2004
Cahiers de psychologie clinique
Edito
Alex Lefebvre
Le 10 juillet 2000, à Paris, lors d'une conférence prononcée aux États généraux de la psychanalyse, Jacques Derrida interpelle l'assemblée sur ces étranges formules syntaxiquement variantes : « Je souffre cruellement », « on fait cruellement souffrir »... dans lesquelles le mot cruellement est entendu comme si tout le monde s'entendait sur ce que « cruel » veut dire. De la cruauté dans son ascendance latine, liée à une histoire de sang versé à celle retenue par Freud liée au désir de faire ou de se faire souffrir pour prendre un plaisir psychique au mal pour le mal, Derrida interpelle la psychanalyse dans sa difficulté à traiter ce problème alors qu'elle représente peut être la « seule voie qui donnerait, sinon à savoir, sinon à penser même, du moins à interroger ce que pourrait signifier ce mot étrange et familier de cruauté, la pire cruauté, le souffrir pour souffrir, le faire-souffrir, le se-laisser ou laisser souffrir pour, si on peut encore dire, le plaisir de la souffrance »
[1]. Et de poursuivre, encore et encore ce qui lui semble depuis toujours résister à la psychanalyse : la cruauté et la souveraineté comme des au-delà de la pulsion de mort et de la pulsion de pouvoir.
Où commence et où s'arrête la cruauté. Que peut dire la psychanalyse et la psychologie clinique sur ce sujet. L'éthique, le droit, la politique peuvent-ils y mettre fin ?
L'ensemble des contributions de ce numéro n'a pas la prétention d'y répondre définitivement -- y a-t-il réponse définitive à une telle question. Mais dans l'esprit même de ce qui fait « thème » à chaque numéro, les auteurs, aux détours de leur clinique et de leurs réflexions, en viennent à croiser ce « cruellement » qui semble être entendu de tous sans pour autant être explicité ou mis au travail. La cruauté est très souvent abordée dans un rapproché nécessaire -- pour mieux être identifiée -- au sadisme et au masochisme originaires, à l'emprise. Jean-Paul Mathot s'appuie pour ce faire sur deux figures emblématiques de la littérature et de sa rencontre avec le cinéma : Cruella dans Les 101 Dalmatiens et le meurtrier en série du Silence des agneaux. Il montre comment la cruauté tend à s'approprier une enveloppe contenante par effraction non sexualisée de la peau d'autrui. Magali Ravit interroge le lien d'addiction dans la manière dont un objet externe en vient à fonctionner comme un opérateur psychique pour la subjectivité; comment le lien tyrannique à l'objet permet de dénier les intrusions de l'environnement primitif, tout en tentant une satisfaction hallucinatoire du désir. Guy Laval tente de rendre compte du meurtre de masse. Qu'est-ce qui peut bien se passer pour qu'un être humain normal en vienne à participer à un génocide ? Qu'en est-il de ce fonctionnement psychique particulier qui conduit un individu ordinaire à la cruauté et à la barbarie ? Il rejoint les interrogations de Freud dans Malaise dans la civilisation, quant à la capacité de la société de gérer les pulsions d'agression et d'autodestruction. Françoise Néau, en nous plongeant dans « La légende de Saint Julien l'Hospitalier » de Flaubert, déploie quelques unes des figures freudiennes autour de la cruauté et en particulier la cruauté infantile envers les animaux : y est souligné le rapport entre idéalisation et cruauté comme versants d'une même passion narcissique, d'ordre mélancolique.
D'autres contributions dessinent les figures complexes de cette cruauté débusquée aux croisées de diverses situations cliniques. Maurice Berger et Alain Ferrant traitent de la rencontre de l'enfant et de son environnement au moment de la marche et de la cruauté qui peut en résulter comme conséquence d'un échec du « travail de l'emprise ». Philippe Dessoles aborde la sensible question de la torture, Annig Segers-Laurent la question du lien et Valérie Munier celle du suicide.
Enfin, Marie Anaut et Marc Strauss s'attachent à ce fait culturel envahissant que représente internet. L'accès aux images interdites, horribles, atroces dans le secret de sa relation scopique à l'écran requestionne les positions névrotiques et perverses dans leur fonctionnement psychique complexe. Thamy Ayouch nous retrace lui les débats d'un récent colloque sur « La cruauté au féminin ».
Et puis, et d'abord devrions-nous dire, en ouverture de ce numéro une intéressante approche phénoménologique du sociologue Claude Javeau qui interroge et définit la cruauté en tant que mode d'interaction sociale dans laquelle une des parties tente de faire perdre la face à l'autre partie, sans laisser la moindre place à un quelconque dispositif de réparation possible : le couple cruauté-humiliation est ainsi constitué, l'intentionnalité est délibérée, elle rejoint parfois les territoires extrêmes de la torture physique.
Chaque jour nous amène son lot d'images, de réflexions, de discours qui nous confrontent à l'abjecte, à l'horreur, à la violence destructrice, au dégoût, à la souffrance. L'investissement de telles représentations et les affects qu'elles réveillent semblent aller à l'encontre de ce que porte en elle la fonction libidinale, à savoir : unifier, totaliser et intensifier les fonctions psychiques. La cruauté s'attaque ainsi assez fondamentalement à ce projet qui structure l'identité de chacun. Peut-être faut-il pour se construire une contenance, s'intéresser non seulement à ce qui l'annonce et la conforte mais aussi à ce qui peut la mettre en danger et la détruire. Les enjeux de cette « cruelle souffrance » sont complexes. Puisse ce numéro vous permettre un certain regard dans ce bien étrange miroir, dans ce que Derrida appelle « un au-delà de l'au-delà du principe de plaisir ».
[1]
Derrida, J.
États d'âme de la psychanalyse, Galilée 2000, p. 11.