel de revenir à ce que Freud formule dès 1900 lorsqu'il aborde les expériences de satisfaction et d'insa-tisfaction sur le versant hallucinatoire du désir. Prenant appui sur les besoins de la vie organique il précise que la trace mnésique d'une relation de plaisir est conservée psychiquement et peut donc être investie à nouveau dans l'espace interne. À ce stade Freud suppose une répétition suffisante des expériences primitives de satisfaction. L'investissement des traces de l'expérience de satisfaction, en l'absence de l'objet externe, aboutit en hallucinatoire. La réalisation hallucinatoire du désir a ainsi pour corrélat une triade caractéristique, énoncée telle quelle par C. Couvreur (1992) :
« – absence de la perception de l'objet dans la réalité,
– cet objet a été initialement la source d'une satisfaction,
– un mouvement d'investissement crée la perception endopsychique » (p. 91).
En revanche, Freud précise que dans le cas où l'expérience est source de douleur, l'activité psychique aura tendance à fuir cette expérience : d'abord à l'aide de manifestations motrices comme seule possibilité de décharge, puis à l'aide de l'expérience de sidération
[1] qui permet d'échapper à la douleur en procédant à l'effacement de l'image mnésique pénible. La trace mnésique générée par une expérience douloureuse est donc évitée, investie à contre-courant. C. Couvreur propose d'articuler cette fuite au mode hallucinatoire négatif, opposable terme à terme à la triade de l'hallucinatoire du désir modélisé par Freud :
« – présence dans la réalité externe d'une source de stimulus,
– l'objet perçu a été source de déplaisir, voire de douleur,
– la désactivation de la trace perceptive par désinvestissement aboutit à un effacement de la perception » (p. 92).
En tant qu'écran blanc, le « flash » correspond précisément au modèle de l'hallucinatoire négatif. Le blanc perçu visuellement et/ou ressenti corporellement comme une sensation de désêtre permet l'effacement de l'état douloureux antérieur. Ce contre-investissement artificiel obtenu par le biais du produit n'est pas sans lien avec la conduite hallucinatoire négative que décrit M. Malher (1968). Son orientation est la suivante. L'expérience répétée d'une bonne source extérieure de satisfaction conduit le nourrisson aux premières distinctions entre le self et le non-self mais aussi entre les traces mnésiques à prédominance « bonne » ou « mauvaise » qui sont attribuées au self et au non-self. Ces qualités du self sont dotées des mêmes représentations partielles de la mère. Aussi, lorsque l'intégration durable n'est pas respectée, il s'ensuit une fusion du « tout-bon » et du « tout-mauvais » qui oscille avec la frontière du self et du non-self. Dans ce type de situation, pour faire face aux excitations internes qui ne peuvent être contestées, le Moi n'a pas d'autres recours que de faire perdre aux sensations internes du corps leur dimension animée. Ce moyen de défense archaïque met en cause la mère qui ne peut être perçue en tant qu'unité représentative du monde extérieur. M. Malher précise que la « conduite hallucinatoire négative » constitue une « sourde oreille à la mère et à l'univers tout entier ».
La clinique des addictions sévères nous enseigne combien, en dehors de la relation de dépendance, les patients ne semblent pas concernés par leur vie qui ne leur fait pour ainsi dire « ni chaud, ni froid ». Tout se passe comme si l'expérience sensuelle étaient perdue. Ceci pose le problème de la qualité du lien primitif ayant entraîné des distorsions dans la construction des couples d'opposition plaisir/frustration, présence/absence, dedans/dehors. La discrimination entre bons et mauvais objets internes s'estompe du fait que la qualité du premier objet introjecté ne peut « détoxiquer » l'expérience émotionnelle. L'émotion devient une chose bizarre à bannir.
En écoutant ce qui est rapporté des effets des substances, nous pouvons résumer ainsi leur mode d'action singulier. Le sujet est confronté aux expériences du « manque » et de la satisfaction et dissocie ce qu'il éprouve en « bonne » et « mauvaise » expériences. Parallèlement, l'expérience émotionnelle est rendue insignifiante de manière comparable à la « conduite hallucinatoire négative » dont parle M. Malher. Une telle activité perceptive et sensorielle reste proche de l'hallucination négative en tant que « représentation de l'absence de représentation » dont parle A. Green (1977). Si l'on revient au « blanc » ressenti durant l'ingestion, celui-ci peut offrir un support psychique, c'est-à-dire un fond représentatif à partir duquel des sensations (chaleur, apaisement,...) peuvent prendre forme en se « fixant » au vide précédemment éprouvé. Ce second mouvement correspond au modèle de l'expérience de satisfaction où, en paraphrasant Freud, le désir aboutit en hallucinatoire. Mais à ceci près : d'aucune manière l'expérience ne permet l'investissement des traces mnésiques. La nouvelle « trace » du produit efface au mieux la trace précédente mais elle n'agit pas sur les niveaux d'organisations originaires. La substance permet l'expérience mais ne l'intègre pas. De cette manière l'expérience addictive se présente comme une tentative d'amé-nagement d'un fond mental, ce qui permettrait à la sensation de prendre alors épaisseur. Les rythmes offrent la possibilité de chasser toutes autres impressions. Ils renforcent ou créent un système de discrimination de l'expérience sensuelle. La succession des expériences « bonnes » et « mauvaises » correspond à la définition que donne F. Tustin (1986) des « rythmes de sécurité ». Il est possible d'envisager le choix des drogues, leur cumul ou les changements du mode d'absorption (par inhalation, absorption orale ou en intraveineuse) comme une tentative de différenciation ne pouvant passer que par les extrêmes. La relation à l'objet d'addiction permettrait ainsi d'accéder au « défusionnement » du « bon » et du « mauvais » éprouvés et mis en opposition sans s'anastomoser l'un l'autre.
Comment cette indissociation entre les éprouvés de plaisir et de souffrance s'articule-t-elle dans le champ des relations contenant/contenu ? Je propose d'en rendre compte à partir de ce qui reste à jamais indicible : la structure du fantasme originaire qui est le pivot fondamental autour duquel s'articule la relation sujet/objet, dedans/dehors, satisfaction/déplaisir.
Construction fantasmatique d'une scène cruelle
La modélisation du fantasme des parents-combinés (M. Klein, 1927) me semble appropriée à notre clinique. M. Klein décrit ce fantasme le plus primitif dans lequel l'enfant se représente les parents réunis par leur coït de manière permanente. Le fantasme des parents-combinés draine la fureur et la rage les plus profondes de l'infans envers ce coït dont il est exclu, violence dont il imprègne ce rapport sexuel dans une terrible hostilité à laquelle les parents se livrent. Si ce fantasme cruel apparaît dans le développement normal il peut être renforcé avec l'envie qui est l'élément moteur des fantasmes agressifs. Dans ce cas, l'attaque envieuse est dirigée contre le bon objet parce qu'il est bon. La nécessité de maintenir séparés les bons et les mauvais objets échoue. Par conséquence, l'intolérance à l'état de séparation induit une tendance vers la fusion avec le bon objet qui devient confondu avec le mauvais, hautement persécuteur. Cet état de confusion correspond à la fusion/confusion des deux parents unis, renforcé du fait de l'envie.
W.-R. Bion (1959) articule la construction de cette scène cruelle au refus de l'environnement maternel à éprouver et à contenir l'intensité croissante des émotions du bébé. La non réceptivité de la mère favorise une haine vis à vis de l'émotion elle-même puisque le premier objet (sein) auquel est conférée la possibilité de contenir l'émotion donne paradoxalement l'impression de l'intensier. En raison d'un sein ne pouvant affronter les éprouvés, le sujet ne peut cliver « normalement » les qualités de l'objet en « bon » ou « mauvais ». Aussi, l'accomplissement sexuel ininterrompu rassemble la forme de deux objets non délimitables où le mauvais et le bon ne sont plus distinguables.
Les expériences fusionnelles dont parlent A. Green et J.-L. Donnet (1973) dans « la psychose blanche » ne sont pas éloignées de la modélisation de W.-R. Bion. Les auteurs abordent l'échec de la constitution de la pensée embryonnaire à partir du fantasme de scène primitive dans lequel la copulation du mauvais et du bon objet engendre la construction du lien pris dans un rapport de cruauté. Dès lors, chaque partenaire de la scène se confond en une totalité scindée, niant le manque.
Or, le problème de la dichotomie bon/mauvais ne peut être conçu en dehors du champ d'émergence contenu/contenant où l'on retrouve ici les notions capitales développées par W.-R. Bion. Ceci fait appel à ce qui dans la relation primitive s'instaure selon une interrelation entre le sujet incorporant et l'objet incorporé. À ce titre, F. Pasche (1975) isole le fantasme de la mère intrusive qui me semble à bien des égards rejoindre celui des parents-combinés. Il précise que le fantasme de « la mère dévorante et intrusive » (qui menace de réintégrer dans son corps l'enfant en rencontrant le désir réciproque de l'enfant de l'absorber tout entière) demeure irreprésentable dans une relation spatiale : « [...] l'image de la mère dévorante et intrusive est inductrice de non figurabilité, car il est impossible de se représenter un objet, ou soi-même, à la fois pénétrant dans un autre objet totalement, et pénétré totalement par lui [...]. Cela ne peut être pensé que successivement ou contradictoirement, et ne peut être imaginé que comme la fusion mutuelle destructrice de deux réalités psychiques en train de se faire, car la compénétration achevée ne peut être figurée. » (p. 49). La circulation du fantasme des parents-combinés ne s'objective donc pas nécessairement dans une représentation interne, comme le montre F. Pasche. Son pouvoir sidérant et la dimension de cruauté qu'il draine sont générateurs d'une loi « muette » qui s'impose.
Dans une même direction, A. Rufot (1981) montre comment dans les groupes familiaux psychotiques le fantasme des parents-combinés gèle l'appareil psychique et s'impose comme assujettissement de tous les membres de la famille qui se lient sur un mode opératoire sans aucune portée symbolique. La non figurabilité du fantasme des parents-combinés amène l'auteur à penser que celui-ci ne peut qu'être agi en prenant la valeur notable d'une anti-scène primitive.
Le lien à l'objet, remède et toxique à la fois
[2], permettrait de dissocier d'une part le mauvais, le dehors référés à la cruauté de l'objet, et d'autre part, le bon, le dedans, référés à l'expérience hallucinatoire. Dans ce prolongement, comment comprendre alors le choix d'un objet « suffisamment mauvais » qui peut à la fois assurer le lien sensoriel en même temps qu'il constitue un acte de mise à mort du corps propre ?
L'addiction : cruauté ou masochisme ?
Sur le terrain des addictions, le plaisir de la souffrance semble dépasser l'explication classique du masochisme. Dans le lien au toxique, de quoi doit répondre le maintien de zones algogènes si ce n'est de la réponse de l'objet ? Dans ce sens l'objet d'addiction n'est pas séparable du haï (qui chez S. Freud en 1915 coïncide avec l'extérieur, le dehors). Le haï implique directement ce qui a été détruit dans les premières expériences sensorielles, ce qui est perdu de la subjectivité (et du travail de subjectivation) et qui demeure enkysté sous forme d'incorporât. En parcourant l'harmonisation primaire des rythmes telle qu'elle est décrite par D.-W. Winnicott dans la relation à l'objet « suffisamment bon », R. Roussillon (1991) retrace comment l'arythmie laisse l'impression d'un monde incontrôlable qui favorise l'apparition d'un « noyau de culpabilité primaire » qui sera vécu comme une incapacité à créer un monde satisfaisant et adapté. Plus archaïque que la culpabilité œdipienne inconsciente, la culpabilité primaire est en rapport avec les traumatismes primaires qui n'ont pas reçu de statut intrapsychique. Ces traumatismes n'ayant pu être métabolisés sont pour ainsi dire « perdus » pour l'histoire du sujet. Ils sont enkystés dans le narcissisme primaire et ils renvoient à des zones de confusion Moi/autre et à l'inadéquation de l'environnement premier.
Concernant le travail de la culpabilité prégénitale, B. Rosenberg (1991) propose d'appeler « auto-sadisme » cette culpabilité non érotisée. Ce que l'auteur modélise correspond au fameux point b) développé par S. Freud (« Les pulsions et leurs destins », 1915) dans lequel le besoin de tourmenter devient tourment infligé à soi-même, auto-punition, et non masochisme qui lui fait appel à un double retournement narcissique mobilisant des systèmes de pare-excitations plus établi en direction de l'objet. B. Rosenberg précise que l'auto-sadisme est l'auto-punition liée à la culpabilité en tant que punition par le Surmoi propre, alors que le masochisme est une punition inigée par le père œdipien, une hétéro-punition.
Boulevard de la psychanalyse, je ne souhaite pas davantage développer l'intervention du masochisme sur le terrain de l'addiction. Cependant, il semble important de relever sa spécificité dans le sens où l'a travaillé B. Rosenberg qui différencie « masochisme mortifère » et « masochisme gardien de vie ». La relation au produit toxique entraîne une relation de souffrance causale. Le « système addictif » donne à la souffrance une direction, un objet, qui permettent de « réduire » et de canaliser la fraction des pulsions destructrices internes (dérivées du « noyau de culpabilité primaire ») autrement plus mortifères. La douleur ressentie et inévitable est ramenée à la tyrannie de l'objet dans laquelle l'agression par l'objet est maîtrisable, formalisable et s'origine à l'extérieur, en dehors du sujet
[3]. La souffrance, corporelle et non psychique, s'incarne dans « le toxique » comme seul produit d'une rencontre. D'autre part, ce masochisme agit àla périphérie comme une couverture, à la manière d'un épiderme, en se présentant comme une « seconde peau » (E. Bick) équivalente d'une « enveloppe de douleur » (D. Anzieu) à défaut d'enveloppe psychique suffisamment solide.
Aussi, le lien cruel à l'objet se présente comme une ouverture vers un objet permettant une mise en jeu des rythmes et des contrastes pouvant alors être supportés. Dans cette perspective, B. Rosenberg considère les modalités de la satisfaction hallucinatoire du désir, qui met en branle un noyau masochique primaire assurant la continuité interne, en permettant de supporter la situation de déplaisir. Parallèlement àla satisfaction hallucinatoire, l'état de détresse continue, voire augmente. Ce déplaisir implique une « supportabilité », c'est à dire un apprentissage de la douleur qui est par essence masochique et qui permettra une co-excitation libidinale de l'état de tension. Ce masochisme primaire érogène, gardien de vie psychique, reste nécessaire et indispensable aux premières modalités de l'intrication pulsionnelle. Si celui-ci est empêché, de par les arythmies précoces, ce masochisme gardien de vie se transforme en masochisme mortifère. Selon cette modélisation, on peut aisément concevoir la succession typique, satisfaction/manque, comme une tentative d'érotisation du douloureux face à l'échec de structuration de la réalisation hallucinatoire du désir.
Nous avons envisagé comment le lien à l'objet d'addiction favorise un raccordement des expériences sensorielles. Nous avons associé les effets des drogues à une reprise des opérations psychiques primitives. C'est à partir de la déclinaison des expériences d'effraction que nous avons travaillé la fonction du « traumatisme addictif » se situant comme un traumatisme agi et contre-investissant massivement la violence des « empiètements » subis, pour reprendre un terme de Winnicott. Par ailleurs, nous avons retenu l'expression de la cruauté, en particulier dans la construction de la scène fantasmatique. Nous avons articulé la nature irreprésentable et violente du fantasme toujours en appui sur les effets intrusifs de l'environnement maternel. En ce sens nous avons envisagé la problématique masochique associée à la mise en place de ce lien despotique. Nous en avons pointé quelques aspects, en précisant que le manque d'érotisation dont l'objet d'addiction jouit nous incite à opter pour une construction « pseudo » du masochisme. En ce sens le terme de cruauté semble plus adapté que celui de masochisme qui renvoie à une édification de l'objet plus solide. Dans cette perspective on peut penser que la cruauté est inexorablement associée à une expérience primordiale des limites en passant par les extrêmes. Plus l'objet sera « dur » et plus le lien fonctionnera comme une preuve cruelle que l'éprouvé doit nécessairement être éprouvant.
Les conduites addictives révèlent les enjeux de la vie pulsionnelle quand celle-ci ne peut s'élaborer dans l'espace interne et bascule alors dans la réalité externe sous forme d'agirs compulsifs les plus contraignants. Ce type d'économie psychique interroge l'enjeu des systèmes de substitution mis en place pour pallier le défaut d'élaboration interne. La relation avec les objets externes se présente alors dans un rapport de domination empreint de cruauté puisque ceux-ci deviennent les dépositaires de la subjectivité. Si le lien à l'objet d'addiction est par essence tyrannique et cruel (ou il n'est pas), c'est bien parce qu'il devient le seul détenteur de la sensorialité, et par là même, qu'il assure paradoxalement une fonction de liaison. Dans les cas les plus graves, ce lien peut devenir le seul moyen d'être en vie, même si c'est aux bordures de la mort. La dureté, la sévérité, la cruauté du lien éprouvé permettent une mise en forme identifiante de l'intégrité du sujet de l'ordre de l'autoconservation puisque protégeant le sujet d'une dissolution psychique.
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WINNICOTT D.-W. (1971), Jeuet réalité. L'espace potentiel, tr. fr., Paris, Gallimard, 1975.
[1]
Freud parle d'expérience d'effroi.
[2]
Voir à ce titre les développements que propose S. Le Poulichet (1987) au sujet du
Pharmakon.
[3]
Perspective qui met en question le lien d'emprise, de la manière dont en rend compte P. Denis (1992).