2004
Cahiers de psychologie clinique
Souffrance et douleur
L'inévitable douleur du sujet
Laurence CROIX
Maître de Conférences à l'université Paris X-Nanterre. Psychanalyste, membre d'Espace Analytique. 73 blvd R. Lenoir F-75011 Paris
La clinique nous amène à devoir reconnaître un statut spécifique à la douleur. Elle n'est pas un concept, mais en tant que phénomène, elle trouve dès les premiers travaux de Sigmund Freud des pistes de réflexion qu'il est bon de rappeler pour comprendre dans une première partie en particulier son rapport au corps et la distinguer du symptôme. Dans une seconde partie, la douleur sera envisagée comme signe de l'expérience fondamentale de la perte pour finir par le paradigme des douleurs de l'accouchement.
Mots-clés :
Affect, corps, douleur, perte, signe.
The clinic practice bring us to reconize a special statut for pain. Pain, is not a concept, but as a phenomene, it find a place since the first Sigmund Freud's works, that it can help to remember those leads in a first part about the connection between pain and body, and make a distinction with the symptom. In a second part, pain will be thinking as a sign of the fondamental experience of the loss, to finish by the paradigme of labours pain.
Keywords :
Affect, body, loss, pain, sign.
En se confrontant à la douleur de son patient, tout clinicien (psychologue, médecin, psychanalyste, infirmier, et autres) rencontre la complexité psyché-soma d'un sujet. Car, nous n'avons pas le même rapport à la douleur qu'à d'autres formes de souffrance, que celles-ci se manifestent dans le corps ou non. En effet, si nous parlons de douleur plus que de souffrance c'est en général d'abord parce que nous en avons conscience. C'est un premier postulat que la douleur est un phénomène, conscient ce qui n'est pas toujours le cas pour d'autres formes de souffrance (comme les symptômes au sens psychanalytique, ou encore les traumatismes). Les affects sont par définition conscients, mais déjà Freud s'exerçait à différencier la douleur d'autres affects comme l'angoisse ou le déplaisir. D'abord, il est certain que la douleur affecte le sujet, mais cette affection est caractérisée par son aspect immaîtrisable et indommestiquable a contrario des autres affects déplaisants. Aussi, au niveau des traces vivantes qu'elle engendre, elles sont réinvestissables (reproduction de même douleur, ou reconnaissance de l'insupportable dans une nouvelle douleur) mais ne semblent pas mémorisables comme un affect de (dé-) plaisir (que l'on peut se remémorer de façon fantasmatique ou hallucinatoire) : en fermant les yeux je peux revivre le plaisir procuré par un baiser, ou une angoisse éprouvée dans un passé plus ou moins proche. Cela est possible car l'affect est indexé à une représentation, alors que si je peux me souvenir d'avoir eu mal, je ne peux revivre cette douleur. De la même façon, la douleur peut être évoquée dans un rêve, mais je ne la ressens pas en tant que douleur dans le rêve. La douleur serait donc a-signifiante, sans attache à la représentation. C'est en ceci essentiellement que nous pouvons la distinguer d'autres affects de déplaisir. Quant à l'angoisse, Freud avait perçu son lien fondamental à l'objet ce qu'a pu développer Lacan. Angoisse et douleur cohabitent bien souvent, mais sont manifestement différentes...
J'ai pu développer cette question parmi d'autres dans un ouvrage consacré à la douleur
[1]. Je propose ici de noter quelques remarques sur la spécificité de la douleur, en particulier dans son rapport fondamental au corps. Les avancées de Freud nous serviront à justifier notre thèse sur le rapport étroit qu'entretient toute douleur avec la perte. Les douleurs de l'accouchement apparaîtront alors comme une figure emblématique de
la douleur.
« Mais de quelle douleur vous préoccupez-vous ? » Me demande-t-on bien souvent. Je réponds spontanément à chaque fois : « De la douleur ». « Oui, mais de la douleur physique ou psychique ? ». Je tente d'expliquer qu'il n'est en général pas évident que l'affect soit à mettre du côté du corps. Nous vivons tous dans la conviction inverse, à savoir que c'est le sujet qui est affecté, au besoin dans son corps. Mais la confusion chez l'interlocuteur persiste : « donc vous parlez de la souffrance... ».
Pourquoi ces confusions ? Celui qui a mal ne souffrirait-il point ? Celui qui souffre a-t-il plus ou moins mal que s'il ressentait une douleur localisée dans son corps ? Souffrir de la mort d'un proche n'entraîne-t-elle pas systématiquement une sensation de déchirure douloureuse jusque dans le corps ? L'affect en général peut-il se manifester en dehors de la substance corporelle ?
Douleur et souffrance ne sont pas synonymes, mais vouloir les démarquer en fonction de la manifestation corporelle relève d'une séparation occidentale, d'abord chrétienne puis médicale, entre l'âme et le corps, qui ne repose que sur un réseau complexe de certitudes plus religieuses, plus que de réalités observables. Alors que le « bon sens » commun sait que quand « ça » fait mal : ça fait mal et que c'est l'individu concerné qui souffre, et pas son bras, sa jambe, ses reins, etc. Que l'on puisse lui présupposer une origine organique ou pas (cf. notre chapitre I), la douleur, en ce sens est unique. J'ai mal est une certitude, et ce n'est pas toujours aussi objectif quand je suis mal.
Sur ces quelques distinctions évoquées ici entre douleur et souffrance, ajoutons que leur proximité est au moins fonctionnelle. Avec Pontalis, remarquons qu'« il arrive que la souffrance manifeste, bruyante, répétée, serve d'
écran à la douleur. Certaines souffrances, je pense à la souffrance sadomasochiste (...), n'auraient-elles pas pour fonction d'évacuer la douleur psychique ? »
[2]. La souffrance se superposant temporellement et topologiquement à la douleur est
aussi « réaction » à la condition du sujet (« le sujet est celui qui souffre » disait Roland Barthes). Par cette
super-position, douleur et souffrance peuvent parfois paraître synonymes.
Dans ce jeu de terminologie typiquement français (l'anglais, l'allemand et bien d'autres langues se dispensent de ces confusions) se joue, nous semble-t-il, une insistance à vouloir dégager la subjectivité du ressenti du sujet (qui ne peut être que subjectif en lui-même puisqu'il s'agit justement de sensation). Or, ne pas attribuer à toute douleur la même crédibilité entraîne des vrais problèmes éthiques. Aussi, par exemple, face à une douleur sans source physiologique « explicite », un certain nombre de médecins l'interprèteront comme une hypocondrie, d'un patient « hystérique », « fatigant », « plaintif », etc. La facilité de rendre incrédibles certaines douleurs entraîne les soignants à trancher sur ce que le plaignant ressent ou devrait ressentir.
Un médecin aussi vigilant que René Leriche écartait pourtant avec vigueur ces suspicions : « J'ai pu lever beaucoup d'hypothèques de simulation. Je suis convaincu que presque toujours, ceux qui souffrent souffrent bien comme ils le disent, et, qu'apportant à leur douleur une attention extrême, ils souffrent plus qu'on ne pourrait imaginer. Il n'y a qu'une douleur qu'il soit facile de supporter, c'est la douleur des autres »
[3].
La névralgie du trijumeau ou les céphalées de tension, les migraines ou les maux de dos inguérissables, sont des exemples classiques de redoutables douleurs ne s'étayant sur aucune source physiologique repérable. Il en est de même des lésions consécutives à des accidents, parfois même à de banales blessures, qui persistent à susciter de terribles souffrances bien après leur guérison.
Dans les centres spécialisés de « traitement de la douleur », on utilise le terme de « psychalgie ». Elle désigne des douleurs « imprécises dans leur qualité, atypiques dans leur topographie, déclenchements soumis à des facteurs psycho-affectifs ». La psychalgie est une douleur dont, en l'absence d'origine reconnue, on attribue l'existence à un processus purement psychique et que l'on considère en quelque sorte, comme imaginaire !
Depuis Freud, les rapports psyché-soma sont connus pour être bien plus complexes qu'une telle pure et simple démarcation, en 1926, il écrit : « Et pourtant, ce n'est sans doute pas sans raison que le langage ait créé le concept de douleur intérieure, psychique et a assimilé tout à fait ce qui est ressenti lors de la perte de l'objet à la douleur corporelle »
[4].
Solange serait un cas de psychalgie selon le médecin qui me l'adressa; elle fut atteinte vers cinquante ans d'un cancer au sein droit et avait en même temps une douleur vive, installée du poignet au coude droit, que les médecins avaient associée à la pathologie première, même s'ils reconnaissaient la forme « atypique » de cette douleur. L'amputation de son sein n'eut aucun effet sur la douleur qui perdurait avec la même vigueur et évidemment au même endroit... depuis vingt ans ! Elle a 70 ans lorsqu'elle consulte au centre d'analgésie pour cette douleur dans le bras. Or, en quelques séances, elle a pu associer sa douleur à l'événement traumatique de sa vie : alors qu'elle avait vingt ans, sous un bombardement, elle s'était retrouvée couchée dans la rue avec sa mère et sa sœur. « Nous étions dans les bras de ma mère, toutes les trois serrées. Après je me suis relevée, ma mère et ma sœur étaient mortes, moi je n'avais même pas une écorchure. »
Avant tout, ce cas montre bien que la douleur chronique dont elle était atteinte se manifeste indépendamment de la maladie, signe un événement traumatique et que l'organe d'élection, le bras en l'occurrence, est le lieu du choc vécu, un symbole du « bras de la mère ». Comment et pourquoi cette douleur au bras s'est réveillée est l'affaire d'autres signifiants et événements, mais retenons ici que sa douleur physique (et non organique) n'est pas moins réelle que celle d'un bras cassé.
Si on ne dégage pas la douleur du support physiologique et d'une présumée origine organique comment l'appréhender quand elle surgit dans un membre fantôme ? À l'inverse, comment comprendre, un autre type de souffrance comme l'analgésie dont peut souffrir l'hystérique ? Analgésies d'autant plus irréversibles que l'on peut rencontrer dans la clinique du syndrome de Côtard ou dans l'autisme. Ces figures cliniques sont paradigmatiques de la déconnexion de la douleur non pas avec le corps mais avec l'organique
[5].
Nous avons montré que le membre fantôme (survenant dans la quasi-totalité des membres amputés) n'est pas plus une hallucination que toute autre représentation d'un membre existant dans le réel. Il dénote une « normalité » de l'image spéculaire, autrement dit de la négation du corps mutilé. La douleur qui accompagne quasi-systématiquement le fantôme signale au sujet, non pas un danger (selon la fameuse thèse de la douleur-signal, aucun membre ne peut être en danger dans cette figure clinique), mais l'impossible rapport entre la réalité psychique et le réel lié à la perte. Les amputés ne se plaignent pas des symptômes, gênes et autres sensations provenant du membre fantôme. Ils vivent avec, comme tout autre sujet vit avec ses souffrances, mais sa douleur semble imposer à l'amputé une prise de conscience du réel, un impossible à se représenter l'absence, non pas dans la réalité objective (les psychotiques sont ceux justement chez qui le membre fantôme peut ne pas apparaître ou reste morcelé), mais dans la réalité psychique.
Par ailleurs, remarquons que dans le cadre d'accidents collectifs, si la douleur peut créer une communauté de destins, elle n'arrache pas le sujet à la vérité de sa solitude et au sentiment que lui seul souffre à ce point. Autrement dit, seule la douleur perdure au-delà des processus identificatoires. À ce niveau, on pourrait dire « là où y'a de la douleur, y'a de l'Être ». Et, si on se réfère aux douleurs qui surviennent au seuil de la mort, la douleur ne manifeste-t-elle pas simplement qu'il y a encore du sujet ? La douleur est douleur du sujet. C'est à partir de ce constat primordial que peuvent être envisagées les analgésies dont souffrent certains, comme les autistes.
De quelques spécificités de la douleur
Freud connut tout au long de sa vie de violentes douleurs. Dès le début de ses travaux, il lui reconnaît des spécificités. En 1890, il s'interroge sur les possibilités d'attention et de concentration
du sujet douloureux : « De même que la concentration de l'attention engendre ou augmente les douleurs, de même celles-ci disparaissent lors du détournement de l'attention. On peut tirer parti de cette constatation chaque fois qu'on veut apaiser un enfant; le guerrier adulte ne ressent pas ses blessures dans l'ardeur fiévreuse du combat; le martyr devient selon toute vraisemblance complètement insensible à la douleur de la torture lorsqu'il est au paroxysme de son sentiment religieux et qu'il consacre toutes ses pensées à la récompense céleste qui l'attend »
[6]. La dimension psychique est déjà clairement établie pour le neurologue qu'il est alors.
Dans « L'esquisse d'une psychologie scientifique », il existe une origine de tentative conceptuelle de la douleur. Arrêtons-nous donc plus particulièrement sur l'un des deux textes de Freud consacrés à
la douleur dans cette esquisse; nous soulignons douleur car dans le texte français, Anne Berman a traduit avec indifférence, le premier correctement : « La douleur », et le second par « l'épreuve de la souffrance », alors que Freud utilise lui une seconde fois le terme
schmertz, douleur, et non pas souffrance
[7].
« La douleur »
[8], est un texte qui fait rupture avec les pages qui le précèdent car, si Freud jusque-là spéculait sur deux notions fondamentales, la théorie des neurones et celle de quantité, avec la douleur, Freud reconnaît les limites de ce système : « Existe-t-il un phénomène capable de coïncider avec l'échec de cette organisation ? À mon avis oui, la
douleur. » La douleur mettra d'autres systèmes freudiens en échec en particulier celui du refoulement (cf.
Métapsychologie). Toujours à part, la douleur résiste à toutes les rationalisations (philosophiques, neurophysiologiques et psychanalytiques).
Les douleurs (physiques) et les symptômes des hystériques sont indiscutablement le point de départ de la psychanalyse et resteront le paradigme de cette clinique spécifique. Dès 1895, elles étaient perçues par Freud comme produit de conversion d'une douleur morale remémorée en une douleur physique « invalidante », « pénible », faute de pouvoir tolérer psychiquement le souvenir concerné : « Cette douleur rhumatismale devint chez la malade le symbole mnémonique de ses pénibles émois psychiques (« Schmerzlichen psychischen erregungen »), et cela pour plus d'une raison, ainsi que je l'ai constaté. D'abord et surtout, je crois, parce que la douleur coïncida dans le conscient avec les émotions, et ensuite parce qu'elle se trouva multiplement liée, ou pouvant le devenir, au contenu des représentations... »
[9]
Le « symbole mnémonique » représente la souffrance du sujet, en l'occurrence de l'hystérique, que Freud a su reconnaître. Cette souffrance ne s'accompagne pas forcément de douleurs physiques (par exemples dans les paralysies, phobies, etc.). Car le symptôme vient marquer, comme il le découvrira plus tard, la compulsion de répétition qui s'exerce à l'insu du sujet que le trauma à l'origine soit physique ou non.
Le symptôme est donc défini, dès
La naissance de la psychanalyse, par un tout autre abord : « Chronologiquement, la première force motivante, dans la formation des symptômes, est la libido, ainsi les symptômes, comme les rêves, sont des réalisations de désirs »
[10]. La formule «
multiplement liée ou pouvant le devenir » ouvre notre réflexion sur une causalité originaire, primaire de toute douleur, mais c'est aussi en ce sens qu'elle peut être confondue comme un symptôme parmi d'autres, qui résulterait du processus de condensation et de déplacement.
Dans « L'histoire des souffrances racontées par Fraülen Elisabeth (qui) était fort longue et tissée de toutes sortes d'événements douloureux »
[11], Freud comme pour ses autres patientes se met à rechercher la cause des premières douleurs. Or, « Chaque fois cependant que j'essayais de découvrir un motif psychique ma tentative subit un échec. Je crus donc pouvoir admettre que les premières douleurs n'émanaient vraiment que d'une légère affection rhumatismale, sans fondement psychique (...) Il restait toutefois possible que ces douleurs, organiquement fondées, eussent subsisté un certain temps sous une forme atténuée et sans attirer l'attention. Toute la difficulté provient de ce que l'analyste fait remonter la conversion d'un émoi psychique en douleur physique à une époque où cette douleur ne fut certainement pas ressentie et ne fit pas l'objet d'un souvenir » (Freud ajoute en note de bas de page qu'il ne pouvait pas non plus ni prouver ni exclure l'idée que les douleurs à la cuisse étaient de nature neurasthénique). Freud trouve la solution sans la conceptualiser, par « intuition » . Il dit avoir apprit « peu à peu à me servir de l'éveil de cette douleur comme une
boussole. »
Notons aussi ici que dans une lettre du 7-1-95, la douleur résulterait (déjà) d'une
perte
[12]. Quand un groupe sexuel psychique subit une forte perte d'excitation, cela entraînerait « un effet de succion sur les quantités d'excitation voisines. Les neurones associés doivent abandonner leur excitation, ce qui provoque une douleur ». La dimension opérante de la perte se retrouvera essentiellement dans son texte sur le refoulement où Freud définit la douleur comme une pseudo-pulsion, et bien sur, dans son fameux
Deuil et mélancolie, où la douleur est très clairement distinguée du (travail de) deuil (contrairement à ce que J. Allouch reproche à Freud dans
Érotique du deuil au temps de la mort sèche).
Enfin, retenons dans ce rapide survol de la place de la douleur au cours de la naissance de la psychanalyse que, dans le
manuscrit L., les douleurs résultent d'une « fixation », qui ne vient pas d'une « sensation directe », mais du phénomène de répétition, qui n'est pas encore pulsion de mort et que Freud nomme alors « répétition intentionnelle ». Il donne l'exemple, dans cette note consacrée à la douleur, d'« un enfant (qui) se heurte à quelque coin de table, à un meuble et met ainsi ses organes génitaux en contact avec cet objet afin de répéter une scène où la partie maintenant douloureuse, jadis frottée contre l'angle, a servi à la
fixation »
[13].
Voilà pour le grand départ de la théorie psychanalytique. Mais cette place spécifique de la douleur dans la théorisation freudienne ne la quittera pas. Il faut simplement consulter l'index allemand de l'œuvre du père autrichien à l'entrée schmertz pour s'en rendre véritablement compte, car les traductions françaises ont toutes niées et/ou refoulées la douleur comme question essentielle de et pour la psychanalyse.
Nous avons donc cherché dans notre ouvrage à reprendre ces pistes freudiennes, à les faire travailler eu égard aux avancées neurophysiologiques, aux concepts psychanalytiques (angoisse, castration, symptômes, culpabilité et masochisme en particulier) mais surtout dans notre clinique.
La douleur s'avère à l'œuvre sous de multiples formes (continue, épisodique, chronique accidentelle, liée très variablement à une maladie ou non, avec ou sans support corporel localisé, etc.) mais elle garde toujours la valeur d'un signe. Le signe ne s'interprète pas, mais doit avertir le clinicien d'une expérience de perte. Perte toujours à relier à la perte originelle...
La perte, une expérience irréversible
Le psychanalyste lui, continue de reconnaître la douleur d'exister comme une évidence. Il la reconnaît du malaise de la civilisation au manque à jouir. La douleur est a priori fatalement originaire. La souffrance, elle, au sens large et au sens du symptôme naît de l'intrication des pulsions de vie et de mort. L'intrication phallique pourrions-nous dire, où toutes les pulsions sont intriquées entre elles sous le primat du phallus (de la castration), si bien que toutes les pulsions seront orientées et tenues ensemble par ce noeud des deux pulsions, au lieu même du manque, de la béance que la douleur signale.
Nietzsche, avant Freud, avait déjà rejeté la thèse de l'intelligible en soi, ne serait-ce qu'à partir de ses propres douleurs. En philosophie, cette question entre la pensée et la douleur est aussi traitée par Heidegger, qui se réfère à ce sujet à Hölderlin qui écrivait : « Nous sommes un signe vide de sens. » Derrière les différentes fictions, leurres et masques de la pensée, des fantasmes et des symptômes se dissimule la béance au fondement de la notion de sujet.
À partir du moment où la douleur est liée à la première perte, c'est-à-dire avant même la mise en place de la compulsion de répétition, et que le plaisir de souffrir se manifeste pour la première fois par la réponse psychique mortifère à cette perte-douleur, c'est-à-dire par le jeu du For-Da (répéter ce qui a fait mal), cela nous confirme que ce que l'on désigne par masochisme est forcément lié à un (premier) processus de symbolisation.
Les temps logiques amènent à pointer l'antériorité temporelle de la douleur par rapport à la formation du symptôme. La constitution de l'objet ne peut que succéder à la perte d'objet. Pas d'objet, s'il n'y a pas d'abord sa perte. P.L. Assoun a raison alors de noter « La bonne question nous semble être : Que s'est-il passé ? Qu'est-ce qui est parti ? Qu'est-ce qui reste ? Le sujet de la séparation s'engendre en effet littéralement par cet événement dont il est partie prenante au plus haut point mais que par définition, il ne maîtrise pas. À vrai dire, le seul
index de son
vécu, si l'on tient à ce terme douleur à prendre au sens objectif et subjectif, entre dehors et dedans –, c'est que :
ça fait mal. La séparation se conjugue au « passé composé », la douleur au présent de l'indicatif »
[14].
Si cette perte fondamentale a trouvé d'innombrables échos dans la littérature analytique, il est surprenant que la douleur, qui selon Freud aussi en est la marque décisive, n'est plus fait beaucoup écho chez ses successeurs.
C'est cette proximité du sujet avec le rien, l'absence, le manque, lors d'expérience de douleur qui nous a fait parler de douleur au féminin.
Non seulement du fait du rapport de la femme à la castration, au manque, à sa jouissance intriquement liée au manque d'incarnation, mais aussi dans ses différents témoignages de cette connaissance du néant. Les œuvres de femmes, comme celle de M. Duras
[15], suivent une ascèse de l'absence, du néant, qui font toute leur spécificité.
Une douleur paradigmatique
Il est certain que la maternité peut être perçue dans une perspective qui évite les impasses de la castration où l'enfant sacralisé acquiert une fonction de prothèse phallique et ainsi redonne une « supériorité » à la femme (par rapport au « complexe d'infériorité » de Freud). Mais elle est une satisfaction illusoire pour la femme, qui n'est justement plus femme mais qui vient la représenter en tant que mère. Quand Freud dit en 1932 que « seul le rapport au fils apporte à la mère une satisfaction illimitée... sur le fils, la mère peut transférer l'ambition qu'elle a dû réprimer chez elle, attendre de lui la satisfaction de tout ce qui lui est resté de son complexe de masculinité ». Ainsi, la rencontre de la femme avec la fonction maternelle la pourvoit (en tout cas momentanément) du phallus, en la faisant phallique. La bisexualité prône toujours car la femme devient homme, en ayant le phallus (l'enfant), et elle est aussi femme (investissement vaginal). La femme enceinte n'est plus une femme castrée et se retrouve, là encore, prisonnière du double maternel : phallique dans un premier temps, puis châtrée, à l'accouchement.
Quand c'est la mort qui prend l'enfant à la mère, la douleur est à la hauteur de ce rien qui la promettait à être mère. L'histoire de Déméter, en deuil de sa fille perséphone, met en lumière la mélancolie originaire propre à la femme.
[16]
Les douleurs de l'accouchement marquent une perte primordiale (du phallus), en dehors des quelques cas de déni de la naissance du sujet.
Les promesses illusoires d'accouchement sans douleur en témoignent. Évidemment, la péridurale est une avancée sans précédent. Mais d'une part, comme pour les effets analgésiques de la morphine, ils ne sont pas systématiques. Un grand nombre de femmes se plaignent d'avoir eu mal sous péridurale. Leurs plaintes sont d'autant plus poignantes qu'elles souffrent de n'avoir pas en revanche senties l'enfant « passé et sortir. »
D'autre part quand cet anesthésique est « efficace », il n'évitera pas forcément le cri de douleur au moment de la dite « délivrance » : une séparation brutale et choquante pour les femmes, même les plus « préparées », qui aura pour conséquence une néantisation du sujet reconnu dans le ``baby blues" (dans les trois jours qui suivent la naissance). Aussi, celles qui enfanteront par césarienne (réalisée systématiquement sous anesthésie), prendront souvent plus de temps à reconnaître la séparation et seront plus amenées à déclencher des dépressions post-mattern (15 jours à trois semaines après la naissance), plus longues et douloureuses encore, que la dépression du troisième jour.
La douleur signe apparemment systématiquement la rencontre avec la béance, l'instant de séparation, l'absence; là où l'angoisse peut signaler un éventuel surgissement de l'objet. L'association de toute douleur (dite corporelle) à l'Autre, à « l'appareil psychique » (notion freudienne où l'inconscient occupe quasiment toute la place, difficilement sécable, peut se repérer sans doute plus aisément dans le lien particulier qu'entretient la femme et le psychotique avec la pulsion. Freud sans s'expliquer avait d'ailleurs définit la douleur comme une « pseudo-pulsion » dans son texte sur le refoulement.
Si les symptômes hystériques des analysantes de Freud peuvent tout autant apparaître sous la forme d'analgésie, de paresthésie, et autres formes opposées à la douleur, ils réservent à la douleur une place à part et, si elles ne la provoquent pas (par des masochismes divers et sacrifices en tout genre), elles y sont pour le moins aliénées. Car, la douleur répond ici de
l'ek-sistence, quand la jouissance féminine n'est pas du côté du signifiant, phallique, mais du côté du « plus-de-jouir »
[17]. Le rien
devient alors l'objet de sa quête fantasmatique.
Si, comme le dit Lacan, le symptôme est le « signe de ce qui ne va pas dans le réel »
[18], la douleur, elle, est à entendre comme réponse du réel à ce qui ne va pas dans le symbolique. Si le symptôme, comme la douleur, se soutient de la pulsion, lui est systématiquement marqué de l'empreinte paternelle. Nous parlerons de
paternité des symptômes. Or, du rapprochement aigü de la douleur et du féminin, la clinique, au-delà de sa diversité nous renvoie sans cesse au registre pulsionnel et au cri a-signifiant. Celui de la femme lors de l'accouchement peut effectivement en être un « emblême ». En ces sens, nous pouvons parler de
maternité de la douleur.
C'est aussi peut-être pourquoi Michel Schneider a pu penser la douleur comme un phénomène appartenant exclusivement à la psychose
[19]. Il est vrai que le psychotique disposant de processus secondaires plus morcelés, sera en rapport plus étroit car plus direct avec la douleur.
Mais, nous pouvons quasiment tous en témoigner, nous connaissons la douleur, au-delà de notre structuration psychique. Et, tant que nous serons humains, ou doués du langage, nous risquons de ne pouvoir que rarement et que ponctuellement l'éviter.
·
ASSOUN P.L., « Du sujet de la séparation à l'objet de la douleur », Neuropsychiatrie de l'Enfance et de l'adolescence, 1994, 42(8-9), pp. 403-410.
·
CROIX L. (2002), La douleur en soi, de l'organique à l'inconscient, érès, Toulouse.
·
DURAS M. (2000), C'est tout, POL.
·
FREUD S. (1926), Inhibition, symptôme, angoisse, PUF.
·
FREUD S., La naissance de la psychanalyse, PUF.
·
FREUD S., Etudes sur l'hystérie, PUF.
·
JURANVILLE A. (1993), La femme et la mélancolie, PUF.
·
LERICHE R. (1937), La douleur, Masson.
·
PONTALIS J.B. (1983), Entre le rêve et la douleur, Paris, Gallimard.
·
SCHNEIDER M. (1989), La tombée du jour : Schumann, Paris Seuil.
[1]
Laurence Croix,
La douleur en soi, de l'organique à l'inconscient, Point Hors Ligne, Érès, 2002.
[2]
JB Pontalis,
Entre le rêve et la douleur, Paris, Gallimard, 1983
[3]
R. Leriche,
La douleur, Masson, 1937, p. 28.
[4]
S. Freud, 1926,
Inhibition, symptôme, angoisse, PUF.
[5]
Cf. sur cette distinction fondamentale entre corps et organique : chap. I,
La douleur en soi, op. cit.
[6]
S. Freud, « Traitement psychique », 1890.
[7]
Sur le langage freudien et la sémiologie de la douleur/souffrance cf. Laurence Croix, op. cit., p.105
[8]
« L'esquisse d'une psychologie scientifique »,
La naissance de la psychanalyse, PUF, p. 326. Les deux articles sur la douleur restent présentés au cours d'une succession de notes sur le fonctionnement de l'appareil psychique, ce qui n'est pas le cas dans la seconde partie sur la psychopathologie (de l'hystérie) dont les hypothèses sur la sensation douloureuse seront reprises dans son « Essai d'exposé de processus psychiques normaux ».
[9]
S. Freud,
Etudes sur l'hystérie, PUF, p. 139.
[10]
« Manuscrit N », in
La naissance de la psychanalyse, op. cit., lettre du 31.05.97, p. 185.
[11]
Etudes sur l'hystérie, p.110 à 121.
[12]
La naissance de la psychanalyse, op. cit.
[14]
PL Assoun, « Du sujet de la séparation à l'objet de la douleur »,
Neuropsychiatrie de l'Enfance et de l'adolescence, 1994, 42 (8-9), 403-410.
[15]
Pensons à son dernier ouvrage,
C'est tout, capable de rapporter la tension de l'écriture quand elle surgit du fond de l'angoisse, qui n'est pas sans nous rappeler son journal,
La douleur,...
[16]
Lire à ce propos l'excellent travail d'A. Juranville,
La femme et la mélancolie, PUF, 1993.
[17]
Le plus de jouir est selon la définition de Lacan totalement équivalent de la notion de plus value, chez Marx. Un gain pur, pourrions-nous dire ici rapidement.
[18]
RSI, séance du 10.12.74, publiée dans
Ornicar ?, n
Ëš2.
[19]
Schneider M.,
La tombée du jour : Schumann, Paris, Seuil, 1989.