Cahiers de psychologie clinique
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4493-3
236 pages

p. 71 à 97
doi: en cours

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no 22 2004/1

2004 Cahiers de psychologie clinique

Psychanalyse du meurtre totalitaire

Guy LAVAL  [1] Psychanalytiste SPP, 2 rue Rossini, F-75009 Paris
« Nous sommes tous des assassins. » Le meurtre n'émane pas de personnalités vouées au crime, il est la conséquence de l'activation de certaines potentialités de notre psychisme. Sinon resterait à jamais une énigme l'assassinat de quinze millions de civils (dont six millions de Juifs), effectué pour l'essentiel par des « citoyens ordinaires ». Les sociétés « normales » prohibent le meurtre, s'appuyant chez l'individu sur l'inhibition par le moi des désirs meurtriers de son propre ça : « L'inconscient contient tout le mal de l'âme humaine », nous prévient Freud. Que se passe-t-il dans la tête de ces gens ordinaires qui lève cette inhibition ? Comment le nazisme a-t-il modifié leur fonctionnement psychique ? Cet ouvrage propose une méthodologie psychanalytique d'investigation de tels phénomènes, et tente de spécier les conditions qui permirent le crime contre l'humanité le plus horrible de tous les temps, la Shoah. Face aux massacres actuels, il s'interroge sur ce qui pourrait briser la trajectoire qui lie la croyance absolue au meurtre. Mots-clés : Idéal-croyance, appareil psychique, conflictualité, trauma, Kulturarbeit. « We are all murderers ». Murder is not issued from personalities devoted to crime; it is the consequence of activation of certain potentialities of our mind. Otherwise the murder of 15 millions civilians (among them 6 millions Jews), essentially carried out by ordinary citizens, would for ever remain an enigma. « Normal » societies prohibit murder, helped in that purpose by the ego which inhibits the deadly desires of its own id. Freud warns us : « The unconscious holds all the evil of human soul ». What happened in the heads of these ordinary persons which removed this inhibition ? How did nazism alter their psychical functioning ? This work proposes a psychoanalytical methodology for the investigation of such phenemena, and tries to specify the conditions which allowed the most horrible crime against mankind of all times, the Shoah. In front of present slaughters, the author questions on what could break the trajectory which binds absolute belief to murder. Keywords : Ideal-belief, psychical system, conflictuality, trauma, Kulturarbeit.
Les plus grands historiens du XXe siècle (entre autres Eric Hobsbawm, Ian Kershaw) avouent ne pouvoir éclairer la plus grande catastrophe vécue par l'humanité, la Shoah, que jusqu'à un certain point (celui où parviennent leurs outils scientifiques propres), à partir duquel commence, selon leurs propres termes, une énigme. Comme tout savant rigoureux, ils se reconnaissent une limite, mais de plus, ils désignent, au-delà de cette limite, un reste, ils admettent que leur science ne leur a pas permis d'éclairer la totalité du phénomène; ce reste deviendra soit la proie de l'opinion, soit sera pris en charge par une autre domaine de la science. Cette zone d'ombre doit d'abord être circonscrite et qualifiée : ce qui reste opaque à l'explication, ce qui fait résistance, c'est :
1. le fait du passage à l'acte meurtrier d'individus qui n'étaient pas des assassins.
2. le fait que ces individus furent extrêmement nombreux, sans commune mesure avec le nombre habituel d'assassins dans cette même société, et que leurs victimes étaient encore plus nombreuses : le meurtre de masse.
On n'insistera jamais assez sur ce fait : avant de tuer des Juifs en masse, ces Allemands n'étaient pas des assassins; l'énigme se situe exactement là : ces hommes, éventuellement ces femmes, qui tuèrent tant de Juifs, ne se recrutent pas dans les sphères classiques du crime (tueurs plus ou moins professionnels de la pègre, meurtriers circonstanciels de la passion amoureuse). Ce sont donc des circonstances extraordinaires qui les ont amenés au meurtre. Si ce fait social ne reçoit aucune explication, si l'on n'en dégage pas les structures élémentaires et leur articulation dynamique, ces faits sont susceptibles de retour, de ce retour du même qu'est la répétition : si un tel événement peut surgir n'importe quand, dans n'importe quels lieux ou circonstances, alors notre société humaine ne repose sur aucun fondement solide et pérenne, elle peut se déliter à tout moment sans préavis. Il importe donc d'examiner cette question sous toutes ses faces, de déterminer ce qui fait la cohésion de nos sociétés et ce qui travaille à leur destruction, de façon permanente, circonstancielle ou paroxystique. La psychanalyse devrait être en mesure d'éclairer la dimension psychique de ce passage à l'acte meurtrier, mais il s'agit d'un fait social, et l'objet de la pratique, de l'investigation et de la théorie psychanalytique ne saurait être que l'inconscient individuel tel qu'il est travaillé dans la cure individuelle. Nous sommes apparemment dans une impasse : nous ne pourrons espérer en sortir qu'en élaborant une méthodologie spécifique qui, renonçant aux facilités de la « preuve » par l'analogie, la métaphore ou l'interprétation directe, permette d'appréhender les faits sociaux avec toute la rigueur qu'ils requièrent.
Notre homme du fait social est un homme de foule, de société, d'interférences, de liens. Or, nos analyses concernent un individu qui présente une certaine complexion pathologique, et notre projet est de guérison. Rien de tel avec un événement social, aussi horrible soit-il. Les deux approches semblent donc, à première vue, hétérogènes.
Nous poserons donc :
1. Le meurtre de masse n'est pas pathologique en soi : il signe au niveau social une rupture de civilisation qui n'en impose pour de la pathologie que si l'on prend à la lettre une vision analogique des choses. Le meilleur des mondes nous a été maintes fois proposé : la cité de Dieu ou le pays radieux des lendemains qui chantent ont, en vue de supprimer toute contestation, choisi la voie du meurtre, proprement exécuté par l'Inquisition ou le KGB. Or il s'agissait là d'hommes de bonne volonté, qui ne souhaitaient, et ceci très sincèrement, que paix et justice;avec les nazis la force se substitue au droit.
Le jugement et l'action que l'on peut exercer sur nos sociétés ne peuvent être que d'ordre normatif, àsavoir politique.
2. La rigueur analytique nous impose d'appliquer notre théorie à un objet qui soit le sien; le meurtre de masse ne peut être appréhendé psychanalytiquement qu'en partant de l'individu sans jamais le quitter : les pulsions sont propres à l'individu, aucune n'est spécifique à la foule (dans Psychologie des foules, Freud récuse toute pulsion grégaire).
3. Notre seule solution est l'observation des rapports dialectiques entre l'individu et la société, les effets étant perceptibles au niveau social, le fonctionnement psychique repérable au niveau de l'individu seul.
4. Aucun élément ne nous autorisant à postuler, même pour les pires massacres, une quelconque anormalité de l'individu tueur, nous le poserons comme névrotico-normal : tuer, dans ces conditions, n'est pas une maladie, c'est un crime. Dans les conditions « normales » (démocratie, pas de crise ou de tension excessive), de nombreux freins dont le principal – en même temps que préalable – est l'État de droit, s'opposent à l'acte meurtrier. Mais l'État de droit peut être sensiblement dévié, la loi inversée, notamment, mais pas seulement, en régime totalitaire.
En outre, ce n'est pas sur la loi seule et son prolongement répressif que repose la viabilité de nos sociétés. Si tous les citoyens suivaient automatiquement leur intérêt ou leurs désirs (tellement forts à tel ou tel moment quasi confusionnel de la vie d'un individu – et ceci pour nous tous – que la loi semble se retirer), la société serait submergée de délits, menaçant la démocratie; d'autres éléments maintiennent donc la cohésion de nos sociétés; je m'en tiendrai aux idéaux, aux vertus civiques, participant d'une conception haute mais non rigide de la citoyenneté, à la morale, et donc à l'instance de la personnalité qui lui donne son efficace, le surmoi (aidé du moi, qui lui aussi ne peut fonctionner dans le sens que lui demande la société que si tous les citoyens se trouvent dans une situation « suffisamment bonne »).
Quel est le rôle du surmoi ? C'est de réguler le fonctionnement social de chaque sujet de façon à ce qu'il remplisse le programme que lui demande la société : renoncer à une bonne part de satisfaction pulsionnelle de façon à rendre possible le vivre ensemble.
Un bon tiers de l'œuvre de Freud est consacré à des faits sociaux. Mais, sur le plan méthodologique, il ne nous laisse que des bribes, qu'il s'agit de rassembler, de compléter, d'articuler en une méthode cohérente, afin d'en faire une clef d'ouverture d'un social autrement opaque à l'analyse. Il nous confisque en outre un passe-partout dont il a lui-même abondamment usé, l'analogie. Dans le Moïse, il qualifie ce procédé de dangereux, « non seulement pour le raisonnement, mais aussi pour l'humanité » : nous devrons donc y renoncer; quant à lui, son intuition et son sens du garde-fou lui ont évité les dérapages auxquels il fait allusion à la fin de son œuvre. Quant à l'interprétation de contenu, (qu'à ma connaissance il n'utilise – pas avec bonheur à mon avis – qu'une fois, à savoir la castration comme cause de l'antisémitisme), elle est tout aussi dangereuse : appliquée a des faits historiques et sociaux, elle en donnera des interprétations irréfutables, le plus souvent fallacieuses.
Lors du traitement d'un fait social, la rigueur analytique implique la démarche suivante :
1. le parcours qui précède la mise au point d'une méthodologie spécifique, les questions qui se sont posées et qui débouchent sur la nécessité d'une méthodologie propre.
2. L'énoncé de cette méthodologie avec l'articulation des étapes psychanalytiques qui y conduisent.
3. Les raisons de s'intéresser aujourd'hui à un fait social, alors que depuis Freud les psychanalystes désertent ce type de sujet. En effet, cette dimension, qui pour Freud était consubstantielle à la psychanalyse, s'est trouvée délaissée en faveur d'une psychanalyse individualiste que je qualifie de solipsiste.
Pourquoi la Shoah ? Il me semble que la persistance de la dimension énigmatique de la Shoah est la cause même de sa répétition actuelle (sous des formes différentes), et que nous, analystes, ne pouvons pas nous dérober encore une fois à une tâche que nous sommes seuls à pouvoir accomplir... le ça... « la bête immonde... le ventre toujours ouvert », métaphore brechtienne d'un rejet trouble des lumières, venant du plus profond de l'être humain, rejet devenu « moderne », que tout fascisme accueillera volontiers, et qui est quelque fois le premier pas dans cette direction.
 
Parcours et découvertes
 
 
Les grands historiens du nazisme (Ian Kershaw, Christopher Browning) ont découvert récemment des éléments nouveaux sur la Shoah, et la teneur de ces révélations nous obligent à nous poser des questions incontournables; tant que nous croyions, ou feignions de croire, que l'exterminations des Juifs avait été le fait de tueurs professionnels, les SS, les choses étaient simples; dès que nous apprenons que la plupart des massacres (de Juifs, de tsiganes et de slaves) ont été perpétrés par des citoyens ordinaires, plus rien ne nous protège d'angoisses profondes auto-destructrices : nous sommes impliqués; moi, homme de bien, suis-je vraiment innocent, moi pacifique, aurais-je pu accomplir de tels crimes ? Bien sûr que non, me dirai-je; et pourtant, ces citoyens allemands ordinaires qui ont tué, souvent tué, étaient-ils foncièrement différents de moi ? La thèse des tueurs professionnels, mâtinée d'un certain racisme anti-allemand, nous a trop longtemps disculpés. À tort.
Peu après, Daniel Goldhagen publie un livre qui se donne pour but d'éclairer cette opacité, mais il n'a pas conscience du fait qu'il s'agit d'une énigme gravissime posée au plus essentiel de la conscience humaine, aux caractères les plus intrinsèques de notre humanité. Sa réponse est claire et nette : l'Allemagne est le pays où l'antisémitisme fut le plus profond, le plus prégnant, et cela expliquerait à soi seul le meurtre de masse des Juifs. Cette lecture m'a bouleversé; ressentant un fort sentiment de culpabilité que j'aurais pu projeter sur les Allemands, comme le livre m'y invitait, j'ai accepté de l'assumer; en effet, protégé par son ton inquisiteur, D. Goldhagen ne se soucie pas de prouver ce qu'il annonce : selon lui, une imprégnation idéologique profonde et massive est cause du désir de tuer. Il faudrait le démontrer, éclairer cette implication, mettre au jour son mécanisme. Daniel Goldhagen ne semble pas se rendre compte de cette nécessité, il se contente d'affirmer l'implication. Il écrit en gros : dans un pays dont il a cru démontrer qu'il était plus antisémite que d'autres (et pourtant : pas de pogroms à l'instar de la Pologne, de la Russie..., pas d'université fermée aux « Juifs » comme aux États-Unis, pas d'affaire Dreyfus, au contraire un ministre des Affaires Étrangères d'origine juive, Walter Rathenau, très populaire, y compris comme écrivain...), des intellectuels dévoyés ont commis des pamphlets, des libelles antisémites; sous l'influence de cette idéologie, mais déjà empreints de l'antisémitisme de base le plus profond de l'époque, les Allemands ont assassiné des juifs en masse, avec pour visée d'exterminer l'ensemble de ce peuple. Dans la « démonstration » de Goldhagen, le fait que ce pays soit sous le joug nazi n'est pas déterminant : un pamphlet essentialiste, à la limite du racisme.
C'était pour moi inacceptable, à la fois pour des raisons scientifiques, éthiques et personnelles; mon préjugé antiraciste m'interdit de stigmatiser tout un peuple; de plus, en tant qu'intellectuel, je pense qu'il est de mon devoir de démonter les sophismes; en outre, c'est une erreur grave que de faire un mauvais procès pour des crimes aussi horribles : cela aide les vrais coupables à fuir leurs responsabilités. Ceci était d'autant plus inacceptable pour moi que j'ai une dette énorme à l'égard de la culture allemande : Goethe, Kant, Freud... En outre, des circonstances personnelles m'ont mal préparé à voir dans tout Allemand un criminel. Sachez, entre autres, que dans mon village habitait depuis la fin de la guerre Karl M., Allemand anti-nazi, résistant, blessé au pied dans un engagement contre des SS.
Le fait que ce livre se proposait de donner une réponse scientifique à ce qui était resté une énigme, a suscité mon intérêt car je travaillais depuis quelque temps sur la dimensions psychique du totalitarisme; le raté visible de cette tentative (manque de rigueur du raisonnement – propositions parallèles fonctionnant comme causales l'une pour l'autre; affirmation sans preuves du fait que l'antisémitisme en Allemagne était plus fort que partout ailleurs : si cela était, comment expliquer deux ordres de faits ?
1. comment se fait-il que les violences contre les Juifs aient été jusque-là inexistantes en Allemagne et très fréquentes et très meurtrières ailleurs ?
2. si l'antisémitisme pré-nazi explique la Shoah, pourquoi celle-ci n'a-t-elle éclaté qu'avec la nazisme, et pourquoi cette violence contre les Juifs a-t-elle été d'emblée aussi extrême; pétition de principe fondamentale : une conviction trop passionnée de la conclusion a visiblement forcé la démonstration) a sollicité mon écoute de psychanalyste; le manque le plus en lumière concerne l'individu : jamais l'auteur ne se demande ce qui a pu déterminer le citoyen allemand ordinaire à tuer pour la première fois de sa vie, lui qui jamais ne se serait représenté à lui-même comme un assassin. L'auteur ne se demande jamais ce qui a pu se passer dans la tête d'un tel homme. Ce qui frappe, c'est :
le silence de l'appareil psychique.
Un vide pour le psychanalyste. Qu'occulte ce vide mal comblé par un bourrage de type sociologique, que cache ce bavardage tautologique ? Cela trahit, sur le plan scientifique, l'absence, probablement l'évitement, d'un travail psychique qui, selon mon intuition, correspond, au niveau de l'objet, à un travail psychique qui n'a pas pu se faire ? Mon évolution personnelle m'a amené à me poser en 1981, lors de l'audition de certains discours théoriques (lacaniens) à l'apparence neutre, rigoureuse, mais dont j'ai pu constater dans l'après-coup les effets déstructurants, voire mortifères, une question qui ne m'a jamais plus quitté : qu'est-ce qui, dans la trame même des idées, et ceci souvent sans le moindre éclat perceptible d'agressivité, leur fait véhiculer de la haine, qu'est-ce qui en fait des idées meurtrières ? J'ai publié en 1995 un premier livre, Malaise dans la pensée, qui abordait la question de la trame pulsionnelle de l'expression conceptuelle et de la mise hors circuit du surmoi lorsque le sujet articule son idéal du moi à un idéal social grandiose.La lecture des grands historiens du nazisme et leur butée méthodologique sur une énigme, puis celle de Goldhagen, avec son silence assourdissant de l'appareil psychique, me poussèrent à approfondir le processus subjectif du meurtre de masse.
La notion de processus analytique et l'insistance sur le fonctionnement psychique (que nous devons à René Diatkine) est au centre de la pratique de la cure, elle modèle l'écoute, elle se fonde sur le repérage de certaines occurrences régulières, de certains types de défense, sur l'entourage de la pulsion, ou encore sur la récurrence de certains halos de sens non perceptibles d'emblée et qui frappent à nouveau notre oreille, sur la répétition et ses causes.
1. L'Allemagne passe de la démocratie au nazisme.
2. Jusqu'à ce moment-là, ses habitants, les Allemands, ne sont pas plus assassins que les habitants de quelque autre pays que ce soit. Ces deux phrases sont des évidences... qui nous échappent, car l'après d'un trauma efface l'avant : D. Goldhagen m'a fait prendre conscience de ce fait parce qu'il ne prend pas vraiment en compte, comme élément déterminant, le fait que l'Allemagne qui a perpétré ces horreurs (et il faut insister sur le fait que ce furent les plus graves crimes de tous les temps) avait fondamentalement changé, par le fait qu'il voit une continuité là où s'inscrit une rupture; au contraire, comme le montrent les citations de son texte, il cherche les causes dans l'Allemagne pré-hitlérienne. Pour ce professeur de Sciences Politiques, la Shoah ne fait pas vraiment énigme, illa réduit à son domaine. Si l'on part de l'hypothèse inverse, à savoir que les Allemands ne sont pas intrinsèquement criminels, on est obligé de se demander ce qui s'est passé dans la tête de ceux qui ont tué pour qu'elle ait été aussi radicalement transformée, pour que de citoyens paisibles ils soient devenus des tueurs; cette modification s'est opérée sous le et par le nazisme : comme je récuse l'explication par le bourrage de crâne comme bien trop courte, parce qu'uniquement quantitative et surtout dépourvue de dynamique, j'ai cherché la réponse dans le fonctionnement psychique du sujet et dans la modification que le nazisme a pu lui faire subir : il faut que son fonctionnement psychique ait subi une altération considérable pour qu'un individu non assassin devienne apte au meurtre, (en France – en Allemagne le taux est équivalent – le nombre de meurtres se situe au-dessous de mille).
Il faut mettre au jour le mécanisme de cette facilitation au meurtre. Le fonctionnement psychique habituel, articulé aux exigences de la société, notamment aux exigences de renoncement pulsionnel, est fondé sur une inhibition des pulsions sexuelles et meurtrières : le ça pousse, le moi est en rapport constant avec la réalité extérieure, il l'analyse, il constate s'il peut ou non laisser libre cours aux pulsions, et accepter ou non de recourir à l'action (il contrôle la motilité) sous leur dictée, d'après deux paramètres :
1. dans la réalité extérieure, ilyaounon danger à ce que telle action soit entreprise...
2. le surmoi donne ou non le feu vert : il juge, en fonction des idéaux propres du sujet, si la pulsion doit être satisfaite. Tout ceci implique que ces trois instances fonctionnent bien ensemble, qu'elles communiquent, qu'il y ait une dynamique de l'une à l'autre.
Du fait que ceux qui ont été appelés à tuer des Juifs l'ont fait en majorité, D. Goldhagen, majorant encore cette majorité, projette ces chiffres sur l'ensemble de la population allemande : c'est une extrapolation, on ne peut imputer à des gens ce qu'ils n'ont pas fait. Les choses sont assez monstrueuses comme cela, en rajouter indûment est de l'acharnement. Tout en maintenant des chiffres plus modérés, je soulignerai fortement que les individus qui ont tué dans ces conditions sont entièrement coupables de leurs meurtres : l'acte a été accompli, on ne peut pas revenir en arrière, tout citoyen sait qu'on ne tue pas des civils.
Mais cette culpabilité est strictement individuelle; or on lui a substitué la notion de culpabilité collective (incluant donc les Allemands résistants) qui est un monstre juridique; ou bien, sous prétexte de réhabiliter le peuple, on a confondu son destin avec celui du nazisme auquel on découvrait « une utilité » dans la défense de l'Occident. Le plus stupéfiant est que les accusateurs autant que les réhabilitateurs ont collé à cette thèse, avec comme résultat une convergence de fond qui minimise la culpabilité des nazis : si tout le peuple est coupable, et ceci même avant l'arrivée des nazis, la culpabilité de ces derniers se noie dans la culpabilité collective; ou bien, comme le soutient Nolte, le communisme étant un danger absolu pour l'humanité, les nazis se sont sacriés pour la civilisation; il y eut certes des bavures – qu'en outre on doit imputer à l'exemple concentrationnaire soviétique, décrété plus massif et plus criminel –, mais, évidemment personne ne les justifie [et là, Goldhagen vient à son secours : elles sont certainement dûes aux excès populaires, avec un peuple aussi antisémite]...
La complicité ne s'arrête d'ailleurs pas là : dans les faits, D. Goldhagen entérine la théorie du Volk; il écrit toujours les Allemands (comme les nazis disaient les Juifs, détruisant toute individualité), il caractérise sans la moindre nuance la culture, les institutions allemandes comme antisémites. Il ne tient aucun compte de la démocratie de Weimar et de sa société extrêmement conflictuelle. Je cite : « les croyances qui étaient déjà le bien commun du peuple allemand au moment de l'arrivée de Hitler au pouvoir, [2] et qui ont conduit le peuple allemand à donner son (la sienne ? librement ?) approbation et à participer aux mesures éliminationnistes des années 30 étaient les croyances qui préparaient les Allemands, l'immense majorité de la population, à comprendre, à approuver et, quand ce serait possible, épauler l'extermination totale du peuple Juif. La vérité à laquelle on ne saurait échapper est celle-ci : à l'égard des Juifs, la culture politique allemande en était arrivée à un point où un nombre immense d'Allemands ordinaires, représentatifs de toute la société, étaient aptes à devenir, comme l'auraient été presque tous les autres, des bourreaux volontaires au service de Hitler ».
D. Goldhagen nie donc qu'il y ait eu une mutation avec l'instauration du nazisme, nolens volens il disculpe le nazisme : toujours l'essentialisme... les Allemands seront toujours les Allemands. Goldhagen fait un court-circuit dans son raisonnement : l'absence de continuité, radicale, avecla République de Weimar, y est niée. Or, Weimar était synonyme de foisonnement d'idées, conflictualité insupportable à des Allemands (et non les Allemands) qui instaurèrent le nazisme contre d'autres Allemands. Ce ne peut être que dans l'analyse de cette mutation que se révèlera le secret d'un devenir assassin en rupture avec la complexion psychique habituelle du sujet.
Une réhabilitation rigoureuse du peuple allemand en tant que tel implique plusieurs exigences dont certaines sont douloureuses :
1. que l'on replace sur les nazis et leurs complices la charge de faute que l'on ôte du peuple.
2. que l'on considère que tous les individus qui ont accompli (ou aidé, comme les délateurs) des crimes soient reconnus coupables de ces crimes.
3. que l'on reconnaisse coupable de meurtre, même s'il n'a du sang que sur les mains des autres, tout membre du collectif criminel constitué par les dirigeants nationaux et locaux du parti nazi, des institutions parallèles, de l'État et de ses institutions, dont l'Armée (sauf quelques exceptions, dont le Capitaine Hosenfeld qui sauva Wladislaw Szpilman [3]), ainsi que les dirigeants principaux d'institutions non étatiques complices des nazis (quand on déclare qu'Hitler est envoyé de Dieu, on n'a peut-être pas de sang sur les mains, mais on en a beaucoup dans la tête; quand on est recteur d'université, on sait qu'on ne doit pas dire, écrire, et faire certaines choses... sinon qui saura ?).
Tous les autres ne sont pas pénalement coupables; ils peuvent toutefois se sentir coupables, à tort ou à raison : ceci se passe devant leur conscience. Par contre, personne ne peut épargner à chaque Allemand, même victime, la honte que le crime le plus horrible de tous les temps ait été perpétré en son nom.Il est fort regrettable que chaque Allemand ait été laissé seul devant cette immense tâche, les « nécessités » de la guerre froide ayant « imposé » le refus politique du débat sur la place publique, qui aurait aidé chacun à s'assumer; s'ensuivit une sorte de déni collectif, ou du moins, car ce terme est douteux, une atmosphère générale d'« omerta », favorisant le déni individuel et le passage dans le clivage, bien plus mutilant pour l'individu, des éléments de culpabilité ou de honte.
 
Méthodologie
 
 
J'ai écrit dans mon premier livre (Malaise dans la pensée) : « ilfaut de la théorie pour faire un camp de concentration ». Je dirai pour la Shoah : il faut qu'il puisse se constituer un fonctionnement psychique particulier pour qu'un individu ordinaire, non assassin a priori, puisse ordonner de se mouvoir au doigt qui va appuyer sur la gâchette d'un fusil tendu vers la tête d'un bébé juif d'un mois; c'est dans ces conditions que les Sonderkommandos ont inauguré la « solution finale » sur le front de l'Est. 1.700.000 Juifs ont péri ainsi en deux ans.
D. Goldhagen a le mérite d'avoir fait largement connaître le fait de l'extermination de masse réalisé par des Allemands ordinaires, que de grands historiens trop peu lus avaient déjà mis en lumière, détruisant l'idée que ces massacres avaient été accomplis par des professionnels du crime. Au delà des simplifications que lui fait commettre son attitude passionnée, et d'un raisonnement incorrectement conduit, son manque essentiel est le silence de l'appareil psychique. Même s'il s'avérait que la prégnance de l'antisémitisme (oral et écrit, car il n'y avait pas – ou peu – avant, et même pendant Hitler, d'actes antisémites spontanés, pas de pogroms) était supérieure à celle des autres pays, il laisse deux questions sans réponse :
1. un niveau n'implique pas un autre niveau, surtout de complexité supérieure : l'antisémitisme ordinaire n'implique pas un antisémitisme éliminationniste (disparition de la visibilité des Juifs) qui à son tour n'implique pas la solution finale (l'extermination).
2. Lorsqu'on postule des conséquences à des idées, et il s'agit ici de conséquences ultimes, on ne peut faire l'économie du parcours de ces idées dans le psychisme  : nous devons nous demander si et comment ces idées pénètrent le moi, comment les valeurs déjà présentes dans le moi les reçoivent, comment le surmoi les juge. Toutefois, D. Goldhagen avait du mérite à se proposer de résoudre l'énigme sur laquelle butaient les historiens, et la discussion sur son livre aurait pu être féconde; malheureusement le défaut de controverse scientifique nous a laissés dans l'univocité : ni la faille dans les raisonnements ni l'impasse sur le psychisme ne furent dévoilés, et beaucoup se virent confortés dans leurs préjugés par un travail si peu rigoureux.
Freud nous met sur la voie avec sa Psychologie des foules. Gustave Le Bon constate un « fait surprenant » : certaines idées ne surgissent et ne se transforment en actesque dans des circonstances particulières : la situation de foule. Ce phénomène est ainsi théorisé par Freud : la foule lève les refoulements, cela manifeste « l'inconscient dans lequel assurément tout le mal de l'âme humaine est contenu de façon constitutive », et amène la disparition de la conscience morale. Pour expliquer ce phénomène, Freud refuse de faire appel à une pulsion sociale, il refuse « d'accorder à la seule force du nombre la capacité d'éveiller dans la vie psychique de l'individu une pulsion particulière qui sans cela serait inactivée ».
Nous partirons de l'individusans jamais le quitter : d'où la société tire-t-elle sa capacité d'influencer de façon déterminante son fonctionnement psychique ? Par quels mécanismes un changement dans la société entraîne-t-il une modification du fonctionnement chez cet individu ? Qu'est-ce qui, dans le régime nazi a le plus modifié la société de Weimar ? On croit généralement qu'un régime totalitaire ajoute des idées totalitaires dans le cerveau des citoyens(on parle souvent de bourrage de crâne); je postule qu'il n'ajoute rien, mais que sa structure en tant que telle perturbe l'appareil psychique dans le sens de la perte de sa dynamique; il garde ses capacités technique de raisonnement, mais perd sa faculté de jugement, de discernement. Le Bon caractérise ensuite comme hypnotique le processus qui affaiblit ce qu'après Freud nous nommons le moi, détruit le surmoi et exalte l'idéal du moi de façon extrême; c'est en automate que le sujet transforme en actes les idées à lui suggérées : il n'y a donc aucun temps de réflexion, aucune controverse intérieure, l'appareil psychique a perdu sa conflictualité interne, moteur de son fonctionnement. Le surmoi n'est pas détruit mais étroitement délimité, il perd sa fonction délibérative caractéristique du surmoi adulte (« si j'agis ainsi, est-ce que j'agis bien, est-ce que j'agis mal ? »), il régresse à l'infantile; on n'est plus coupable de tuer (c'est devenu bien), mais de ne pas tuer : le mal, c'est bien. Il y a en fait déplacement, extériorisation (au rebours de la maturation qui se fonde sur l'intériorisation) du surmoi sur l'instance sociale qui dicte le bien et le mal. De toutes façons, le surmoi est tenu en lisière, hors circuit, soit parce qu'il se fond dans un idéal du moi grandiose (ceci pour les croyants), soit qu'il soit empêché de fonctionner par privation d'énergie conflictuelle. [4] Les investissements réciproques avec les objets externes étant devenus impossibles, reste en principe la conflictualité liée aux objets intériorisés, mais cette conflictualité interne ne concerne qu'une minorité d'individus, ceux qui font d'emblée résistance : les échanges libidinaux avec les objets externes sont dans la plupart des cas indispensables pour mobiliser les objets intériorisés et les phantasmes. (il n'est peut-être pas inutile de préciser que, dans certains cas, il faut en passer par une analyse pour y arriver).
Les carences de raisonnement de D. Goldhagen sont une bonne leçon pour l'élaboration d'une méthodologie spécifique; il fait notamment découler les uns des autres des plans hétérogènes, qui nécessiteraient quelques « écluses », tant les hiatus et les différences de niveaux et de complexité sont importants : il fait d'un parallèle une causalité; entre l'idéologie d'une société et l'acte d'un individu, se situe la subjectivité de cet individu; faire l'impasse sur cette subjectivité, c'est nier l'édification complexe, commencée il y a des millions d'années, de l'hominisation; on tombe dans ce que Michel Neyraut nomme logique primitive :

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Dans le canal démocratique, le cours descend à travers un série d'écluses, à partir des idées, en passant par la lutte politique, les lois, les décrets, enfin l'action, mais tout peut s'arrêter à n'importe quel niveau; le canal totalitaire est comme une chute (genre Niagara), on passe directement de l'idéologie à l'acte, le meurtre. Il en est de l'appareil psychiquecomme de la démocratie : les idées que l'on veut inculquer, les actes que l'on veut amener le sujet à commettre ne coulent pas de source dans un sujet passif : comment le moi va-t-il intégrer cette idéologie à sa conception du monde, qu'en dira l'organisateur de l'ordre, le surmoi, quel phénomène confusionnel va brouiller la netteté des séparations, quelle force va balayer les écluses ? Le totalitarisme ne connaît ni écluses, ni cliquet, ni cran d'arrêt de principe, et son effet sur l'appareil psychique, c'est de rendre inopérant ce qui en tient lieu.
La raison totalitaire est une raison dure qui, pour se déployer, ne rencontre aucun obstacle dans la réalisation matérielle de ses présupposés. Dans les conditions normales, la raison nous impose de faire intervenir notre jugement qui, selon tel ou tel objet à traiter, nous engagera dans tel ou tel type de rationalité, et les obstacles que la pensée opposera à l'acte pourront être innombrables (cela étant de l'ordre du principe de réalité), le surmoi tirant ou non le dernier verrou. Le philosophe Spengler écrit-il : « La guerre est la façon d'agir primordiale de toutes les créatures vivantes... le combat et la vie sont une seule et même chose », avec une allusion (extrapolée de Darwin) à la lutte des espèces pour créer et défendre leur niche écologique, que les nazis se fonderont sur cette analogie pour justifier l'invasion-expansion de l'espace européen; Himmler se souvient de la leçon de Spengler lorsqu'il s'adresse aux unités de Minsk : « dans la nature ils verront le combat, chez les animaux comme chez les plantes, et tous ceux qui renonceront àse battre sombreront ». On voit ici que Freud n'avait pas tort de nous avertir des dangers de l'analogie « pour la théorie et pour l'humanité. » En outre le « raisonnement » nazi viole une règle de la raison fortement soulignée par Hans Kelsen qui trace ainsi une ligne de rationalité incontournable concernant l'action humaine : la science se situe dans le domaine de l'être, et toute décision politique dans celui du devoir-être, il n'y a aucun vecteur d'implication entre les deux.
Goldhagen conçoit un psychisme passif, tel une cire molle qui se déformerait en fonction de la pression qu'exerce sur lui l'idéologie ambiante : or l'appareil psychique est actif, le moi et le surmoi filtrent toute propagande en fonction des idéaux propres du sujet et de sa conscience morale, l'élaborent, l'intègrent ou la rejettent : le moi et le surmoi sont, pour peu qu'ils fonctionnent de façon normale, un obstacle définitif à ce que des êtres humains puissent accomplir de tels crimes;il faut que leur fonctionnement soit bouleversé pour que de tels crimes soient possibles.
La réalité extérieure joue un rôle capital, mais ni absolu ni automatique; dans les conditions « normales », c'est la dynamique de l'appareil psychique qui est décisive en dernier ressort. Dans les Nouvelles conférences, Freud écrit : « le moi est la partie du ça modifiée par l'influence du monde extérieur... le rapport avec le monde extérieur est devenu pour le moi d'une importance capitale; le moi a pour mission d'être le représentant de ce monde auprès du ça ». Ceci implique que toute mutation d'envergure dans le monde extérieur aura des effets capitaux sur le moi. On ne peut donc qu'arbitrairement séparer l'appareil psychique du monde extérieur : on tomberait dans le solipsisme; la réalité extérieure fonctionne pratiquement comme quatrième instance de l'appareil psychique; si de ce monde sont supprimés certains objets, certaines relations, s'il se trouve caviardé, le moi y perd son ancienne familiarité et sa souplesse libidinale : la réalité psychique du sujet est mutilée de ses désirs liés à l'objet absenté, sa dynamique n'est plus alimentée par le flux-reflux libidinal de lui aux objets et vice-versa. Dans l'État totalitaire, certaines identifications qui fondaient sa personnalité sont devenues non grata, elles refluent dans le clivage où elles rejoignent les perceptions impercevables.
Prenons l'exemple, fictif, d'un physicien de bon niveau dans les années trente; la proximité allemande d'Einstein lui donnant une longueur d'avance, il est fort apprécié de nombreux physiciens étrangers; il est er qu'un Allemand obtienne un prix Nobel flamboyant. Même après que le nazisme ait déclaré son œuvre science juive, il conserve une profonde admiration pour Einstein; mais le régime met de l'ordre : il efface de la réalité extérieure tout ce qui se rapporte à Einstein. Désormais la physique sera allemande; notre physicien est en pleine confusion, voilà qu'il ne peut plus en discuter avec son copain W., car celui-ci vient d'être transféré dans un autre laboratoire (W. lançait quelques piques contre les nazis, qu'il écoutait avec quelque complaisance, même s'il ne faisait pas de politique... d'ailleurs, mais pourquoi donc ?... il pense tout à coup que le responsable syndical n'est plus là)... de plus P., qui partageait son enthousiasme pour Einstein, semble l'éviter; K. vient lui faire part de la disparition de quelqu'un d'autre ou de certaines choses : il ne s'était aperçu de rien... il n'en parle pas à sa femme alors qu'il lui raconte tout..., le lendemain il a complètement oublié cet épisode; d'ailleurs, il n'est pas toujours facile de voir que quelque chose manque...les jours suivants, il s'en tient à son travail.
Pour pouvoir porter un jugement, il lui aurait fallu disposer d'un certain nombre d'éléments, d'objets, de débats, de controverses; il ne sait plus se faire une idée, mais cela importe peu, car une urgence se fait jour : la guerre est inéluctable; certains pays étrangers, très puissants, sont très agressifs envers l'Allemagne, alors que le Führer ne veut que la paix. Notre homme a essayé d'en parler avec son curé qui avait excommunié les nazis de sa ville : mais depuis que le Concordat a été signé avec le Vatican, celui-ci ne parle que de religion au sens strict. Notre physicien n'a plus le choix; comme tant d'autres, il cessera de penser à autre chose qu'aux expériences de laboratoire; d'ailleurs il ne sait pas qu'il n'a plus le choix, il ne pense plus, car il y a tant de choses à faire, la situation devient de plus en plus difficile. Tout cela, c'est la faute des étrangers... on dit même partout et sans cesse que c'est la faute des Juifs, mais là c'est trop, il n'est pas antisémite. D'ailleurs il avait plusieurs amis juifs... il ne perçoit pas vraiment qu'il utilise le verbe avoir à l'imparfait, au passé... il a des amis juifs, croit-il sincèrement, il ne se rend pas vraiment compte que c'est du passé, il avait des amis juifs... il pense à R. qui aurait été transféré dans un lointain laboratoire, pour une promotion certainement, car R. est très brillant; il n'a pas noté en même temps que R. est-était juif; il ignore tout du nouveau laboratoire de R... fait du hasard ? personne n'en parle... maintenant c'est trop tard. Définitivement. Le sait-il ?
Notre physicien souffre dans sa perception : une réalité tronquée, mutilée de ce qui la rendait dynamique (les controverses, la conflictualité sociale, scientifique, artistique), est devenue incapable d'alimenter la perception pour le moi, ce qui induit comme une paralysie de celle-ci; une telle réalité serait soporifique si le régime n'organisait le temps de ses sujets de façon à les maintenir éveillés : grandes manifestations, parades, activisme, substitution à la réalité d'une fresque hallucinatoire constamment entretenue. Notre physicien n'est pas un héros, le mécanisme de l'oubli-clivage vient à son secours, il se mutilera pour survivre de toute la partie de son psychisme relative à Einstein et aux sphères, même lointaines, qui interfèrent avec lui; ce mécanisme de déni de perception devient dorénavant son radar dans la société nazie, il ne verra, n'entendra, ne dira, puis ne pensera, que ce qui doit être vu, entendu, dit, pensé, tout ceci automatiquement. Il sera malléable à merci, instrumentalisable, mais sans âme, devenu robot, non par ce que le nazisme lui aura inculqué (le flot de propagande), mais par ce qu'il lui aura retiré (sa capacité réflexive conflictuelle, sa dynamique psychique), le rendant acquiesçant à tout choix imposé. Son fonctionnement psychique est détraqué; il lui manquera le désir et les représentations liés à l'objet occulté, sa perception sera défalquée de tout ce qui pourrait appeler au ressouvenir.
Le régime totalitaire ordonne un sens obligatoire du sens, tout se fige, le conflit mobilisateur de sens disparaît; dans « Le moi et le ça », Freud remarque que la perception joue pour le moi le rôle de la pulsion pour le ça; cette constatation est d'une importance capitale : essayez d'imaginer un ça sans pulsions ! Il n'aurait aucun moyen d'impulser l'édifice psychique du sujet qui deviendrait totalement inerte; si nous ajoutons que le conflit joue le même rôle pour la réalité extérieure (Freud, dans Les deux principes, parle « d'intégrer la signification du monde extérieur dans le corps de notre doctrine »), nous aurons ce que j'appelle la trilogie dynamique :
La réalité extérieure dynamisée par la conflictualité
Le moi impulsé par la perception
Le ça poussant avec la pulsion
Si le conflit disparaît, et si la perception est substantiellement modifiée, resteront seuls en présence : le ça qui poussera de plus belle, renforcé par l'inactivation des médiations, et la réalité extérieure qui inversera son rôle habituel et exigera l'agression au lieu de la réprimer.
Dans Le moi et le ça, Freud insiste sur l'importance fonctionnelle du moi qui commande l'accès à la motilité. Si le moi est affaibli, adynamique, il n'élaborera pas la poussée du ça, « il transformera directement en action la volonté du ça ». Dans Le fétichisme, Freud met au jour un mécanisme qui fausse le rapport du moi à la réalité; la différence des sexes fait conflit, sa perception est inconciliable avec les idéaux du sujet petit garçon : le pénis est capital, peut-on en manquer, peut-on le perdre ? cette non congruence entre le psychisme et la réalité provoquera un déni : « c'est inadmissible, cela n'est pas »; dans un deuxième temps, la réalité tenant bon, le déni s'efface : c'est toujours inadmissible, mais cela est, il faudra s'y faire ». S'il ne supporte pas cette conflictualité interne et externe, il maintient le déni et recourt au clivage qui fige la réalité, l'évacuant de ses éléments inconciliables. Si cette différence n'insiste pas pour le sujet, c'est le fétichisme. La société totalitaire se caractérise par le fait que la réalité extérieure n'insiste pas, elle n'a plus de relief, elle est univoque.
Le mal est originellement ce pourquoi on est menacé d'être privé d'amour. Mais l'autorité proclame que le mal, c'est bien, on sera d'autant plus aimé qu'on s'abandonnera à ses pulsions de destruction; il n'y aura pas conscience de culpabilité, mais sentiment inconscient – peut-être clivé – de culpabilité, qui minera profondément le sujet.
L'appareil psychique n'entérine pas toutes les impulsions qui lui viennent de la réalité extérieure ou de son propre intérieur; il a une fonction de résistance (tout d'abord à l'action réflexe) qui s'est avérée capitale dans le processus d'hominisation; sa capacité de différer la réponse, la fonction inhibitrice du moi, sont des éléments essentiels du progrès humain. Freud le précise dans Malaise dans la civilisation : « L'édifice de la civilisation repose sur le principe de renoncement aux pulsions ». Mais dans L'avenir d'une illusion, il trace, lucidement, en humaniste, les limites de ce renoncement : « Mais quand une civilisation n'a pas dépassé le stade où la satisfaction d'une partie de ses participants a pour condition l'oppression des autres, peut-être de la majorité, ce qui est le cas de toutes les civilisations actuelles, il est compréhensible qu'au cœur des opprimés grandisse une hostilité intense contre la civilisation rendue possible par leur labeur, mais aux ressources de laquelle ils ont une trop faible part. On ne peut alors s'attendre à trouver une intériorisation des interdictions culturelles chez ces opprimés... ils tendent à détruire la civilisation elle-même, voire à nier éventuellement les bases sur lesquelles elle repose... Inutile de dire qu'une telle civilisation qui laisse insatisfaits un aussi grand nombre de ses participants n'a aucune perspective de se maintenir de façon durable et ne le mérite pas [5] ».
La civilisation détruite, sur ses ruines s'édifie une réalité extérieure immobile, sans relief, univoque : c'est un monde a-conflictuel dans lequel il est impossible à l'appareil psychique de faire des investissements discriminants, d'interpréter quoi que ce soit, tout sens étant déjà donné; la réalité extérieure ne lui apporte aucun appui pour faire fonctionner son jugement : « c'est seulement après qu'on a compris ce qui se passait » dira Erwin Grafmann à son procès. « Les foules ne sont pas avides de vérité mais d'illusions, elles ont tendance à ne faire aucune différence entre le réel et l'irréel. L'épreuve de réalité disparaît face à l'intensité des motions de désir » écrit Freud dans Psychologie des foules. Je fais l'hypothèse que :
le fonctionnement psychique du sujet s'éteint lorsque la société ne lui offre plus de conflictualité à l'intérieur d'elle-même; dans la plupart des cas, la conflictualité interne du sujet, base de la dynamique psychique, ne peut se maintenir sans relais social, sans échanges intersubjectifs, sans relation d'investissement réciproque avec les objets sociaux (personnes, choses, entités, idées, etc...)
Le sujet, privé d'énergie conflictuelle, tombe dans la pensée opératoire : le relais social est, dans les conditions normales, un nécessaire pourvoyeur de libido (qui fait ici défaut). Il suffit que la réalité extérieure appelle de façon répétitive, traumatique, la destructivité du sujet : le moi, devenu inerte, le surmoi hors circuit, il s'établit une connexion paradoxale, une sorte de branchement direct entre la réalité extérieure et le ça, un bloc, un couloir de flux libre (non lié), quasiment uniquement énergétique (hors représentation), l'appel à la destruction de la réalité extérieure recevant immédiatement le renfort de la force destructrice du ça. Ce mouvement est amplifié par un certain nombre d'éléments qui jouent comme accélérateurs : – un chef charismatique « mis à la place de l'idéal du moi » – ce qui perturbe la cohérence des idéaux propres du sujet –, qui concentre sur lui-même l'essentiel de la libido des citoyens, ce qui a un effet de désexualisation, et donc de libération de l'agressivité. des identifications réciproques entre les individus, rapides comme traînées de poudre dans cette atmosphère saturée d'affectivité. de nombreux relais sociaux qui aplanissent ces identifications, multipliant les conditions d'uniformité; ils captent ce qui reste aux sujets de capacités d'investissement.
 
La Shoah
 
 
L'homme, privé de ses médiations intérieures par un appareil psychique inerte, devient pulsionnel, il s'extériorise directement, seule dynamique à lui laissée. Dans Analyse avec fin et analyse sans fin, Freud souligne que le but n'est pas de liquider durablement une revendication pulsionnelle, le processus souhaitable est « quelque chose que l'on peut désigner comme domptage de la pulsion :... la pulsion, totalement intégrée dans l'harmonie du moi est accessible à toutes les influences exercées par les autres tendances dans le moi, ne suit plus ses propres voies vers la satisfaction ». Si ces conditions ne sont pas réunies, si la pulsion ne peut pas s'intégrer dans l'harmonie du moi, elle ne sera pas accessible à toutes les autres tendances... et elle suivra ses propres voies vers la satisfaction. Or la quasi totale a-conflictualité de la société nazie et ses conséquences psychiques (moi inerte, surmoi hors circuit), rend cette intégration impossible : la conséquence en sera la projection, l'externalisation, de cette impossible conflictualité interne sur une partie du peuple allemand que l'on a préalablement enclavée – les Juifs, et dans une certaine mesure, les Rouges, terme quasi « racial », récurrent dans Mein Kampf, tout opposant étant logiquement ramené au rouge –, et sur le conflit extérieur, la guerre, car le conflit ne saurait être allemand, le Volk est un.
Il s'agit d'une logique archaïque, la logique de l'infans qui s'organise un dedans bon, un dehors mauvais : la logique de guerre se substitue à la logique de conflictualité : la cause du malaise est à l'extérieur. Mais il faut préalablement mener une purification qui lave le dedans de toute « souillure ».
D. Goldhagen construit un étrange syllogisme; il dit en substance : il y a dans la civilisation allemande une prévalence de l'antisémitisme éliminationniste; or, un échantillon d'Allemands ordinaires a accepté de réaliser un programme d'extermination sans états d'âme alors qu'on pouvait refuser (preuve redoublée par le silence des Églises qui, selon lui, serait dû à la pression populaire); ergo, le peuple allemand dans son immense majorité était prêt àexécuter le programme d'extermination des Juifs. L'auteur ne s'interroge pas sur la défaillance propre de la morale religieuse (il lui projette un responsable : le peuple) : or au sens des Églises, les Allemands étaient bien plus moraux que les Français; mais la morale religieuse est fondée sur l'obéissance, la morale laïque sur l'autonomie : on doit obéir à Dieu, au prêtre, au pasteur, in ne à Hitler « envoyé de Dieu »; on en oublie le « tu ne tueras point » lorsque l'antisémitisme est devenu moral.
Il serait plus juste de renverser le syllogisme : ce sont les Églises qui, en collaborant ouvertement avec le régime, n'ont permis au peuple aucune autre alternative. En effet, qui est le plus libre ? Le peuple n'avait aucune information contradictoire; les Églises étaient informées par leurs réseaux (nationaux et internationaux), et avaient une certaine liberté de parole (qu'elles n'ont utilisée que pour des intérêts de boutique, comme pour les crucix scolaires en Bavière, mais pas pour condamner publiquement le génocide).
D. Goldhagen ne peut pas imaginer des Églises coupables, qui auraient des raisons à elles de cautionner un régime criminel, et il projette le crime sur le peuple. Or, les Églises ont tiré quelques bénéfices du nazisme : interdiction absolue de toute organisation athée ou laïque, élimination des Juifs, car les Églises manifestaient un certain antisémitisme « chrétien », non biologique (pour les catholiques, impulsé par le Vatican; pour les Luthériens, conséquence d'écrits profondément antisémites de Luther, ce qui amènera le Synode de 1934 à proclamer Hitler « envoyé de Dieu », provoquant la scission de l'Église Confessante), élimination de la culture et des mœurs démocratiques et avant-gardistes de Weimar, surtout à Berlin, le centre culturel le plus actif et le plus original du monde.
En outre le cardinal Pacelli (futur Pie XII), nonce apostolique, cherche depuis 1929 à signer un concordat que lui refuse le Zentrum (parti catholique alors au pouvoir, avec Brüning, puis Von Papen) : il s'adressera à Hitler; or l'Église catholique allemande, courageusement, excommuniait les nazis : contre la promesse de la signature d'un concordat, il interdit les excommunications, et, avant le 30 Janvier 1933, les voix nazis doublent dans les régions catholiques. En fait, l'alliance était positive : le cardinal menait la même croisade qu'Hitler contre le communisme et le libéralisme politique.
Goldhagen minimise les forces anti-nazies et de résistance à l'antisémitisme avant le nazisme; or le peuple avait désavoué Hitler aux élections de Novembre 32 (perte de deux millions de voix et de quarante députés : à cause de cette défaite il fallut un complot pour obliger le Président Hindenburg à nommer Hitler chancelier) : tout quantum de faute que l'on otera au peuple devra être reporté sur les nazis et tous leurs complices : les élites, les corps constitués (les universités, les Églises qui avaient du sang dans la tête, mais pas les syndicats) :
Le peuple allemand a été trahi par ses élites.
La « volonté exterminatrice du peuple allemand » avant Hitler est une vue de l'esprit : après cinq ans de régime nazi, le peuple ne répondit pas à l'appel de Goebbels d'exécuter « spontanément » des exactions contre les Juifs : la Nuit de Cristal fut uniquement le forfait des SS et des restes des SA; mais trois ans après, il n'y avait plus d'échappatoire. Ce conditionnement qui enlève sa dynamique au psychisme, est malheureusement rapide : l'appareil psychique est fragile, il ne fonctionne pas de façon « normale » quelles que soient les circonstances; il ne rompt pas, il plie (mais il risque, dans les cas graves, de garder sa pliure, le sujet devenant captif des identifications consécutives à ses actes) : il fonctionne alors de façon aberrante, la cause de son fonctionnement est hétéronome, le sujet se transforme en machine humaine; c'est ce que diagnostique Von dem Bach, chef SS, à propos des hommes des Sonderkommandos : « Regardez les yeux de ces hommes, voyez à quel point ils sont perturbés. Ce sont des hommes finis pour le restant de leurs jours », dit-il à Himmler.
Ce modèle peut aussi s'appliquer aux micro-totalitarismes, aux vacuoles totalitaires que contient toute société démocratique : sectes (ou l'idéologie rêve la réalité), partis totalitaires (où le militant anticipe ce type de fonctionnement), armées, expérience Milgram, populations soumises à leur mafia... Toutes les situations de huis clos induisent ce comportement : dans des climats saturés d'affectivité, en état de cristallisation paroxystique, des foules entières éclatent en orgasmes passionnels de violence (comme au Ruanda); aujourd'hui le huis clos le plus hermétique est celui des kamikazes : l'Idéal avec un grand I compte plus que la vie, « en vue » d'une vie après la mort, censée être bien plus satisfaisante.
La guerre d'Algérie peut nous montrer comment, dans un pays démocratique, des horreurs comparables à celles perpétrées sous un pouvoir totalitaire sont possibles (je m'appuierai sur le livre de Patrick Rotmann : L'ennemi intime, Seuil, 2002). Le droit de tuer des militaires, comme dans toute guerre, évolua en droit de tuer des civils, et ceci de plus en plus massivement et sauvagement. Tout ceci dans une atmosphère idéologique raciste et d'extrême droite, à laquelle les soldats étaient soumis sans partage. Les soldats interrogés dans ce livre soulignent qu'ils étaient coupés de tout (disparition de toute conflictualité). Les lois de la République ne s'appliquent plus en Algérie, ce qui est inconstitutionnel (l'Algérie était un département français). Les « pouvoirs spéciaux » (7 janvier 1957) stipulent : « Sur le territoire du département d'Alger, la responsabilité du maintien de l'ordre passe à l'autorité militaire qui exercera les pouvoirs de police normalement impartis à l'autorité civile ». Cela donnera des villages détruits au napalm avec leurs habitants (femmes et enfants), des massacres directs, au fusil, de populations (un soldat témoigne qu'un bébé a été lancé et écrasé contre un mur); « de multiples Oradours » diront des soldats (certains furent abattus pour cela par des officiers ou des tortionnaires; ces Français ordinaires subissaient une double terreur : celle de l'« ennemi », et celle d'une partie de l'encadrement fascisé). Un soldat du contingent est tué dans Alger, ses camarades se lancent dans des représailles : 400 civils Algériens tués. La torture était généralisée, les viols massifs, des prisonniers furent précipités d'hélicoptères dans la mer. Deux millions de civils furent concentrés dans des camps administrés par l'armée, dans des conditions épouvantables. Un prêtre fait remarquer que la religion ne suffit pas (certains aumôniers justifiant même la torture) pour résister : « il faut avoir été déjà averti, et notamment partager profondément des valeurs universelles ».
La dimension de l'horreur est omniprésente dans cette guerre : nous ne sommes pas loin du crime contre l'humanité.
Beaucoup de soldats se sentent coupables, soit de ce qu'il ont fait, soit de ce qu'ils ont laissé faire; il y eut un nombre non négligeable de suicides. Mais nous étions en démocratie : malgré la censure, les protestations et les manifestations d'opposition étaient très fortes. Cela obligea le gouvernement àenvoyer le directeur de la police, Pierre Mairey, enquêter sur place. Son rapport fut exact, honnête... et Pierre Mairey fut révoqué. Cette attitude de faiblesse du gouvernemental était destructeur de la démocratie : deux coups d'État militaires le prouveront; mais ils ne franchiront pas la Méditerranée.
Enfin, les soldats donnent leur sentiment sur ces horreurs : ils parlent de sauvagerie, de brutalité gratuite, d'instincts les plus primitifs, de fascination, de jouissance par le mal, de plaisir, de banalité du mal, surtout de honte. Pour beaucoup, ces horribles expériences tombent dans le clivage et le profond malaise : jamais ils n'en parleront. Espérons que des hommes politiques courageux décideront un jour de lever le voile, d'amorcer la discussion publique, absolument nécessaire pour lever les traumatismes collectifs.
Comme quoi la démocratie n'est jamais absolue : des vacuoles de type totalitaire peuvent la gangrener, jusqu'à, dans certaines circonstances, prendre toute la place. Les tendances totalitaires peuvent s'inltrer dans tous les interstices accueillants, et seule la vigilance démocratique est à même d'arrêter les dérapages rendus ainsi possibles : ainsi, quand on donne à l'armée le pouvoir sur les civils en Algérie, il ne faut pas s'étonner que l'idée lui vienne de prendre ce pouvoir en France même.
Il ne faut pas chercher le pire humain dans le prétendu caractère intemporel d'un peuple, construction « psychologique » dont nous, analystes, savons combien elle est artificielle. Après avoir cherché à théoriser la violence extrême, en situant la réflexion au niveau de l'universel, jevous laisse sur du particulier : si un de mes condisciples de Lycée a atrocement tué un Algérien, ce n'est pas parce qu'il était Français, mais parce qu'il ne pensait pas ce qu'il faisait... je me dois d'ajouter, et mon travail sur la Shoah en témoigne structurellement, que je n'ai aucun élément qui me permette d'affirmer avec certitude que dans des circonstances semblables j'aurais été à même de ne pas agir ainsi.
Il y a en chaque Français des abîmes de cruauté qui ne le cèdent en rien à l'horreur dont des Allemands ont fait preuve aux pires moments : le ça, disait Freud. La différence, c'est qu'en France, les théoriciens du mal n'ont pas pu aller jusqu'au bout de leur logique : la République et le peuple républicain ne dormaient que d'un œil, les écluses ont fonctionné.
Une dernière précisionne me semble pas superflue :
1. Le caractère délirant de l'antisémitisme d'Hitler ne fait aucun doute, mais il n'explique rien, il relève uniquement de la psychiatrie : des milliers de personnes ont des délires tout aussi mortifères, et dans l'immense majorité des cas cela ne va pas plus loin, y compris pour des meurtres individuels.
2. Si le sujet délirant peut aller plus loin (prise du pouvoir, ou tentative), cela ne peut s'expliquer que par la prise en considération de mécanismes politiques.
3. L'effet d'un tel délire sur quasiment l'ensemble d'un peuple, et les actes que le centre devenu politique, va pousser ce peuple à accomplir, ne peuvent s'expliquer quant au fond (il y a bien entendu et nécessairement des mécanismes techniques) que par la prise en considération de processus psychiques.
C'est un véritable cri d'alarme que pousse Freud dans Malaise dans la civilisation : « Le progrès de la civilisation saura-t-il, et dans quelle mesure, dominer les perturbations apportées à la vie en commun par les pulsions humaines d'agression et d'autodestruction ? ». Immédiatement après 1945 nous avons cru que c'était gagné... depuis quelques années nous avons de bonnes raisons de douter... surtout si, comme une personnalité très autorisée nous l'a annoncé le 11.09.01 à la Télévision, nous ne pouvons vaincre qu'avec l'aide de Dieu. C'est justement ce que craignait Freud, qui derrière les rodomontades de la toute-puissance, avait entr'aperçu la faiblesse de Dieu.
 
NOTES
 
[1]Cet article peut être considéré comme une présentation de mon livre Bourreaux ordinaires (plus précisément du chapitre VIII), PUF, Paris, 2002.
[2]Les italiques sont de notre fait
[3]W. Szpilman, Le pianiste, Robert Laffont, 2001.
[4]Il me semble nécessaire de préciser que le surmoi doit être sans cesse réalimenté par de nouvelles identifications intériorisables suscités par les rencontres, les nouvelles expériences sociales du sujet, qui soient en accord avec sa conscience identitaire, avec le surmoi qu'il se reconnaît à son âge adulte; sinon, il court le risque d'être affaibli par certaines valeurs véhiculées par une pression sociale incoercible (c'est probablement ce que veut dire Freud lorsqu'il souligne régulièrement la fragilité du surmoi).
[5]Les italiques sont de mon fait.
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